Madame de Sévigiié. Lettre du 27 juin
2. Celte lettre a été citée par M. Pierre Clément. La Poli?e sous Louis XI y,]). 193.
3. V. ŒLCvres divfrs''s de P. Bayle, tome IV, p. obi. — D'après le Menayiana (édition de 1713, t. 111,' p. 101), le chevalier deRolian aurait montré beaucoup de résignation et de courage. « Mon père, aurait-il dit à Bourdaloue, je n'ai pas besoin d'exhortations pour inourir en honnête homme. Aidez-moi seulement à mourir en chrétien. » 11 n'est pas impossible que le chevalier de Rohan, courageux dans sa prison, ait faibli ensuite à la vue de l'échalaud, ce qui mettrait Bayle d'accord avec le Menagiana.
4. Lettre de madame de Coulanges à madame de Sévigné du 14 janvier 1698. — V. aussi le Mercure de ce mois, et Dangeau, Journal, V, 131.
paroles pleines de tact et de discrétion, mais qui, dans leur réserve, autorisaient l'espérance.
Une mission souvent plus pénible encore que d'annoncer aux hommes leur propre lin, c'est de leur apprendre la mort de ceux ({ui leur sont chers. Bourdaloue remplit plus d'ujie fois ce douloureux devoir. Quand un malheur soudain venait de frapper une famille, quand une mère, par exemple, ignorait encore (jue son lils était tombé sur le champ de bataille, Bourdaloue, se faisant le messager de ces nouvelles déchiranles, adoucissait par l'onction chrétienne ces coups terribles (|ui dévastent l'àme, et si souvent ébranlent la foi en révoltant la nature *.
Un grand fonds de bonté compatissante, mais franche et sans faiblesse, inspirait toute sa conduite. Affable à tous, il eut beaucoup d'amis, et ceux qui lui survécurent gardèrent à son souvenir une tendre fidélité. Intimement lié avec le premier président de Lamoignon et avec son lils^, il les visitait souvent, soit à leur hôtel de Paris, situé au Marais, fort près de la Maison professe, soit à leur jolie habitation de iîàville. Libérale, étrangère à toute coterie étroite, cette noble famille, où la distinction de l'esprit et le goût des lettres étaient iiéréditaires comme la probité et la religion, réunissait dans une libre hospitalité les plus célèbres écrivains du temps, et les plus divers, depuis les constants amis de Port- Royal jusqu'aux Pères les plus
1. Lettre de madame de Coiilanges à madame de Sévigné du «juillet <t)95.
t. Prêchant, quelques jours après la mort du premier président Chrétien de Lamoignon, Bourdaloue introduisit à la fin de son oxorde un bel éloge de l'ami qu'il venait de perdre. Ce fragment lait partie des Œuvres de Bourdaloue, édition de Versailles, t. XIII, p 363. A son tour François de Lamoignon, après la mort de Bourdaloue, lit de lui un touchant élo^e dans une Lettre à un de ses proches qui se trouve au tome XVl" de l'édition de Versailles.
célèbres de la Société. Boiirdaloue y rencontra plus d'une fois madame de Sévigné, Racine, Regnard, Santeul, Boileau. Ses relations assez bien connues avec les deux, derniers deces poètes méritent surtout d'êtie rappelées, parce qu'elles accusent d'une manière piquante plusieurs traits de son caractère.
