‹ Bourdaloue, sa vie et ses œuvresChapitre 31 sur 38 · SA DICTION · texte numérisé non relu

SA DICTION

Les critiques émettent sur le style du P. Bourdaloue -des jugements contradictoires. Pour les uns, le style est clair, limpide, d'une correction à Tabri de tout reproche; il est sévère, il a de Tampleur et même un peu de diffusion [i] dans le goût du temps; il a le mérite de ne point distraire le lecteur qui cherche, non le plaisir de Toreille, mais la science d'une bonne morale ; les autres, critiques de profession, sont plus difficiles sur le choix et l'harmonie des sons ; en se soustrayant aux influences de la doctrine, ils n'entendent plus que des phrases et des mots, des distinctions, divisions et locutions nouvelles; et, trop légèrement, ils censurent le vêtement, parce qu'ils méconnaissent le personnage.

Les plus exigeants sont aussi les plus éloignés du siècle de l'auteur, ils sont de notre époque; et, chose étrange, ils s'autorisent de documents contemporains que les auditeurs du dix-septième siècle n'ont point connus.

J\) Œuv, du P. Bourd., t. I, Préface du P. Bretonneau.

Il nous parait inutile d'entrer bien avant dans les détails de cette querelle littéraire qui transforme les Dialogues sur r éloquence^ attribués à Fénelon, en un factum contre le mérite et la réputation du P. Bourdaloue ; parmi les dialogues, le second surtout dit trop de mal du prédicateur dont il parle, pour qu'on puisse l'appliquer à l'orateur admiré du dix-septième siècle et des suivants ; il n'en dit pas assez pour qu'on ne puisse démêler quelques traits applicables à Bourdaloue. Par respect pour la vérité et pour rhonneur de Fénelon, nous osons soutenir que le personnage mis en scène n'est point le Bourdaloue que nous connaissons, et que Fénelon, non plus jeune abbé de cour, mais archevêque et académicien, présentait comme modèle à tous ceux qui voulaient aller à la gloire par la parole. Nous jugerons Bourdaloue et son style d'après des contemporains dignes de foi, interprètes fidèles de l'opinion publique, et après nous ne craindrons pas d'aborder les Dialogues de Fénelon^ dont la critique ne peut rien prouver contre les jugements autrement sérieux des meilleurs juges de la cour et de la ville.

Au lendemain de la mort du P. Bourdaloue, le Mercuré galant émettait son jugement sur le prédicateur que la chaire chrétienne venait de perdre. Pour nous, ce témoignage est d'une haute valeur ; il est adressé à toute une société encore pénétrée du souvenir de l'orateur; le témoignage publique du gazetier mérite donc notre confiance, surtout s'il est appuyé par toutes les voix de la publicité du temps : « Son éloquence, dit le Mercure^ n'était soutenue que de la grandeur des choses et nullement de la pompe des mots : la venté, la raison, la clarté en était le but et la règle;... elle ne s'échappait pas dans ces enthousiasmes qui transportent un auditeur dans des pays perdus et qui ne le ramènent au sujet qu'après avoir épmsé son attention... Bourdaloue savait allier la subli-

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mité de la pensée à la simplicité de l'expression... Dans sa boucbe« les vérités les plus abstraites et les plus élevées se laissaient comprendre aux intelligences les plus communes. La diction était toujours pure et propre à son sujet, ricbe et ornée sans fard, forte et serrée sans sécheresse, et toujours convenable à un orateur chrétien, aux lieux, aux temps et aux auditeurs. On remarquait dans ses discours plus de soin de se rendre intelligible que de paraître docte, cependant en se laissant entendre au peuple, il se faisait toujours louer par les savants ; on remarquait dans sa nar* ration un caractère singulier de désintéressement et de bonne foi... ses comparaisons étaient justes et courtes, ses métaphores suivies et naturelles, ses citations choisies et peu fréquentes : on ne remarquait jamais dans ses discours ces endroits froids, ces proverbes, ces équivoques, ces fausses pointes, ces jeux de mots qui sont ordinairement le fruit d*une éducation basse, et un ornement indigne de la véritable éloquence. Les figures y étaient disposées avec beaucoup de délicatesse, et Fart y était toujours caché avec beaucoup de discrétion (1). »

