‹ Bourdaloue, sa vie et ses œuvresChapitre 32 sur 38 · IIL -^ ONC'flOM DANS LES DISCOURS DE BOUEDALOUE · texte numérisé non relu

IIL -^ ONC'flOM DANS LES DISCOURS DE BOUEDALOUE

Outre qu'aucun critique contemporain n a signalé le défaut de sensibilité dans notre orateur, nous avons été trop souvent témoin des émotions qu'il a réveillées, pour convenir qu'il n'a fait preuve ni de pathétique, ni d'onc* tion dans ses discours. Bien des fois les dames de la cour rendent témoignage aux qualités de son cœur. M"''' de Sé« vigne nous le montroi consolant le duc de Gramont sur la mort de son fils, u Le P. Bourdaloue pleurait, ditr-elle, sans pouvoir exprimer un seul mot ; enfin il lui parla de Dieu comme vous savez qu'il en parle, ils furent six heures ensemble ; et puis le Père, poui* lui faire faire ce sacrifice entier, le mena à l'église (1). » M""^ de Maintenon est émuejusqu'aux larmes en l'entendant parler de la santé du roi ; la sensible M"*" de la Vallière, après avoir entendu l'une des Passions prèchées par Bourdaloue, en est toute pénétrée : elle avoue au maréchal de Bellefonds qu'tV faU passer dans ses auditeurs tous les sentiments qu'il éprouve lui-^même ; enfin les quelques lettres familières que nous avons prouvent évidemment que cet homme, ce religieux aux apparences austères, était accessible aux douces émotions du cœur.

Sans doute Y onction n'est point le caractère général de sa prédication; sa haute raison lui avait fait comprendre quelle n'aurait pas été opportune dans un siècle comme le sien, devant l'auditoire que nous connaissons,

(1) LetU, t. m, p. 301, 8 décembre 1673.

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arrivé par Téclâifti de sa prospérité aux derniers raffînemexits du viceet parswte à TaffadiBseiiiegit du. eœur.

Donnons cependant quelques extraits pour montrer qu'il n'était pas complètement étranger aux douces émotions : aundlieu même de ses innr^ctiVes ccmtre lés excès des gens du monde, nous l'entendons s'apitoyer vivement en faveur des pauvres, des nouveaux catholiques, des orphelins, des prisonuiers, et triompher dé l'indifférence des riches.

Dans les exhortations pour les assemblées de charité^ quand il plaide la cause des nouveaux catholiques, il somme les dames de rassemblée dfe faire oublier aux convertis les attentions dont ils étaient l'objet dans leur secte, par des attentions plus tendres encore.

n est encore vivement ému lorsqu'il accuse les dames de charité dé se montrer diires comme des pierres^ quand il s'agît de soutenir le dtoît des pauvres.

C'est surtout dans 1* exhortation sur là charité envers les orphelins (1) qu'il met la sensibilité de son cœur au service de ses habiletés oratoires^ peur animer la générosité des dame» de' charité.

Toute la mlig^sH est là, dit-il, duns la. diarité et surtout dans la charité pour les orphelins; Dieu s'est déclaré leur père, les dame» de charité deviendront leurs mères, et les mères de Jésus-Ghri^ lui-même. Ce n'est pas assez, cesorphelins sont des enfants abandonnés, ils sont désavoués de tout le monde (2)...

Quelles paroles saintement gracieuses et émouvantes, lorsque, parlant de ces pauvres êtres abandonnés, il dit :

C'est entre les bras de Dieu seul que ces pauvres enfants

(1) T. VIII, p. 74.

(2) Ibid,, p. 82.

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sont déposés, et c'est dans vos mains, mesdames, ga*il les remet pour les retirer de la mort et leur conserver une vie, dont vous aurez à répondre...

