Mémoires du cardinal de Retz, début
4. Dominicales. 1" dim. ap. l'Epiphanie, sur le Devoir des pères, etc., t. V, p. 10.
LA NAISSANCK ET LA FAVEUR DANS LE CLERGÉ 4o9
pour avoir le précieux avantage d'offrir le sacrifice du corps et <lusang de Jésus-Christ? c'est à quoi l'on ne pense guère; et si le saint caractère n'était bon qu'à cela, on ne s'empresserait pas de le demander. xVIaisil peutservir à autre chose, et on ne le recherche que pour celte autre chose. Non seulement on est prêtre avec ambition, mais on ne l'est que par ambition ^ »
L'abbé de Ghoisy, étrange ecclésiastique, lui aussi, nous a raconté la plaisante histoire de Daniel de Gosnac, pour qui les instances du prince et de la princesse de Conti auprès de Mazarin avaient obtenu l'évêché de Valence. Il court aussitôt chez M. de Paris. « Le roi, lui dit-il, monseigneur, m'a fait évèque, mais il s'agit de me faire prêtre- — Quand il vous plaira, répondit M. de Paris. — Ce n'est pas là tout, répliqua M. de Valence : c'est que je vous supplie de me faire diacre. — Volontiers, lui dit M. de Paris. — Vous n'en serez pas quitte pour ces deux grâces, monseigneur, interrompit M. de Valence ; car, outre la prêtrise et le diaconat, je vous demande encore le sousdiaconat. — Au nom de Dieu, reprit brusquement M. de Paris, dépêchez-vous de m'assurer que vous êtes tonsuré, de peur que vous ne remontiez la disette des sacrements jusqu'à la nécessité du baptême ^ ».
Sans doute il fallait toute l'impudence et le bonheur insolent de Gosnac pour être fait évêque dans ces conditions prodigieuses. Mais ce qui est certain, c'est que la capacité et la vertu n'étaient par les seuls titres, ni toujours les plus considérés, pour arriver à l'épiscopat. Il n'était pas indiiférent d'être noble ou roturier.
t On poursuit les honneurs, même les plus saints, comme <lus à sa naissance; et, sans nul fondement que celui-là, on se croit bien établi, et rcême en droit de prétendre à tout. C'est assez d'avoir de la qualité pour aspirer à ce qu'il y a de plus
1. Exhortations. Sur la Dignité et les devoirs des prêtres, 1« partie, t. VIIL p. 233. , . .
2 Ghoisv, Mémoire.'!, 1. YIII. — En admettant même que ce récit soit arrangé par Choisv ou tout à fait controuvé, no serait-co pas déjà un curieux signe des temps que l'on rencontrât do semblables inventions dans les Mémoires d'un abbé ?
éminent dans le sacerdoce. Moïse, remarque Philon le Juif, se voyant sur le point de mourir, n'osa jamais nommer un de ses proches, pour lui succéder dans l'honorable commission qu'il avait reçue de conduire le peuple... Mais l'ambitieux, bien plus éclairé, ou bien moins scnipuleux que Moïse, se destine sans hésiter pour successeur à qui il lui plaît, et fait valoir aussi bien que les enfants de Zébédée la proximité du sang, pour venir à bout de tous les desseins que lui suggère son ambition. Il n'est pas jusqu'aux dignités les plus sacrées, dont certains esprits du monde... ne continuent à dire aujourd'hui, mais avec bien plus de scandale, ce que disaient déjà, du temps de David, les premiers du peuple d'Israël : Allons, possédons le sanctuaire de Dieu comme notre héritage : Omties principes eorum, qui dixerunt : Hereditate possideamiis sanctuanum Dei (Ps. 82) : c'est un bénéfice qui depuis timt d'années est dans notre maison, et qu'il y faut conserver K »
Ces dernières expressions ne sont-elles pas ceîles-là mêmes que nous trouvions tout à l'heure dans le cardinal de Retz : « L'archevêché de Paris, qui était dans sa maison... » En vain l'Église dans ses conciles, en vain la cour de Rome avaient essayé de déraciner ce mal du népotisme : il continuait à régner. Tel évêché semblait appartenir à telle famille par une sorte d'hérédité. Celui de Béziers fut possédé sans interruption « par six Bonzi, d'oncle à neveu ^ ». Le grand Bossuet lui-même, près de mourir, pour assurer l'évêché de Meaux à son neveu peu digne de lui, se résignait à des démarches qui durent coûter à sa lierté ^.
La naissance même, en effet, ne suffisait pas : dans le sacerdoce comme dans le monde, il y fallait joindre la sollicitation et la brigue. Bourdaloue gémit de voir « dans les bénéfices et dans les dignités ecclésiastiques tant de su-
i. Carême. Mercredi de la 2" semaine, sur F Ambition, l" T^avlie, t. II, p. 369-370.