DIFFERENCE ENTRE CONVAINCRE ET PERSUADER
vons montré, procède le plus souvent de la raison seule. Mais, si légitime que soit la suprématie de la raison, elle ne peut ni ne doit anéantir les au très facultés de l'àme: elle les domineet les dirige; ellenelesétoutfe pas. C'est àelle quel'orateur, après tout, s'adresse toujours, et il ne remporte jamais de plus belle victoire que quand illui rend le gouvernement de lame et l'autorité souveraine, qu'elle était près d'abdiquer. Mais pour remporter cette victoire même, il doit compter avec ces autres puissances et s'en faire des alliées, alors même, alors surtout qu'il les combat. Que le philosophe, dans ses spéculations sereines, méprise la folle du logis; l'orateur ne rougit pas de la flatter et de l'intéresser en sa faveur. Que le sage réalise le nil admirari de la morale antique, et qu'il s'élève autant qu'il peut au-dessus de la sphère des passions ; l'orateur ne dédaigne pas d'y descendre, et, par le pathétique, il excite les passions à son profit, de peur qu'elles ne soient excitées à son détriment. Cela est vrai de toute éloquence, et de celle de la chaire plus que de toute autre, précisément parce que c'est dans la chaire que la lutte contre les erreurs de l'imagination et de la passion est plus vive, plus directe et plus déclarée. Oui, les peintures saisissantes, les émotions réciproquesdu prédicateur et de l'auditoire, ont une valeur réelle que Bourdaloue semble trop méconnaître ou dédaigner, une utilité aussi pratique que les raisonnements les plus irréfutables. Oui, lame vivement émue, l'àme troublée, touchée, entraînée par une parole chaleureuse et colorée, est plus près de se convertir, plus près de faire passer dans la pratique les enseignements qu'elle a reçus, que l'esprit à qui on a démontré par des raisonnements sans réplique la nécessité de sa conversion. Car si l'esprit ne réplique pas, voici l'imagination et la passion qui prennent la parole à sa place, l'une habile à distraire l'homme et à l'amuser, ouvrant devant lui des perspectives décevantes qui l'attirent, et l'égarant par ses mirages enchanteurs ; l'autre, avec ses exigences impérieuses, ses promesses, ses sophismes intéressés : toutes deux assez puissantes et assez adroites pour triompher, parfois en un instant, d'une conviction rai-
sonnée. Si l'on veut déjouer ces illusions et prévenir ces entraînements, il n'est pas superflu de soulever dans l'àme des émotions vives, de lui présenter des images sensibles et frappantes, enfin, si l'on me permet ce néologisme scientifique, de neutraliser l'imagination par l'imagination, et la passion par la passion.
C'est ce que fait Bossuet avec une merveilleuse puissance. Que ce grand orateur, dans son sermon sur la Mort, envisageant son sujet du point de vue le plus large et le plus haut, nous lasse voir dans notre mort l'explication de notre vie elle-même, tout à la fois la preuve de notre misère et le fondement de nos grandeurs ; ou que Bourdaloue, délimitant son terrain, et tournant, selon sa coutume, sa prédication à la pratique, nous démontre la salutaire influence de la Pensée de la Mort * sur nos passions, sur nos délibérations et sur nos actions :au fond, tous deux se proposent un but commun, qui est de faire pénétrer dans l'àme, et d'y graver, s'il se peut, cette pensée de la mort, si efficace et si nécessaire au chrétien. Mais pourquoi cette pensée est-elle aussi fugitive? Ne sommes-nous donc pas assez convaincus qu'il faut mourir?G'est que l'imagination, pour nous séduire, prête aux ombres d'ici-bas, aux objets présents et immédiats, une apparence mensongère et comme des proportions excessives : alors notre esprit trompé ne songe plus au néant de toutes ces choses. C'est encore que la passion nous entraîne aux plaisirs qui passent et à toutes les jouissances de ce corps périssable. Ces distractions du monde, ces attraits de l'existence, ces illusions, ces désirs, ces fausses joies, ces ivresses trompeuses, enfin ces mille liens invisibles qui attachent l'homme à la terre et qui le retiennent captif dans cette prison du temps, le chrétien les retrouvera en sortant du temple : la vie, le présent, vont le ressaisir; les pensées de la mort et de l'éternité ne vontelles pas s'elîacer? Le profond génie de Bossuet sait tout cela, et il prodigue les images saisissantes, et il entraîne l'auditeur palpitant à travers toutes les émotions qu'il res-