‹ Bourdaloue, sa vie et ses œuvres [microform]Chapitre 17 sur 86 · CHAPITRE ni · texte numérisé non relu

CHAPITRE ni

IL<e P. Bourdaloue et ses relations au debors

LES FAMILLES DE LAMOIGNON, CLAUDE LE PELETLER. — LA SOCIÉTÉ DE BATILLE. — LA MARQUISE DE SÉVIGNÉ. — BOILEAU DESPRÉAUX. — J. B. SANTEUIL, DE l' ABBAYE SAINT-VICTOR-

Quelques jours après la mort du P. Bourdaloue, le'président de Lamoignon écrivait à un de ses parents :

« Le P. Bourdaloue aimait le commerce de ses amis, mais un commerce aisé, sans étude et sans contrainte ; néanmoins, combien de fois l'avons-nous vu forcer son naturel, et vivre familièrement avec des gens d'un caractère fort opposé au sien ?

(f Toute sa vivacité ne lui laissait jamais échapper la moindre impatience, quand il. s'agissait d'une affaire importante; souvent même il perdait un temps aussi cher que le sien, pour remplir les devoirs d'une pure amitié, et d'une reconnaissance fondée uniquement sur les sentiments d'estime qu'on avait pour lui. »

Ces quelques mots nous font connaître le P. Bourdaloue sous un nouveau jour : c'est le religieux, non point au milieu du monde, mais en contact avec ses amis et la

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société quelquefois disparate qui les entoure. Gomme le divin Maître, il se fait tout à tous pour les gagner tous à la vérité; il a l'art de se concilier l'estime universelle, d'acquérir ainsi le droit de donner de sages et utiles leçons ; il ne s'impose pas, mais on sent que, partout où il parait, il établit le règne du bien et de la sagesse chrétienne.

M'"" de Sévigné lui trouvait en société Y esprit charmant et à' m\ç, facilité fort aimable (1). Ce jugement n'est pas sans valeur, mais nous estimons plus encore celui de l'évêque d'Avranches, Huet. Ce prélat, autorisé à passer les derniers jours de sa vie à la maison professe, s'était lié d'une étroite amitié avec le P. Bourdaloue; dans ses Mémoires, il fait l'éloge de son ami comme orateur, puis il ajoute : « Il était pour moi plein d'attention, l'aimable candeur de son esprit était pleine de charmes ; il avait le cœur sur la main ; les grâces de sa conversation, sa suave gaieté, rendaient sa société des plus agréables (2). »

Les mémoires du temps nous montrent le P. Bourdaloue à Villeneuve-le-Roy (3), à Bâville (4). A Villeneuve il est auprès du surintendant des finances Claude Le Peletier, le successeur de Colbert. En 1697, Le Peletier ayant quitté les affaires, s'était retiré dans son château de Villeneuvele-Roy où il vécut dans la pratique des vertus chrétiennes; il attirait à lui, à la campagne comme à Paris, une société choisie : c'était Flem-y, Vittement, Eusèbe Renaudol, Mabillon ou le P. Bourdaloue, et avec ces derniers il vaquait à la prière, à la lecture, à la conversation, à l'étude (5).

(1) Latrc, 26 octobre 1685, t. "VII, p. 469.

(2) Haeiii comment, de rébus ad eum pertinentibus, 1718. Amst., p. 405.

(3) Le château de VilIeneuve-Ie-Roy est situé à peu de distance de Choisy-le-Roy, au sud de Paris.

.(4) Bâville, le château est situé près de Saint-Chéron, à 40 kilomètres de Paris, sur le chemin de fer de Paris-Vendôme. (5) Cl. Peleterii vita auct. Boivin, in-4°, 1716, p. 45.

