‹ Bourdaloue, sa prédication et son temps [précédée d'une Notice sur Anatole FeugèreChapitre 69 sur 323 · Pivface, t. I, p · texte numérisé non relu

Pivface, t. I, p

Pères de l'Église grecque, et surtout de TÉgiise latine, l'origine de ces procédés dangereux (|ue le moyen âge a poussés jusqu'aux exagérations les plus bizarres, et que l'éloquence sacrée du grand siècle n'a pu tout à fait répudier. Certes, ces premiers Docteurs d'une fol nouvelle et révélée, dont plusieurs comptent parmi les plus beaux génies qui aient honoré l'humanité, ont éclairé d'une bien vive lumière le texte des deux Testaments, résolu bien des problèmes, dissipé bien des nuages. Mais en même temps, enivrés comme ils l'étaient de la lecture des saints livres, toujours préoccupés de les mieux comprendre et de les approfondir davantage, frappés d'ailleurs jusqu'à l'évidence du sens figuratif de certains passages, ils se plaisaient à chercher toujours, sous les significations apparentes, des sens mystérieux; sous la lettre, un esprit caché. Ajoutons qu'avec tout leur génie ils ne vivaient pas dans les siècles du goût : or, c'est le goût qui marque l'invisible limite où l'interprétation cesse d'être naturelle et vraisemblable : c'est lui qui règle et tempère les plus ingénieux et ne leur permet pas de confondre la pénétration avec le raffinement, ni la profondeur avec la subtilité. Le goût est une faculté plus haute qu'il ne semble, parce qu'il n'est aulre chose que le sentiment délicat de la vérité. Les premiers interprètes raffinèrent donc sur les textes : les théologiens postérieurs et les scolasti(|ues raffinèrent encore sur les premières interprétations. Il n'est pas exact de dire que le moyen âge fut une longue immobilité. L'esprit humain ne saurait rester absolument immobile, et il fut au contraire très actif au moyen âge; sans doute, pendant ces longs siècles d'ignorance relative, encore ((ue bien des germes cachés mûrissent en secret pour l'avenir, l'esprit humain n'intenta rien, n'avança pas IVlais il s'agita sans cesse dans le cercle de ses connaissances bornées : il y fit mille tours, mille exercices bizarres, subtilisa toutes choses, distingua, analysa, travailla constamment les mêmes idées, sans en découvrir aucune. Les commentateurs des deux Testaments, déjà portés par le caractère de leurs travaux et par l'exemple de leurs prédécesseurs à des

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recherches inlinies d' interprélat ion, gh'ssaient de plus en plus sur cette pente (|ui les conduisait aux quintessences [l'un symbolisme aussi invraisemblable (jue pédantesque. Gonnne des musiciens épris de leur art jus(|u'au diUttan- J/67//e (qu'on me permette celte comparaison profane), ils exécutèrent sur les textes sacrés de véritables variations. liourdalou(; considère un peu trop les Écritures à travers ces commentaires et ces renchérissements successifs. De là des défauts de jjfoût, des subtilités étranges, des inlerprétalions (ijïuralives (jui transportent tous les détails matériels à Tordre moral, et donnent un sens mystique et inattendu aux circonstances les plus indifférentes, à ce ]u'il semble, des faits de l'iiistoire sacrée. Mais, Bourda- !oue lui-même nous en avertit, toutes ces applications ibusives des textes (|u'il accepte (|uel(|uef()is avec trop ie complaisance, ces véritables jeux d'esprit, ingénieux jans doute, mais d'autant plus irritants, il n'en est pres(jue jamais l'auteur responsable. Ainsi, c'est à saint jré^i^oire qu'il emprunte la bizarre interprétation <ju'o:i \"à lire.

« 11 ne sera pas teni[)s, dit siiiiil Grégoire p.Tpo, de se disposer au jugement de Dieu quand ces signes avant-coureurs de lu veinie du F'ils de l'homme paraîh-ont, je ne dis pas dans le ;iel ni sur la terre, mais dans nous-mêmes; quand le soleil s'obscurcira, c'est-à-dire quand notre raison sera dans le désordre et dans les ténèbres, où la présence et l'iiorreur de la iiort ont coutume de la jeter; ((uand la lune s'éclipsera, c'esti-dirc quand notre volonté, marquée par Tinconstance de cet istre, sera affaiblie, et hors d'état de former aucune résolution; juaiid les étoiles tomberont du firmament, c'est-à dire quand los sens seront troublés et que nous en aurons perdu lusage ^ »

Voici encore, à l'appui du précepte de l'aumône, un exte qu'on n'attendait guère.