Le P. Bretonneau, en publiant les œuvres de Bourdaloue, revues et corrigées pour la convenance des lecteurs, n'ajoute rien de nouveau, dans la Préface, au jugement de ses prédécesseurs. « Son expression, dit-il, en parlant de Bourdaloue, répond parfaitement à ses pensées ; elle est noble et naturelle tout ensemble. Il parle bien et ne fait point voir qu'il veut bien parler (2). >» On l'écoute et on oublie tout, sauf la leçon qui découle de sa parole. Maury , avec cette solennité qu'on lui pardonne, admire dans Bourdaloue u la simplicité d'un style nerveux et touchant, naturel et noble, lumineux et concis.

(1) Mercure galant, mai 1704, p. 208.

(2)jT. I, Préface XIL

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OÙ rien ne brille que par Téclat de la pensée, où règne toujours le goût le plus sévère et le plus pur, et où Ton n'aperçoit jamais aucune expression ni emphatique ni rampante (!)..• »

N^us nous rappelons à ce sujet un propos de l'abbé Trublet,dans ses Réflexions sur [Éloquence (2), qui peint la pensée de Bourdaloue, au sujet du style : Tabbé raconte, vers 1755 : « J'ai toujours ouï dire que le P. Boubours chicanait toujours le P. Bourdaloue sur la pureté de sa langue , la correction du style , et qu'il l'invitait à en prendre soin, msus que le P. Bourdaloue se moquait des avis de son confrère. » Cette anecdote n'est pas sans vraisemblance; mais, vu les caractères des interlocuteurs, le purisme de l'un, le dédain de l'autre pour tout ce qui n'est que brillant, on ne doit en tirer aucune conséquence contre notre orateur. M. Sainte-Beuve se montre équitable, sans restriction aucune, pour le P. Bourdaloue; la manière dont il l'apprécie est i notre sens la preuve la plus forte de son bon jugement, j'allais dire de son bon cœur, car M. Sainte-Beuve a laissé des traces de son émotion, en parlant du pieux orateur; il a fait ressortir l'onction de sa parole en plusieurs endroits. C'est donc un devoir pour nous de faire connaître la pensée de l'éminent critique sur le P. Bourdaloue, d'autant plus que, dans le monde lettré de notre siècle, nul n'a mieux parlé de l'orateur jésuite. Sainte-Beuve est un personnage multiple et c'est uniquement au littérateur d'un goût parfaitement sûr que nous faisons appel ; nous laissons de côté le libre penseur et le courtisan.

Il faut lire les Causeries du lundis de décembre 1853, pour trouver sia bonne critique; Bourdaloue, à cette

(1) Essai, t. I, p. 441.

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époque, est jugé sans passion. Le P. Bourdaloue, qui figure dans la galerie de Port-Royal du même Sainte-Beuve, est un autre homme ; on sent que Fesprit de secte a envahi cette intelligence mobile et qu'il faut désormais sacrifier le Jésuite à une nouvelle école.

Dans la première Causerie^ Sainte-Beuve, comparant le P. Bourdaloue à La Bruyère, comme peintre de mœurs, donne la préférence au premier. « La Bruyère, dit le critique, laisse toujours à deviner... Il pique, il aiguillonne, il irrite, c'est une partie de son art; il ne satisfait pas. Rien de tel pour Bourdaloue, sa personne et tout ce qui touche l'homme; l'individu, auteur ou orateur, a disparu dans l'excellence ordinaire de sa parole, ou plutôt il y est passé et s'y est produit tout entier. Il a dit tout ce qu'il savait, il a dit les remèdes ; il a eu de bonne heure cette science prudente qui est le don de quelques-uns, et que la pratique du christianisme est incomparable pour aiguiser et développer ; il l'a continuellement distribuée et versée à tous par l'organe d'un puissant et infatigable talent... le propre de Bourdaloue, c'est qu'il rassasie... » Après quelques détails sur la vie de l'orateur, le critique continue (p. 214) : « Bourdaloue était avant tout un orateur, non un écrivain... il avait l'action, le feu, la rapidité; et, en déroulant ce fleuve de la parole qui, chez lui, à la lecture, nous paraît volontiers égal et surtout puissant par sa vigueur suivie et sa continuité, il y avait des endroits où il tonnait... » Et plus loin : (' Bourdaloue a l'expression claire, ferme, puisée dans la pleine acception de la langue; il ne l'a jamais neuve... il s'occupait des choses et non des mots; il n'avait pas la splendeur naturelle de l'élocution, et il ne la cherchait pas ; il s'en tenait à ce style d'honnête homme, qui ne veut que donner à la vérité un corps sans lui imposer de couronne. . . »