Bourdaloue paraît encore, àBâville, chez le président de Lamoignon : dans quel esprit se rend-il ainsi en villégiature? Il nous le dit dans ses Pensées (1) : s'il va dans le monde, ce n'est pas de son propre mouvement, ni par inclination particulière, mais parce qu'il y est envoyé ; il ne pense point à y ménager d'autres intérêts que les intérêts de son Maître... Le reste, quoi que ce soit, ne l'affectionne et ne le touche en aucune sorte, tellement que s'il cessait de trouver cette gloire de Dieu et ce bon plaisir de Dieu dans le commerce qu'il a avec le monde, il renoncerait à toute habitude au dehors et se tiendrait profondément enseveli dans l'obscurité d'une vie retirée et cachée... On lit encore dans une lettre que Bourdaloue écrit de Bâville, le 21 septembre 1672, au duc de Gharost : « Je resterai ici jusqu'à la fin de ce mois ; ma santé y est assez bonne, Dieu merci, et comme je l'ai vouée à l'Évangile, je l'emploie uniquement à travailler pour mon ministère, m'étant défait de toutes les autres études qui ne s'y rapportent pas. J'ai fait quelques sermons pour Saint-Eustache... h Lamoignon en est témoin; même à Bâville, Bourdaloue continue son apostolat et l'étend même au pauvre peuple qui vit autour du château ; « combien de fois (2) , nous l'avons vu donner tous ses soins à un domestique, à un homme decampagne et quitter pour cela une bonne et agréable compagnie ! »

Restons un instant à Bâville, et, sans changer de scène, nous verrons et apprécierons Bourdaloue dans les situations diverses où le contact du monde l'a placé.

L'amitié du P. Bourdaloue pour la famille de Lamoignon remontait aux années de collège, à l'année 1659. Le jeune religieux, alors théologien au collège de Clermont,.

(1) Œuvres, Pensées, t. XV, p. 213.

(2) Lettre à un de ses proches.

était répétiteur de philosophie de François de Lamoignon (1). Ces relations concilièrent au religieux l'estime et l'affection du père de son élève, Guillaume de Lamoignon, premier président du Parlement de Paris. Bourdaloue était en pleine possession de l'admiration publique lorsque le premier président vint à mourir (2) ; l'orateur se fit un devoir de rendre au plus tôt hommage à sa mémoire. Ayant à parler sur VaumÔ7ie dans une assemblée de charité, il prit pom' texte ces paroles de l'Évangile de saint Mathieu : Qui jjensez-vous qitest le serviteur prudent et fidèle que son maître a établi sur toute sa maison, afin qii il pourvoie à leurs besoins et qu'il leur distribue dans le temps la nourriture nécessaire (3) ? A la fm de l'exorde, il fit l'application du texte au premier président; son langage est l'expression d'une douleur profonde partagée par l'auditoire et surtout vivement ressentie par une des plus grandes aumônières de Paris, M^^" de Lamoiguon, sœur du magistrat défunt :

Je pourrais, chrétiens, dit-il, si la douleur toute récente me le permettait, rappeler ici à vos esprits une idée sensible de ce serviteur prudent et fidèle dont l'Évangile nous parle aujourd'hui. Dieu nous en avait mis devant les yeux un rare exemple, bien plus capable que mes paroles de vous édifier, si nous avions mérité de le posséder plus longtemps. Ce grand et illustre magistrat, qu'une mort aussi prompte que douloureuse vient de nous ravir ; cet homme, l'honneur de son siècle, l'ornement de sa condition, l'appui et le soutien de la justice, le modèle vivant de la probité, l'amour de tous les gens de bien.

(1) Lettre de M. *** (de Lamoigaon) à une personne de ses proches.

(2) 10 décembre 1677.

(3) S. Mathieu, xxiv, 45.

Puis, rentrant dans son sujet, il loue la charité inépuisable de Lamoignon, qui lui a mérité le titre de père des pauvres. Il termine par ces paroles émues :

Je pourrais, pour l'exécution môme de mon dessein, vous retracer l'idée de cet homme incomparable, et l'éloge que je ferais de sa personne ne serait qu'une reconnaissance publique que vous confesseriez lui être due. Mais mon regret particulier (car combien en particulier me doit être non seulement vénérable, mais précieuse et chère, sa mémoire?) ma douleur très vive et très sincère m'empêche de vous en dire davantage et de m'expliquer autrement que par mon silence (1).