Et cette apostrophe aux pauvres enfants orphelins :

Et vous, troupe infortunée, enfants que le crime a fait naître sans vous rendre criminels, bénissez dans votre malheur même le Dieu souverain, le Père de miséricorde, iaudate pueri Daminum.,,

Il faut lire la suite de cette péroraison touchante, où les enfants orphelins, rebut de la société, fruits du crime, sans être criminels, mais puissants sur le cœur de Dieu par leur innocence, nous sont présentés comme les avocats de leurs bienfaiteurs, par ces paroles touchantes : (( Levez, avec vos voix, vos mains encore pures, et servez à toute cette assemblée d'intercesseurs (1).

Nous trouvons un autre genre d'émotion' dans l'exhortation sur la charité envers les prisonniers (2;. Après avoir proposé à l'assemblée l'exemple de Jésus-Christ, le libérateur par excellence, le P. Bourdaloue accorde à ses auditeurs le droit de jouir des biens de la fortune, de la liberté, de toutes les faveurs et des dons de Dieu. Puis, par un brusque retour aux droits des malheureux, il s'écrie :

On ne vous envie point, mesdames, votre opulence, votre prospérité, vos grandeurs, jouissez-en... mais au milieu de vos prospérités, serez-vous seules heureuses en ce monde, aurez-vous, seules, toutes vos commodités et toutes vos aises... »

(1) T. vm, p. 88.

(2) Ihid., p. 48.

Et sur le même ton, il impose aux dames de l'assemblée la rigoureuse obligation de suivre l'exemple de Jésus- Christ (1).

Nous signalerons encore quelques passages où Fonction domine, sans avoir la prétention de n'en laisser échapper aucun.

Le P. Bourdaloue, dans le sermon sur les afflictions des justes et la prospérité des pécheurs (2), avoue qu'il se regarde comme envoyé de Dieu, pour reprocher à ses auditeurs leurs infidélités et les menacer des jugements étemels ; puis il ajoute :

Je Tai fait selon les occurrences, je le fais encore, et je ne puis assez bénir le ciel de Tattention que vous donnez à mes paroles, ou plutôt à la parole de Dieu que je vous annonce, mais l'autre partie de mon devoir est de vous consoler dans vos peines ; et puisque je tiens la place de Jésus- Gbrist, qui vous parle par ma bouche, et dont je suis l'ambassadeur et le ministre, c'est à moi de vous dire aujourd'hui ce que ce divin Sauveur disait au peuple : a Venez, âmes tristes et affligées, venez vous qui gémissez sous le poids de la misère humaine et dans la douleur, venez à moi... »

Il faut lire ce qui précède et ce qui suit, pour connaître le cœur compatissant de l'apôtre.

En parlant de la récompense des saints^ son cœur s'épanche devant son auditoire, il fait l'aveu du bonheur anticipé qu'il goûte au sein de la vie religieuse en termes dignes du disciple bien-aimé ; il n'est pas moins touchant lorsque, prêchant devant une communauté religieuse, il exprime la crainte que la tranquillité et la paix de notre

(l) T. vra, p. 58.

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état ne nous lieMie déjà Mea de récompeBse et ne dkninue en quelque waaàèce le mérite de notre sacrifiée (1) .

Quel langage de douce émotion, quand, au sujet de la

persénérance chrétienne, il demande si Jésus-Cbrist a

'/ jamais changé de conduite à notre égard! u Pourquoi

y donc, s'écrie-t-il, avec saint Paul, pourquoi changerait-on

à asm égjSLtd de sentiment. » Quelle douceur et quelle iSerté réunies dans cette apostrophe aux chrétiens qu'il appelle les enfimis de Dieu^ les membres de Dieu!

