Id., même page
i. Lettres notirelles, 19 février 1682.
tête qui n'y tourne. Défiez-vous de tout ce que vous estimez le plus. Je suis à la source, et c'est ce qui me fait voir trahison sur trahison. La cour change les meilleurs ^ » On voit que ces paroles de la femme la plus prudente et la phis réservée qui fût au monde confirment avec une triste exactitude les jugements de Bourdaloue.
Pour parvenir aux honneurs et s'y maintenir, c'était peu d'intriguer et de s'appliquer à la ruine des autres. Comme on ne pouvait rien attendre que de la faveur, il fallait plaire, et plaire toujours : plaire au maître qui distribuait toutes les grâces, plaire aux favoris et aux favorites du maître, plaire à tous ceux qui avaient quelque influence ou quelque crédit.
« Oui, mes chers auditeurs, et vous le savez mieux que mo ; l'idole delà cour, c'est la fortune ; c'est à la cour qu'on l'adore c'est à la cour qu'on lui sacrifie toutes choses, son repos, sa santé, sa liberté, sa conscience même et sou salut; c'est à la cour qu'on règle par elle ses amitiés, ses respects, ses services, ses complaisances, jusques à ses devoirs. Qu'un homme soit dans la fortune, c'est une divinité pour nous; ses vices nous deviennent des vertus, ses paroles des oracles, ses volontés des lois. Oserai-je le dire? qu'im démon sorti de l'enfer se trouvât dans un haut degré d'élévation et de faveur, on lui ofïrirait de l'encens. Mais que ce même homme, qu'on idolâtrait, vienne à déchoir et qu'il ne se trouve plus en place, à peine le regardet-on. Tout ces faux adorateurs disparaissent et sont les premiers à l'oublier -. i
Cette mobilité servile du courtisan, toujours prêt à tourner avec la fortune, inspirait à Madame, duchesse d'Orléans, qui en fit tour à tour l'expérience à son profit et à son détriment, des rétîexions analogues à celles de Bourdaloue. « Je dois dire, écrivait-elle en 1676, que le roi me témoigne chaque jour plus de faveur... Cela fait que je suis actuellement très à la mode, et que, quoi que je dise, quoi
1. M""= de Maintonon, lettre ùl'archev. de Paris, 15 nov. 1693.
2. Carême. Dimanche delà 4« semaine, 5wr lu Providence, 1" partic, t. III, p. 223.
que je fasse, que ce soit bien ou mal, les courtisans Tadniirent. C'est à tel point que m'étant avisée, par ce temps froid, de mettre ma vieille zibeline ^ pour avoir plus chaud au cou, chacun s'en est fait faire une sur ce patron, et c'est maintenant la très grande mode. Cela me fit bien rire, car ces gens, qui aujourd'hui admirent tant cette mode et la portent, sont précisément les mêmes qui, il y a cinq ans, se moquèrent si fort de moi et de ma zibeline, que, depuis ce temps, je n'osai plus la mettre. Ainsi vont les choses dans cette cour; si les courtisans s'imaginent ([ue vous êtes en laveur, vous pouvez faire tout ce que vous voudrez, vous êtes sûr d'être approuvé; mais s'ils s'imaginent le contraire, ils vous tiendront pour ridicule quand même vous descendriez du ciel ^. » A la fin du siècle, l'esprit de la cour n'était pas changé. Toujours même concours d'imitation plate et ridicule. La princesse de Berry étant accouchée à sept mois, « la flatterie lut telle, nous dit Saint-Simon, que presque toute la cour se trouva née ou avoir des enfants à ce terme 3. » Toujours même empressement à se prosterner devant la faveur. Quand la duchesse de Bourgogne parvint à faire disgracier Vendôme, l'ennemi mortel, et jusque-là heureux, de son mari, les partisans les plus entreprenants et les plus audacieux de Vendôme tombèrent, dit encore Saint-Simon, « dans un abattement et dans des frayeurs mortelles. C'était plaisir de les voir rapprocher avec art et bassesse, et tourner autour de ceux du parti opposé qu'ils jugeaient y tenuquelque place, et que leur arrogance leur avait fait mépriser et haïr, surtout de voir avec quel embarras, quelle crainte, quelle frayeur ils se mirent à ramper devant la jeune princesse, tourner misérablement autour de monseigneur le duc de Bourgogne, et de ce qui l'approchait de plus près, et faire à ceux-là toutes sortes de souplesses*. »
' 1. C'est ce qu'on a appelé depuis une palatine, du nom de la princesse qui on a introduit la mode.