‹ Bourdaloue, sa prédication et son temps [précédée d'une Notice sur Anatole FeugèreChapitre 62 sur 323 · LA DIALECTIQUE CHEZ BOURDADLOU.E · texte numérisé non relu

LA DIALECTIQUE CHEZ BOURDADLOU.E

que, comme vous preniez plaisir à vous aveugler, en éteignant toutes les lumières qui vous éclairaient, j'aurais assez d'indulgence pour favoriser votre aveuglement, sans vous forcer jimais à ouvrir les yeux. Mais en cela vous ne m'avez pas connu; cir, étant ce que je suis, et comme juge souverain ne pouvant me dispenser de vous faire voir ce que vous êtes et de de vous en convaincre, je vous reprendrai, argiiam te ; et, par la censure de mon jugement, je suppléerai aux conseils (idèles que vous avez rejetés, aux sages remontrances que vous avez négligées, aux répréhensions salutaires de ceux qui voulaient et qui devaient vous redresser, mais dont votre indocilité a refroidi et comme anéanti le zèle. Aryuam te, je vous reprendrai, et, parce que vous n'avez pas voulu profiter de la sincérité des hommes, ni pour vous corriger ni pour vous instruire, je vous exposerai, je vous produirai vous-même devant vous-même El statuam contra faciemtuam ^. i

Chez Bourdaloue, on le voit, Dieu lui-même est devenu dialecticien.

L'habileté suprême et le triomphe de la dialectique, c'est d'emprunter des arguments à celui-là même que l'on combat, soit en invoquant ses pai'oles ou l'exemple de sa conduite, soit en retournant contre lui les objections qu'il avance. Vaincre l'adversaire avec ses propres armes, c'est vaincre deux fois. Bourdaloue excelle à ces manœuvres adroites. Dans les parties morales, combien de fois ne confond-il pas le monde par les pratiques du monde même ! Combien de fois ne montre-t-il pas aux courtisans qui i'écoulent l'opposition de leur zèle pour les biens qui passent avec leur négligence pour les choses du salut ! Parlant dans son beau sermon sur les Tentations « de ces attachements dont la seule passion est 'le nœud et qu'il faudrait rompre » :

t Je ne le puis, dites- vous. Vous ne le pouvez? Et moi je prétends, souffrez cette expression, oui, je prétends qu'en par-

i. Carême. — Lundi de la 1« semaine, sur le Jugement de Dieu, t II, p. 186. — Ga sermon a pour titre dans d'autres éditions : sur Jugement dernier.

lantde la sorte, vous mentez au Saint-Ksprit, et vous faites outragea sa grâce. Voulez-vous que je vous eu convainque, mais d'une manière sensible, et à laquelle vous avouerez que le libertinage n'a rien à opposer ? Ce ne sera pas pour vous confondre, mais pour vous instruire comme mes frères et comme des hommes dont le salut doit m'être plus cher que ma vie même : Non ut confundamvos. (I. Cor., 4.) La disposition où je vous vois m'est favorable pour cela, et Dieu m'a inspiré d'en proliier. Elle me fournit une démonstration vive, pressante, à quoi vous ne vous attendez pas, et qui suffira pour votre condamnation, si vous n'en faites aujourd'hui le motif de votre conversion. Écoutez-moi, et jugez-vous.

« Il yen a parmi vous, et Dieu veuille que ce ne soit pas le plus grand nombre, qui se trouvent, au moment que je parle, dans des engagements de péché si étroits, à les en croire, et si forts, qu'ils désespèrent de pouvoir jamais briser leurs liens. Leur demander que pour le salut de leur âme ils s'éloignent de telle personne, c'est, disent-ils, leur demander l'impossible. Mais cette séparation sera-t-elle impossible, dès qu'il faudra marcher pour le service du prince, à qui nous faisons tous gloire d'obéir? Je m'en tiens à leur témoignage : y en a-t-il un d'eux qui, pour donner des preuves de sa fidélité et de son zèle, ne soit déjà disposé à parlir, et à quitter ce qu'il aime ? Au premier bruit de la guerre qui commence à se répandre, ctiacun s'engage, chacun pense à se mettre en route; point de liaison qui le retienne, point d'absence qui lui coûte et dont il ne soit résolu de supporter tout l'ennui. Si j'en doutais pour vous, je vous offenserais, et quand je le suppose comme indubitable, vous recevez ce que je dis comme un éloge, et vous m'en savez gré. Je ne compare point ce qu'exige de vous la loi du monde, et ce que la loi de Dieu vous commande. Je suis qu'en obéissant à la loi du monde, vous conservez toujours la même passion dans le cœur, et qu'il y faut renoncer pour Dieu ; et certes il est bien jusle qu'il y ait de la différence entre l'un et l'autre, et que j'en fasse plus pour le Dieu du ciel que pour les puissances delà terre. Mais je veux seulement conclure de là que vous imposez donc à Dieu, quand vous prétendez qu'il n'est pas en votre pouvoir de ne plus rechercher le sujet criminel de votre désordre, et de vous tenir, au moins pour quelque temps, et pour vous éprouver vous-même, loin de ses yeux et de sa présence. Car, encore une fois, vous retiendra-t-il, quand l'honneur vous appellera? et avec quelle promptitude vous verra-t-on