Voilà, mes frères, ce que nous sommes, et voilà les augustes caractères que la grâce, à proportion de vos états^ imprime dans vous. Mais aussi quelles conséquences suivent de ces principes? Voyez quelle ferveur de charité, la charité d'un Dieu pour nous doit allumer dans nos cœurs. Voyez i quel retour de zèle elle nous engage ; par quelle intégrité de mœurs nous devons soutenir ce degré de gloire, où la grâce nons a fait monter. Est-ce trop exiger de nous que de nous obliger à être parfaits, pour remplir, non pas retendue, mais en quelque sorte l'immensité de ce devoir? Enfin, tout ce que la loi chrétienne nous commande, quelque héroïque qu'U puisse être, est-il trop relevé pour des enfants de Dieu? Ah! Seigneur, s'écriait saint Ambroise, méritons-nouy de porter ce beau nom, si, par une lâche conduite, nous venons à dégénérer et à déchoir des hauts sentiments de l'esprit chrétien, dans les bassesses infimes de l'esprit da monde : et, ne faut-il pas< que nous renoncions pour jamais à l'honneur de vous appartenir, si nous prétendions nous borner à des vertus médiocres ? C'est ainsi, mes chers auditeurs, que le concevaient les Pères de l'Église, et c'est le fonds de moralité sur lequel saint Paul établissait les plus fortes remontrances qu'il faisait aux chrétiens. Il ne les appdait point autrement que du nom de saints ;ei quand il

(1) Récompense des saints. Serm. Toussaint, lin de la deuxième partie, 1. 1, p. 58.

écrivait aux Églises dont le soin lui était commis, son épUre portait pour inscription : Aux saints de l'Église de Corinthe ; aux saints qui sont à Ephèse : Ecclesiœ Deiquœest Corinthi^ vocaWs sanctis (1, Cor. 3S) . Pourquoi ? parce qu'il supposait que Ton ne pouvait être Fun sans Tautre, et que, Fessence du chrétien étant d'être consacré à Dieu, être chrétien par profession, c'était être saint. De là vient qu'il n'employait guère d'autre motif que celui-là pour porter les chrétiens à cette inviolable pureté du corps et de l'esprit, par où il voulait qu'ils fussent distingués dans le monde. « Ne savez-vous pas, mes frères, leur disait-il, que par le baptême vous êtes devenus le temple de Dieu : Nescîtts quia temphtm Dei esiis (I Cor., 3)? » Or, le temple de Dieu doit être saint, et quiconque profane ce temple. Dieu le perdra (i).

Sa parole n'est pas moins émouvante dans un autre passage du sermon sur la Conception de la sainte Vierge ^ où l'orateur rappelle les obligations d'un véritable enfant de Dieu.

Voyez, mes frères, disait saint Jean, exhortant les premiers fidèles (et pourquoi dans le même sens ne vous le dirais- je pas aujourd'hui?). Voyez quel amour le Père, qui est notre Dieu, nous a marqué en voulant qu'on nous appelât ses enfants, et que nous le fussions en effet : Videte qualem eharituiem dédit Pater nobis, ut filii Dei nominemur et simuB (Joan. i, 3). Mais voyez aussi, ajoutait-il et dois-je ajouter, quel retour de zèle, de ferveur, de reconnaissance, demande cette charité d'un Dieu; voyez à quelle pureté de mœurs elle vous engage ; voyez l'obligation qu'elle vous impose de vous sanctifier en esprit et en vérité, pour n'être pas indignes de cette adoption, qui vous donne un Dieu pour père; voyez si c'est trop exiger de vous, quand Dieu prétend que pour cela vous cessiez d'être des hommes charnels, et

(i) T. Vn, p. 168, Caractère du chrétien.

que vous commenciez à vivre en hommes raisonnables; ' voyez si toute la perfection contenue dans la loi chrétienne

f est trop pour des enfants de Dieu : Videie. Ah ! Seigneur,

\ s'écriait saint Léon pape, méritons-nous de porter un si

^ beau nom, si nous venons à le flétrir, oubliant la noblesse

de son origine, pour nous laisser dominer par des vices honteux, et ne faut-il pas que nous renoncions pour jamais à rhonneur de vous appartenir, si nous marchons encore dans les voies corrompues du siècle? Etre enfants de Dieu, ^ et succomber à toutes les passions de Thomme, et être

sujets à toutes les faiblesses de l'homme, et s'abandonner aux désirs déréglés de l'homme, ne serait-ce pas un monstre dans Tordre de la grâce? C'est néanmoins, mes chers auditeurs, ce qui doit confondre tant d'âmes mondaines, et sur quoi je veux bien me promettre que, dans Tesprit d'une sainte componction, chacun s'appliquera de bonne foi à reconnaître devant Dieu son injustice et à la pleurer (i).