Le poète latin Santeul était un homme d'esprit, fort inoffensif, bon vivant, mais qui avait une haute idée de son talent et la passion de son art. Pour un bon vers latin, il aurait perdu cent amis. Après lamort d'Arnauld, il s'avisa de composer une épitaphe très élogieuse du célèbre docteur. Il l'appelait vet'l defcnsor et arbiter œqui ; il vantait ses victoires sur ses adversaires, liosle iriu/np/ialo. Les jésuites crurent que, dans la pensée de Santeul, l'ennemi vaincu, c'était la Société. Le P. Jouvency surtout et le P. La Rue s'irritèrent. Ils échangèrent avec Santeul des lettres très vives, et exigèrent unerétractation. Santeul se rétracta à demi; cette satisfac! ion ne leur suffit point. Santeul, exaspéré, voulait rompre tout commerce avec les jésuites. Bourdaloue intervint, traita comme elle le mérita-t cette misérable querelle, dissipa les soupçons du P. Jouvency et du P. La Rue, écrivit avec beaucoup d'empressement plusieurs lettres à Santeul, le prit par son faible, lui donna des louanges sur son talent, enfin l'apaisa. « Soyez en repos, lui écrivait-il le 10 janvier 1696, le Rancunier (il parle du P. La Rue) est déjà converti, et c'est lui-même qui me charge de vous en assurer. Vos vers lui ont paru très beaux et ils b sont en effet. Il n'y a point de rancune qui puisse tenir contre la poésie, j'entends contre la vôtre... » Ainsi le bon sons de Bourdaloue, son esprit conciliant et son affabilité insinuante dissipèrent tout cet orage ^
Avec Boileau, Bourdaloue n'était pas toujours si accommodant. Tous deux s'estimaient, se recherchaient, s'aimaient, et se disputaient sans cesse. Bourdaloue avait une grai de vivacité d'humeur, qui fut son léger défaut, et dont
1. Sanfoliava. — Los lettres de Bourdaloue à Santeul ont été reproduites au tome XVI« de l'édition de Versailles.
il ne put tout à fait se corriger. Boileau était très vif aussi, un peu grondeur, et jamais ne lâchait pied dans la discussion. 11 se plaisait même à pousser son interlocuteur, et, pour le mettre horsdelui, forçait sa propre pensée, simulant plus de colère «pi'il n'en ressentait. Ce fut chez Lamoignon et en présence de Bourdaloue que se passa celte plaisantescène racontée par Mme de Sé\ igné avec tant de verve et d'esprit. « Les acteurs étaient les maîtres du logis, M. de Troyes, .M. do Toulon, le P. Bourdaloue, son compagnon. Despréaux et Gorbinelli. On parla des ouvrages des anciens et des modernes ; Despréaux soutint les anciens, à la réserve d'un seul moderne, qui surpassait à son goût et les vieux et les nouveaux. Le compagnon de Bourdaloue, qui faisait l'entendu et qui s'était attaché à Despréaux et à Gorbinelli, lui demanda quel était donc ce livre si distingué dans son esprit. Despréaux ne voulut pas le lui dire. Gorbinelli se joint au jésuite, et conjure Despréaux de nomnaer ce livre, afin de le lire toute la nuit. Despréaux lui répondit en riant : « Ah î monsieur, vous l'avez lu plus d'une fois, j'en suis assuré. » Le jésuite reprend avec un air dédaigneux, un cotai riso amaro^ et presse Despréaux de nommer cet auteur si merveilleux. Despréaux lui dit : ((. Mon père, ne me pressez point. » Le Père continue. Enfin Despréaux le prend par le bras et, le serrant bien fort, lui dit : « Mon père, vous le voulez ; eh bien, morbleu! c'est Pascal. — Pascal, dit le Père tout rouge, tout étonné, Pascal est beau autant que le faux peut l'être. — Le faux, reprit Despréaux, le faux ! Sachez qu'il est aussi vrai qu'il est inimitable ; on vient de le traduire en trois langues. » — Le Père répond : x II nen est pas plus vrai. » — Despréaux s'échauffe, et, criant comme un fou : « Quoi ! mon Ptre, nierez vous qu'un des vôtres n'ait pas fait imprimer dans un de ses livres qu'un chrétien n'est pas obligé d'aimer Dieu? Oserez-vous dire que cela est faux?— Monsieur, dit le Père en fureur, il faut distinguer... — Distinguer, dit Despréaux, distinguer, morbleu ! distinguer, distinguer si nous sommes obligés d'aimer Dieu ! » Et prenant Gorbinelli par le bras, il s'enfuit au bout de la
c!iambre, puis, revenant et courant comme un forcené, il ne voulut jamais se rapprocher du Père, s'en alla rejoindre h compagnie, qui était demeurée dans la salle où l'on mange. Ici finit l'histoire, le rideau tombe*. » ■ Voilà sans doute la vive image de bien des discussions qui éclatèrent entre Bourdaloue et Boileau, si ce n'est que Bourdaloue y faisait meilleure figure que son compagnon. Dans la scène racontée par madame de Sévigné, il ne dit mot, et peut-être eut-il bien de la peine à tenir son sérieux; mais quand il se retrouva en tête-à-tête avec Boileau, sans doute il le gronda fort; ou bien ce fut Boileau lui-même qui remit la question sur le tapis: car il aimait à provoquer Bourdaloue, à le piquer au jeu.*
Si Bourdaloue, un peu sévère, Nous dit : « Craignez la volupté; »
— ï Escobar, lui dil-on, mon père, Nous la permet pour la saule. »
Contre ce docteur aulhenlique, Si du jeûne il prend l'inlérêt, Bacchus le déclare liéréiique, Et janséniste qui pis esi *.