{. Cart'inn. Jeudi de la i' semaine. Sur la Préparation à la mort, Mtie, t. II, p. 34t.

« Saint Ambroise fait une observation aussi vraie qu'elle est ingénieuse, quand il dit que cette facilité qu'a le riche d'expier ainsi les désordres de sa vie nous est excellemment figurée par le miracle qu'opéra le Fils de Dieu dans la personne d'un malade dont parle saint Luc. Il était paralytique d'une main, et Jésus-Christ ne lit autre chose que de lui commander d'étendre celte main, qui dans le moment même se trouva saine : Extende manum tuam, et restituta est. Le remède était aisé ; mais ce qui fut alors un effet visible de la puissance du Sauveur est ce qui se passe tous les jours spirituellement et intérieurement dans la personne du riche ; car Dieu lui dit : Extende mamim tuam, étendez, par un eiïet de charité, celte main si longtemps resserrée par une criminelle avarice, et vous sentirez la vertu de Dieu qui agira en vous. Etendez-la, cl celte seule action sera le principe de la guérison de voln âme ^. »

« Que le feu de l'enfer, dira encore Bourdalouc aprè saint Augustin, nous serve à exciter dans nous un autr< feu, et à y éteindre encore un troisième feu, c'est-à-dire qu'il excite dans nous le feu de la charité et qu'il y éteigne le feu de la cupidité 2. »

Marie, après avoir conçu le Rédempteur, « peut dire avec l'Apôtre, mais bien plus justement que V Apôtre : El gratia ejus in me vacua non fuit. Et cette grâce de mon Dieu n'a point été stérile en moi ^. »

Tous les outrages de Jésus-Christ dans sa passion soni les figures exactes des outrages dont nous le couvrons cr péchant. Ainsi nous lui enfonçons les épines par nos désordres; nous lui donnons un sceptre de roseau quanc nous nous soumettons à lui pour nous révolter bientôt; nous lui mettons une robe d'écarlate quand nous le faison: rougir de nos fautes. « Ce n'est pas non plus sans mystère qu'on le couvre d'un manteau de pourpre... Était-il un( couleur plus sortable à un roi qui devait former sor

1. Dominicales. S' dimanche après la Pentecôte. Sur V Aumône 2« partie, t. YI, p. 255.

2. Carême. Vendredi de la 2« semaine. Sur VEnfer, 2" partie tome IIL p. 57. ' > f

;L Mystères. Sur la Conception de la Vierge, 2« partie, t. XI, p. 17

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royaume sur la terre, et qui devait l'amplifier par Yeffusiondeson saug *? »

Et ceci qui passe toute mesure : « La pourpre des Césars, dit saint Jérôme, s'était teinte de sang, mais du sang des hommes qu'ils avaient versé... Si elle éclatait, c'était du feu brûlant de leur ambition, et si elle rougissait, c'était bien moins de sa propre couleur que de leurs vices. Leur pourpre les faisait donc redouter, poursuit ce saint docteur; mais la pourpre de Jésus-Christ nous le fait à la fois respecter et aimer; car qui ne l'aimerait pas, voyant dans cette pourpre, avec les marques de sa royauté, les plus sensibles témoignages de sa charité 2? »

Toutes ces citations sont tirées des sermons proprement dits : on trouverait dans les panégyriques des exemples relativement plus nombreux, et plus bizarres encore. Ainsi saint Etienne, qui entre le premier dans la voie du martyre, rappelle Moïse entrant le premier dans la mer Rouge : l'explication de cette figure, c'est, selon les Pères, « que la voie du martyre devait faire, par Veffusion du sang, comme une espèce de mer Bouge dans V Eglise ^. »

Saint Etienne est lapidé. « C'est bien ici, s'écrie Bourdaloue, que vous vérifiâtes à la lettre ces paroles du psaume : Posuisti in capiteejus coronam de lapide pretioso (Psalm. 20). Les Juifs accablaient Etienne de pierres, et vous vous serviez de ces pierres pour le couronner; ils lui en faisaient un supplice, et vous lui en faisiez un diadème d'honneur : leur cruauté semblait être de concert avec votre magnificence; vous vouliez mettre sur sa tête une couronne de pierres précieuses, et ils vous en fournissaient la matière : en effet, quelles pierres furent jamais plus précieuses que celles qui produisirent à l'Église ce premier martyr de notre religion *? »

1. Exhortations. Sur le Couronnement de Jésus-Christ, 2» partie, t. IX. p. 82-80.

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