LA DIALECTIQUE CHEZ BOURDALOUE
traite Bourdaloue. Sans doute ce thème unique n'empêche point une infinie variété dans le cadre, dans le plan, dans l'économie des différents discours; sans doute ces deux parties, Tune de théorie et de doctrine, l'autre de peinture et d'exemple, peuvent être, selon les besoins, diversement distribuées et proportionnées. Mais, à travers toutes ces ressemblances, on voit toujours que la pensée de Bourdaloue roule sur un syllogisme, dont la majeure est fournie par la vérité clu'étienne, la mineure par le spectacle du monde, et dont la conclusion seule comporte en général peu de développements, parce que, comme dans tout raisonnement syllogistique, elle sort manifestement et nécessairement des prémisses.
Dialecticien par l'ensemble du discours, Bourdaloue ne l'est pas moins par le détail. Toutes les formules de la dialectique, il en fait usage, et quelquefois les prodigue : « J'entre d'abord dans mon sujet. — J'avance trois propositions dont je vous prie de remarquer l'ordre et la suite. — Appli<juez-vous à ma pensée, dont voici le précis réduit à cinq chefs. — Première vérité. — Seconde vérité. — Avançons. — Reprenons et concluons. » Lui-même croit à la valeur et à l'efficacité de ses démonstrations : « Écoutez-moi et vous serez convaincus, » dit-il souvent avec confiance. On le voit parfois se complaire, s'attarder môme dans le raisonnement : il en allonge la chaîne; il en multiplie lesanneaux. Yeut-il,dans le premier point du sermon sur la Pensée de la mort *, prouver l'efficacité de cette pensée pour régler les passions, il remonte d'abord à une sorte d'analyse des passions ; il en recherche les principaux caractères. Nos passions sont vaines, insatiables, injustes : voilà trois subdivisions. Nos passions sont vaines, parce qu'elles ne nous attachent qu'en nous trompant ; pour s'en détacher, il faut donc s'en détromper : la pensée de la mort nous en détrompera. Est-ce tout? le raisonnement est-il fini ? Non. Pourquoi la pensée de la mort nous en détrompera-t-elle? Parce que la pensée delà mort en général
I. Carême, 1" serm. pour le mercredi des Cendres, t. II, p. o.
amène la pensée de notre mort en particulier; penser à la mort, c'est donc mourir par anticipation, et comme, à l'heure de notre mort véritable, nous serons pleinement détrompés de nos passions, penser à la mort, c'est s'en détromper par avance. N'aperçoit-on pas ici le raisonneur étendant comme à plaisir et compliquant son sorite?
C'est encore un caractère du dialecticien de s'engager volontiers dans des contradictions apparentes pour avoir l'avantage de les concilier ensuite et de se réfuter lui-même. « Ce qui vous étonnera peut-être, mais que je vous prie de bien concevoir, comme le point important (jue j'ai à vous expliquer, c'est que Dieu nous jugera par notre religion... soit que nous ayons cru constamment et sincèrement les vérités qu'elle nous proposait, soit que nous ayons cessé de les croire. 11 semble qu'il y ait en ceci de la contradiction; car, si nous ne croyons plus les vérités que la foi nous propose, comment peut-on dire que c'est notre foi? et si ce n'est plus notre foi, comment Dieu nous jugera-t-il par elle? Ce sera à moi de répondre à cette difiîculté, et je i'éclaircirai en telle sorte que, bien loin qu'elle affaiblisse la proposition que j'ai avancée, elle en sera une des plus solides preuves *. »
Bourdaloue, comme Bossuet, fait souvent intervenir Dieu pour triompher des pécheurs. Mais, chez Bossuet, Dieu les confond par le seul éclat de sa majesté souveraine: il paraît; tout est aussitôt manifesté par « cette lumière de justice et de vérité qui sort du trône 2 ». Dans les sermons de Bourdaloue, au contraire. Dieu raisonne avec l'àme coupable; il la convainc par une argumentation en bonne forme :
« Existimasti inique, quod ero tui similis ; arguam te el statuam contra faciem tuam (Ps. 49). Vous vous promettiez, dira L>ieu, paroles foudroyantes, vous vous prometliez et vous étiez assez insensé pour croire que je serais d'intelligence avec vous ;
i. Premier Avent, 1" dim., t. I, p. 38.
2. Bossuet. — 2« sermon pour le 1" dim. de l'Avent, sur le Jugement dernier.