LA DlALKCTKjL't: CIIKZ IJOUHI) A LOUK 97

courir el voler au premier ordre que vous recevrez, el que vous vous eslimeiez heureux de recevoir! Quiconque aurait un moment balancé seniit-il digne de vivre? Oserai«-il paraître dans le raoude? N'eu deviendrait-il pas la fable et le jouet * ? i

On voit que Bourdaloue justifie la promesse qu'illait souvent à ses auditeurs, « de s'en tenir à leur témoi;j:na{]^e. » Par là, faisant appel à rexpérience personnelle de chacun, sappuyant sans cesse sur la réalité, il évite un des plus ordinaires écueils de la dialecti(jue, l'abus des arguments spéculatifs et de l'abstraction, en môme temps qu'il donne à ses raisonnements plus d'eflficacité et de prise sur l'adversaire. Pour confondre les pécheurs, il lui suffit le plus souvent de leur répéter ce qu'ils disent et de leur rappeler ce qu'ils l'ont. « Nous avons, dit-il, une conscience éclairée, pour qui? pour les autres; et aveugle, pour qui ? pour nous-mêmes. Que fera Dieu? Il confrontera ces deux consciences pour cor)damtier l'une par l'autre. » Ce que fera Dieu au jour du jugement, Bourdaloue le fait à tout instant du haut de la chaire. Ceux qu'il combat lui fournissent presque toujours de quoi les combattre.

Lisez encore le premier point du sermon sur la Parole de Dieu, et voyez comme le logicien enserre ses contradicteurs dans leur objection même. Il veut établir que le dégoût de la parole de Dieu est une des plus terribles punitions que Dieu inflige au chrétien :

I Mais, dites-vous, ce dégoût que no'is condamnons et que nous vous reprochons n'est point précisément un dijgoÛL de la parole de Dieu, mais de la parole de Dieu mal annoncée ; car si je liouvais, ajoutez-vous, des hommes solides et judicieux; des hommes, comme les prophètes, animés de l'esprit de Dieu, et capables de me représenter avec force les obligations de mon état; si je trouvais des prédicateurs de rÉvangile, tels que les désirait saint Paul, qui joignissent le èle à la science, et (jui sussent, en éclairant l'esprit, remuer le cœur, je les écouterais, et je les écoulerais avec plaisir. C'est ainsi qu'un lâche auditeur voudrùt encore se justifier aux dépens

1, Cardme, l" dimanche, t. II, p. loS.

de la Providence, et qu'il prononce lui-même son jugement ; car^ s'il était vrai, chrétiens, qu'il n'y eût plus de ces hommes évangéliques propres à émouvoir et à instruire, quelle marque plus sensible pourriez-vous avoir delà colère de Dieu? INe serait-ce pas l'accomplissement de cette menace que Dieu faisait à son peuple : Je leur ôterai les prédicateurs de ma parole, et ceux qui en porteront encore le nom et qui en feront l'office ne seront plus que des hommes vains, semblables à un airain sonnant et à uns cymbale retentissante? Voilà, disait le Seigneur, par où je les punirai. Je ne susciterai plus de prophètes qu'ils écoulent, il n'y en aura plus qui ait le don de les toucher et de les convertir ; ils demeureront sans maître et sans docteur qui leur enseigne ma loi : Absque sacerdole, clodore, et absque lege (2 Parai., lo.) Ne commenceriez-vous pas, dis-je, à ressentir l'effet de cette malédiction; et, saisis d'une frayeur salutaire, à quel autre qu'à vous-mêmes pourrlez-vous imputer cette triste disette? Mais, malgré l'iniquité du monde, nous n'en somrnes pas là. Rendons grâces au Seigneur : il y a encore dans l'Eglise des hommes éclairés et fervents, des successeurs de Jean-Baptiste, qui comme des lampes ardentes et luisantes, découvrent la vérité, et la prêchent saintement, fortement, utilement. Mais vous er voulez qui la prêchent poliment et agréablement, rien davantage... Et parce que ceux que vous entendez, quelque zèh qu'ils puissent avoir d'ailleurs, n'ont pas néanmoins le don d( vous plaire, c'est assez pour vous en éloigner. Or en cek même consiste la misère spirituelle de votre âme et le châtiment de Dieu 1... »

On le voit, si Bourdaloue conteste l'objection qu'on lu oppose, xe n'est pas qu'elle puisse détruire son argumentation ; c'est au contraire qu'elle prouverait au delàmêin( de ce qu'il avance, qu'elle lui donnerait raison plus qu'i ne veut. Sa dialectique habile fait une circonstance aggra vante de ce qui semblait une excuse.

