Voy. plus haut l'Introduction, | ii, Bibliographie
FECOxNDITE DE BOURDALOLE 67
une égale plénitude. Lisez, par exemple, les cinq sermons sur le jugement dernier (un seul est resté à l'état de dessein; les autres ontété prononcés), et voyezcomraeà chaque fois Bourdaloue se renouvelle. D'ordinaire, le point de vue général se trouve tout à fait changé ; le prédicateur s'engage dans un ordre d'idées différent, invente une combinaison toute neuve : c'est ainsi (ju'il considère, dans le jugement dernier, ici le chrétien confondu par sa foi et l'homme convaincu par sa raison *, là Dieu se faisant justice à lui-même et faisant justice à ses élus * ; ou bien encore, nous montrant les craintes que nous inspire en ce monde soit le jugement des autres, soit notre propre jugement sur nous-mêmes, il nous fait pressentir quelles craintes bien autrement terribles nous feront trembler au tribunal de Dieu 3. Quelquefois ce qui n'était qu'un point particulier ou même qu'un détail dans un sermon précédent devient le fond de tout un discours. Ainsi cette idée plusieurs fois exprimée dans les divers sermons sur le jugement dernier, ijuc Dieu viendra juger les hommes en personne et seul, est le germe du sermon qu'il esquisse dans le Dessein d'Aveni^. « Le jugement que nous portons contre nous-mêmes, dit-il encore dans son sermon sur la Sévérité de la Pénitencr^ n'est point un jugement souverain ni définitif, miis un jugement dont il y a appel au tribunal de Dieu... Car c'est à ce redoutable jugementquenousdevons êtrejugésendernier ressort; c'est là quenotre Dieu, qui, par si prééminence et par sa grandeur,est lejuge de tous les jugements, réformera un jour les nôtres 2.» Ces lignes sont précisément le résumé et comme la matière du sermon pour le vingt-quatrième dimanche après la Pentecôie ^, o j Bourdaloue oppose la vérité infaillible et l'équité inflexible du jugement de Dieu à nos hypocrisies, à nos
i. Premier Avent, l*' liini., t. I, p. 3i.
'2. Deuxième Avent, l" diui , t. I., p. 238.
■5. Carême, lundi de la i'* semaine, t. II, p. 173.
t. T. XV, p. 20i.
• i. Premier Aient, 4« dim., t. I, p. 147, 148.
ti. T. VII, p. 332.
faiblesses et à nos relâchements *. Bourdalouese plaint souvent que le temps lui manque : il voudrait insister davantage, développer plus longuement. « Quel champ, chrétiens, s'écrie-t-il, et quelle matière à nos réflexions ! — Je serais infini si je voulais épuiser cette matière. — Cette pensée, pour être bien développée, demanderait un discours entier. » On serait tenté de ne voirdansces paroles que des formules vaines, des hyperboles convenues. Bourdaloue nous prouve qu'il faut les prendre à la lettre, tant il a le secret d'approfondir, d'étendre et de féconder un sujet.
Quelle que soit, en eifet, la vérité qu'il annonce, ou la morale qu'il prêche, ou le vice qu'il combat, il explique, iléclaircit, il distingue, il réfute, remontant à des principes que souvent il ne se contente pas d'exposer, mais qu'il confirme par une argumentation solide, raisonnant tout, prouvant tout, revenant à deux ou trois reprises sur la même idée, pour la mettre, comme il le dit lui-même, « dans un nouveau jour. » — « Parlons plus clairement, » dira-t-il après un développement déjà fort clair, et quinze lignes plus bas: « Donnons encore à ceci un nouvel éclaircissement. » Ce n'est qu'avec peine qu'il se décide à quitter le point qu'il traite. « Avançons, » s'écrie-t-il enfin comme pour s'exhorter lui-même.
« Le caractère propre de Bourdaloue, remarque très justement M. Sainte-Beuve, c'est qu'il rassasie. » Oui, il rassasie le lecteur; mais lui n'est jamais rassasié : il ne se trouve jamais assez complet. De là, quand il arrive aux peintures des mœurs et aux applications pratiques, cet amour du détail, ce soin scrupuleux de ne rien omettre, ces énumérations parfois chargées et méticuleuses, parfois un peu diffuses et redondantes, mais qui révèlent un fonds inépuisable d'observation et d'expérience.
Il faudrait des citations bien longues pour montrer chez Bourdaloue cette abondance minutieuse du moraliste et du
1. Voy. encore, dans le sermon sur la Sévérité de la Pénitence, un passage qui contient tout le sujet du sermon sur la Pénitence (i" Avent). « Oui, mes frères, en quoi consiste, etc.. » T. I, p. 150.