On trouve encore un mouvement oratoire, plein de foi et de tendre piété dans la conclusion de la première partie du sermon sur la Résurrection de Jésus-Christ (2). Nous le citerons, en parlant des sermons qui ont contribué à la conversion du roi.

On sait quelle horreur inspirait à Tâme droite de notre religieux orateur le vice de l'hypocrisie; aussi son émotion s'élève-t-elle jusqu'au plus haut pathétique, lorsqu'il se trouve en présence de ce vice honteux si commun dans la société de son temps ; alors il se montre sévère et s'anime d'autant plus contre les coupables, qu'ils affectent de se montrer insensibles aux reproches qu'ils méritent : son discours devient alors entraînant, il les accable des traits de son ironie mordante et de ses malédictions, il

(i) T. XI, p. 32.

les fait comparaître au Jugement de Dieu (1) et, prenant la parole en son nom, il énumëre toutes les turpitudes dont ils se rendent coupables; nous doutons que le pathétique puisse monter plus haut. Citons quelques traits (2) .

Hypocrisie, caractère de notre siècle, ou, pour mieux dire, caractère de tous les siècles où le libertinage a régné, puisque le libertinage, quelque déterminé qu'il puisse être, ne se soutiendrait jamais s'il ne se couvrait du voile de la religion; hypocrisie, compagne inséparable de Fhérésie, et qui as fomenté toutes les sectes, puisqu'il n'y en a pas une qui ait osé se produire sans être revêtue des apparences d'une spécieuse réforme; hypocrisie qui, sous prétexte de perfection, vas à la destruction, et qui, sous ombre de ne vouloir rien de médiocre dans le culte de Dieu, anéantis visiblement, quoique insensiblement, le culte de Dieu; hypocrisie qui, sous l'austérité des paroles, caches les actions les plus basses et les plus honteuses, et qui, sous le masque d'une fausse régularité, insultes à la véritable et solide piété; hypocrisie qui, par un raffinement d'orgueil déguisé sous le nom de zèle, condamnes tout le genre humain, fais de la médisance une vertu, n'épargnes pas les puissances établies de Dieu et n'as de charité pour personne ; hypocrisie qui, pour parvenir à tes fins, remues toutes sortes de ressorts, formes toutes sortes d'intrigues, emploies toutes sortes de moyens, ne trouvant rien d'injuste dès qu'il te peut être utile, rien qui ne soit permis dès qu'il sert à ton avancement et à ton progrès : c'est là, c'est à ce tribunal que tu comparaîtras, et que Dieu, pour l'honneur de la vérité, révélera toute ta honte. Lui-même, il nous le dit, mais avec des expressions dont j'aurais peine à user, si elles n'étaient consacrées : Ostendam gentibus nxtdUcUem tuam^ et regnis ignominiam iuam (Nahum. 3). Oui, je découvrirai à toute la terre ton opprobre, c'est-à-dire, tes artifices, tes

(\) T. Vn, p. 419.

(2) Ibid.

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fraudes, tes impoetures, tes cabales, tes abonûjiaiioQB d'autant plus ignominieuses pour toi, qu'elles auront été plus secrètes pour le monde : Ostendam; tout cela sera connu, et par là non seulement je me satisferai, mais je satisferai tout l'univers. Tu séduisais les peuples, tu leur en imposais, tu te les attachais par une vaine montre de probité, de simplicité, de sévérité, tu recevais leur encens, et tu te repaissais de leurs éloges. Or, je produirai au grand jour tous ces mystères d'iniquité et toute cette turpitude. On la verra, et tu auras à soutenir les regards de tous ceux que tu as trompés : Ostendam gentibus nuditatem tuam^ et regràs ignominiam tuam. Voilà, chrétiens, la menace, et jugez de l'effet. Que dis-je, et qui peut l'imaginer et le concevoir? Je vous le •demande.