Donnons-nous enfin le plaisir d'admirer comment Bour daloue, par la force de ses déductions, enferme l'adver saire dans un paralogisme, et là le presse, le harcèle, e le réduit à se condamner lui-même. Dans le premier poin

1. Carême, dirn. do la 5« semaine. Sur la Parole de Dieu, 1" par tie, t. IV, p. 11. ^

LA I)lALi:CTlnLK CllKZ BOURDALOUE 9i

(lu sermon pour la Commémoration des morts, il est amené par le sujet à r.^futer les protestants : « En quoi, dit-il S consiste l'erreur pratique des partisans de l'hérésie sur le sujet dont il est question ? A ne pas prier pour les morts parce qu'ils ne croient pas la vérité du purgatoire... Ils devraient renverser la proposition et croire la vérité du purgatoire, parce qu'il est évident et incontestable qu'il faut prier pour les morts. » Car l'Écriture nous le recommande en termes formels ; toute la tradition nous l'enseigne ; c'a toujours été la pratique et des Juifs et de l'Église: le livre des .Macliabées le prouve ; le témoignage de saint Augustin le prouve; celui de Tertullien le prouve de même. Bourdaloue cite les principaux textes ; puis revenant au3^ protestants :

« Sil était donc vrai, ajoute-l-il. que les hérétiques fussent aussi éclairés qu'ils se flaltenl de l'è're, voici comment ils raisonneraient : Il faut prier pour les morts, toutes les lumières de la religion le démontrent ; donc je dois être convaincu qu'il y a un purgatoire ; car qu'est-ce que le purgatoire, sinon un état de souffrances et de peines, où les morts sont soulagés par les prières des vivants? Je ne puis admettre l'im sans convenir de l'autre : et puisque lafoi me révèle évidemment l'un, il est juste que je me soumette à l'autre, quoiqu'il me paraisse obscur, et que je croie le purgatoire, parce que je ne puis me défendre de reconnaître qu'il faut prier pour les morts. Voilà, dis-je, la conséquence qu'ils tireraient, et cette conséquence serait légitime. Mais que font-ils'? tout le contraire; car ils renversent l'ordre, et ils disent: La révélation du purgatoire m'est obscure, donc je ne m'y soumettrai pas ; et parce que, ne croyant pas le purgatoire, je détruis le fondement de la prière pour les morts, quelque sainte qu'elle puisse être, je renoncerai à la prière pour les I morts : et parce que l'usage de celle prière est ce qu'il y a de Iplus ancien dans la tradition, je compterai pour rien la tradition; et parce que le livre des M;.chabées parle ouvertement à l'avantage de cette prière, je rejetterai le livre des Macliabées ; et parce que celle prière est autorisée par tous les Pères et par tous les conciles, je n'en croirai ni les Pères ni les conciles ; et parce que dès les premiers siècles cette prière était solennelle-

l. Mystères, t. XI, p. 336.

ment élablio dans l'Église de Dieu, je dirai (|ue dansles premiers siècles l'Église de Dieu est tombée dans la corruption ; et parce que saint Augustin s'est faitiuj devoir, et un devoir de religion, de prier pour l'âme de sa mère, je dirai que saint Augustin a donné sur ce point dans les rêveries et les illusionspopulaires. Car voilà, mes chers auditeurs, jusqu'où va l'opiniàtrefé des hérétiques ; je ne leur attribue que ce qu'ils soutiennent euxmêmes, et que ce qu'ils ont cent fois écrit : or, ([u'y a-t-il de moins soutenable et de plus opposé à la raison ? »

Quelle vigueur croissante dans celle argumentation ! quelle force victorieuse dans cette répétition des preuves résumées sous une l'orme plus vive, et qui se pressent, plus condensées et plus brèves! Il semble que Bourdaloue ait dérobé à Démosthène ou à Pascal le secret de ces reprises souveraines où l'argumentation se resserre et se ramasse, pour rendre en quehfue sorte plus lumineuse aux yeux de l'auditeur la lumière même, pour le n'ssasicr d'évidence. Ici, par une habileté de plus, cette nouvelle énumératioii des preuves est placée dans la bouche de ces mêmes hérétiques (jui n'en tiennent compte et qui les bravent. L'adversaire étale ainsi lui-même, comme pour sa confusion volontaire, le spectacle de ses contradictions et de ses partis pris : chacune des raisons qu'il foule aux pieds se redresse plus forte contre lui ; cha(|ue mot qu'il prononce est un coup mortel dont il se frappe.

Si la dialectique de Bourdaloue est très forte et très probante, on peut dire néanmoins et sans paradoxe (ju'à force d'être dialecticien, il tombe dans de légères fautes de raisonnement, dans des contradictions de détail qu'un raisonneur moins intrépide aurait plus aisément aperçues et plus soigneusement conciliées. Il s'attache si fortement à la vérité qu'il veut actuellement démontrer, il la considère avec une attention si exclusive et y entre si avant, qu'il perd de vue telle autre proposition" également établie par lui-même, mais qui ne semble pas s'accorder avec celle-là. On se rappelle que, dans le sermousi/?- rimpuiPié, ilcomparele misérable étatdu pécheur plongé dans ce vice aux tourments des léprouvés dans l'enfer. iJo môme «pie

Page 1