ÉMOTION RÉSULTANT DE LA DIALECTIQUE
une logique ferme et sûre, appuyée de citations des Écritures ou de réflexions habilement empruntées aux Pères, pousse plus loin la démonstration générale. Ainsi l'homme coupable, qu'il soit croyant ou incrédule, que sa raison ait conservé sa rectitude première ou qu'elle soit aveuglée par l'erreur, reste en face du tribunal de Dieu sans refuge, Sans espérance. Or, malgré l'insutiisance de ce dessin rapide, ne prcssent-on pas l'intérêt croissant que développe cette poursuite incessante et victorieuse du pécheur, pressé, traqué pour ainsi dire par cette dialectique puissante qui trouve en lui-même les instruments de sa condamnation, et retourne contre lui jusqu'à ses apparentes excuses ? L'argumentation, chez Bourdaloue, recèle donc une sorte de chaleur latente, qui ne jaillit pas en flammes, mais qui se développe par une progression continue, et qui, parvenue à un certain degré d'intensité, produit en quelque manière le pathétique.
Bourdaloue émeut encore, et devait surtout émouvoir ses contemporains par ces peintures morales qui suivent presque toujours la partie proprement didactique de ses sermons, et où il se plaît à confronter, pour la confusion des pécheurs, le mal que nous pratiquons avec le bien que nous devrions faire. iMaisdans ces vigoureux réquisitoires, comme tout à l'heure dans la dialectique, l'émotion n'a pas de rôle apparent, ni, pour ainsi dire, d'existence propre : elle résulte encore de la marche même et de la progression du développement. Ce qui la fait naître, c'est la clairvoyance redoutable du moraliste, c'est l'exactitude minutieuse de la peinture, c'est la précision des détails accumulés avec une sorte d'insistance curieuse et implacable. Ajoutons à ces causes la force du style et l'énergie de l'expression, qui s'accusent principalement dans les morceaux de ce genre. Le sermon même que nous venons d'analyser nous en offre un exemple :
I Nous péchons contre toutes les vues de notre raison, et c'est par où Dieu d'abord nous jugera. Car enfin, pourra-t-il dire à tant de libertins et à tant d'impies, puisque votre raison était
le plus fort retranchement de votre libertinage, il fallait don( exactement vous attacher à elle; et, pour ne donner aucune prist à ma justice, plus vous vous êtes licenciés du côté de la foi, plus deviez-vous être réguliers, sévères, irrépréhensibles du côté dt la raison. Or, voyons si c'est ainsi (jue vous vous êtes comportés; voyons si votre vie a été une vie raisonnable, une vie d'hommes. Et c'est alors, chrétiens, que Dieu nous produira cett€ suite alïreuse de péchés dont saint Paul fait aux Romains le dénombrement, et qu'il reprochait à ces philosophes qui par la raison avaient connu Dieu, mais ne l'avaient pas glorifié comme Dieu : des impudicités abominables, et dont la nature même a horreur; des artifices diaboliques à inventer sans cesse de nouveaux moyens de contenter les plus sales désirs, et une scandaleuse effronterie à en faire gloire; des injustices criantes à l'égard du prochain, des violences, des usurpations, des oppressions soutenues du crédit et de la force ; des perfidies noires et des trahisons, communément appelées intrigues du monde ; des jalousies enragées, qu'il me soit permis d'user de ce terme, fomentées du levain d'une détestable ambition ; des animosités et des haines portées jusqu'à la fureur, des jnédisances jusques à la calomnie la plus atroce, des avarices jusques à la cruauté la plus impitoyable, des dépenses jusques à la prodigalité la plus insensée, des excès de table jusques à la ruine totale du corps, des emportements de colère jusques au trouble de l'esprit ^ »
Quel mouvement à partir de ces mots : « Et c'est alors, chrétiens, que Dieu nous produira !... «Quelle progression suivie et rapide dans cette énumération qui fait passer sous nos yeux tous les désordres du monde, et nous donne comme un sentiment anticipé des terreurs de la révélation suprême!
Dans un autre sermon, traitant encore ce même sujet du Jug"jnent dernier, Bourdaloue fait voir comment l'hypocrisie, qui trop souvent réussit à tromper les hommes, ne trompera pas Dieu, et se verra enfin distinguée de la vertu véritable. Alors, prenant pour ainsi dire la place du Juge suprême, l'orateur lève lui-même tous les masques :