FORCE ET ABUS DE LA DIALECTIQUE
Telle est cette dialectique forte, savante, pleine de ressources, et en même temps infatigable, qui ne s'arrête qu'après avoir toutdéfmi, tout éclairci, tout démontré, qui excelle à envelopper l'adversaire, à le presser, à le réduire. On comprend le mot (jue dit un jour Condé, au momentoù Bourdaloue montait en chaire : « Silence ! voici l'ennemi, » et celte autre parole échappée au maréchal de Grammont, lorsque, maîtrisé par l'irrésistible argumentation de Bourdaloue, il s'écria, comme un soldat vaincu qui rend les armes : « Morbleu ! il a raison. »
Une éloquence comme celle dont nous venons d'ana- Ivsor les procédés généraux ne comporte pas l'improvisation. La rigueur calculée de la méthode, l'ordonnance savante de la disposition, la continuité et l'enchaînement de la logi(iue, tout suppose et rend nécessaire une préparation lente et complète. Cette structure compliquée et si bien aménagée ne s'expliquerait pas, si l'élaboration réfléchie du cabinet n'en avait agencé jusqu'aux moindres pièces. Bourdaloue ne fait pas difficulté de l'avouer. « Ne pensez pas, dit-il dès le début du sermon sur V Annonciation de la Vierge, que la grandeur démon sujet m'emporte trop loin, puisque autant ({u'il est relevé, autant me sukje étudié à le traiter exactement '. » Bien loin de vouloir dissimuler la préparation antérieure, Bourdaloue s'en ferait plutôt un mérite.
Tel n'était pas, on le sait, le sentiment de Fénelon. Un long passage du second dialogue sur V Éloquence est consacré à combattre la coutume de préparer en entier et d'apprendre par cœur les sermons. Il est vraisemblable que, dans l'esprit de Fénelon, cette critique s'adressait surtout à Bourdaloue. Quoi qu'il en soit, elle l'atteint plus que
1. Mystères, t. XI, p. 74. — Voir encore la Panégyrique de sainte Geneviève, au début, t. XH, p. 156, « l'illustre et sainte patronne àoni j'ai fait le panégyrique. »
tout autre : il importe de la discuter brièvement *.
Le grand inconvénient des discours appris par cœur, c'est, selon Fénelon, que le travail excessif de la mémoire empêche le prédicateur de toucher en excitant les passions, et par là d'atteindre le véritable but de l'éloquence, qui est de persuader. L'orateur qui ne débite pas de mémoire peut seul (( trouver des expressions vives et pleines de mouvement; la chaleur même qui l'anime lui fait trouver des expressions et des figures qu'il n'aurait pu préparer dans son étude ». Seul aussi il pourra déployer une action libre et véhémente, modifier son discours selon les besoins du moment, et « proportionner les choses à l'impression qu'il voit qu'elles font sur l'auditeur ». En deux mots, l'orateur qui récite un sermon écrit à l'avance est nécessairement froid ; la chaleur et tous les moyens de persuader n'appartiennent qu'à l'autre.
On ne saurait méconnaître ce qu'un génie facile, prompt à l'enthousiasme etau pathétique, comme celui de Fénelon, peut gagner en sincérité d'accent, en émotion pénétrante, dans le feu de l'action, quand il s'abandonne à son cœur, quand l'inspiration l'entraîne et le transporte. Mais la différence des deux méthodes amènera-t-elle nécessairement, entre deux prédicateurs dont l'un récite, un discours préparé, tandis que l'autre improvise, une contrariété aussi grande que le croit Fénelon? Il est permis d'en douter. Remarquons d'abord que Fénelon lui-même demande une préparation très sérieuse et poussée jusqu'au détail. Il veut que l'orateur « médite fortement tous les principes du sujet qu'il doit traiter et dans toute leur étendue, qu'il s'en fasse un ordre dans l'esprit, qu'il prépare les plus fortes expressions par lesquelles il veut rendre son sujet sensible, qu'il range toutes ses preuves, qu'il prépare un certain nombre de figures touchantes. Cet homme, ajoutet-il, sait sans doute tout ce qu'il doit dire, et la place où il doit mettre chaque chose; il ne lui reste pour l'exécution qu'à trouver les expressions communes qui doivent faire lecorps