Premier Avent, 3« dim., t. I, p
a entrepris de fonder sa religion ; si, par nn renversement qui ne peut être, mais que nous pouvons nous ligurer, la cliose se trouvait ainsi, et que ce que j'appelle supposition fût une vérité, marquez-moi ce que vous auriez à corriger dans vos sentiments et à réformer dans votre conduite pour vous accommoder à ce nouvel Évangile. Changeant de créance, seriez-vous obligés de changer de mœurs? Faudrait-il renoncer à ce que vous êtes, pour être dans l'état de perfection où ce sauveur vous voudrait alors? ou plutôt, sans rien changera ce que vous êtes, ne vous trouveriez-vous pas alors de parfaits chrétiens et n'auriez-vous pas de quoi vous féliciter d'un système de religion d'où dépendrait votre salut, et qui se rapporterait si bien à votre goût, à vos maximes, et à toutes les règles de vie que le monde vous prescrit ? JN 'est-ce pas alors que je devrais vous dire : Ne craignez point ; car voici au contraire un grand sujet de joie pour vous : Evangelizo vobis gnudium magnum (Luc, 2). Eh quoi? c'est qu'il vous est né un sauveur à votre gré et selon vos désirs, un sauveur commode, un sauveur suivant les principes duquel il a'Ous sera permis de satisfaire vos passions ; un sauveur qui, bien loin de les contredire, les approuvera, les autorisera : or, voyant un tel sauveur, consolezvous. No sorais-je pas, dis-je, bien fondé à vous parler de la sorte, et, en m'écoutant, ne vous diriez-vous pas à vous-mêmes remplis d'une joie secrète : Voilà le Sauveur et le Dieu qu'il me fallait? Ah! chrétiens, je le confesse, dans ce nouveau système de religion, vous auriez droit de vous réjouir ; mais vous êtes trop éclairés pour ne pas conclure de là que ce qui ferait alors votre consolation doit aujourd'hui vous saisir de frayeur^. »
Si l'on pouvait détacher toutes les pensées ingénieuses que Bourdaloue rencontre, si elles n'étaient pas le plus souvent inséparables de l'argumentation qui les contient et les motive, quel dossier on composerait, même pour les plus difficiles, à la décharge de notre prédicateur ! Qu'il reprenne, par exemple, ceux qui ont trouvé « l'art d'être dévots sans être chrétiens » :
« Dévotion zélée, dira-t-il, mais fort zélée pour autrui et très peu pour soi. Depuis que telle femme a levé l'étendard de ludevo-
l. Tome I, p. 380, sqq.
FAMILIAHITH, IRONIE, ESPRIT 123
tion, il semble qu'elle soil devenue impeccable, el que tous les
aulres soient des pécheurs remplis de défauts On inquiète
des gens, on les fatigue, on va même jusqu'à les accabler. Le prophète disait : Mon zèle me dévore ; mais combien de prétendus zélateurs ou zélatrices pourraient dire : Mon zèle, au lieu de me dévorer moi-même, dévore les aulres ^ ! i
Ailleurs, se plaignant qu'on ne prie pas assez pour les morts, il opposera, dans une antithèse plcjuante, la conduite des païens à celle des chrétiens :
• Au lieu qu'autrefois les païens gageaient des hommes pour pleurer aux obsèques de leur parents, pendant qu'eux-mêmes ils étaient occupés à f.iire les sacrilices ordinaires pour apaiser leurs mânes, croyant, dit Sénèquo, qu'ils remplissaient beaucoup mieux le devoir de la piété filiale par leur dévotion que par leurs larmes, el qu'il était beaucoup plus juste de se décharger sur d'autres de l'office de pleurer «[ue de celui de prier ; nous, par une opposition bien bizarre, et par un aveuglement encore plus déplorable, nous gageons, au contraire, des hommes pour prier, et nous nous contentons du soin de pleurer*. >
Qu'est-ce que tout cela, sinon de l'esprit, et du meilleur? Je reconnais que la pensée, chez Bourdaloue, ne se condense pas en traits rapides, que l'esprit ne jaillit pas en étincelles imprévues et soudaines : c'est plutôt une lumière continue qui éclaire doucement tout un morceau et qui brille moins vivement, parce qu'elle se disperse davantage. Mais n'est-ce point assez pour faire voir (jue l'agrément chez Bourdaloue s'unit plus qu'on ne le pense à la solidité, et que cette nourriture substantielle ne manque pas non plus de saveur?
