Siècle de Loiiit XIV, chap. xxxii, des Beaux- Arts
2. T. XIII, p. i. Voici le texte de ce panégyrique: « Et ecce mulier erat in civitale peccatrix, ut cognovit quod Jésus accubuissel in domo Pharis-vi, attulit alabastrum unguenti, et stans relrn secus pedes ejus, lacrymis cœpit rigare pedes ejus, et capillis capitis sui tergebat. » (Luc, cil. VII.) Bourdaloue veut trouver presque dans chaque mot de ce passage quelqu'un des caractères de la vraie pénitence. Un de ces caractères, par exemple, c'est de faire servir à la vertu et à la piété nos corps, dont nous avions lait des instruments de péché. Bourdaloue développe ce point en commentant le membre de phrase lacrymis cœpit rigare pedes ejus. « Les yeux de Madeleine avaient été comme les premiers organes de ces honteuses passions, qui commencent dans les âmes mondaines par la curiosité de voir et d'être vu ; mais si ses yeux l'avaient perdue, c'est de ses yeux qu'elle tire ce qui doit contribuer à la sauver. Ses yeux avaient allumé dans son cœur l'amour du monde, et c'est par les pleurs qui coulent de ses yeux qu'elle l'éteint, » etc., p. 20.
texte après avoir amené le sujet, et c'est ensuite dans ce sujet envisagé en lui-même qu'il cherche une division rationnelle et féconde.
Mais d'abord est-ce avec raison que Bourdaloue a conservé l'usage de la division ? Nous allons rencontrer encore Voltaire d'accord cette fois avec Fénelon.
Selon Voltaire, « l'habitude de diviser toujours en deux ou trois points des choses qui, comme la morale, n'exigent aucune division, ou qui en demanderaient davantage, comme la controverse, est encore une coutume gênante que le P. Bourdaloue trouva introduite, et à laquelle il se conforma *. «Je ne reconnais pasdansces lignes la netteté si justement vantée de Voltaire, et j'avoue ne me rendre compte ni de la portée, ni même du sens précis de cette critique. N'attachons pas trop d'importance à une phrase sans doute légèrement jetée, et ne prenons pas, pour trouver la valeur de l'objection, une peine que l'écrivain luimême n'a pas jugé à propos de se donner 2.
i. Siècle de Louis XIV, c. xxxii, des Beaux- Arts.
2. On n'«>st jamais bien venu à dire qu'on ne comprend pas Voltaire. Cependant, je dois le confesser huniblement, j'ai beau relire ces lignes, il m'est impossible d'y trouver aucun sons. Que veut dire: « la morale n'exige aucune division? » Pourquoi? quelle est cette
Êropoïiition singulière qui semble être pour Voltaire un axiome f t quel rapport y a-t-il d'ailleurs entre cette proposition générale et un sermon qui traite d'un point particulier de la morale? — « La controverse en demande davantage : » peut-être dans un débat contradictoire où l'on est obligé de conformer son argumentation à celle de la partie adverse; encore n'est-il pas mauvais, même alors, de classer les arguments, de les distribuer el de les grouper sous quelques chefs distincts. Mais qu'un orateur sacré prêche une vérité dogmatique, pourquoi la controverse l'empècherait-elle de distin-
dans chacune ou dans quelqu'une des parties ; elle se conforme, eu un mot, à la division ; ce n'est point du tout la division qui se conforme aux exigences de la controverse.
Nous devons à la critique de Fénelon un examen plus sérieux. Le caractère du saint prélat, l'éloquence touchante qu'il a lui-même atteinte, et dont il ne nous reste que des monuments trop peu nombreux, mais admirables, le crédit qu'ont toujours obtenu et que méritent souvent ses spirituels Dialogues, tout donne à l'opinion de Fénelon un poids et une autorité qui ne permettent pas de passer devant une critique aussi grave sans nous y arrêter.
Fénelon n'approuve pas les divisions en usage dans le sermon. De la discussion qui s'engage sur ce point *, et que la forme même du dialogue rend nécessairement un peu confuse et morcelée, deux objections se dégagent. C'est d'abord que la division n'établit ([u'un ordre apparent, arbitraire, qui, bien loin d'assurer l'unité véritable, la compromet et la brise. « Le sermon d'avant-hier, celui d'hier et celui d'aujourd'hui, pourvu qu'ils soient d'un dessein suivi, comme les desseins d'A vent, font autant ensemble un tout et un corps de discours que les trois points de ces sermons font un tout entre eux. » De plus, les divisions nuisent à la progression ; « elles coupent le discours en deux ou trois parties qui interrompent l'action de l'orateur et l'effet qu'elle doit produire. »
Fénelon n'a-l-il pas fait la critique d'un sermon mal divisé, plutôt que celle des divisions mêmes ? Nul doute que les divisions ne puissent être arbitraires et envelopper dans une apparente et fausse unité des sujets fort différents. Mais, répond fort bien Blair dans une page judicieuse de sa Rhétorique , « lors([ue l'unité se trouve ainsi rompue, ce n'est pas à la division elle-même qu'il faut l'attribuer, mais à la nature des sujets divers que l'orateur traite sous ces différents titres. Si, au contraire, la division est bien faite, si les titres, bien déterminés et bien distincts, rentrent tous dans le sujet principal, au lieu de
1. Second dialogue, p. 203 sqq. de l'édition Despois (chez D(^Iagrave). Je me sers à dessein de cette petite édition classiqne, faite avec beaucoup de soin, et dont les notes abondent en rapprochements ingénieux, en observations pleines d'une critique judicieuse et piquante.
rompre l'unité de l'ensemble, ils le rendront plus lacile à saisir et plus complet, en montrant comment toutes les parties du discours se lient l'une à l'autre et tendent au même but *. » Fénelon paraît croire qu'il est impossible de diviser un sujet sans en traiter plusieurs. On ne sauraitcependant contester ([ue des questions toujours très générales, comme celles (ju'on traile en chaire, ne comportent des points de vue divers, parfois en nombre infini: (juand le prédicateur choisit deux ou trois de ces points de vue, c'est toujours la même vérité qu'il envisage, mais de différents côtés. C'est à Fénelon lui-même que je veux emprunter un exemple. Dans son éloquent discours sur la Vocation des Gentils^ il traite successivement ces deux points : qu'il faut se réjouir des progrès de TÉvangile, parce que c'est la volonté de Jésus-Christ (jui s'accomplit et son règne qui s'étend ; mais qu'il faut s'en réjouir avec tremblement, parce que le règne de l'Évangile, en s'étendant, peut se déplacer et s'éloigner de nous. Sont-ce là deux sermons distincts? Fénelon s'écarte-t-il un seul instant de son sujet uui(iue : la vocation des Gentils ? Nullement ; mais ce sujet lui-même impli(juedeux ordres d'idées ([ue l'orateur parcourt l'un après l'antre. Quoi de plus naturel, de plus légitime et de plus nécessaire qu'une division comme cellelà, (jui sort des entrailles mêmes du sujet, et qui donne au discours ses arêtes et ses contours, bien loin d'en rompre l'unité?
Est-il plus vrai que les divisions nuisent à la progression ? Le cardinal Maury répond à cet argument, quand il demande que la division même soit pjogressive. C'est affaire au prédicateur de ménager si bien la succession des diverses parties, que le discours, en avançant, devienne plus touchant et plus fort 2. Si l'on prétend exiger que la vivacité du ton, la chaleur, la véhémence, aillent sans cesse encroissantdepageenpage et presque dephrase en phrase,