Si l'on se représente l'assistance qui prête une oreille respectueuse et confiante à l'orateur qu'elle aime; si l'on se rappelle combien susceptible est cette société, fière, ombrageuse, sensible à l'excès au point d'honneur, et cependant respirant encore une atmosphère de foi, on pourra se rendre compte des émotions vives et profondes que le P. Bourdaloue devait éveiller dans les âmes vindicatives de 668 auditeurs, lorsqu'il les pressait de pardonner comme kur avait pardonné un Dieu mille fois outragé par eux : écoutons encore.

Je ne vous ai parlé qu'en général de tout ce que Dieu reçoit d'outrages de la part des hommes, et de tout ce qu'il leur remet si libéralement et si aisément; mais que seraitce, si de toutes les personnes qui composent cet auditoire, prenant chacun en particulier, je lui remettais devant les yeux tout ce qu'il a fallu que Dieu, dans le cours de sa vie, lui pardonnai;, et tout ce qu'il se flatte en effet que Dieu lui a pardonné? Que serait-ce, si je présentais à ce mondain toutes les abominations d'une habitude vicieuse, où il s'est livré à ses désirs les plus déréglés ; où, sans retenue et sans frein, il s'est abandonné aux plus honteux débordements;

LE STTIE DU P. BOU&DALOUE 223

OÙ, mille fois révolté coatre sa propre eonsoience, il a étouffé la voix de Dieu qui se faisait entendre à lui, îl a rejeté la grâce de Dieu qui Téclairait et qui le pressait, il a foulé aux pieds la loi de Dieu qui Timportunait et qui le gênait, il a raillé des plus saints mystères de Dieu dont la créance le condamnait et dont Tidée le fatiguait et le troublait, il a sacrifié Dieu et tous les intérêts de Dieu à l'objet périssable qui Tenchantait et le possédait? Que serait-ce si, parcourant tous les autres états, j*appliquais cette morale à rifflpie, à Tambitieux, à Tavare (car il n'y a que trop lieu de croire que dans cette assemblée il se trouve de toutes ces sortes de pécheilrs) ; que serait-ce, dis-je, mon cher frère, si je vous retraçais le souvenir de toutes vos iniquités, et que je raisonnasse ainsi avec vous : Voilà ce que Dieu a toléré, voilà sur quoi il a usé à voire égard de toute son indulgence, voilà ce qu'il a cent fois oublié pour yous rapprocher de lui et pour se rapprocher de vous? Par où jamais pourrez- vous vous défendre de suivre un exemple si puissant et si présent? Or, ce que je vous dirais, Dieu vous le dit actuellement dans le fond de Tàme : Serve nequam^ omne deUium déausi tiln. Médiant serviteur, c'est spécialement à vous que j'ai tout remis : TibL Je pouvais vous perdre, et je me sois employé à vous sauver; je pouvais vous bannir éternellement de ma prés^ice et je vous ai recherché ; vous étiez pour moi dans une indocilité, dans une insensibilité, dans une dureté de cœur ca4[>able de tarir toutes les sources de ma miséricorde, et rien ne les a pu épuiser. De quel front et par quelle monstrueuse opposition un débiteur à qui l'on a fiait grâce, et grâce sur des dettes accumulées et dont il serait accablé, peut-il poursuivre avec une sévérité inexorable Facqûi d'une dette aussi légère que celle qui vous intéresse? Oame debiium dimid tUn : tkmne ergo oportmt H te wtùereri coÊuenn titi (1)?

Le aermim sur t Enfer ne àJmmiAe pas aux chrétieDS

(I) T. va, p. 308. Serm, turlepûrim ée$ mjurm.

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les rigoureuses doctrines de l'Église ; au nombre des supplices réservés aux réprouvés, il compte Tindissoluble union qui règne entre le Créateur et sa créature, entre l'âme du pécheur et son Dieu; avec cette pensée, l'orateur met en lutte les grandes passions d'amour et de haine, et présente un tableau d'une grande beauté oratoire.

