L'OISIVETÉ ET LA VIE DE COUR
Et commentant les paroles que saint Bernard adressait autrefois « à ungrand pape, l'instruisant sur cette matière», Bourdaloue proclame « pour les grands comme pour les autres l'indispensable obligation d'une vie agissante et laborieuse ».
On voit que, par la manière dont il aborde et traite ce sujet de l Oisiveté, Bourdaloue frappe l'erreur la plus enracinée de l'ancien régime, la plus inhérente à la constitution même de la société ; car ce mépris de la loi divine et universelle du travail, c'est « le péché d'un nombre infmi de personnes qui ne sont, à ce qu'il paraît, sur la terre, que pour y recevoir les tributs du travail d'autrui, sans jamais payer du leur; qui n'ont point d'autre emploi dans leur condition que de jouir des commodités, des aises et des douceurs de la vie ;... enfin de qui l'on peut dire : /« labore hominum non sunt, parce qu'il semble, à les voir, que la loi ne soit pas pour eux, et qu'ils ne soient pas compris dans la masse commune du genre humain ^ ».
Ce droit à l'oisiveté trouvait pleine satisfaction dans la vie de cour. On imagine difficilement dans quelles frivolités les courtisans et tous ceux qui se piquaient de les prendre pour modèles consumaient leurs jours. Bourdaloue nous esquisse le tableau de ces existences inutiles et vides :
« Un homme du monde, tel qu'à la confusion de notre siècle nous en voyons tous les jours; un homme du monde, dont par une habitude pitoyable la sphère est bornée au plaisir et à l'ennui; qui passe sa vie à de frivoles amusements, à s'informer de ce qui se dit, à contrôler ce qui se fait, à courir aprè.s les spectacles, à se réjouir dans les compagnies, à se vanter de ce ({u'il n'est pas, à railler sans cesse, sans jamais rien faire de sérieux; un chrétien... qui ne sait ce qu'il fera ni ce qu'il deviendra, quand une assemblée ou une partie de jeu lui manque;... une femme professant la religion de Jésus-Christ, tout appliquée à l'extérieur de sa personne; qui n'a point d'au-
l. Sur rOisheté, l" partie, p. 198-199.
tre exercice que de consulter un miroir, que d'étudier les nouvelles modes, que de parer son corps; qui, négligeant ses propres devoirs, ebt loujours prête à s'ingérer dans les alïiiires d'auliui, ne sachant rien et parlant de tout, ne s'instruisaiit pas où il le faut, et faisant la suffisante où il ne le faut pas; qui croit qu'elle acconnpiit toute justice quand elle va inutilement de visite en visite, qu'elle en reçoit aujourd'hui, qu'elle en rend demain,... et qui, à l'heure de la mort, ne peut rendre à Dieu d'autre compte que celui-ci : J'ai vu le monde, j'ai prati([ué le monde; encore une fois, un homme, une femme, peuvent-ils se peisuader que tout cela soit conforme à cet ordre de justice que Dieu a établi sur nous en qualité de pécheurs? Cette continuité de jeu, celte vie de plaisir, est-il rien de plus opposé aux idées que Jésus-Christ nous donne de notre condition? Quand il n'y iiurait point de christianisme, l'homme, en jugeant de tout ctla selon la jaison, le pourrait-il a[ prouver? et si au tiihunal de sa raison seule il est obligé de le condamner, quel jugement croyez-vous que Dieu en portera lui-même ^? »
Il faut se représenter ces habitudes de la vie du monde au dix-septième siècle pour comprendre les Pensées de Pascal sur les Divertissements. Une succession non interrompue de jeux, de chasses, d'assemblées, de spectacles, était nécessaire pour échapper à Tennui et à soi-même. Ecoutons la princesse Palatine, après un séjour à Versailles, rendre compte de l'emploi de son temps : « Depuis le matin jusqu'à trois heuresde Taprès-inidi, l'on chassait; en revenant de la chasse, on changeait de costume et l'on montait au jeu, où l'on restait jusqu'àsepl heures du soir ; après la comédie, on soupait ; après le souper venait le bal qui durait jusqu'à trois heures du matin, et alors seulement on allait se coucher ^. » Sans doute il s'agit ici d'une période de réceptions et de fêtes ; mais ces périodes revenaient souvent, et le reste de l'année s'écoulait à peu près de même, avec moins de cérémonial et d'apparat. Si l'on excepte le roi, ses ministres et quelques personnages, la plupart de naissance médiocre, à qui leurs