BOURDALOUE ET DÉMOSTHÈNE
s'échauffe, et quand la raison parvient au point suprême de l'évidence, la passion arrive du même coup à ses plus sublimes transports. Seulement la définition, admirablement juste pour l'orateur grec, serait outrée si on l'appliquait au prédicateur français. Il n'y a point, à proprement parler, de passion chez Bourdaloue. L'incomparable Démosthène a emporté le secret de cet art tout grec par lequel des éléments, en apparence aussi opposés que la raison et la passion, loin de se nuire, loin de s'exclure l'un l'autre, se mêlent, se confondent, ets'entr'aident par cette union même. La passion, chez Démosthène, jaillit de toutes les sources, et conserve son jeu libre au sein même de cette dialectique qui la couvre et l'enveloppe. Invisible et présente, elle anime le raisonnement, le soulève, le fait vivre de sa vie : sous chacun des arguments, on la sent qui palpite. Tous les grands sentiments de l'àme humaine sont tour à tour et sans cesse tenus en éveil par cette argumentation dont ils sont le perpétuel soutien et comme le souffle intérieur. Ainsi le pathétique, chez Démosthène, n'est pas seulement une émotion toute rationnelle, résultat indirect de la dialecti(jue : c'est la passion véritable, aussi distincte et aussi inséparable du raisonnement que l'àme est distincte et inséparable du corps. De là, chez l'orateur grec, une solidité égale à celle de Bourdaloue, avec une tout autre véhémence. Bourdaloue n'est donc que l'image affaiblie de Démosthène : mais n'est-ce point assez pour sa gloire <[u'on puisse lui trouver quelques traits communs avec le plus parfait modèle de l'éloquence antique ?
Quelques citations, nous le sentons, éclaireraient mieux que toutes les paroles ce côté de l'éloquence de Bourdaloue. Mais, encore une fois, il faudrait rapporter des discours entiers ; car il s'agit ici d'une impression d'ensemble qui est, pour ainsi dire, la résultante de l'accord et de l'enchaînement de toutes les parties. Renvoyons donc, puisque nous ne pouvons mieux faire, le lecteur à Bourdaloue lui-même. Qu'on lise par exemple en entier et tout d'une haleine le sermon du premier Avent siw le Jugement dernier. Le fond est d'une théologie savante et abstraite ;
mais la progression du plan, la démonstration complète et détaillée de toutes les parties, la force et la cohésion de cette logique infatigable exercent ijisensibleinent sur l'àrae une action puissante à laquelle elle n'est pas libre d'échapper. Bourdaloue veut montrer qu'au tribunal de Dieu nous serons jugés, chrétiens par notre foi, hommes par notre raison. « Dieu nous jugera par notre loi, parce que c'est notre foi qui nous accusera devant lui ; parce que c'est notre foi, si jamais nous ayons le malheur d'être réprouvés, qui dictera elle-même l'arrêt de notre réprobation. )) — Mais, cette foi, si nous l'avons perdue, si nous l'avons renoncée et abandonnée? — Il n'importe : elle se réveillera, elle ressuscitera au dernier jour, et c'est elle qui viendra confondre notre apostasie. Baptismus ornât Christi milkem, convincii desertorem (Gyprian,). — Mais le libertin fera appel de la foi à la raison. — C'est donc aussi par sa raison que Dieu va le juger; car si la raison, sans la grâce et sans la foi, n'a pas la vertu de nous sauver, elle est plus que suffisante pour nous condamner. Dieu nous jugera donc par la droite raison que nous avons reçue en naissant, « Nous choquons ouvertement cette raison, et nous nous révoltons contre elle ; il la suscitera contre nous. Nous ne voulons pas écouter cette raison quand elle nous parle ; il nous la fera entendre malgré nous. Nous nous formons des prétextes pour engager cette raison dans le parti de notre passion ; il dissipera tous ces prétextes, en nous découvrant à nous-mêmes ce qu'il y avait en nous de plus caché, et ce que nous n'y voulions pas apercevoir. » — Mais enfin, « si notre raison a été en effet dans l'erreur, et que ce soient les erreurs de notre raison qui nous aient fait pécher, comment Dieu nous condamnera-t-il par elle? — Alors même, Dieu aura toujours droit de nous juger par notre raison ; par notre raison trompée sur certains articles, tandis qu'elle aura été si éclairée sur d'autres; par notre raison trompée à certains temps de la vie, après avoir été si éclairée en d'autres temps. Arguam te et statuam contra faciem tuam. [Psalm. 49.)»
Chacune de ces propositions successives, confirmée par