Ce qui ressemble le plus à l'esprit véritable, et ce qui en est l'ordinaire indice dans l'éloquence comme dans le commerce de la vie, c'est le tact, le respect des convenances. Bourdaloue n'y manque pas. Nous aurons à mar-
1. I^enséos. Défauts à éviter dans la dévotion, t. XIV, p. 281. i. Mystères. Pour la Commémoration des morts, 3" partie, t. XI,. p. 333.
124 L'ELOQUKNCE
quer la réserve qu'il sait garder même clans les peintures les plus délicates et dans les portraits les plus lidèles. Il n'est pas superflu de noter ici (|u'il prend toujours j^rand soin de ne blesser personne. Ses plus dures sévérités, toujours amenées, ne sont jamais brutales, mais tempérées par des égards alléctueux, et par une sorte de tendre respect pour les auditeurs. Les précautions oratoires sont nombreuses et toujours habiles. Ne parlons pas trop légèrement de ces artifices du langage : ils ont leur valeur et leur raison d'être. Le respect des mœurs, au sens de la rhétorirpie, était, aux yeux des anciens, une des qualités essentielles de l'orateur : ils en faisaient une partie de l'art de plaire. Pour plaire, en effet, c'est déjà quelque chose que de ne déplaire pas.
Une étude attentive des détails du style nous conduirait aussi à faire bien des réserves sur le jugement sommaire et trop absolu de Fénelon. Sans doute «l'ordre et le mouvement que Bourdaloue met dans ses pensées, » selon la définition de Bulibn, sont toujours à peu près les mêmes; les phrases semblent jetées dans un moule uniforme ; la variété manque, et aussi l'éclat. Mais (|uelle sîu'eté de marche, quelle vigueur croissante et (juelle plénitude dans ces périodes moins oratoires <pie logiques, qui éiîumèrent et enveloppent tous les détails de la pensée ! Et si l'on considère l'expression, quelle justesse, et par la justesse même, quelle force ! Comb'en d'alliances de mots éloquentes, et parfois de hardiesses heureuses, soit que, le jour de Noël, il célèbre les « anéantissements adorables » de son Dieu, ou, le jour de sa Passion, sa « faiblesse toute-puissante », ou qu'il confonde « ces vertus chimériques et plâtrées dont nous recevrons plus de confusion que de nos vices mêmes roconnus de bonne foi et confessés »l Cherche- t-il à donner une idée des touiments que l'àine réprouvée trouvera dans la vue de ses crimes, sans cesse présents à son souvenir, il ne recule pas devant une comparaison presque repoussante, et la plus capable d'inspirer, comme il le souhaite, « l'horreur de h corruption. »
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« Ali ! cliréliens, s'écrio-l-il, 11»; vous ichulcz pns delà siipposilioii {|ue je vais iima ; i»eul-èlrc blessera-l-ollc la délicatesse de vos esprits; mais i)lût à Dieu <|ue par là même elle pût vous inspirer une saiiilo horreur de la corruption de vos cœurs ! Si Ton venait à remuer une eau hourheuse et dormante, et qu'exposant devant vous toutes les immondices qu'elle renferme, on vous forçât à en soutenir toujours la vue, ce serait pour vous non pas im spect.icle, mais un supplice, mais un marlyre aussi rigoureux (primmiliant. Or telle et bien plus insoiilonable encore est la peiiio que Dieu réserve, dans l'enfer, à une âme, par exemple, sensuelle et im]>udi(|ue. Il lui fera voir du même coup d'œil tout ce qu'il y a eu dans elle, par la concupiscence de la chair, de plus sale et de plus infect. Consentements secrets, désirs criminels, espérances conçues, occasions dicrcliees, commerces scindaleiix, entretiens lascifs, lihcrtés, legards, dissotiilioiis, mollesses; il lui rendra tout cela présent, et la fixant à cet objet, dontiienne pourra plus la détourner: Regarde, lui dira-t-il à chaque moment de l'éteriiitr, voilà les suites de ton incontinence, voilà ce qu'a produit ton cœur ' ! t