Ce sont deux couplets d'une chanson à boire, d'ailleurs fort innocente, (|ue Boileau fit un jour à Bàville, en présence de Bourdaloue. Le satirique se plaisait ainsi à lancer quelques traits contre les jésuites; souvejit Bourdaloue ne faisait qu'en rire; quelquefois il les relevait. Boileau redoublait alors, en appelait à saint Augustin, à la théologie : Bourdaloue le renvoyait à ses vers. Boileau criait plus fort et n'entendait rien. « Il est bien vrai que tous les poètes sont fous, s'écriait Bourdaloue impatienté. — Je vous l'avoue, mon Père, répliquait Boileau dans un plaisant transport ; mais pourtant, si vous voulez venir avec moi aux Petites Maisons, je m'offre de vous y fournir dix
\. Lettre du 15 janvier 1690.
2. Édition d'Ainslerdani, 1772, t. III, p. 165. Ces deux couplets, dit Brossetle, « firent un pou refrogner le Père Bourdaloue. »
prédicateurs conlre un poëtc, et vous ne verrez à toutes les loges que des mains (|ui sortent des fenêtres, et qui divisent leurs discours en trois points '. »
Ces boutades n'altérèrent en rien la sérieuse et forte amitié de ces deux hommes si bien faits pour se comprendre. Lorsque Boileau composa son épitre de V Amour de Dieu, tant admirée de Bossuet, il ne man(|ua pas de consulter Bourdaloue. Prendre au sérieux le mol de ce dernier : « S'il me met dans ses satires, je le mettrai dans mes sermons -, » c'est faire un lourd contre-sens. Qui ne voit que c'est là une saillie plaisante et rien de plus! Boileau luimême a dit le dernier mot sur les sentiments de mutuelle affection qui l'unirent à Bourdaloue. Après la mort de celuici, la pr»''>idente de Lamoij^'uon envoya au poète le portrait du prédicateur. Le poète répondit parées vers touchants, où il associe au nom de Bourdaloue celui d'Arnauld, et, sans désavouer la préddection c|uil eut toujours pour le célèbre docteur, les confond tous deux dans les mêmes regrets :
Du plus grand orateur dont li chaire se vante
M'envoyer le portrait, illustre Présidente,
C'est me faire un présent ((ui vaut mille présents.
J'ai connu Bourdaloue, et, dès mes jeunes ans,
Je (is de ses sermons mes plus chères délices.
Mais lui, de son côté, lisant mes vains caprices.
Des censeurs de Trévoux n'eut point pour moi les yeux.
Ma franchise surtout gagna sa hienveillance;
Enfin, après Arnauld, ce fut l'illustre en France
Que j'admirai le plus et qui m'aima le mieux ^.
Nommons encore un ami de Bourdaloue, le savant Daniel Huet, autrefois évêque d'Avranches, qui, retiré à la
1. Lettre de Brossette à Boileau du 8 mars 1706. — Réponse de Boileau du 12 mars.
2. Brossette rapporte autrement ce mot : « S'il me chante, je le prêcherai, » aurait dit Bourdaloue.