Mais je me trompe, chrétiens, toute réprouvée qu'elle est, elle sera encore à Dieu, et Dieu à elle. Dieu lui sera encore inséparablement uni, et elle à Dieu; mais c'est cela même qui doit faire son malheur. Si elle pouvait* être tout à fait privée, tout à fait séparée de Dieu, elle ne serait malheureuse qu'à demi. Le comble de sa misère sera d'en être privée d'une façon, et de ne l'être pas de l'autre ; d'en être séparée d'une façon, et inséparable de l'autre : privée de Dieu en tant que Dieu était l'objet de sa félicité, et pénétrée de Dieu en tant que Dieu sera le sujet éternel de ses plus violents transports; c'est ce qui la consternera. Dieu la renoncera en qualité de père, en qualité d'époux, en quaUté de protecteur, en qualité de dernière fin, c'est-à-dire dans toutes les qualités qui le rendent bienfaisant, doux et aimable; et il s'attachera à elle en qualité de juge, en qualité d'ennemi, en qualité de vengeur, en qualité de persécuteur, c'est-à-dire selon toutes les qualités qui. le rendent, tout Dieu qu'il est, non seulement sévère et redoutable, mais dur et impitoyable. De là donc cette âme sera doublement malheureuse : malheureuse d'avoir encore un Dieu^ et malheureuse de nen avoir plm; d'avoir encore un Dieu conjuré, déclaré, armé contre elle, et de n'avoir plus de Dieu favorable, propice et miséricordieux pour elle; d'avoir encore un Dieu pour exciter sa haine et ses plus mortelles aversions, et de n'en avoir plus pour contenter ses désirs et ses plus ardentes inclinations. Car ce sera là son grand supplice, de sentir éternellement que Dieu l'avait créée pour lui-même, et qu'elle ne pouvait être heureuse qu'en lui et que par lui, et de ne recevoir éternellement de Dieu que des rebuts et des

mépris; de ne trouver éternellement, entre Dieu et elle, qu une insurmontable opposition. Elle estimera Dieu malgré elle, et elle aura une inclination naturelle pour lui, et cependant elle le haïra; eUe Testimera tel qu'elle ne le possédera jamais, et elle le haïra tel qu'elle Taura toujours présent. Or, ce conflit d'estime et de haine, de désir et d'aversion, d'éloignement et de poursuite à l'égard du même objet, c'est, chrétiens, ce que nous appelons l'enfer (1).

Dans la péroraison, nous retrouvons le langage de la charité apostolique; l'indignation et la compassion se compénètrent pour réveiller l'insensibilité du pécheur et l'éloigner des malheurs qui le menacent.

Nous rapprochons de ce tableau l'élan de charité que nous trouvons à la fin du discours sur la parole de Dieu. Bourdaloue remplit ici-bas le rôle d'accusateur; msds s'il accuse le pécheur, c'est pour l'amener à la réforme de ses mœurs et le rendre enfin digne de paraître devant Dieu.

Ah I Seigneur, serai-je donc employé à ce triste ministère ? après avoir été le prédicateur de cet auditoire chrétien, en serai-je l'accusateur, en serai-je le juge ? prononcerai-je la sentence de réprobation contre ceux que je voudrais sauver au prix même de ma vie? Il est vrai, mon Dieu, ce serait un honneur pour moi d'avoir place auprès de vous sur le tribunal de votre justice ; mais cet honneur, je ne l'aurais qu'aux dépens de tant d'âmes qui vous ont coûté tout votre sang; peut-être même, en les condamnant, me condamneraisje moi-même, puisque je suis encore plus obligé qu'eux à pratiqueras saintes vérités que je leur prêche. J'aurai donc plutôt recours, dès maintenant, et pour eux et pour moi, au tribunal de votre miséricorde ; je vous supplierai de répandre sur nous l'abondance de vos grâces, afin que, par la vertu de

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votre grâoe, votre parole nons soit une parole de sanctification et une parole de la vie étemelle (1).

