‹ Bourdaloue, sa prédication et son temps [précédée d'une Notice sur Anatole FeugèreChapitre 258 sur 323 · PROMENADES ET TOILETTES · texte numérisé non relu

PROMENADES ET TOILETTES

Quel est donc ce dernier scandale qui fait reculer même la hardiesse de Bourdaloue? La Bruyère va peutêtre nous expliquer l'allusion.

« Tout le monde connaît celte longue levée qui borde et qui resserre le lit de la Seine, du côté oîi elle entre à Paris avec la Marne qu'elle vient de recevoir : les hommes s'y baignent au pied pendant les chaleurs de la canicule; on les voit de fort près se jeter dans l'eau; on les voit sortir; c'est un amusement. Quand cette saison n'est pas venue, les femmes de la ville ne s'y promènent pas encore; et quand elle est passée, elles ne s'y promènent plus *. »

Bourdaloue ne pouvait, on le comprend, ni se taire tout à fait, ni s'expli(iuer ouvertement sur cet étrange symptôme de la dépravation contemporaine. Les toilettes et les modes des femmes, ce signe rarement trompeur de l'état des mœurs publiques, n'étaient point faites pour rassurer le prédicateur. L'appareil provocant du costume, le surcroît de la parure joint à l'insuffisance du vêtement, révélaient chez les femmes un désir immodéré de plaire et de séduire. Un livre paru en 1675, et attribué à l'abbé Boileau, dénonçait le mal, que plusieurs évêques attaquèrent en vain dans leurs mandements. Bourdaloue à son tour s'élève fréquemment contre < ces habitudes païennes », et la persistance qu'il met à les combattre témoigne assez qu'elles étaient fort répandues. Dans son libre et énergique langage, il reprochait aux femmes et aux tilles du siècle « ces artifices de la vanité humaine employés à relever les agréments d'une beauté pernicieuse;... ces nudités artificieuses, et quelquefois si honteuses et si scandaleuses, dont le ciel rougit ^. »

1. De la Ville. — Cette promenade à la mode faisait le sujet des satires et des comédies du temps. On jouait au Théâtre-Italien en 1696 le.<f Bains de la porte Saint-Bernard. (La Bruyère, édition annotée par M. Hémardinquer.) — Il faut lire tout le commencement de ce chapitre de la Ville ; La Bruyère y parle précisément des promenades, et ce qu'il en dit confirme, en les èclaircissant, les sévères paroles de Bourdaloue.

2. Carême. Dim. de la 3» semaine, sur l'Impureté, 1" partie. — Mystères. Sermon pour la fête de la Pentecôte, 2" partie. T. III, p. 75, et' t. X, p. 311.

« Les dames chrétiennes sont maintenant plus païennes qui les païennes mêmes en ce qui regarde l'immodeslie et le lux de leurs habits... Elles semblent n'êtie sur la terre et n'avoi une âme que pour servir leur corps. Combien en voit-on uni quement occupées à le parer, à le nourrir, à Tembellir, à 1 plâtrer ! Combien en feraient, s'il leur était possible, l'idole di monde, et en font, sans y penser, une victime de l'enfer ^ ! »

Ces désordres en impliquent d'autres, et de plus graves On s'est fait parfois sur la régularité des mœurs au dixseptième siècle de singulières illusions, que Bourdaloue témoin aussi éclairé que vigilant, ne nous autorise point i partager. La société fréquente et habituelle entre les personnes de sexe différent, inaugurée dans les salons ai temps de liOuis XIII, et principalement sous les auspice: de la marquise de Rambouillet, n'avait pas exercé uni influence aussi salutaire et aussi morale que beaucoup s( plaisent encore à le croire. Peu à peu les femmes avaien perdu les habitudes de retenue et de réserve qui assuraien leur propre vertu en imposant aux hommes le respect.

Sans doute la galanterie platonique,

Du commerce des sens celte et débarrassée ^,

ne fut point une chimère pour l'incomparable Arthénic» ou pour la vertueuse Julie. Mais cet art d'épurer l'amour cette combinaison savante de la passion et du devoir, n( pouvait être que le secret de quelques femmes d'élite. Pou] le commun des mortels, il ne résulta de toutes ces bellei imaginations que plus de hardiesse des hommes à se dé clarer, et plus de complaisance des femmes à les entendre

1, Panégyriques. Sermon pour la fête de sainte Geneviève, l"' partie — Carême. Sermon sur la cérémonie des Cendres, 2« partie. T. Xtl p. 161, et t. II, p. 63.

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