FECONDITE DE BOURDALOUE
directeur. Nous aurons l'occasion d'en faire quelques-unes. Mais ce n'est qu'en lisant avec attention et lenteur des sermons entiers qu'on apprend à connaître cette fécondité de logique, cette invention riche et savante, qui découvre les arguments, les appuie sur des principes solides, les multiplie, les enchaîne, et lait du discours un ensemble à la fois si vaste et si compact , un tissu si serré dans son ampleur. Aussi M. Villemaiu a-t-il pu dire de Bourdaloue « quil avait retrouvé ce génie de l'invention qui formait la faculté dominante de l'orateur politique ou judiciaire, faculté peut-être plus rare que cette imagination de style qui se rencontre quelquelois avec l'impuissance de saisir et d'enchaîner les parties diverses d'un ensemble unique »; et c'est pourquoi encore l'émiiient critique ne craint pas d'appeler l'art de Bourdaloue « un art prodigieux * ».
La principale source de cette fécondité, c'est la méthode rigoureuse qui dirigeait le prédicateur dans la composition de ses sermons. Quelle que soit la variété que la différence des sujets et des cirronslances apporte dans la disposition particulière des divers discours, tous sont conformes à un certain type, parfaitement net et précis, tous se déroulent suivant un ordre identique.
Voici en général, et sans préjudice de la diversité et de la multiplicité des points de vue que chaque sujet peut comporter, la marche à peu près invariable des sermons de Bourdaloue :
Indication du texte, qui n'est pas seulement une sorte d'épigraphe inscrite en tète du discours, mais qui doit l'amener, en être le point de départ.
Exorde, destiné à rattacher le texte au sermon luimême, où le sujet se détermine et qui s'achève par la chute de VAve.
Proposition, déjà indiquée, quelquefois très nettement, dans l'exorde, mais qui se précise par la division : celleci est à son tour plusieurs fois reprise, exprimée sous di-
i . Discours prononcé à l'ouverture du Cours d'éloquence française, décembre 1822.
verses formes, qui la rendent de plus en plus claire et distincte.
Enfin le prédicateur aborde successivement les divers points indiqués : dans chacun d'eux se rencontrent deux séries de développements, les uns formant la doctrine et la démonstration, les autres comprenant les peintures ou les exhortations morales, ceux-ci toujours amenés par ceuxlà, de sorte qu'on passe naturellement de la théorie à la pratique, de l'explication à l'application. Outre cette disposition générale, le développement même suit une marche régulière, qui n'est autre que la décomposition successive des idées : l'orateur établit des subdivisions qui comportent elles-mêmes des distinctions nouvelles infiniment variées dans leur nombre et dans leur nature, lesquelles partagent sans cesse une proposition plus compréhensive en quelques autres qui le sont moins. En un mot, soit dans la succession des divers ordres d'idées, soit dans la suite du développement, une direction uniforme et rigoureusement logique conduit toujours la pensée de l'abstrait au concret, du général au particulier.
Telle est l'économie de presque tous les discours qu'a prononcés Bourdaloue, sans eu excepter même les Panégyriques et les Oraisons funèbres. Sans doute le cadre général appartient au genre lui-même, non au prédicateur ; il est commun à tous le^ sermons, comme la division en actes et en scènes à toutes nos œuvres dramatiques. Mais le propre de Bourdaloue est d'avoir donné à cette distribution du sermon toute sa valeur et une portée plus précise, d'avoir trouvé dans l'observation scrupuleuse et raisonnée des règles ordinaires une ressource au lieu d'un obstacle, de s'être en quelque sorte assimilé ces conditions du genre, si bien qu'elles sont devenues comme les lois mêmes de sa pensée. Taudis que, pour chaque discours particulier, la rhétorique fait passer à bon droit l'invention avant la disposition, il appartenait à Bourdaloue de trouver dans la forme propre du sermon comme une disposition plus générale et plus haute (jui précède et domine l'invention même, la facilite et l'enrichit. Ce partage uniforme et