Nous en avons dit assez pour l'honneur de Bourdaloue

et aussi pour rhonneur du critique ; plût à Dieu que Sainte-Beuve eût entendu la voix secrète qui s'échappait du tombeau de Bourdaloue! Moins sensuel et plus logique, il ne se serait pas laissé aheurter à des préventions étroites, et la bonté de son cœur n'aurait pas été viciée par la faiblesse du caractère.

M. Alexis de Tocqueville, l'un des maîtres en Fart de bien dire à notre époque, homme de goût et de saine littérature, estimait hautement le P. Bourdaloue. II le regardait, dit un critique du Correspondant (1) « comme un véritable maître dans Fart de choisir le mot nécessaire, toujours unique, et de vider, pour ainsi dire, la pensée de toutes les choses qu elle contient. »

Voyons maintenant les jugements portés sur le style du P. Bourdaloue par certains critiques de l'école moderne. L'auteur des Orateurs sacrés à la cour de Louis XIV (2) est d'avis que le P. Bourdaloue a été mal jugé par son siècle, et qu^il faut désormais s'en tenir au jugement d'un témoin oculaire, l'auteur des Dialogues sur rÉlcque?ice^ Fénelon. Si M. Hurel et M. Albert (3) étaient les seuls à soutenir l'autorité des dialogues contre le P. Bourdaloue, nous nous mettrions peu en peine de leur répondre ; il y a dans leur langage un ton de l^èreté et de parti pris qui peimet de passer outre ; maâs nous avons le regret de rencontrer sur cette voie M. Feugère, et dès lors nous croyons utile de protester en quelques mots et de rétablir les faits. Opposons d'abord i ces messieurs l'autorité d'un des leurs, l'autorité de H. Weiss, littérateur distingué. 11 critique à sa manière l'œuvre du P. Bourdaloue; il loue, comme protestant, son esprit de tolérance, puis il continue : -4 Si l'on excepte Fénelon de qui le goût fin et peut-^tre aussi la

il) M. Charles de Grundmaîson, 10 mars 1870, p. 933.

.^1 M. 1 abbé Hurel.

..j T. n, p. 23--26. Paul Albert, ia Prose, p. 342-355. Ed. 1874.

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secrète et involontaire jalousie n'a pu se tromper aux imperfections d'un rival, les meilleurs juges du temps admirèrent Bourdaloue sans réserve (1). » Nous admettons ce jugement comme équitable pour le P. Bourdaloue ; nous le repoussons comme injurieux à Fénelon.

Nous le répétons encore une fois, l'auteur des Dwlogues n'a pas eu en vue le P. Bourdaloue ; il a créé un prédicateur imaginaire , une charge de prédicateur sur lequel il a pu décocher en toute liberté les traits de sa mordante critique. Fénelon, en admettant qu'il soit l'auteur des Dialogues^ veut établir une théorie de prédication, dont les détails ne manquent pas d'intérêt, mais dont l'ensemble ne peut tenir devant la pratique de la chaire que Fénelon, du reste, a peu connue.

Il repousse les sermons de mémoire et, pour se donner gain de cause, il peint en couleurs criardes le portrait de son prédicateur de mémoire : « Ton monotone voix mélodieuse mais sans expression, action uniforme comme la voix. Style imi, rien de familier, d'insinuant, de populaire ; c'est un cours réglé de paroles qui se pressent les unes les autres; il n'a rien d'affectueux, de sensible. Il ne reste presque rien de tout ce qu'il a dit dans la tète de ceux qui l'ont écouté, c'est un torrent qui a passé tout d'un coup et qui laisse son lit à sec.. . il donne à ses bras un mouvement continuel, pendant qu'il n'y a ni mouvement ni figure dans ses paroles... Le prédicateur a les yeux fermés d ordinaire; quand on le regarde de près, cela choque, c'est qu'on sent qull lui manque une des choses qui devraient animer son discours... il se bâte de prononcer et il ferme les yeux, parce que sa mémoire travaille trop; elle est fort chargée, quelquefois mtoie il

(1) Revue des cours littéraires, troisième année, 15 septembre 1^66. N«42, p. 68i.