Il avait déjà rendu la même pensée, en commençant un sermon sur le Jugement de Dieu^ sans dépouiller toutefois le caractère réformateur de son apostolat ; lorsqu il dit à la fm de Texorde :

Plût au ciel, chrétiens, que je fusse en état un jour de prendre votre défense auprès de ce juge tout-puissant et de vous rendre son jugement favorable I Mais puis-je mieux vous disposer à y paraître avec assurance qu'en vous apprenant à le craindre de bonne heure et utilement (2)?

Nous sommes heureux de trouver pour terminer une touchante prière du pieux orateur, adressée à la sainte Vierge, le jour de Toctave de l'Assomption ; sa gloire dans le ciel et sur la terre, son titre de corédemptrice du genre humain, sa puissance sur le cœur de Dieu pour obtenir les grâces du salut, tous ses titres sont invoqués; il s'écrie donc en terminant son discours:

Vous nous recevrez, Vierge sainte, vous agréerez la résolution que nous formons en ce jour, de nous dévouer plus que jamais à vous et à votre culte. L'éclat de votre gloire ne vous éblouira point jusqu'à nous oublier, et dans votre souveraine béatitude vous vous souviendrez de nos misères : elles sont grandes, elles sont innombrables, et vous les connaissez mieux que nous ne pouvons vous les représenter. Or, voilà, Mère de miséricorde, ce qui vous intéressera en notre faveur, et ce qui excitera toute votre

(1) T. IV, p. 3S.

(2) T. VII, p. 402.

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compassion. Tandis que nous ferons monter vers vous nos vœux, vous ferez desoeadre sur nous les grâces du ciel, et vous userez de tout votre pouvoir pour relever et pour fortifier notre faiblesse- Vous n'en pouvez faire, j'ose le dire, sainte Vierge, vous n'en pouvez faire un usage plus digne de vous, ni plus conforme aux desseins de Dieu sur vous, puisque c'est par vous qu'il a voulu nous donner le Rédempteur qui s'est revêtu de nos infirmités pour les guérir et pour être le salut du monde. En agissant pour nous, vous seconderez les vues de ce Fils adorable que vous avez porté dans votre sein, que vous avez accompagné au Calvaire, et qu'aujourd'hui vous revoyez, au milieu de la cour céleste, tout rayonnant de gloire et couronné de toutes les splendeurs des saints. Que dis-je, ô Mère secourable ! vous suivrez vos propres sentiments, et vous agirez selon les inclinations de votre cœur. C'est donc de vous, ou plutôt c'est par votre entremise que nous attendons des grâces en quelque sorte semblables à celles que vous avez reçues, et qui vous ont conduite à ce bienheureux terme où vous aspiriez, et où nous devons adresser nous-mêmes toutes nos prétentions et toutes nos actions. Oui, Vierge sainte, ce que nous attendons et ce que nous demandons par votre secours, c'est la grâce d'une vie innocente et fervente, la grâce d'une mort chrétienne et d'une heureuse persévérance, la grâce d'une pureté inaltérable et de l'âme et du corps, la grâce d'une humilité sincère et d'un vrai mépris de nous-mêmes, la grâce d'un amour solide pour Dieu, d'un amour sensible, d'un amour libéral, généreux, constant; toutes les autres grâces qui vous ont sanctifiée, celle d'un vif ressentiment des bienfaits de Dieu, celle d'une ardeur empressée pour la gloire de Dieu, celle d'une foi pure, simple, soumise, et d'un plein abandonnement au bon plaisir de Dieu, celle d'une patience invincible en tout ce qui nous peut arriver de plus fâcheux par la volonté ou par la permission de Dieu. Ce sont là les moyens qui ont servi à votre élévation, en servant à votre perfection ; et ce sont aussi les puissants moyens qui nous serviront à suivre vos traces et à marcher dans la môme voie

que vous, pour parvenir, sinon au même rang, du moins à la même terre des vivants et au même royaume (1).

Prière où le cœur de Tapôtre et son zèle apostolique gardent chacun leur rôle. Les vœux qull met entre les mains de la sainte Vierge ne sont autre chose que les devoirs qu'il impose aux serviteurs de Dieu.

(1) T. IX, p. 258.

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