BOURDALOUE ET BOSSUET
sent lui-même dans ses entrailles d'homme. Il ne craint pas de porter ses regards « au delà du terme fatal », de con« sidérer « la mort en face », dans son horrible réalité. Il faut descendre avec lui dans la tombe, y voir notre cadavre, assister pour ainsi dire à notre propre décomposition, contempler enfin « ce je ne sais quoi qui n'a plus de nom dans aucune langue ». Bossuet ne s'arrête qu'au moment où il rencontre ce qui ne peut se peindre, le néant, qu'au momentoù « tout est mort en l'homme, jusqu'à ces termes funèbres par lesquels on exprimait ses malheureux restes^ ». Tantôt il semble se mettre du parti de son grand Dieu pour rabaisser et mépriser notre misérable nature. « Vive TEternel! 0 grandeur humaine, de quelque côté que je t'envisage, sinon en tant que tu viens de Dieu et que tu dois être rapportée à Dieu, car, en cette sorte, je découvre en toi un rayon de la Divinité qui attire justement mes respects; mais en tant que tu es purement humaine, je le dis encore une fois, de quelque côté que je t envisage, je ne vois rien en toi que je considère, parce que, de quoique endroit que je te tourne, je trouve toujours la mort en face, qui répand jtant d'ombres de toutes parts sur ce que l'éclat du monde [Voulait colorer, que je ne sais plus sur quoi appuyer ce !nom auguste de grandeur, ni à quoi je puis appliquer un jsi beau titre ^. » — Tantôt il prend en pitié nos faiblesses, (dans le sentiment douloureux de notre commune misère : K(0 Dieu! encore une fois, qu'cst-ceque de nous? Si je jette a vue devant moi, quel espace infini où je ne suis pas! si je la retourne en arrière, quelle suite effroyable où je ne >uis plus! et que j'occupe peu de place dans cet abîme immense du temps ! Je ne suis rien ; un si petit intervalle n'est pas capable de me distinguer du néant : on ne m'a învoyé que pour faire nombre ; encore n'avait-on que faire le moi, et la pièce n'en aurait pas été moins jouée, quand e serais demeuré derrière le théâtre ^. » Sont-ce là de beaux etfets oratoires, vains et stériles
\- Sermon sur la Mort, 1" partie.
Idid.
autant qu'éloquents? Non : aucune de ces images, aucune de ces émotions n'est inutile. Par elles, toutes les parties de l'àme ont reçu des impressions fortes, et ces impressions ne s'effaceront pas tout entières. Si elles restent cachées dans quelque secret repli du for intérieur, si elles ne suffisent pas pour arracher tout d'un coup le courtisan et l'homme du monde aux tentations qui le pressent et aux plaisirs qui le dissipent (ne demandons pas l'impossible, même à Bossuet), quelque jour peut-être, à l'improviste, elles se réveilleront, et viendront jeter un trouble importun et salutaire au plus fort des ivresses et des enchantements de la vie.
Tout autre, on s'en souvient, est le procédé do Bourdaloue. Certes il faut admirer, dans ce sermon sur la. Pensée de la i}Jo7't,ime argumentation souvent ingénieuse, toujours forte et probante : une grande puissance de pensée et de réflexion a enfanté ce discours plein [de raisons et de preuves; une logique savante l'ordonne et le conduit. Mais que d'efforts pour prouver à l'esprit ce que Bossuet montre aux yeux! Les passions sont vaines; la pensée de la mort m'en détrompera. Hé! ne le sais-je pas? Je souscris d'avance à tous les raisonnements. Mais, si probante qu'ait été la dialectique, si forte même qu'ait été la conviction, je risque de ne conserver du sermon de Bourdaloue qu'un froid et stérile souvenir; je me rappellerai seulement que j'ai été convaincu, et c'est tout : tandis qu'au milieu même des joies de la richesse conquise et de l'ambition satisfaite, on se prend à se rappeler « ce dernier souffle de la mort tout faible, tout languissant, qui abattra tout à coup cette vaine pompe avec la même facilité qu'un château de cartes, vain amusement des enfants » : on pense à « cette recrue continuelle du genre humain, je veux dire les enfants qui naissent, et qui, à mesure qu'ils croissent et qu'ils s'avancent, semblent nous pousser de l'épaule et nous dire : « Retirez-vous, c'est maintenant notre tour *. » Il faut répéter de Bossuet ce que les anciens