LE STYLE DU P. BOUROAU>UC â03

reprend plusieurs mots pour retrouver le fil du discours* Ces reprises sont désagréables et sentent Técolier qui sait mal sa leçon ; elles fersdent tort à un moindre prédicateur... Ce n'est pas la faute du prédicateur, c*est la faute de la méthode qu'il a suivie après tant d'autres; tant qu'on prêchera par cœur et souvent, on tombera dans cet embarras (1)... » Il est impossible de reconnaître ici la physionomie de l'orateur admiré de la cour et de la ville aux plus beaux temps du grand siècle ; si l'on rencontre quelques traits qui nous rappellent sa manière, nous les appli- <Iuerons à ces nombreux imitateurs que Boileau appelait les Sififfes de Bourdaloue ; ils lui empruntaient maladroitement ses locutions, ses divisions, sa parole précipitée, ^sas gestes multipliés, ses interpellations hardies, sans rien prendre de la sagesse et de la solidité de son enseignement.

Nous ne comprenons pas comment des critiques jaloux de l'estime de leur siècle, ont pu tomber dans une pareille méprise et se flatter d'avoir découvert un monument inédit, un témoignage irréfragable contre la réputation usurpée du P. Bourdaloue, dans la découverte des Dia'logues sur rÉloquence de Fénelon, œuvre d*une authentidté douteuse ou, pour le moins, œuvre de la jeunesse de l'auteur. Cet écrit, dit-on, est appelé à réformer les jugements du grand siècle ; l'entreprise est hardie et nous ne Percherons pas à en démontrer la témérité ; il nous suflira d'en appeler à Fénelon lui-même, qui signale le P. Bourdaloue, dans son Mémoire sur les occupations de tAcadémie^ comme le prédicateur par excellence : « Combien de styles différents, dit-il, avons-nous admirés dans les prédicateurs avant que d'avoir éprouvé celui du P. Bour-

(1) Dialogue sur ^éloquence, par Fénelon, deuxième dialogue, p. 84, passim.

daloue qui a effacé tous les autres, et qui est peut-être arnvé à la perfection dont notre langue est capable dans ce genre d'éloquence! (1) » Or, ce prédicateur par excellence nous est connu, Fénelon nous en a laissé le signalement; dans le même mémoire, il s'exprime en ces termes : (( L'éloquence est un art très sérieux qui est destiné à instruire, à réprimer les passions, à corriger les mœui*s, à soutenir les lois... à rendre les hommes bons et heureux... Je cherche un homme sérieux qui me parle pour moi et non pour lui, qui veuille mon salut et non sa vaine gloire. L'homme digne d'être écouté est celui qui ne se sert de la parole que pour la pensée, et de la pensée que pour la vérité et la vertu. » Et plus loin : a Je voudrais qu'un orateur se préparât longtemps, en général, pour acquérir un fonds de connaissances et pour se rendre capable de faire de bons ouvrages. Je voudrais que cette préparation générale le mît en état de se préparer moins pour chaque discours particulier. Je voudrais qu'il fût naturellement très sensé et qu'il ramenât tout au bon sens; qu'il fit de solides études, qu'il s'exerçât â raisonner avec justesse et exactitude , se défiant de toute subtilité. Je voudrais qu'il se défiât de son imagination, pour ne se laisser jamais dominer par elle, et qu'il fondât chaque discours sur un principe indubitable dont il tirerait la conséquence naturelle (2)... » Si vraiment nous avons sous les yeux le type du véritable orateur selon la pensée de Fénelon, ne retrouvons-nous pas dans ce tableau tous les traits qui caractérisent l'éloquence de Bourdaloue : science, sainteté, raison, bon sens?

L'auteur des Dialogues soulève deux questions qui semblent toucher notre orateur : la première au sujet des

(1) Œnv, Fénelon, édit. Lebel, t. XXI, p. 153.

