LE PATHETIQUE CHEZ BOURDALOUE
Sévigné, de Fénelon lui-même *, ait été absolument dépourvu d'une des qualités les plus nécessaires à l'orateur, le don d'émouvoir. Il est d'autant plusdillicile de le croire que Bourdaloue n'avait pas ces ornements, ces recherches, ces fausses beautés qui peuvent séduire, et qui, s'ajoutant, il est vrai, à des talents plus sérieux, contribuèrent à la vogue d'un Fléchier, par exemple, ou d'un Mascaron. Aussi un examen attentif des Ser7nons nous monlre-t-ilque Bourdaloue n'est pas, comme Fénelon le dit, et comme beaucoup d'autres l'ont pensé après Fénelon, tout à fait incapable de toucher.
On peut noter d'abord certains passages, peu fréquents, j'en conviens, pourtant en nombre appréciable, où la modification sensible du ton traduit une émotion vraie. Ainsi ce pathétique propre à la chaire, qu'on peut dire créé par la prédication chrétienne, et qui s'appelle l'onction, ces effusions affectueuses où l'àme du ministre de miséricorde semble se répandre, parle au cœur du fidèle, et le pénètre comme d'un attendrissement contagieux, ne sont pas sans exemple chez Bourdaloue.
Dans son sermon pour la Commémoration des Morts, il sollicite la pitié de ses auditeurs pour ces âmes qui souffrent dans le Purgatoire, et que nos prières pourraient délivrer.
« Que serait-ce si Dieu, au moment que je vous parle, faisait paraître devant vous ces âmes affligées, et que vous fussiez lémoins de leurs tourments? que serait-ce si vous entendiez leurs gémissements et leurs plaintes, et si, du fond de leurs cachots, elles poussaient jusqu'à vous ce cri lamentable: Miseremini mei (JoIj, 19) ? Vous, mon cher auditeur, si tendre à la compassion, vous qui, sans frémir, ne pourriez voir un criminel à la torture,
1, Dans son Mémoire sw les Occupaliona de V Académie française, écrit à la fin de sa vie (1713), Fénelon n'est pas aussi sévère pour Bourdaloue que dans les Dialogues sur l'Élor^uence. On lit en effet, dans la seconde partie de ce Mémoire: « Combien de styles différents avons-nous admirés dans les prédicateurs avant que d'avoir éprouvé cekù du P. Bourdaloue, qui a effacé tous les autres, et qui est peut-être arrivé à la perfection dont notre langue est capable dans ce genre d'éloquence ! » L'éloge serait ici plutôt excessif.
128 L'KLOQUENCE
veniez-vous sans pilié tant d'àmes jusics dans le Iriste état où elles sont réduites? Vous êtes en peine de savoir qui sont ces âmes; mais pouvez-vous l'ignorer ? Approchez-vous, dirais-je, reconnaissez-les : voilà Tâme de voire père, de ce père dont vous possédez les biens, de ce père qui s'est épuisé pour vous, de ce père à qui vous devez tout ce que vous êtes; il souffre peut-être de vous avoir trop élevé, et il attend de voire reconnaissance que vous preniez au moins maintenant ses inlérêts auprès de Dieu. Passez plus avant : voilà cet ami dont la mémoire vous devrait être si précieuse, et à ([ui peut-êtie vous ne pensez plus ; il est présentement en étal d'éprouver si votre amitié était sincère; il languit, cl il ne peut être soulagé que par vous ; priez, et Dieu metira lin à ses peines: dans un besoin si pressant, lui refuseriez-vous un secours qui lui est nécessaire, et qui vous doit coûter si peu ^ ? »
La rameuse péroraison de saint Vincent de Paul implorant les dames chrétiennes pour les pauvres orphelins qui allaient périr sans leurs secours n'était pas d'un pathétique plus vif et plus vrai que ce touchant appel à tous ceux qui ont vu mourir quelque personne aimée, il en est de même de cette délicate peinture des joies de la charité, où il semble que le souvenir personnel de joies semblables rende racccjit de l'orateiu- plus pénétrant encore et plus vrai.
« Hé, mesdames, est-il poiirdes âmes bien nées un plaisir plus doux que de consoler les alïiigés, que d'essuyer leurs larmes, que de leur rendre le calme, la paix, la santé, la vie; que d'être, après Dieu, leur espérance, leur refuge, leur bonheur? Servez ici de témoins, vous qui l'avez goûté, ce plaisir .si pur, ce plaisir si digne d'un cœur chrétien; dites-nous ce que vous avez senti lorsqu'entrant dans de pauvres retraites, el y paraissant l'aumône à la main, vous avez vu la sérénité se répandre sur tous les visages; que vous avez vu père, mère, cnfanis, rassemblés autour de vous, vous accueillir comme des anges envoyés du ciel; que vous avez vu des malades reprendre leurs forces et revoir le jour qu'ils semblaient avoir déjà perdu. En arrêtant
i. Mi/s-crjr, t XI, p.5i-8-3i9.
EXEMPLES D'ONGTIOiN 129
le cours de tant de pleurs qu'arrachaient la tristesse et les douleurs les plus amères, avez-vous pu retenir les vôtres, qu'une onction toute sainte et toute divine faisait couler ? C'est à vous à nous l'apprendre, et qui ne nous en croira pas n'a, pour se convaincre, qu'à se mettre en état d'en faire la même épreuve que vous '. »
Le prêtre s'apitoie sur toutes les infortunes. Après avoir entendu Bourdalouc plaider la cause des pauvres, écoutonsle intéresser la compassion en faveur des prisonniers, d'abord s'ils sont innocents, et plus encore s'ils sont coupables.
« Mais je veux enfin qu'ils soient coupables; et j'en reviens à la pensée de saint Ghrysostome, que, s'ils sont indignes de la liberté, ils n'en sont, par cette indignité même, que plus misérables. Les iimocents ont le témoignage de leur conscience pour les soutenir ; mais ceux-ci, dans leur propre cœur, ont un bourreau domestique qui ne cesse point de les tourmenter. Dans l'attente d'un jugement dont il.< ne peuvent se défendre, et dont ils prévoient toute la rigueur, durant ces journées et ces nuits où, séparés de toute société et de tout commerce, ils n'ont, dans l'horreur des ténèbres, qu'eux-mêmes de qui prendre conseil, quelles réflexions les agitent? Quelles vues de la mort, et d'une mort ignominieuse, d'une mort violente et douloureuse ! que d'idées lugubres! que d'images effrayantes et désespérantes! Ajoutez à ces tourments de l'esprit les souffrances du corps : un cachot infect pour demeure, un pain grossier et mesuré pour nourri Un-e, la paille pour lit. Ah! mesdames, y a-t-il de l'humanité à ne leur pas donner dans ces extrémités les faibles soulagements dont ils sont encore capables? Pour être criminels, ne sout-ce pas toujours des hommes ? Chez les païens même et chez les nations les plus féroces, on ne les abandonnerait pas ; et n'est-il pas honteux que la charité chrétienne trouve en nous des cœurs moins compatissants et moins tendres qu'elle n'en a trouvé dans les infidèles ^ ? »
Je ne sais si des prisonniers reconnus coupables eussent rencontré chez les païens autant de pitié que veut bien