Dominicales. 5<.r l'Hypocrisie, 3» partie, p
45i LA PEINTURE MORALE
Ne croyez pas que cette « simplicité » ne mérite, aux yeux de Bourdaloue, que de la pitié. Il la tient pour impardonnable, et la menace des plus rigoureux châtiments.
t On demande si ceux qui se laissent surprendre de la sorte sonl excusables devant Dieu;... si les défauts de conduite qui blessent la charité et la justice envers le prochain seront censés pardonnables au tribunal du souverain Juge, parce qu'on prétendra avoir été trompé et séduit par l'hypocrisie... Et moi, je réponds que cette excuse sera l'une des plus frivoles dotit un chrétien se puisse servir,... et que, bien loin de mériter grâce, nous sommes doublement coupables, auprès de Dieu, du désordre causé par notre erreur, et de notre erreur même ^. »
On voit que si Bourdaloue est rigoureux pour Molière, il ne ménage point Tartuffe et n'épargne pas Orgon. Car s'il n'y avait point d'Orgon, il n'y aurait pas de Tartuffe, et le libertin n'aurait plus occasion de jeter sur la vraie piété comme sur la fausse le soupçon et le discrédit.
Les mœurs d'une grande partie du clergé et les abus qui régnaient trop souvent dans son sein n'étaient pas faits pour remédier à l'impuissance, chaque jour plus visible, de la religion. La prévoyance de Bourdaloue s'alarmait des périls dont ces abus devaient être la source pour la foi. Trop prudent pour dévoiler inutilement aux regards des profanes les plaies intérieures de rÉglise, il avait aussi à un trop haut point le sentiment delà liberté et de la responsabilité apostoliques pour qu'un respect pusillanime arrêtât sur ses lèvres la condamnation nécessaire de désordres aussi funestes que scandaleux. Mieux vaut faire éclater le scandale que de trahir la vérité 2, avait dit le grand saint Grégoire. Bourdaloue se souvenait
i. Sur l'Hypocrisie, p. 230-231.
2. Melius est ut scandalam oriatur quam ut veritas relinquatur.
PRÊTRES SANS VOCATION 45o
de cette belle parole et la mettait en pratique. Il savait (( que la désolation du christianisme était venue, dans tous les temps, beaucoup moins des peuples que de c^ux qui les devaient conduire ^ ». Aussi personne, à notre connaissance, n'a plus clairement aperçu, plus nettement déterminé ni plus énergiquement combattu les vices du clergé dans notre anciennesociété.
Le premier de ces vices, et le principe de tous les autres, c'est qu'on embrassait l'état ecclésiastique, non par vocation, mais par des convenances et des intérêts de famille, par des calculs d'avarice ou d'ambition. Écoutons Bourdaloue, qui ne tarit pas sur ce grave sujet.
I A peine cet enfant esf-il né, queTÉglise est son partage; et l'on peut dire de lui, quoique dans un sens bien opposé, ce qui est écrit d'Isaïe, que dès le ventre de sa mère il est destiné à Tautel, non par une vocation divine, comme le prophète, mais par un« vocalion humaine. Ab xitero focabit me(Isaïe,49)-... Vous diriez que cet abus est désormais passé en loi, et que Dieu, avec toute la supériorité de sa sagesse et de sa grâce, soit obligé de s'y assujettir... Quoi! il faudra que Dieu en passe par votre choix, et qu'il soit réduit, pour ainsi parler, à recevoir cet enfant aux plus saintes fonctions de l'Eglise, parce que cela vous accommode, et que vous y trouvez votre compte?... Ce cadet n'a pas l'avantage de l'aînesse : sans examiner si Dieu le demande, ni s'il l'acceple, on le lui donne. . Il suffit qu'il soit le cadet de sa maison, pour ne pas douter qu'il ne soit dès là appelé aux fonctions redoutables de pasteur des âmes. Si les choses changeaient de face, sa vocation changerait de même. Tandis qu'il aura un aîné, elle subsistera... Cet aîné n'a pas été en naissant assez favorisé de la nature, et manque de certaines qualités pour soutenir la gloire de son nom : sans égard aux vues de Dieu sur lui, on pense, pour ainsi dire, à le dé-
1. Exhortations. Sur la Charité envers un séminaire, 2» partie, t. VIII, p. 96. . ,
2. « La princesse Bénédicte, la plus jeune des trois sœurs, fut la première immolée à ces intérêts de famille. On la fît abbesse, sans que, dans un âge si tendre, elle sût ce qu'elle faisait ; et la marque d'une si grave dignité fut un jouet entre >es mains. » Bossuet, Oraison fun. d'Anne de Gonzague, 1" partie.
grader, on le rabaisse au rang du cadet, on lui substitue celuici, et pour cela on extorque un consentement forcé ; on y fait servir rartificeet la violence, les caresses et les menaces... Car, dans ce département des conditions, fait par des parents aveugles et prévenus de l'esprit du monde, si de plusieurs enfants qui composent la même famille, il y en a un plus méprisable, c'est toujours celui à qui les honneurs de l'Eglise sont réservés. S'il est disgracié, mal fait, ou s'il n'a pas l'inclination du père et de la mère, dès là, il faut en faire un bénéficier. 0 impiété!... maintenant on ne donne point d'enfants plus volontiers à Dieu que ceux qui ont moins de part à la bienveillance paternelle; et quand on les Juge indignes de soutenir l'honneur de leur naissance, on les estime capables d'être les minisires de Jésus- Christ et les dispensateurs de ses mystères... L'établissement de cette fille coûterait : sans autre motif, c'est assez pour la dévouer à la religion. Mais elle n'est pas appelée à ce genre de vie : il faut bien qu'elle le soit, puisqu'il n'y a point d'autre parti à prendre pour elle. Mais Dieu ne la veut pas dans cet état: il faut supposer qu'il l'y veut, el faire comme s'il l'y voulait. Mais elle n'a nulle marque de vocation : c'en est une assez grande que la conjoncture présente des affaires et la nécessité. Mais elle avoue elle-même qu'elle n'a pas cette grâce d'attrait : cette grâce lui viendra avec le temps, et lorsqu'elle sera dans un lieu propre à la recevoir. Cependant on conduit cette victime dans le temple, les pieds et les mains liés, je v<!ux dire dans la disposition d'une volonté contrainte, la bouche muette par la crainte et le respect d'un père qu'elle a toujours honoré. Au milieu d'une cérémonie, brillante pour les spectateurs qui y assistent, mais funèbre pour la personne ([ui en est le sujet, on la présente au prêtre, et l'on en fait un sacritice qui, bien loin de glorifier Dieu et de lui plaire, devient exécrable à ses yeux et provoque sa vengeance.
a Ah ! chrétiens, quelle abomination ! Et faut-il s'étonner, après cela, si des familles entières sont frappées de la malédiction divine? Non, non, disait Salvien par une sainte ironie, nous ne sommes plus au temps d'Abraham, où les sacrifices des enfants par les pères étaient des actions rares. Rien maintenant de plus commun que les imitateurs de ce grand patriarche. On le surpasse même tous les jours: car, au lieu d'attendre comme lui l'ordre du ciel, on le prévient. On immole un enfant à Dieu, et on l'immole sans peine, même avec joie ; et on l'immole sans que Dieu le commande ni même qu'il l'agrée;