DÉRÈGLEMENTS DANS LE CLERGÉ
L'histoire la plus bienveillante ne saurait le dissimuler, les scandales de mœurs étaient alors fréquents dans le clergé. Déjà, au milieu du siècle, Gui Patin les enregistrait complaisamment dans sa correspondance. Les lettres de madame de Sévigné, les Mémoires de Saint-Simon en sont remplis.
« Combien de fois, ô opprobre de notre religion! s'écriait éloquemnienl Bourduloue, combien de fois le revenu d'un béuéfice a-t-il été le prix d'une chasteté d'abord disputée, et entin vendue à l'incontinence sacrilège d'un libertin, engagé par sa profession dans les fonctions les plus augustes du sacerdoce M »
Ce n'étaient point seulement, on le voit, les abbés de cour dont les désordres méritaient les anathèmes de Bourdaloue : ceux-là étaient comme voués au dérèglement par l'oisiveté et par la mollesse de leur vie. « Le moyen que des prêtres sans occupation au milieu du siècle se maintiennent dans la pureté de leur profession 2? » Mais des prélats, des princes de l'Église n'étaient pas plus scrupuleux. Témoin le cardinal de Bouillon, le cardinal de Fûrstenberg, l'archevêque de Paris, Harlay, si fort chansonné de son temps, et que la mort surprit en compagnie de sa maitresse.
La confession même était quelquefois pour les prêtres l'occasion ou le prétexte des liaisons les plus criminelles. Quand Bourdaloue écrivait ce chapitre des Pensées sur les Amitiés sensibles et -prétendues innocentes dont nous avons cité plusieurs passages, c'était moins encore aux laïques qu'aux prêtres qu'il s'adressait. La censure, qui « ne s'attache à rien plus malignement qu'à ce qui regarde ces fréquents entretiens des ministres de Jésus-Christ »
1. Carême. Jeudi de la 2« semaine, sur les Richesses, 3« partie, t. IIL p. 29.
2. Exhortations. Sur la Dignité et les devoirs des prêtres, 1" partie, t. VIII, p. 233.
avec leurs pénitentes *, se trouvait en effet trop souvent justifiée.
« Un directeur semble n'avoir reçu mission de Dieu que pour une seule âme, à laquelle il donne toute son attention; plusieurs fois, chaque semaine, il passe régulièrement avec elle les heures entières, ou au tribunal de la pénitence, ou hors du tribunal, dans des conversations dont on ne peut imaginer le sujet ni concevoir l'utilité; il expédie toute autre dans l'espace de quelques moments, et l'a bientôt congédiée, mais ne saurait presque finir dès qu'il s'agit de celle-ci; il slngère même dans toutes ses affaires temporelles, en ordonne comme il lui plaît, et les prend autant et peut-être plus à cœur que si c'étaient les siennes propres. Est-ce donc là ce qu'inspire un zèle évangélique? Ce ne sont point seulement les maîtres de la morale chrétienne qui en jugent autrement, mais le monde le plus mondain. 11 a peine à se figurer qu'il n'y ait rien dans une semblable conduite que de surnaturel, et il ne serait pas aisé de lui en donner des preuves bien certaines... Ce qui doit nous saisir d'étonnement et nous remplir de frayeur, c'est que des gens élevés dans l'Église de Dieu aux ordres les plus sacrés,... revêtus du sacerdoce de Jésus-Christ, ses vicaires, ses substituts; que des personnes adonnées à toutes les bonnes œuvres, et regardées comme des modèles de sainteté, en viennent quelquefois, par des chutes éclatantes, aux mêmes extrémités (que les séculiers). Les exemples en sont connus, et les âmes zélées ont souvent gémi de voir, parmi le peuple fidèle et dans le lieu saint, de si déplorables renversements et une si affreuse désolation -. »
Sans même parler de ces « extrémités », on voyait dans les salons et dans les compagnies, parmi ceux mêmes qui aspiraient aux plus hautes dignités, une foule de prêtres dont les allures étaient toutes mondaines. Coquets et galants, ils aimaient, comme l'abbé Testu, « briller au milieu d'un cercle de dames » ; ils faisaient « des vers pleins d'antithèses et de pointes ». L'abbé Testu, il est vrai,
1. Panégyriques. Sermon pour la fêle de saint Etienne, 1" partie, I. XII, p. 103.
t. Pensées. Amitiés sensibles, etc., t. XV, p. 38, 43.