LES DIVISIONS CHEZ BOURDALOUE
offre un grand avantage : c'est que le partage du discours semble moins arbitraire ; on en voit l'origine, la raison d'être; on assiste à l'éciosion du germe. Mais, par contre, le labeur de la conception se fait trop sentir. Il faut souvent suivre une assez longue filière de raisonnements avant d'aboutir à une division d'abord cou fuse et indistincte, qui ne s'éclaircit peu à peu et ne se précise qu'à force d'être reprise et remaniée. Encore arrive-t-il quelquefois que cette division même, en dépit de tous les remaniements, reste un peu indécise et enveloppée : l'auditeur ne se rend pas bien compte de ce qu'elle promet; pour en comprendre toute la valeur et la portée, il a besoin d'entendre toute la suite du discours. Voici, par exemple, la division du sermon sur la Préparation à la mort.
Saint Chrysostôrae, donnant des règles de vie, et par ces règles de vie voulant disposer une âme rhrétienne à la mort, fait particulièrement consister cette préparation en trois choses, savoir : la persuasion de la mort, la vigilance contre la mort, et la science pratique de la mort. Trois dispositions qui ont entre elles un enchaînement nécessaire, et qui vont d'abord partager ce discours : coraprenez-ea, s'il vous plaît, le dessein. Pour se préparer à mourir, dit ce saint docteur, il faut bien se persuader de la mort : première règle. Il faut sans cesse veiller contre les surprises de la mort : seconde règle. Enfin il faut se faire de la vie même, soit par la rétlexion, soit par la pratique, un exercice continuel et comme un apprentissage de la mort : troisième règle. Or quel est, par rapport à nous, le sujet de la compassion du Fils de Dieu? Le voici, mes chers auditeurs, c'est que, craignant la mort au point que nous la craignons, nous vivons néanmoins dans une négligence entière et dans le plus profond oubli de la mort. Car nous craignons de mourir ; et cependant, quelque certaine et quelque prochaine même que soit la mort, nous ne sommes presque jamais persuadés qu'il faut mourir. Nous craignons de mourir ; et cependant, quelque incertaine d'ailleurs et quelque trompeuse que soit la mort, nous prenons aussi peu de précaution que si nous étions pleinement instruits et du temps et de l'état où nous devons mourir. Enfin nous craignons de mourir ; et cependant, malgré l'expérience journalière et si sensible que nous avons de la
mort, nous n'apprenons jamais dans l'usage de la vie à naourir. Ces trois points demandent à être éclaircis, et c'est pour cela que j'ai besoin de votre attention ^.
Ne se demande-t-on pas, à la lecture de ce passage, comment l'orateur, dans le développement des divers points qu'il annonce, les distinguera toujours nettement, et comment il pourra tirer de chacun d'eux un parti suffisant? C'est un doute qui préoccupe souvent l'esprit au début des sermons de Bourdaloue. Il semble qu'on se trouve d'abord dans un chemin resserré dont le regard n'aperçoit pas l'issue. Puis, grâce à la fécondité de raisonnements qui n'appartient qu'à Bourdaloue, grâce à la multiplicité des points de vue, mille perspectives inattendues apparaissent, l'horizon s'élargit à chaque pas, et l'on s'étonne de découvrir tant de choses dans ce sujet qu'on croyait étroit et borné. Chez Bossuet, dès le point de départ, on embrasse d'un coup d'œil le champ qui s'ouvre à la pensée; chez Bourdaloue, ce n'est qu'au point d'arrivée, et comme en portant ses regards en arrière, qu'on peut mesurer toute la longueur de l'espace parcouru.
L'usage de la division ne se borne pas, chez Bourdaloue, au partage du discours en deux ou trois points; la division est encore le procédé dont il se sert pour développer chacun de ces points successifs. Après avoir divisé, il subdivise; chacune des subdivisions, il la subdivise encore, n'attaquant jamais en bloc un ensemble complexe, et poussant parfois le morcellement jusqu'à la poussière. Prenons un exemple. Le sermon pour le troisième dimanche de Carême a pour sujet VImpureté 2. C'est un des discours les plus forts et les plus étendus qu'ait prononcés Bourda-