‹ Bourdaloue, sa prédication et son temps [précédée d'une Notice sur Anatole FeugèreChapitre 66 sur 323 · Voyez Dialogues sur l'Eloquence, dial. ii, p · texte numérisé non relu

Voyez Dialogues sur l'Eloquence, dial. ii, p

BOUHDALOL I-: RECITAIT DK MK-MOIUK 103

du discours ». C'est bien réduire la part de l'improvisaliou, et si l'orateur doit préparer « les plus fortes expressions » et « les fîji^ures touchaules », comment Fénelon peut-il préteudr^^ ensuite que ce même orateur « ne trouve que dans la chaleur du discours des expressions vives et pleines de mouvement... des expressions et des figures qu'il n'aurait pu préparer dans son élude »? S'il doit à l'avance « ranger toutes ses preuves, savoir tout ce qu'il doit dire et la place où il doit mettre chaijue chose », comment pourra-t-il « proportionner les choses à l'impression qu'il voit qu'elles l'ont sur l'auditeur », et, suivant les besoins du discours, « remonter aux principes des vérités qu'il veut persuader, ou bien tâcher de guîrir les passions qui empêchent ces vérités de fair^i impression? » Un surprend dans cette tliéorie ondoyante bien des contradictions, (jue l'interlocuteur H a la complaisance de ne point relever. Il se contente d'objecter <ju'un homme s'anime dans son cabinet et peut y composer des discours très vifs. Fénelon en convient de bonne grâce, et c'est ce qui rend le dissentiment beaucoup moins grave et moins fondé qu'il ne semble. L'imagination s'échaulfe dans le travail du style, comme dans l'improvisation du discours. Quand Gicéron prit la défense de Milon, alors même que les forces militaires déployées par Pompée n'eussent pas intimidé son éloquence, l'improvisation aurait-elle pu lui inspirer un discours plus véhément et plus passionné que cette admirable MUonienne, recomposée à loisir dans le silence du cabinet? Croire que la véhémence et la passion n'appartiennent qu'à l'improvisateur, c'est une illusio:) que dissipe toute l'histoire de l'éloquence.

Quant à l'action, ne peut-elle pas être aussi vive et aussi entraînante lorsque l'orateur récite avec feu un discours dont il est pénétré et comme tout plein? Quoi ! un tragédien habile nous touchera par sa mimique passionnée, un lecteur même nous fera impression par le sentiment et la vérité qu'il mettra dans son débit;et l'enlet qu'un acteur ou qu'un lecteur produit en répétant les œuvres d'autrui. un orateur ne pourrait l'obtenir en récitant un discours qui

est son œuvre, et où il a mis toute son imagination et tout son cœur? Bossuet écrivait à l'avance jusqu'au dernier mot de ses oraisons funèbres. Si l'action de l'orateur <jui récite était toujours froide et gênée, comment expliquer qu'à ces mots célèbres : « Madame se meurt! Madame est morte! » l'auditoire tout entier et Bossuet lui-même aient éclaté en sanglots? Massillon apprenait par cœur aussi bien que Bourdaloue : comment expliquer encore que la fameuse prosopopée du sermon sur le Petit Nombre des élus ait arraché par deux fois aux auditeurs transportés des larmes et des cris d'effroi ?

Si je suis moins frappé que Fénelon des qualités qu'un prédicateur pourra gagner à suivre sa méthode, je suis plus touché de celles qu'il risquerait de perdre. Une méthode <}ui eût été tout à fait impraticable pour un Bourdaloue, pour un Massillon, une méthode que Bossuet lui-même n'a suivie que fort tard, et peut-être malgré lui, n'est pas, je l'avoue, sans m'inspirer quelque défiance. « Le prédicateur, dit Fénelon, ne perdra qu'un peu d'ornement. » Est-ce donc à nous, profanes, qu'il appartient de rappeler à Fénelon tout ce qui peut manquer de solidité à l'enseignement et de sûreté à la doctrine, dans ces effusions d'un cœur passionné? Si l'on pénétrait au fond des choses, peut-être démêlerait-on entre cette théorie littéraire de Fénelon et la doctrine de l'amour pur des rapports secrets que Fénelon lui-même ne s'avouait pas. Dès qu'il songeait aux choses du ciel, ne croyait-il pas sentir l'Esprit-Saint présent à son âme, pour diriger sa pensée et sa paiole? Il s'en remettait avec foi à l'inspiration céleste : pour lui, grâce à sa facilité, ce n'était point une témérité; mais quiconque n'a pas en partage des dons aussi riches fera bien d'être moins confiant. Avant de monter en chaire, Fénelon s'enfermait dans la solitude pour méditer quelque temps. Bientôt, sans doute, la méditation se changeait en une pieuse rêverie et se terminait par une ardente prière. 11 n'en fallait pas davantage : Fénelon était préparé. Ces ^lans mystiques vers lecielavaient exalté son imagination, transporté son cœur; il entrait dans le temple, sûr que

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