LIBERTÉ APOSTOLIQUE DE BOURDALOUE
Ces graves instructions ne sont pas d'un courtisan, et l'on voit que, raêine dans ces compliments officiels, nécessairement flatteurs et convenus, Bourdaloue sait éviter et la complaisance servile, et la banalité monotone.
J'ajoute qu'il ne suffit pas de considérer ces sortes de harangues personnelles, et qu'en étudiant de près les sermons (pii furent prêches devant Louis XIV, on trouve dans presque tous, outre la morale générale, dont le prince, comme tous les autres, pouvait se faire l'application, des paroles et des leçons qui le concernaient spécialement. Jamais Bourdaloue ne parle plus à Louis XIV que quand il prêche devant lui sans s'adresser à lui. Ainsi, ([uand Bourdaloue appelait l'aveuglement spirituel « le péché de ceux (jui veulent qu'on leur applaudisse jusijue dans leurs faiblesses, et qu'on les loue, comme parle TÉcriture, jusque dans les désirs de leurs âmes, c'est-à-dire jusque dans leurs passions les plus vio'entes et dans leurs entreprises les plus injustes; qui mettent tout leur bonheur à être flattés et trompés; qui comptent le mensonge pour un bienfait, et l'admiration pour une marque de respect * » ; ne sent-on pas quelle portée et quelle hardiesse la présence du roi donnait à ce langage ? Louis XIV était présent, quand Bourdaloue répétait avec force : Nolile esse servi hominum. nolite confidere in principibus ^ ; quand, après avoir parlé de la soumission totale que l'on doit à Dieu, il s'écriait éloquemraent : « Malheur à moi, si pour tout autre que Dieu j'étais disposé de la sorte ! Malheur à quiconque voudrait être ainsi dévoué à un homme mortel ! parce qu'il n'y a point d'homme mortel à qui ce dévouement puisse être dû, ou plutôt à l'égard de qui ce dévouement ne fût un crime 3. » Il était présent encore, ce roi superbe, qui n'avait jamais pu comprendre, disait madame
1. Carême. Mercredi de la4« semaine, sur r Aveuglement sphiluel, 1" partie, t. III, p. 273.
2. Ibid. Sur la Providence, t III, p. 234. — Mystères. 3« serm. sur la Purification, t. XI, p. 158 scjq.
3. Mystères. 2« serm. sw la Purification de la Vierge, 1« parUe, t. XL p. 142.
de Maintenon, que l'humilité fût une vertu chrétienne, quand le prédicateurabaissait d'une main si souveraine les grands et les rois devant le tribunal du divin Juge.
« Dans cette vie, les grands sont comme les dieux de la terre; et ce sont, dit saint Glirysostome, ces dieux de la terre qui empêchent tous les jours que le Dieu du ciel ne soit connu pour ce qu'il est. A force d'être ébloui de leur grandeur, on oublie Celui dont ils ne sont que les images; à force de s'attacher à eux, et de n'être occupé que d'eux, on ne pense plus à Celui qui règne sur eux. Mais dans le dernier jugement, ces dieux de la terre humiliés serviront encore à l'impie d'une démonstration palpable qu'il y a un Dieu au-dessus de ces prétendus dieux. Excehiis super omnes deos (Psalm. 46)... En ce jour-là, tout ce qui n'est pas Dieu sera pelit, sera bas et rampant, sera comme un atome, comme un néant devant son souverain être;... en ce jour-là, toutes les grandeurs humaines seiont abaissées, toutes les fortunes détruites, tous les trônes renversés ^. »
On pourrait citer cent autres de ces passages qui faisaient dire à madame de Sévigné : « Jamais un prédicateur n'a prêché si hautement et si généreusement les vérités chrétiennes "^. »
Mais ce sont surtout les désordres de la vie du roi que Bourdaloue a combattus, tant qu'ils durèrent, avec une énergie sans pareille et une persistance infatigable. Déjà ses prédications à la cour pendant le carême de 1674 avaient achevé de déterminer mademoiselle de La Vallière à entrer aux carmélites, et c'est à lui qu'elle aurait demandé de prêcher le sermon de sa prise d'habit, si Bossuet n'avait pas pu s'en charger^. Pendant la faveur de madame de Montespan, Bourdaloue revenait sans cesse sur ces « attachements honteux », sur cet « esclavage des sens », sur cette « fascination d'esprit », cet « ensorcellement du
. i. Second Avcnt. 1" dimanche, sur le Jugement dernier, l'^" partic, t. I, p. 252.