‹ Bourdaloue, sa prédication et son temps [précédée d'une Notice sur Anatole FeugèreChapitre 249 sur 323 · Saint-Simon, t. Y, c. vu · texte numérisé non relu

Saint-Simon, t. Y, c. vu

LE JEU ET LES CRÉANCIERS 40o

n'était pas seul de son espèce. Madame, chaque jour témoin de scènes semblables, en traçait cette vive peinture, pleinement conforme aux paroles de Bourdaloue : « On joue ici des sommes effrayantes, et les joueurs sont comme des insensés. L'un hurle, l'autre frappe si fort la table du poing que toute la siillc en retentit ; le troisième blasphème d'une façon <|ui fait dresser les cheveux ; tous paraissent hors d'eux-mêmes et sont effrayants à voir *. » Ce qui semblait à Bourdaloue « l'iniquité la plus criante », c'est que, pour entretenir son jeu, on ne payait pas ses créanciers.

« On n'a rien, dit-on, à leur donner, et néanmoins on lionve de quoi jouer... Que tout à coup on verr;.it tomber de tables de jeu, si Je jeu, par la loi des hommes, était interdit aux débiteurs ^ !... »

Mais cet argument louchait peu des courtisans qui se piquaient de faire beaucoup de dettes et de ne les payer point. S'acquitter avec exactitude passait pour vulgaire et bourgeois :ê[rc insolvable faisait partie des belles manières. On s'exerçait dans l'art d'amuser les créanciers, de les tromper, de les bafouer. Le Don Juan de Molière, cette peinture saisissante et impérissable, à la fois comique et terrible, du gentilhomme corrompu, n'eût pas été d'une ressemblance achevée, sans la scène plaisante où M. Dimanche, venu pour se faire payer, se laisse éconduire, tout étourdi des politesses qu'on lui prodigue, et sans avoir reçu que des compliments '\ On ne rougissait point de rester débiteur même de ses domestiques : Sganarelîe, inttressé lui-même à presser le départ de M. Dimanche, avait du moins celle excuse qu'il ne recevait pas ses gages.

« Payer au.K pauvres ce qui leur appartient, disait Bourdaloue dans un de ses sermons sur IWumône, payer de pauvres

1. Correxpondancc, t. L p. 13- ,.2. Sur les Divertissements, etc., 2* partie, t. \, p.*îi. 3. Don Juan, acte iV, se. ni.

domestiques, payer de pauvres artisans, payer de pauvres marcliands, ou même de riches marchands, mais qui, de riches qu'ils étaient, tombent dans la pauvreté, parce qu'on les laisse trop longtemps attendre;... la loi de Dieu veut que celle espèce d'aumône ait le premier rang, et c'est par là qu'il faut commencer. Mais, avouons-le, chrétiens, c'est une morale que bien des riches du monde ne veulent pas entendre aujourd'hui. Vous le savez : on traite ce marchand, cet artisan qui fait quelque instance, de fâcheux et d'imporlun ; on le fait languir des années entières; et après bien des remises, qui l'ont peut-être à demi ruiné, on lui donne à regret ce qui lui est le plus légitimement acquis, comme si c'était une giâce qu'on lui accordât, et non une dette dont on s'acquittât. Combien même en usent de la sorte par une politique d'intérêt, voulant paraître incommodés dans leurs affaires, et cacher leur état aux yeux des hommes, mais sans le pouvoir cacher aux yeux de Dieu ^ ! »

Ne nous étonnons donc pas que, dans l'oraison funèbre de Henri de Bourbon, Bourdaloue fasse un grand mérite à son héros d'avoir accompli ce devoir élémentaire : ce premier prince du sang payait ses dettes. Et le panégyriste a soin d'ajouter :

» Ecoutez, grands, et instruisez-vous d'un devoir que quelques-uns goûtent si peu 2. »

Les prédicateurs se croyaient obligés de rappeler souvent l'indispensable devoir de la restitution, et cette matière était, à ce qu'il semble, particulièrement désagréable à beaucoup d'hommes de qualité. Madame de Sévigné, que les excessives dépenses de sa fille et de son gendre inquiétaient à bon droit, écrivait à madame de Grignan, sur un ton de plaisanterie qui adoucissait, mais laissait voir le conseil : « Il est venu ici un P. Morel, de l'Oratoire, qui est un homme admirable... Je ne voudrais pas que M. de

i. Carême. Premier vendredi, sur l'Aumône, 3« partie, t. II, p. 13S-136.

2. Or. fun. de Henri de Bourbon, prince de Condé, 3« partie, t. XIII, p. 313.

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