(2) Ihid,, p. 176.

seiTOons débités de mémoire, la seconde au sujet des yeux fermés du prédicateur. Bourdaloue apprenait ses sermons de mémoire, nous le savons, non point par Fénelon, mais par le P. de la Rue, son confrère.

Le P. de la Rue, ancien rhéteur distingué du collège de Clermont, doué d'une grande facilité de parole et d'une imagination vive, se reprochait à la fin de sa vie, en publiant ses sermons, de s'être rendu trop esclave de sa mémoire et de lui avoir assujetti son style ; dans sa pensée, qui paraît toute pénétrée de l'esprit de l'école et d'estime desoi-môme, en s assujettissant au régime de laihémoire, « il avait refroidi, disait-il, plusieurs traits qui auraient pu être plus touchants avec moins d'art et de nombre. » Puis il expose ses idées sur la matière ; il regarde l'usage de la mémoire comme un travail pénible, une grande perte de temps, nuisible à l'effet du discours; à ses yeux, la mémoire est un frein qui embarrasse l'orateur, arrête son zèle et retarde ses plus vifs mouvements. Le P. de la Rue convient cependant qu'il y a du danger à s'abandonner au feu du talent naturel, et il donne ses raisons : « On risque, dit-il, de laisser passer des termes rampants, des redites ennuyeuses, et, c6 qui est plus fâcheux, des imprudences considérables qui rebutent l'auditeur et ruinent le fruit du sermon (1). » Et c'est ici le dangereux écueil que voulait éviter le P. Bourdaloue, homme sérieux avant tout, d'une imagination réglée, esclave des convenances, surtout quand il devait paraître à la cour qu'il respectait profondément; ses auditeurs lui en ont su gré, ils ne songeaient point à admirer ses périodes à critiquer son action ; on l'écoutait, on se frappait la poitrine, on s'écriait quil avait raison (2).

(1) Préf. Serm, du P. de la Rue, t. I. N<» IL

(2) « Le maréchal de Gramont était l'autre jour si transporté

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Du reste le P. de la Rue n'est pas très conséquent avec lui-même ; il soutient que Bourdaloue, pour ne pas s'être affranchi du joug de la mémoire ; eii fut gourmande jusqu'à la fin de ses jours (1), puis quelques lignes plus bas» il reconnaît que lorsqu'il le voulait ou le jugeait à propos, il savait très bien s'affranchir du joug de la mémoire» surtout quand il prêchait dans les refuges ou les assemblées de charité. On peut encore s'étonner que le même P. de la Rue, homme d'expérience et d'observation en l'art de parler, soutienne avec insistance que le travail de la mémoire est essentiellement préjudiciable à la richesse et à la chaleur du style et de la diction dans un orateur. Auteur tragique et ami de Corneille, il avait pu voir cent fois l'auteur Baron débiter avec succès des rôles bien autrement difliciles à rendre qu'un modeste sermon.

II. — ACTION ORATOIRE DU P. BOURDALOUE. — IL NE PRÊCHAIT PAS LES YEUX FERMÉS.

Deux passages dus aux PP. Bretonneau et de la Rue résument tout ce qui a été dit et peut être dit sur l'action oratoire de Bourdaloue : « Le feu dont il animait son action, sa rapidité en prononçant, sa voix pleine, résonnante, douce et harmonieuse : tout était orateur en lui et tout servait à son talent, » tel est le jugement du P. Bretonneau.

de la beauté d'un sermon de Bourdaloue, qu'il s'écria tout haut dans un endroit : o Mordieu il a raison! » [Lett, Sévigné, 8 avril 1672, t. m, p. 18.)

(1) Préf, Semi. du P, de la Rue, 1. 1. N» V.

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Le p. de la Rue, l'un des prédicateurs les plus en vogue à la cour et à la ville, homme de grandes manières et appréciateur assez froid de la méthode austère de Bourdaloue, convenait cependant quil avait toujours le même succès lorsqu'il parlait en toute liberté aux pauvres dans les hôpitaux de Paris, parce qu'il y portait toujours le même art de peindre les mœurs et la même force à ccmvaincre le pécheur, soutenue d'wne voix enlevante par son éclat et sa rapidité, a Sa voix était d'une étendue prodigieuse, dit le chanoine Legendre (1), il prononçait fort vite et cependant si distinctement qu'on ne perdait pas une seule de ses paroles. Quoiqu'il gesticulât un peu trop, son action ne déplaisait point. » Après une pareille description de Bourdaloue en chsdre, comment peut-on demander sérieusement s'il prëch^dt les yeux fermés?

