CHOIX DU TEXTE
trouvé après coup, comme ces exordes que certains écoliers n'écrivent qu'après avoir achevé la péroraison. Mais c'est ici que l'exception coniirme la règle. Presque aucun des discours que cette critique peut atteindre ne trouve place parmi les sermons proprement dits; tous, ou peu s'en faut, appartiennent au recueil des Oraisotis funèbres ou à celui des Panégifiiques. Quand Bourdaloue ne peut demander à un évangile déterminé un texte pour en tirer un sujet, quand il lui faut le choisir arbitrairement pour l'appliquer à une matière imposée d'avance, alors seulement ce choix devient moins juste et moins sur, tant il est vrai que Bourdaloue s'est fait une méthode rigoureuse, qu'il suit toujours la même route régulière, et que, si quelque circonstance extraordinaire l'oblige à prendre une autre voie, son allure devient moins ferme et sa démarche moins assurée.
C'est assez dire que la critique de Fénelon, relative au choix du texte, n'atteint guère Bourdaloue. On sait qu'au début des iJialogucs sur VM^loquence un des interlocuteurs, celui qui défend la mauvaise cause, et que Fénelon désigne par la lettre B, admire beaucoup, dans un sermon prononcé le mercredi des Cendres, le choix ingénieux de ce texte : Cinerem tanquam panem manducabam. L'interlocuteur A, l'avocat de la vérité, lui démontre fort justement que cette citation est prise dans un sens tout arbitraire, que l'application n'en est ni légitime ni naturelle, et que le prédicateur eût mieux fait de prendre dans l'évangile ou dans l'office du jour un texte qui eût un rapport direct avec la cérémonie. Ce prédicateur n'est pas Bourdaloue : je croirais plus volontiers que Fénelon, ici, s'est souvenu de Mascaron ou de F léchier. Bourdaloue, nous le verrons, a quelquefois le tort d'abuser des textes en les détournant de leur vrai sens ; mais c'est dans le corps du discours, quand il invoque les auteurs sacrés : le choix qu'il fait du texte premier ne mérite pas cette critique.
Voltaire, qui n'aurait pas voulu que Bourdaloue s'assujettît à prêcher sur un texte, ajoute, pour justifier ce re-
gret : « En efifet, parler longtemps sur une citation d'une ligne ou deux, se fatiguer à compasser tout son discours sur cette ligne, un tel travail paraît un jeu peu digne delà gravité de ce ministère. Le texte devient une espèce de devise, ou plutôt d'énigme, que le discours développe *. » Ce raisonnement ne donnera le change à personne : qui ne voit qu'un gros sophisme essaie de se glisser à la faveur du mot sur plusieurs fois répété? Non, de ce qu'on prêche sur un texte, c'est-à-dire à propos d'un texte, en y cherchant même, comme fait Bourdaloue, l'indication générale du sujet, il ne s'ensuit pas qu'on parle longtemps sur une citation d'une ligne ou deux, ni qu'on se fatigue (< à compasser » tout son discours sur cette ligne. Quelques prédicateurs de mauvais goût pouvaient encore, au dix-septième siècle, chercher le puéril mérite d'un pareil tour de force : Bourdaloue l'a fait une fois, une seule, dans son panégyrique de Marie-Madeleine 2, où il faut convenir que le texte est une « énigme » développée au prix de subtilités beaucoup trop ingénieuses. Voltaire eut-il donc la mauvaise fortune de n'avoir lu ou de ne se rappeler que ce seul panégyrique parmi les cent cinquante discours qui nous restent de Bourdaloue?
Ce n'est donc pas notre prédicateur qui peut motiver la plaisante sollicitude que Voltaire témoigne pour la « gravité » du saint ministère. Le plus souvent il abandonne le