‹ Bourdaloue, sa prédication et son temps [précédée d'une Notice sur Anatole FeugèreChapitre 60 sur 323 · PROCEDE DE DEVELOPPEMENT · texte numérisé non relu

PROCEDE DE DEVELOPPEMENT

Une pareille subdivision semble une gageure. Hâtonsuous de dire que c'est la seule de cette force qu'on trouve chez Bourdaloue, et qu'en ne citant que celle-là, on s'est donné la partie trop belle contre lui. Contentons-nous de la noter comme le résultat extrême d'une méthode appliquée sans merci et poussée à toute outrance.

Si l'on regarde au fond des choses, le procédé que nous analysons n'est autre que la science même du développement, mise à nu, et pratiquée pour ainsi dire avec une précision mécanique. Qu'est-ce en effet que dévelo|)per, sinon décomposer une idée générale, la déplier, en quelque sorte, comme le mot même l'indique, et la mettre en lumière à l'aide des idées particulières qu'elle implique et contient? Tous ceux qui parlent ou écrivent ne font guère autre chose. Mais ils n'y apportent pas cette rigueur, ce parti pris. Leur démarche est moins assurée peut-être et moins régulière, mais aussi plus libre et plus souple. L'anatomiedu discours ne va pas jusqu'à démêler les moindres linéaments : surtout elle n'est pas aussi réfléchie, aussi calculée, ni par suite aussi apparente. « Bourdaloue, dit M. Sainte-Beuve, est le prédicateur qu'il faut être quand on veut prêcher pendant trente-quatre ans. » Rien de plus juste; mais en reconnaissant l'elficacité féconde de la méthode, et les étonnantes ressources que l'orateur eu a tirées, sachons en voir les abus. Ces subdivisions multipliées sans lin, toujours annoncées, marquées à l'avance, ressemblent à une recette. On voit trop le procédé. Autant il est nécessaire, nous avons essayé de l'établir contre Fénelon, qu'une division générale règle la marche du sermon tout entier, autant il est monotone de s'arrêter sans cesse entre deux courtes étapes pour s'entendre dire : Faites attention î nous sommes aiTivés jusqu'ici et nous allons avancer jusque-là. Que l'éditice ait un plan, une ordonnance satisfaisante pour les yeux ; mais que l'architecte ne nous laisse pas voir toutes les pièces de la charpente. Une belle statue a ses proportions exactes ; mais des contours arrondis lui donnent la souplesse et la grâce : les sermons de Bourdaloue ressembleraient plutôt à ces statues anatomiques où les

OS se dessinent, et où tous les muscles sont en saillie. Ces exagérations, que nous ne prétendons pas justifier, ne nous dispensent pas d'admirer les rares qualités d'esprit et surtout la puissance d'attention que supposent de semblables habitudes oratoires. C'est l'attention qui arrête au passage chaque proposition, qui en distingue, en compte et en ordonne les parties, qui mesure jusqu'à la valeur propre des mots, qui enfin, selon l'heureuse expression de Tocqueville, c( vide l'idée de tout ce qu'elle contient *. » Méthode uniforme et constante soutenue par une attention infatigable, voilà le secret de la fécondité de Bourdaloue.

Diviser et distinguer sont des habitudes de dialecticien. C'est qu'en effet la dialectique remplit les discours de Bourdaloue, est le fond de son éloquence. H ne parle jamais que pour prouver. Tout développement, chez lui, même quand il s'arrête à peindre les désordres du monde, fait partie intégrante d'une démonstration. S'il est vrai que tout discours bien fait se peut ramener à un syllogisme, jamais cette réduction ne fut plus facile que dans les sermons de Bourdaloue.

Voici ce que le christianisme vous oblige à croire ou à faire;

Or, voilà tout au contraire ce que vous croyez ou ce que vous faites dans le monde ;

Donc vous n'êtes pas dans la voie chrétienne et il faut y rentrer.

Tel est, réduit à son expression la plus simple et la plus générale, le raisonnement qui commande en quelque sorte presque tous les sermons, et qui s'y trouve, non pas à l'état vague, confus ou latent, mais d'ordinaire très visible, très apparent, très facile à dégager, et appliqué successivement avec une grande précision à tous les sujets particuliers que

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