LA GALANTERIE
Les plus vertueuses mirent leur gloire à avoir des adorateurs et à ne les plus craindre. On ne rougit plus d'être visitée, poursuivie, courtisée, d'accorder de longs entretiens dort l'apparente innocence augmentait les périls. Dans l'atmosphère voluptueuse de la cour, quand le devoir fut plus faible et la sensualité plus forte, quand des exemples venus de haut semblèrent excuser les fautes et ennoblir les chutes, ces assiduités qu'autorisaient les mœurs nouvelles donnèrent libre accès à la licence. Les Précieuses se piquaient de faire la loi à leurs « vainqueurs » ; mais il n'est pas dans la nature que le vainqueur subisse les conditions, et l'on cessa bientôt de les lui imposer. De mêine que l'influence des ruelles, salutaire dans le principe au développement des lettres et de l'esprit français, prohta plus tard au mauvais goût, de même le commerce habituel des hommes et des femmes, d'abord sans autre conséquence que de polir les mœurs et non de les corrompre, facilita ensuite les liaisons sensuelles et coupables. Celte double altération se traduisit dans la langue : le mot galanterie perdit son acception favorable, comme le mot bel-esprit.
Bourdaloue, dans un curieux chapitre des Pensées, sur les Amitiés sensibles et prétendues innocentes, décrit parfaitement ces relations équivoques, si communes au dixseplième siècle, et qui servirent d'occasion ou de prétexte à tant de désordres.
I Cette amitié, dans sa naissance, n'est qu'une estime particulière de la personne, de sa modestie, de sa retenue, de sa sagesse. Elle plaît, parce qu'avec des manières engageantes, elle a du reste de la fermeté dans l'esprit, de la droiture dans le cœur, une régularité irréprochable dans la conduite. Quel sujet y aurait-il donc de s'en défier, et quel péril peut-il y avoir à entretenir une connaissance fondée sur de si excellentes qualités, sur la probité, l'ingénuité, la candeur d'âme, les bonnes mœurs, le mérite ? C'est ainsi qu'on se rassure : mais cela même où l'on pense trouver sa sûreté, c'est justement ce qui doit inspirer plus de défiance, puisque c'est ce qui augmente le danger... On se recherche l'un l'autre. Il n'y a
presque point de jour qu'on ne passe plusieurs heures ensemble. On se traite familièrement, quoique toujours honnêtement. On se fait des contidences... Hé bien ! disent-ils, quel mal y at-il à tout cela ? nous n'y en trouvons point, et nous n'y en cherchons point... Vous ne le voyez pas, mais c'est que vous ne le voulez pas voir... 11 ne tient qu'à vous de vous en convaincre par deux réflexions les plus palpables, et qui sont sans réplique. La première est que ces conversations où engage une amitié sensible ne sont ni si longues ni si fréquentes que parce que le cœur y trouve du goût, et je ne sais quel goût sensuel ; car s'il n'y en trouvait pas, bientôt elles deviendraient fatigantes, et vous auriez cent raisons pour les abréger ou pour vous en dispenser... La seconde réflexion est que ce goût du cœur, joint à la diversité des sexes, à la familiarité des entretiens, à leur durée et à leur privante, mène insensiblement, mais immanquablement au vice et y est la disposition la plus prochaine... Amitiés criminelles par les impressions qu'elles font sur l'esprit et sur le cœur, et par les sentiments qu'elles y produisent... Ce sont mille idées, mille pensées, mille souvenirs d'une personne dont on a incessamment l'esprit occupé, mille retours et mille réflexions sur un entretien qu'on a eu avec elle, sur ce qu'on lui a dit et qu'elle a répondu, sur quelques mots obligeants de sa part, sur une honnêteté, une marque d'estime qu'on a reçue, sur ses bonnes qualités, ses manières si engageantes, son humeur agréable, son naturel doux et condescendant ; en un mot, sur tout ce qui s'offre à une imagination frappée de l'objet qui lui plaît et qui la remplit ; ce sont, en présence de la personne, certaines complaisances du cœur, certaines sensibilités où l'on s'arrête, et qui flattent intérieurement, qui excitent et qui répandent dans l'âme une joie toujours nouvelle ; ce sont, dans toute la conversation, des termes de tendresse, des expressions vives et pleines de feu, des protestations animées et cent fois réitérées, des assurances d'un dévouement parfait et sans réserve ; ce sont, dans toutes les façons d'agir, des airs, des démonstrations, des attentions, des soins, de petites libertés, ou, pour les mieux nommer, des badineries et des puérilités, souvent indignes du caractère des gens, et dont ils devraient rougir. Or je demande si l'on peut croire raisonnablement que, dans les impressions que tout cela fait et doit faire sur l'esprit, sur le cœur, sur les sens, il n'y ait rien qui puisse blesser la plus délicate de toutes les vertus, qui est la pureté chrétienne. Comment, si près de la flamme,