AMITIES SENSIBLES
n'en ressentir nulîe atleinle ? comment, dans un chemin si glissant, ne tomber jam:iis ? comment, au milieu de mille traits, demeurer invulnérable ?... La sensibililé du cœur n'est point un crime en elle-même, mais c'est le principe de bien des crimes ; car aisément elle se change eu sensualité ^ . »
Cette dei-nière réflexion résume en deux mots tout un chapitre de l'histoire des mœurs au dix-septième siècle : ce passage de la sensibilité du cœur à la sensualité, c'est le passage des luœurs de l'hôtel de Rambouillet aux. mœurs de la cour.
Car, à l'époque dont Bourdaloue nous trace le tableau dans ses sermons, vers la tin du siècle, « ces sortes d'attaches que la diversité du sexe, jointe à la vivacité de l'âge et du tempérament, a rendues de tout temps si dangereuses et si pernicieuses;... ces liaisons dont la privante pervertirait un ange, s'il avait des sens ^, » sont devenues des peccadilles. Si sévèrement qu'il les condamne, le prédicateur, quand il en parle, ne s'adresse pas aux mondains, aux plus engagés dans les voies du siècle, mais aux chrétiens qui se croient fidèles, à ceux qui sont encore le moins oublieux delà règle et du devoir. Les autres, nous le verrons, méritent de bien plus graves remontrances. C'est pour les femmes chrétiennes, il le marque lui-même, que Bourdaloue « parle de ces conversations libertines, d'où naissent tant de maux, et qui portent à une àme de si raortelies atteintes; de ces entretiens secrets et familiers, mais dont la familiarité même et le secret sont de si puissants attraits aux plus funestes attachements ; de ces amitiés prétendues honnêtes, mais dont la tendresse est le poison le plus subtil et le plus présent pour infecter les cœurs et pour les corrompre; de ces commerces assidus de visites, de lettres, de parties, que saint Jérôme appelait
1 . Pensées. De la Charité chrétienne et des amitiés humaines, t. XV, p. 32-44, passim.
2. Mystères. Sermon pour la fête de la Pentecôte, 2<^ paitie, t. X, p. 309.'
si bien les derniers indices d'une chasteté mourante : moriturse virginiiatis indicia * ».
Le moindre inconvénient de ces libertés imprudentes des femmes dans leur commerce avec les hommes, c'était de provoquer la médisance, d'entretenir le scandale, et de rendre suspecte même la vertu.
€ Prétendre, surtout dans le siècle oîi nous vivons, échapper à la malignité du monde par une autre voie que par celle d'une exacte et constante régularité; pour une femme, par exemple, se persuader qu'elle pourra se donner impunément toute sorte de libertés, sans que l'on pense à elle ni qu'on parle d'elle; qu'il lui sera permis d'entretenir tels commerces qu'il lui plaira, sans qu'on en tire des conséquences au préjudice de son honneur ;... et que, quoi qu'elle fasse, on sera obligé à ne rien croire, à ne rien soupçonner, à ne rien voir; ou plutôt qu'on sera obligé de s'aveugler soi-même, pour la supposer régulière et sage : n'est-ce pas une prétention aussi chimérique qu'injuste ? Cependant c'est la prétention de tant de femmes mondaines. On veut avoir tout le crédit de la bonne vie et toute la réputation de la vertu, sans qu'il en coûte de se contraindre ni de s'assujettir à aucune régie ; disons mieux , on veut avoir tout le crédit de la vertu et de la bonne vie, avec toute l'indépendance du libertinage et du vice. Ainsi verrez-vous des femmes engagées dans des sociétés que la charité même la plus indulgente ne peut excuser ni favorablement interpréter, se piquer néanmoins d'être exemptes de reproche, vouloir qu'on les estime telles, trouver mauvais qu'en n'en convienne pas, prendre à partie ceux qui en doutent et qui se raalédilient de leurs actions ; et cela, sous prétexte de l'obligation que Dieu nous impose de ne pas juger ; obligation sur laquelle elles sont éloquentes, parce qu'elles y sont intéressées 2. »
Passez en revue les femmes les plus célèbres et les plus distinguées de ce temps, et voyez combien peu, dans ce grand nombre, échappèrent aux soupçons. Madame de
1. Carême. Dim. de la 3« semaine, sur V Impureté, 1" partie, t. III, p. 75.
2. Panégyriques. Sermon pour la fêle de saint Etienne, 1" partie, t. XII, p. 103.
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Sévigné elle-même y fut en butte : elle du moins sut en triompher par son esprit de conduite, son tact, et son ardeur i^énéreuse à se disculper K On voudrait être aussi sur de l'innocence d'Henriette d'Angleterre, cette princesse si intéressante par son esprit, par sa mort tragique et par l'admirable oraison funèbre de Bossuet; mais le récit discret de son amie, madame de La Fayette, laisse planer quelques doutes, et il faut avouer qu'en conduisant à son frère Charles II madame de Kérouelle, l'aimable princesse se chargeait d'une commission étrange pour une honnête femme ^. Madame de Maintenon a sans doute été calomniée ; mais l'opinion des contemporains jugeait sévèrement ses relations avec les frères Villarceaux et ses soirées chez Ninon 3. Quant à la jeune duchesse de Bourgogne, dont les grâces et l'humeur rieuse égayèrent la vieillesse assombrie du grand roi, Saint-Simon, qui la juge avec beaucoup de bienveillance et de délicatesse, n'en déclare pas moins formellement qu'elle donna plus d'une fois raison à la médisance, et que son mari fut le seul qui ne soupçonna rien *. Nous ne parlons que des moins compromises : combien dont le déshonneur était public, et dont le front ne savait plus rougir ! La décadence des mœurs, une fois commencée, ne s'arrêta plus, et le dérèglement devint général.
On sait les exemples que donnait le roi ; mais ce qu'il faut ajouter, c'est que les mœurs de Louis XIV étaient presque pures, comparées à celles de sa famille et de sa cour. La vie de son frère était infâme. Monseigneur, son fils, ne se contentait pas de maîtresses attitrées, et cherchait plus bas ses plaisirs •». Monsieur le Duc, fils du grand Condé, « donnait la chasse » aux femmes les plus décriées,
1. Voy. l'Introduction biograpliique de M. P. Mesnard, entête de l'édition Régnier.
2. Ou sait que madame de Kérouelle fut créée duchesse de Fortsmouth par le roi d'Angleterre, et pairesse par Louis XIV, avec le titre de duchesse d'Aubigné pour elle et toute sa descendance.