L'école moderne, la critique à outrance, a voulu renverser la réputation que des siècles avaient fsdte à l'orateur, en ajoutant une foi aveugle aux Dialogues deFénelon. Pour appuyer le système de la prédication par improvisation, l'auteur met sur la scène un prédicateur qui parle les yeux fermés, parce que, dit-il, sa mémoire est trop chaînée; on y ajoute la pantomime d'un écolier qui récite une leçon mal apprise, et l'on affirme que c'est là le portrait, un peu forcé peutrêtre, mais réel, de Bourdaloue ; la raison qu'on en donne, c'est que Bourdaloue a toujours été représenté les yeux fermés. Tous les portraits, d'après Maur^', le représentent ainsi. Quelques mots suffiront poiu* ramener l'opinion publique à la vérité.

L'erreur qui circule au sujet de l'attitude en chaire du P. Bourdaloue prêchant les yeux fermés, a pour origine le choix du portrait adopté par l'éditeur pour orner le frontispice de la première édition de ses œuvres publiée en

(i) Mém., p. 20.

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1707. Là, il est représenté dans l'attitude de la méditation, les yeux fermés, les mains appuyées sur un livre, non point en chaire, mais dans sa cellule. Pour prévenir toute fausse interprétation, Téditeur ajoute ces mots dans la Préface : « Comme on n'a tiré le P. Bourdaloue qu'après sa mort^ on a été obligé de lui laisser les yeux fermés dans le portrait qui est en tête de ce volume, et Ton n'a pas cru pouvoir mieux le mettre que dans la posture Sun homme qui médite. » Ce passage est significatif. Il suppose que le public sera fort étonné de voir dans une attitude aussi calme un orateur qui se distinguait par une action vive, une parole rapide; il lui faut une explication que l'éditeur lui donnera complète. C'est par respect pour le dessin de Jouvenet qu'il conserve cette physionomie du religieux, et encore a-t-elle été modifiée par le graveur, pour corriger ce qu'il y avait de trop funèbre dans le dessin original. En effet, Jouvenet, après avoir pris la figure sur le visage du mort, c'est l'expression dont il se sert, avait redressé son personnage ; pour raviver cette tête inanimée, il le représente assis devant une table de travail, le bras droit appuyé sur le coude; la main droite tient un grand crucifix; la main gauche est étendue sur la poitrine : au-dessus du dessin lavé à l'encre de Chine, on lit ces mois écrits avec le plus grand soin :

Dessin original de Jouvenet, tiré sur le visage du mort.

Louis Bourdaloue.

Modèle de la chaire, il fut tout à la fois Le roi des orateurs et l'orateur des rois.

Dans la gravure, œuvre de Simonneau d'après Jouvenet, l'attitude de Bourdaloue a été simplifiée ; on respecta

les traits recueillis par le grand artiste et Ton se contenta de redresser la tête et le buste, de donner 1* expression et la pose d'un homme qui médite, les mains jointes, sur un livre ouvert, et les yeux fermés, avec cette légende tirée de rÉcriture : Loquebar de testimoniis tuis in conspectu regum et meditabar in mandatis tuis. Je vous rendais témoignage en présence des rois et je méditais vos commandements (1).

Maury n'avait vu que ce seul portrait, lorsqu'il disait, avec son aplomb ordinaire et souvent inconsidéré, que Bourdaloue, dont il vante X action très dominante et très noble^ldi voix pleine et touchante^ la dignité d'un prophète^ se défiait tellement de sa mémoire, qu'il s'imposait la loi d'avoir sans cesse les yeux fermés^ ainsi que tous les portraits nous le représentent... Et il ajoute : « Bourdaloue affligeait quelquefois son auditoire par la triste nécessité de recourir à son cahier qu'il plaçait toujours humblement à côté de lui sur le siège de la chaire (2). »

L'impossibilité de concilier de si belles qualités avec d'aussi graves défauts inconnus aux contemporains am*ait dû engager Maury à prendre ses assurances ; avec un peu de recherches, il aurait découvert, sans grande peine, le portrait dessiné par Elisabeth Ghéron ; un portrait gravé par Desrochers, dans la collection d'Odieuvre (3), sans parler d'un portrait de famille, aujourd'hui exposé dans le musée de la ville de Bourges. Ces portraits représentent le P. Bourdaloue, dans la force de Tâge, les yeux tout grands ouverts, le front haut, les cheveux livrés au vent, avec l'expression d'un homme très sûr de lui-même.

