Dial. sur l'Éloquence, diaL ii, édition Despois, p
UNIFORMITÉ DU STYLE i!9
Ce n'est pas le plaisir qu'on doit demander au prédicateur, mais le protit. Que ses discours soient aux yeux des mondains monotones et froids : qu'importe, pourvu qu'ils soient fructueux ? Telle était, nous le savons, la pensée de Bourdaloue. Mais dans l'intérêt même de l'enseignement chrétien, et pour lui assurer toute son efficacité, ne faut-il pas sacrifier un peu au plaisir, à l'imagination, à la sensibilité de l'auditeur? L'art d'instruire ne doit-il pas faire alliance avec l'art de plaire? Si tant de lecteurs aujourd'hui négligent Bourdaloue, tandis qu'ils ne se lassent pas de Bossuet, c'est que leur sentiment sur Bourdaloue diffère peu deeelui de Fénelon. Pour beaucoup d'entre eux, s'il faut tout dire, la lecture de notre prédicateur vérifie trop bien la justesse de ce vers célèbre :
L'ennui naquit un jour de runiformité.
Et si, en matière d'éloquence sacrée, la parole du fabuliste ne semble pas assez grave, on ne récusera pas du moins l'autorité du plus grand des orateurs, d'accord cette fois avec le plus aimable 'des poètes. Écrivant au cardinal de La Tour-d'Auvergne *, Bossuet lui recommande la variété, « qui est, dit-il, tout le secret de plaire ». Si ce conseil s'était adressé à Bourdaloue, et si Bourdaloue l'eût suivi, il aurait aujourd'hui plus de lecteurs. A force de vouloir n'être qu'utile, il l'est dans la postérité à un moins grand nombre. Bourdaloue a trop oublié que, dans féioquence, comme dans la nature, il n'y a pas de fruits sans fleurs.
Nous ne ferons donc pas difficulté d'accorder à Fénelon gain de cause pour le fond. Sa critique est bien sévère pourtant, et sur quelques points tout à fait excessive. Quand Fénelon refuse, par exemple, à Bourdaloue l'art d'être familier à propos, c'est le contraire de la vérité. La familiarité est fréquente chez Bourdaloue, et ce mot
i. Cet écrit a été publié pour la première fois par M. Floquet, à la fin du second volume de ses savantes Éludes sur Bossuet.
même d'insinuant qu'ajoute Fénelon caractériserait assez bien le genre de familiarité propre à notre prédicateur. Ce n'est pas cette familiarité toujours grave, épiscopale et un peu hautaine de Bossuet, où l'on sent la condescendance d'un supérieur qui n'abdiquo pas, et d'où le grand évèque tire de merveilleux effets par le contraste même do la simplicité et de la grandeur; mais c'est bien une familiarité insinuante et doucement spirituelle. Car, on ne le remar(|uc pas assez, ce solide et sévère orateur a beaucoup d'esprit, et quand on l'appelle le grave, le judicieux Bourdaloue, ces épithètci convenues ne disent pas tout. Sans doute l'esprit n'est jamais dans sa bouche la plaisanterie qui scandaliserait, encore moins le burlesque des prédicateurs du moyen âge. Sans doute encore, l'esprit chez lui ne remplace j;imais lu raison, ctc'està force de bon sens que Bourdaloue trouve la linesse. Il la trouve cependant, et non pas une Ibis, mais dans maint passage de ses Sermons, de ses h^xhortaliatis, de ses Pensées, il sait manier l'ironie, non pas l'ironie acre et passionnée d'un Pascal, l'ironie vibrante (|ui indigne et soulève, mais une ironie plus douce, qui pénètre sans blef^ser, qui l'ait sourire et désai'me. Quelle Une raillerie dans le premier point du sei'mon s:*?' la Fausse conscience, où Bourdaloue u)ontre comme nous arrivons aisément à façonner notre conscience d'après nos désirs et nos intérêts ! [)étachons-en seulement cette page pi(iuunlc :
« Dès qu'il ne s'agit point de riiilérèt, il ne nous coûte lien d'avoir une conscience dioil^, ni ii'»!lre réguliers et même sévères en c.î ((iii regirde les oblijzf.ilions de la conscience. Noire intérêt cessant, ou mis à part, ces ol)!iga!ioiis de conscience n'ont rien d'onéreux (jne nous n"a|»|>roiivions et même <iue nous ne goûtions. Nous on jugeons sainement, nous en [)arlons éloquemmenf, nous en f.iisons ;;iix antres des leçons, nous en poussons rexaclitude jns(|irà la phis rigide perfection, et nous témoignons sur ce point de i'hoi renr pour tout ce (pii n'est p:is conforme à la pureté de nos principes. M<iis est-il (juestion de notre intérêt ? se présente-l-il une occasion où par malheur l'intérêt et cette pureté de principes ne se trouvent pas d'accord
FAMlLIAUITi:. IRONIE. KSPRIT lii
ensemble? vous savez, clirélieiis, combien nous sommes iiigciiieux à nous tromper. Dès là nos lumières s'affaiblisseul, dès là noire sévérité se dément, dé> là nous ne voyo::s plus les choses avec cet œil simple, cet œil épuré de la corruption du siècle. Parce qu'il y va de noire intérél, ces opinions, (jui jusqu'alors nous avaient paru relâchées, ne nous semblent plus si larges; el, les examinant de plus prés, nous y découvrons du bon sons. Ces probabililés dont le seul nom nous cbo(iuail et nous scandalisait, dans le cris de notre intérêt, ne nous paraissent plus si odieuses. Ce «pje nous coiidamnions auparavant comme injuste et insoulen;il>lo, à la vue de noire intérêt, change de face el nous paraît plein d'écpiilé. Ce que nous blâmions dans les autres commence à être légitime et excusable pour nous. Peut-être ne laissons-nous pas de disputer avec nous-mêmes; mais enlin nous nous rendons : et cet intérêt dont nous ne voulons pas nous dépouiller, par une vertu bien suprenante. fait prendre à nos consciences tel biais et tel pli qu'il nous plaît de leur donner *. i
Ce ton d'ironie familière se rencontre souvent chez Bourdaloue, surtout lors(jiie le prédicateur s'arrête, comme ici, à peindre les travers et à relever les contradictions du cœur humain. Peut-on encore imaginer une façon plus neuve et plus heureuse de faire sentir aux chrétiens la contrariété de leur conduite avec la loi de Jésus-Christ que celte ingénieuse supposition ? C'est dans le sermon du second Arcnt sur la Nativité de Jésus-Christ.
f Dites-moi, mes chers auditeurs, si Dieu vous avait envoyé un Jésus-Christ tout différent de celui que nous croyons ; c'està-dire s'il vous était venu du ciel un sauveur aussi favorable à la cupidilé des hommes, que celui que nous adorons y est contraire ; si, au lieu de vous annoncer, comme l'ange, que ce Messie est un sauveiu' pauvre et humble, né dans l'obscurilé d'une étable, je vous assurais aujourd'hui que cela n'est pas, qu'on vous a trompés, que c'est un sanveur d'un caractère tout opposé ; qu'il est né dans l'éclat el dans la pompe, dans lafortune, dans l'abondance, dans les aises et les plaisirs de la vie, et que ce sont là les moyens à quoi il a attaché votresalut,etsur quoi il