‹ Bourdaloue, sa prédication et son temps [précédée d'une Notice sur Anatole FeugèreChapitre 299 sur 323 · BOURDALOUE S'ADRESSAM AU ROI · texte numérisé non relu

BOURDALOUE S'ADRESSAM AU ROI

à lui faire subir une dernière et plusdifficile épreuve. N'allons-nous pas la trouver en défaut quand le prédicateur s'adressera, non plus à un auditoire collectif, mais à la personne même du roi le plus absolu et le plus llatté de notre histoire? C'était, on en conviendra, une mission délicate qu'avait à remplir un prédicateur ordinaire de Louis XIV. Il fallait un tact peu commun pour s'acquitter des compliments d'usage sans glisser dans une plate adulation, pour concilier les exigences de l'étiquette et celles de la vérité, enfin pour parler àla fois en sujet et en apôtre. Aussi, c'était chose rare que de tenir constamment le milien entre les deux écueils, et de conserver tout ensemble le respect du prince et le respect de soi. Un lecteur attentif de Bourdaloue reconnaîtra que cet art difficile fut d'ordinaire le sien.

Si l'on se contente de lire superficiellement et isolément les péroraisons que Bourdaloue adressait au roi à certains jours de fête marqués, la Toussaint, Noël, la Présentation, Pâques, l'éloge pourra souvent paraître excessif. Il est vrai qu'en ce temps on ménageait peu la modestie, et que, devant Louis XIV, il était de rigueur de vanter en quelques phrases les victoires et la puissance d'un si grand roi. Mais en étudiant de près les nuances de la pensée et du langage dans ces compliments très étudiés, on remarque que l'éloge est toujours tempéré et mêlé de conseil. Gomme Pindare, qui glissait à l'oreille du vainqueur des préceptes de modération et de sagesse au milieu même du chant de triomphe, Bourdaloue sait envelopper l'avertissement dans la louange. Ainsi, quand ce roi, qui devait o'.v'procher plus tard d'avoir trop aimé la guerre, était igé dans une de ses longues luttes avec toute l'Europe, Ij ludaloue, après avoir fait en faveur de la paix des vœux |»liisieurs fois répétés, ajoutait :

8 Cette paix est l'ouvrage de Dieu, et nous reconnaissons plus que jamais que le monde ne la peut donner; mais notre conliance, Sire, est que, malgré le monde même, Dieu se servira de Votre Majesté, de sa sagesse, de ses lumières, de la

droiture de son cœur, de la grandeur de son âme, de son désintéressement, pour donner celle paix au monde. Ce qui nous console, c'est que Votre Majesté, suivant les règles de sa religion, ne fait la guerre aux ennemis de son Etat que pour procurer plus utilement et plus avantageusement cette paix à ses sujets. Ce qui nous rassure, c'est que, dans les vues qui la font agir, toutes ses conquêtes aboutissent là, et qu'elle ne gagne des batailles, qu'elle ne force des villes, qu'elle ne triomphe partout que pour parvenir plus sûrement et plus promptement à cette paix. Ce qui soutient nos espérances, et en même temps ce qui augmence notre vénération et notre zèle pour Votre Majesté, c'est que son amour pour son peuple l'emportera toujours en ceci par-dessus ses intérêts propres, et que, touchée de ce motif, il n'y aura rien qu'elle ne sacrifie au bien de cette paix : qu'ainsi, en véritable imitateur du Dieu des armées et du Dieu de la paix, vous aurez, Sire, l'avantage, après avoir été le héros du monde chrétien, d'en être encore le pacificateur. Car voilà ce qui mettra le comble à vos travaux héroïques, voilà ce qui couronnera votre règne, voilà ce qui achèvera votre glorieuse destinée ^ »

N'était-ce point donuer au roi, indirectement, mais avec une remarquable insistance, des conseils de modération? n'était-ce pas lui faire entendre que tout son peuple souhaitait qu'il mît enfin « le comble à ses travaux héroïques, qu'd couronnai son règne » par une paix durable et définitive?

Un autre jour, Bourdaloue disait à Louis XIV :

« Jamais la majesté d'un roi n'est plus auguste que quand il tient son lit de justice et quil paraît sur le tribunal. Encore plus vénérable quand c'est un roi qui ajoute à 1 "éclat de la couronne les lumières d'une sagesse toute royale, un roi qui sait faire le discernement de ses sujets, et peser le mérite dans une juste balance, qui n'a pour le crime que des châtiments, tandis que toutes ses récompenses sont pour la vertu ; qui non seulement fait état de venger les injustices et les violences, mais qui s'applique à réformer la justice même; qui en corrige les

1. Promier Avcnt. Pour la Nativi'é d; Jésw-^hrid, fin, t. I, p. 19y-200.

Page 1