IIL — CONCLUSION ET PÉRORAISON
Les rhéteurs demandent qu'avant de quitter la tribune, Torateur « mette en œuvre tous les ressorts de la sensibilité et frappe les grands coups de l'éloquence (1) ». Bourdaloue ne se soustrait point à la théorie, mais il l'applique à son gré]; il n'attend pas la fin du discours pour parler le langage de l'émotion, il lui ouvre passage toutes les fois que la conclusion d'un raisonnement l'y amène ; alors il se résume et saisit l'auditeur par ses intérêts les plus chers, il l'entraîne à vouloir, bon gré mal gré, la correction de ses mœurs ; souvent, par une prière fervente, il appelle à son secours l'aide du ciel. On trouvera des sermons où l'orateur livre ces assauts successifs à ses auditeurs. Théoriquement, il donne à son discours plusieurs fmales, et c'est un défaut aux yeux des rhéteurs, mais il se soucie peu des règles de l'art; s'il se relève, c'est pour achever de terrasser T ennemi, c'est pour assurer sa victoire. Nous convenons toutefois que nous avons trouvé languissantes les dernières parties de plusieurs sermons ; l'orateur est comme épuisé.
Dans les grands discours d'ouverture ou de clôture des stations, les compliments au roi tiennent lieu de péroraison et n'ont pas ordinsdrement de liaison étroite avec le sujet du discours. Nous en parlerons plus loin (2).
Dans les codcIusûhis pratiques qui tiensent lieu de péroraisons, on trouve toujours une pensée, un mot dicté par le cœur : c'est un avis, un conseil que donne Bour-
(1) Maury, Principes d* éloquence, 240.
(2) Liv. II, ch. I, Apostolat du P. Bourdaloue à la cour.
HÉTHODB ORATOIRB DC P. BOURDALOUE 191
daloue; c*est une élévation à Dieu; c'est un vœu qu'il émet, et par lequel il prouve combien vivement il désire le salut de son auditeur. Nous en citerons quelques exemples :
Ah ! Seigneur, que ne pui&-je faire aujourd'hui dans cet auditoire et dans cette Cour ce que feront les anges dans le dernier jugement I Une des commissions que vous leur donnerez sera de ramasser et de jeter hors de votre royaume tous les scandales qui s'y trouveront : Et miltet angelos suoSy et coUigent de regno ejus omnia scandala (Matth. xm, 41). Que ne puis-je les prévenir I que ne puis-je par avance exécuter Tordre qu'ils recevront alors de vous I que ne puis-je dès maintenant, pour bannir tous les scandales, délivrer votre Église de tous les scandaleux, non pas comme vos anges exterminateurs, en les réprouvant de votre part, mais comme prédicateur de votre Évangile, en les convertissant, en les sanctifiant. Il ne tient qu'à vous, mes chers auditeurs, que mes VŒUX ne soient accomplis. Il y va de votre intérêt, et de votre plus grand intérêt, puisqu'il y va de votre salut, et du bonheur éternel que je vous souhaite, etc. (1) .
Dans le sermon sur ia fausse conscience^ il rassemble en faisceau les principes évangéliques qui règlent la conduite d'un homme droit et chrétien : le chemin du ciel est étroit^ il faut, pour y passer, faire des efforts^ sans se préoccuper des maximes du siècle (2).
Le sermon sur la sévérité de la pénitence est terminé par une prosopopée qui fait apparaître la mort au milieu de l'assemblée, et l'orateur somme ses auditeurs de répondre à cette selennelle injonction du spectre, pœniteniiam agite^ a hâtez-vous de faire pénitence, votre jour est arrivé (3). »
(l)T. I, p. as, Scandale.
(2) Ibid,, 159.
(3) Ibid., 202.
En finissant le discours sur lapm^ole de Dieu (1), Bourdaloue épanche son cœur vers le Dieu de miséricorde et le supplie de ne point permettre qu'après avoir été le prédicateur d*un auditoire chrétien, il soit condamné à en être l'accusateur. Il termine le sermon pour l'octave de tAssompHofi (2) par une longue prière à Marie, mère de Dieu, où la doctrine et la piété se fortifient mutuellement.
Nous résumerons ce que nous avons dit jusqu'ici de la méthode oratoire de Bourdaloue, en mettant sous les yeux du lecteur le canevas d'un de ses discours ; on se rendra mieux compte de la marche ordinairement adoptée par l'orateur. Nous prenons comme spécimen le sermon sur les richesses (3), prononcé le jeudi delà première semaine de Carême : c'est l'un des discours où le talent du prédicateur apparaît dans tout son éclat, avec sa méthode, ses divisions et subdivisions, ses raisonnements, ses peintures de mœurs, ses conclusions partielles et générales qui humilient chrétiennement les coupables et les mènent à résipiscence.
Pour texte, nous trouvons ces paroles de saint Luc, chap. XVI, V. 22 : Un pauvre mourut et il fut tramporté par les anges dans le sein d'Abraham,
Un nche mourut aussi et il fut enseveli dans tenfei^ paroles tirées de l'Évangile du jour.
Dans Xexorde^ l'orateur donne le véritable sens de son texte d'après saint Augustin; il condamne toute présomption du pauvre contre le riche, aussi bien que tout désespoir de la part du riche ; néanmoins il pose cette conclusion finale que t opulence ebt un plus grand obstacle au salut que la pauvreté^ proposition que le Fils de Dieu a
(1) T. IV, p. 38.
(2) T. IX, p. 258.
soutenue de mille manières ; rinvocation à Marie termine cet exposé.
La triple concupiscence fût obstacle au salut du riche :
1° La concupiscence des yeux le pousse à l'injustice ;
2** La Concupiscence de la vie le pousse à l'orgueil envers Dieu et envers les hommes ;
3" La concupiscence de la chair le jette dans l'esclavage des sens. Or, rien ne développe plus ces trois concupiscences que les richesses ou du moins l'abus des richesses.
En effet, avec saint Chrysostome, il faut distinguer trois choses dans les richesses : Y acquisition, la possession et Vusage.
L'acquisition est une occasion d'injustice, effet de la concupiscence des yeux ; première vérité.
La possession enfante l'orgueil, c'est-à-dire la concupiscence de la vie ; deuxième vérité.
Le mauvais usage des richesses entretient l'amour des plaisirs, et excite la concupiscence de la chair; troisième vérité.
D'où sortent les trois points du discours :
l"" L'homme du siècle est injuste, quand il veut acquérir les biens de la terre ;
2° L'homme du siècle est orgueilleux, quand il possède les biens de la terre ;
3"" L'homme du siècle est voluptueux dans le mauvais usage qu'il fait des biens de la terre.
Trois caractères du riche mondain qui vont partager le discoui's.
Le remède indiqué, c'est l'aumône qui modère le désir des richesses, rend humble dans la possession des richesses et saint dans l'usage des richesses (1).