Quant au cahier humblement consulté, c'est une pure invention qui ne mérite pas la réfutation.

(1) Ps. GXVm.

(2) Essai, t. n, p. 280.

(3) Éditeur de portraits des célébrités du dix-huitième siècle.

210 IX ?. LOOIS B&VBBàlffUE

Maury n'était pas te premier à parier des yeux fermés ; un littérateur de moindre valeur, grand ami de Voltaire, auteur des Querelles littéraires^ avait déjà jeté quelques nuages sur la réputati<m du P. Sourdaloue; mêlant, comme beaucoup d* autres critiques, la louange au blâme, H prétendait que sa vaste érudition avait desséché son génie : ce Bourdaloue« disait-il, avait un air concentré en lui-même, faisait très peu de gestes^ avait les yettx le plus souvent fermés^ pénétrait tout le monde par un son de voix uniforme et terrible (1). » Par ce dernier trait, Irailh confond Bourdaloue avec le P. Bridaine, prédicateur célèbre du dix-huitième siècle (2) : il lui resterait à concilier eon jugement avec celui des contemporains. Nous n'avons pas craint de signaler ces critiques étranges, pour n'avoir pas à suivre, dans le détail, certains littérateurs modernes qui n'ont fait que répéter les mêmes erreurs avec autant de légèreté ; ils ont en cela fait preuve d*une érudition mal digérée.

D'autres mieux avisés se sont montrés plus équitables, en comparant Bourdaloue avec le prince des orateurs grecs, Démosthène. Nous finissons cette étude, en montrant les convenances du rapprochement. Il y a entre ces deux orateurs des points de contact qui ne peuvent échapper à l'observation des hommes réfléchis : là, c'est Philippe, roi de Macédoine, qui veut envahir la république d'^Athènes; ici, c'est le génie du mal, le vice sous toutes ses faces, Satan, en un mot, qui cherche à envahir le domaine du Christ ; l'orateur grec s'adresse à un peuple généreux, mais léger et mou ; notre apôtre n'a qu'un but devant les yeux, la lutte contre Vennemi du Christ, avec des soldats gâtés par la vie des cours ; de part et d'autre.

(1) T. II, p. 225.

(2) Hi$L de la Préd», par Romain Joly. Voir Bridame.

même générosité, mêmes faiblesses. Nous laissons maintenant la parole à Fénelon, et nous verrons qu'en nous donnant son jugement sur Démosthëne, il ne dit rien qui ne doive s'appliquer à notre orateur. Dans la lettre sur les occupations de TAcadémle française, il s'exprime ainsi : « Démosthène parait sortir de soi et oe voir que la patrie. Il ne cherche point le beau, il le fait sans y penser, il est au-dessus de l'admiration ; il se sert de la parole comme un honmie modeste de son habit pour se couvrir; il tonne, il foudroie, c'est un torrent qui entraîne tout. On ne peut le critiquer parce qu'on est saisi, on pense aux choses qu'il dit, et peu à ses paroles. On le perd de vue, on n'est occupé que de Philippe qui envahit tout (1)... »

Il nous semble, d'après ce qui précède et ce que nous répéterons bien des fois, que le P. Bourdaloue a suivi <X)nstamment cette marche : un seul ennemi à combattre; mille nobles passions à soulever pour le vaincre ; une seule méthode : la raison qui convainc, le patriotisme qui émeut.