Voulez-vous au contraifo un tableau plein de raouvenieii!. (le vie, et tout rayounant d'une douce limiière : contemplez cette peinture des processions du Saint-Sacrement :
« De toutes parts on se rend au lieu désigné pour 1 1 marche ; un se dispose ; ou se range; une iioinhrcMse assemblée, ou, pour mieux dire, une nombreuse cour, se forme de tous les étals et de toutes les conditions, depuis le plus petit et le plus pauvre jiisques au prince, juscpies au mbuarque. A l'aspect de la Divinité présente, toute dignité disparaît ; chacun à l'envi ne
pense use distinguer ([ue par ses hommages et ses respects
Les rues sont jonchées de fleurs, les maisons parées et ornées, les autels dressés sur Li route d'espace en espace, pour recevoir
le Seigneur et pour lui servir en (pielque manière de repos
Il est au milieu de ses ministres comme grand prêtre et pontife souverain; il est sous le dais comme roi du ciel et delà terre. On hii oiïie de r«;ncens, et il le reçoit comme Fils de Dieu et
1 Cart'mc. Yciuhcdi ùn^ la S'' somaino, sur l'Evfer, 1" partie, . Jli. p. 43.
Dieu lui-même. Le bruit même des armes se fait entendre et l'honore comme vainqueur du monde. Que de voix s'élèvent pour célébrer son nom et pour l'exalter I Que de cantiques de louanges ! que d'harmonieux concerts ! que de bénédictions ! que d'adorations 1 Tout s'humilie, tout se prosterne. 11 me semble que je pourrais bien lui appliquer les belles et mystérieuses paroles du prophète : 11 a établi sa demeure dans le soleil, et il y paraît avec la même grâce qu'un'époux qui sort de sa chambre nuptiale. Il a pris son essor comme un géant pour fournir sa course, et, sur son passage, il répand le feu de tous côtés et les rayons de sa lumière ^ »
Non, après de semblables morceaux, il n'est plus permis de dire que le style de Bourdaloue soit constamment monotone et terne, et l'on doit convenir qu'il a su plus d'une fois trouver d'autres qualités que la propriété et que la correction. Les critiques de Fénelon restent vraies en général ; mais, soit qu'il ait mis quelque exagération dans l'expression de sa pensée, soit qu'il n'ait pu donner en quelques lignes que la note d'ensemble, son jugement demeure tout à la fois excessif et incomplet; bien des exceptions et des réserves le doivent adoucir. Ces réserves nous permettront de comprendre l'admiration si vive dont Bourdaloue fut l'objet au dix-septième siècle, et la justesse générale des observations de Fénelon nous expliquera que cette admiration se soit peu à peu refroidie, et que l'enthousiasme ait l'ait place à l'estime.
ni
Le défaut d'émotion et de pathétique est de même fort justement reproché à Bourdaloue. Mais ici encore on ne saurait admettre qu'un prédicateur si longtemps admiré du grand siècle, et placé si haut par les louanges des meilleurs juges, de Boileau, de La Bruyère, de madame de
1. Essai d'Octave du Saint-Sacr3ment, £<> jour, t. XV, p. 423-430.