‹ Bourdaloue, sa prédication et son temps [précédée d'une Notice sur Anatole FeugèreChapitre 50 sur 323 · METHODE · texte numérisé non relu

METHODE

obligé du discours n'est pas seulement pour lui, comme pour d'autres, une convention arbitraire ou jijênante ; c'est un procédé de composition, une méthode intime, qui, pareille à la maieutique de Socrate, mène à bonne tin l'enfanlemeut des idées.

Parla s'expli([ue cette rigueur dans l'enchaînement, cette cohésion étroite entres les parties, qu'on ne saurait trop admirer. Bourdalouo n'est pas de ces prédicateurs, comme il s'en trouve beaucoup, même parmi les habiles, qui vont chercher dans des sommes ou dans des compilations étrangères soit un fonds d'idées communes qu'ils groupent, avec plus ou moins dhabileté par une division forcément factice, soit des lambeaux qui peuvent avoir leur éclat et se relier entre eux par une couture artistement dissimulée, mais qui se détachent toujours aisément : chez lui, toutes les parties se tiennent et sont entre elles dans un rapport nécessaire. Le sermon est une création originale, conçue tout entière par la pensée de l'orateur, dans l'ordre même qui doit se dérouler devant l'auditoire. L'arbre sort de terre d'un seul jet; puis le tronc commun donne naissance à deux ou trois branches principales, d'égale force et d'égale dimension, chacune portant à son tour uu nombre varié de rameaux secondaires qui se garnissent de feuilles. On peut trouver la structure trop régulière et trop uniforme, on peut souhaiter plus d'éclat au feuillage, une sève plus libre, surtout un peu plus de Heurs et de parfums; mais toute cette ramure sort d'une souche unique, et il ne s'y mêle ni greffe étrangère ni branche parasite.

Suivons donc, dans l'examen plus détaillé de l'éloquence de Bourdaloue, cet ordre qui gouvernait sa pensée et sa parole. De la sorte, assistant pour ainsi dire à l'éclosion du sermon, nous verrons se former sous nos yeux et sortir dans leur suite régulière les diverses parties dont il se compose, et nous essaierons de comprendre et d'apprécier comment Bourdaloue choisit, amène et détermine le sujet, comment il le divise, puis, dans le corps même du discours, ([Uels sont ses procédés d'argumentation et de développement. Après avoir ainsi passé en revue les divei*s

membres et comme étudié le jeu de l'organisme, nous examinerons ce qui constitue tout à la fois l'àme et la physionomie du discours, le ton, les raouvem.ents^ le style, sans omettre ce que nous savons de l'action et du débit. Nous rencontrerons sur notre chemin les principales critiques dont Bourdaloue a été l'objet, surtout celles de Fénelon, qui, dans ses Dialogues sur r Éloquence, semble fort souvent prendre Bourdaloue pour point de mire. De ces critiques, les unes sont dirigées contre notre prédicateur même, les autres contre les habitudes de prédication dont il a reçu et continué la tradition. Relevant les unes et les autres, chaque fois qu'elles se présenteront, nous chercherons dans quelle mesure il convient de les adopter.

Voltaire aurait souhaité « qu'en bannissant de la chaire le mauvais goût qui l'avilissait, Bourdaloue en eiit banni aussi la coutume de prêcher sur un texte. Jamais, dit-il, les Grecs et les Romains ne connurent cet usage *. » On croira aisément Voltaire sur ce dernier point, les anciens n'ayant jamais connu le genre même du sermon, et c'est pourquoi il est fort bizarre d'invoquer en pareille matière l'exemple « des Grecs et des Romains ». Considérée au point de vue chrétien, « cette coutume » a un sens et une raison d'être que Voltaire ne soupçonne pas. C'est en effet la doctrine constante de l'Église, que le prêtre ne parle pas en son nom mais au nom de Dieu même. Il n'expose point un système ou une doctrine qui lui soit propre : il annonce la parole divine, il en est l'interprète, le dispensateur. S'il commence tous ses discours par une citation empruntée aux livres inspirés de Dieu, et de préférence au livre des .livres, à l'Évangile, c'est pour manifester qu'il n'est que l'organe de la vérité révélée, c'est pour faire entendre ce que disait saint Paul : « Mes frères, je vous prêche Jésus. »

l. Siècle de Louis XIV, chap. xxxii, des Beaux- Arts.

Page 1