Tout le monde admet, critiques et lecteurs, que le P. Bourdaloue a dominé son auditoire, et nous osons dire son siècle, par la sûreté de sa dialectique et la vérité de ses peintures morales ; on doit ajouter par l'efficacité de sa mission, si l'on tient compte de la vogue dont il a Joui, de l'assiduité de ses auditeurs et des marques d'estime et de coxiiiance dont nous trouvons les témoignages dans les mémoires du temps. Le P. Bourdaloue a don« rempli les conditions du véritable prédicateur, tel qu'il le définit lui-même : éclairer et émouvoir; émouvoir, c'est-à-dire agiter les grandes passions, d'amour ou de haine, et les soumettre au joug de la foi et de la raison ; 'voilà son triomphe incontestable.

(1) Œuv. deFénelon, U XXI, p. 181.

212 LE p. LOUIS BOURDALOUE

A ses yeux, V émotion ne consiste pas dans la sefisibilùé; il s'explique souvent en ce sens; toutes les fois qu'il traite le sujet de la Passion du Sauveur, il met son auditoire en garde contre l'illusion ; il se sert alors d'expressions qui peuvent être mal comprises par les auditeurs ou les lecteurs superficiels, mais l'impression est passagère et l'on reconnaît bientôt que l'orateur a des vues supérieures à toute nature vulgaire.

Dans le premier sermon sur le mystère de la Passion de Jésus-Christ (1) , sous l'inspiration de Jésus-Christ luimême, qui demande aux filles de Jérusalem de pleurer sur leurs péchés et non sur lui-même (2), Bourdaloue s'attache, dans son exorde, à montrer les convenances rigoureuses de cet ordre du Sauveur. Il prêche à la cour.

Sire,

Est-il donc vrai que la Passion de Jésus-Christ, dont nous célébrons aujourd'hui Taugus te, mais le triste mystère, quelque idée que la foi nous en donne, n'est pas l'objet le plus touchant qui doive occuper nos esprits et exciter notre douleur? est-il vrai que nos larmes peuvent être plus saintement et plus utilement employées qu'à pleurer la mort de THomme-Dieu, et qu'un autre devoir plus pressant et plus nécessaire suspende, pour ainsi dire, l'obligation qu'une sr juste reconnaissance d'ailleurs nous impose de compatir par des sentiments de tendresse aux souffrances de notre divin Rédempteur? Nous ne l'aurions jamais pensé, chrétiens; et c'est néanmoins Jésus-Christ qui nous parle, et qui, pour dernière preuve de la charité la plus généreuse et la plus désintéressée qui fut jamais, allant au Calvaire, où il doit mourir pour nous, nous avertit de né pas pleurer sa mort, et de pleurer tout autre chose que sa mort : Nolite flere super me, sed super vos fteie

(2) Luc, XXIII, 28.

Laissons aux astres et aux éléments, ou si vous voulez leur associer des créatures intelligentes, laissons aux anges bienheureux le soin d'honorer les funérailles de Jésus -Christ par les marques de leur deuil : ces anges de paix, dit Isale, l'ont amèrement pleuré. Pour nous, sur qui Dieu a d'autres desseins, au lieu de pleurer Jésus-Christ, pleurons avec Jésus- Christ, pleurons comme Jésus-Christ, pleurons ce qui a fait pleurer Jésus-Christ : c'est ainsi que nous sanctifierons nos larmes, et que nous nous les rendrons salutaires (i).

Il s'exprime de même dans le sermon de la Passion, qui fit une impression si vive sur M"* de la Vallière (2). Si donc le P. Bourdaloue n'arrache point les larmes des yeux, il prépare les cœurs aux solides émotions, aux larmes dont Dieu seul est témoin, aux résolutions efficaces.

Ajoutons que les sermons écrits du P. Bourdaloue nous donnent une idée bien incomplète des discours déclamés, surtout quand il s'agit d'apprécier les nuances délicates des passions mises en jeu par un orateur qui rassembla dans son action tant de qualités oratoires : voix puissante et flexible, prononciation claire et rapide, gestes animés, autant d'éléments de succès que la parole écrite ne peut rendre. On peut comparer un discours imprimé ou lu à une statue de marbre ; les yeux ne peuvent saisir que des contours plus ou moins bien dessinés; ils ne peuvent admirer que les proportions d'ensemble et quelques détails, mais l'âme de la statue, ses chastes et vives passions restent incolores et muettes.

(2) T. rV, p. 246.

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