TON, STYLE, ACTION
U>age que fait Boui-daloue de l'Ecriture et di's Pères. — Différence avec Bossuct et Féiielon. — Éruditiun eccîosiastique de BourJalouc. — 11 empiuiitJ quelquefois aux l'ères (t aux Docteurs des iiitorpiétations d'un symbolisme forcé. — II. Fénelon refuse h Bourddio'ie la variélé et le don d'émouvoir. — Jubtosse générale dus critiqnes di; Fénelon. — Uniformilo de Bourdaloue. — Exagération des critiques dfl Fénelon. — Familiarité, esprit chez Bourdaloue. — Force do son stylo. — L'agié.Tieiit et la coulour n'y manquent p.'^s toujours. — III. Le p.^tliétique chez Bou:-dalouo. ^ Exemples d'onction dans ses discours. — Émo'ion particulière à l'éloquence de Bourdaloue, toute rationnelle, et résultant du progrés do la dialectique. — Bourdaloue et Démosthène. — f.e sou flic chez Bourdaloue. — Bourdaloue cependant confond trop la conviction et la persuaMon. — Caractères différent* et supériorité de l'éloquence de Bossuet. — IV. L'action de Bourdaloue. — Combien elle faisait valoir ses discours. — ?on débit, son geste, son altitude* en cha"re. — Qu'il e-t plus défavorable k Bourdaloue qu'à l)eaufoup d'autres orateurs d'être lu et non entendu. — V. Résumé et conclusion de la première partie. — Comment les caractères de l'éloquence de Bourdaloue répondaient aux goûts de son t2mp--, et répondent moins à ceux du mJtre. — Pourquoi Arnauld et Bourdaloue ont tous deux reçu dj leurs contemporains le nom lie 'iranil. — Vraie place de Bourdaloue dans l'histoire de notre éloquence sacrée, au-dessus de Massillon, dj Fléo-hier et do Ma.caron.
Nous avons essayé d'indiquer comment sont conçus et composés les sermons de Bonrdaloue. Avant d'en apprécier le ton et le style, nous devons examiner rapidement,
au point de vue de l'éloquence, l'usage que fait Bourdaloue de l'Écriture sainte, des Pères et des théologiens.
La connaissance plus profonde et en même temps l'étude plus éclairée des deux Testaments et des Pères fut une des principales causes de la supériorité de l'éloquence chrétienne au dix-septième siècle. C'est par cett& étude que la parole sainte retrouva sa pureté et sa force, de même que de notre temps l'histoire a dû sa renaissance et ses progrès à l'examen plus attentif des sources. Mais ce trésor commun de tous les prédicateurs, chacun d'eux s'en sert et le dépense suivant son génie propre et son tempérament d'esprit; si bien qu'on pourrait presque caractériser un orateur sacré en déterminant de quelle manière il cite et commente les livres saints.
Lorsque Bossuet introduit dans ses discours quelque passage de l'Écriture^ il se l'assimile, il entre dans la pensée et dans le mouvement du texte sacré; il se fait luimême apôtre ou prophète, et l'on ne sait plus, dans ces commentaires pleins d'éloquence et parfois de poésie, ce qui appartient à Bossuet, et ce qu'il emprunte à son auteur. Son imagination biblique ne reste jamais au-dessous du texte et l'embellit quelquefois. Fénelon sans doute ne pénètre pas aussi avant que Bossuet dans le génie des Écritures; il ne s'y abandonne pas avec ce désintéressement et cet oubli de soi même : elles lui fournissent plutôt des images vives, ou, comme il dit lui-même, des « ligures touchantes *, » dont il revêt et colore ses pensées et ses sentiments personnels. La Bible est pour lui comme un riche vocabulaire que possède sa mémoire facile etsùre, et]où il puise les formes expressives de langage dont son àme a besoin. Mais, comme Bossuet, il n'a pas seulement la science dos livres saints; il en a aussi le sentiment.
Chez Bourdaloue, c'est tout autre chose. Le P. Bretonneau l'a fort justement remarqué, « ce ne sont point tant les paroles des Pères qu'il rapporte, que leur doctrine et
1. Dialogues sur l'Éloquence, dial. i, édition Despois, p. 139.
USAGK I)K LKCRITLRE ET DKS l'ÉRES 111
leurs raisons *. » Des raisons, des témoignages, des arguments à l'appui de la doctrine, voilà ce que Bourdaloue demande à l'Écriture aussi bien qu'aux Pères. Il n'interprète pas les textes sacrés en orateur ou en poète ; il les explique en dialecticien et en érudit. En un mot, Bossuet se pénètre de rÉcriture; Fénelon s'en inspire; Bourdaloue s'en autorise.
Cette première différence en entraîne une autre. Bossuet et Fénelon, sans dédaigner ni les monuments postérieurs aux premiers siècles du christianisme, ni surtout les Pères de l'Église, qu'ils admiraient si vivement et qu'ils connaissaient à fond, s'adressaient pourtant de préférence au texte même des deux Testaments. Ce qui trappe davantage chez Bourdaloue, c'est l'étendue vraiment immense d'une érudition qui avait embrassé tous les apologistes, tous les Docteurs du moyen âge, tous les scolastiques, enfin tout ce qui existait de livres autorisés sur les matières de foi et de morale. Quel protit il a tiré de ces vastes connaissances , quelle richesse de doctrine il y a puisée, on le soupçonne aisément : nous y reviendrons.
Mais Bourdaloue ne rapporte pas seulement la doctrine des Pères ou des théologiens postérieurs : il leur emprunte aussi les interprétations qu'ils ont données des textes de l'Écriture. Rarement il cite un verset sans faire connaître le commentaire qu'il en a trouvé chez quelqu'un des Pères ou des anciens Docteurs. On ne s'étonnera donc pas s'il tombe dans les défauts familiers aux uns et aux autres. La subtilité dans l'interprétation des textes, une certaine propension à les détourner de leur sens primitif pour leur donner une signification symbolique et souvent arbitraire, If plaisir de réussir dans cette sorte de gymnastique ingénieuse, tous ces défauts, qu'on peut quelquefois reprocher à Bourdaloue, ne sont pas, à proprement parler, les siens : c'est chez les théologiens du moyen âge, et aussi, disons-le, chez les Pères, qu'il en a trouvé le séduisant et contagieux, exemple. N'hésitons pas en effet à faire remonter jusqu'aux