François de Lamoignon hérita des vertus de son père ; il se montra, comme lui, dévoué aux religieux de la Compagnie de Jésus et en particulier au P. Bourdaloue. Il était né à Paris le 26 juin IQhh, et n'avait que douze ans de moins que son ami, autrefois son maître ; sa haute position, sa grande réputation de science, de sagesse et de vertu, compensèrent bientôt la différence d'âge (2).

Lamoignon s'est chargé lui-même de nous faire connaître en quels termes Bourdaloue vivait avec lui au milieu de sa famille et de sa société : nous le laissons parler. « Une longue habitude avait formé entre nous une parfaite

(1) Œuvres, t. Xin, p. 439.

(î) Dès qu'il eut achevé ses études, François de Lamoignon parcourut l'Angleterre et la Hollande où les Universités lui firent un accueil digne de l'illustration de sa famille. De retour en France, il se livra à l'étude de la jurisprudence et aux exercices du barreau. A la mort de l'avocat général Bignon, en 1674, Chrétien-François de Lamoignon fut nommé pour le remplacer ; enfin, en 1690, le roi l'appela à la charge de président à mortier <iu parlement de Paris. Ami constant de l'étude, il remplaça le duc d'Aumont à l'Académie des inscriptions et belles lettres, dont il fut président pour l'année 1705; il mourut en 1709, à l'âge de soixante-cinq ans.

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union ; la connaissance et l'usage de son mérite l'avaient augmentée; l'utilité de ses conseils, sa prudence, l'étendue de ses lumières, son désintéressement, son attention et sa fidélité pour ses amis m'avaient engagé à n'avoir rien de caché pour lui. Il se trouvera peu d'exemples d'un ami dont on puisse dire ce que je dis de celui-ci. Pendant quarante-cinq ans que j'ai été en commerce avec lui, mon cœur, ni mon esprit n'ont rien eu pour lui de secret. II a connu toutes mes faiblesses et mes vertus , il n'a rien ignoré des. affaires les plus importantes qui sont venues jusqu'à moi; nous nous sommes souvent délassés dans nos travaux par les mêmes amusements; et jamais je ne me suis repenti de la confiance que j'avais en lui. »

« A peine étais-je en âge de connaître les hommes, que je connus le P. Bourdaloue. J'y remarquai d'abord un génie supérieur aux autres; dès qu'il s'appliquait à quelque chose, il laissait ceux qui avaient le même objet bien loin derrière lui. L'estime que j'avais conçue pour sa personne augmenta par le commerce que j'avais avec le monde; parce que je ne trouvais point dans la plupart de ceux que je fréquentais, la même élévation d'esprit, la même égalité de sentiments, la même grandeur d'âme, soutenue d'un naturel bon, facile, sans art et sans affectation (1). »

Les entretiens de Bourdaloue et de Lamoignon n'étaient pas toujours des entretiens de piété ; de temps en temps ils faisaient trêve à leurs graves occupations, et c'est alors qu'ils se délassaient de leurs travaux par les mêmes amusements, comme s'exprime le grave magistrat.

Le président avait son hôtel de Paris non loin de la maison professe des Jésuites, à l'angle de la rue Pavée et de la rue des Francs-Bourgeois (2) ; de savants amis s'y

(I) Lettre de Lamoignon déjà citée.

("2) Il existe encore.

rassemblaient toutes les semaines. Pendant la belle saison, et surtout aux vacances d'automne (1), les amis de Paris quittaient la capitale, fuyaient les soucis qu'elle enfante et se rendaient à Bâville; ils y recevaient une aimable et somptueuse hospitalité. Le souvenir de ces rendez-vous a traversé les siècles avec les noms des personnages qui eurent l'honneur d'y être admis. C'était, sans contredit, une des plus brillantes cours littéraires du grand siècle. On y voyait des évêques, des magistrats, des religieux, « force seigneurs de la cour, dit Saint-Simon, et toujours

(1) Boileau, un des habitués de Bâville, a célébré eu vers les délassements réservés aux hôtes du président; qu'on nous pardonne ce souvenir classique :

Quand Bacchus comblera de ses nouveaux bienfaits

Le vendangeur ravi de ployer sous le faix,

Aussitôt ton ami, redoutant moins la ville,

T'ira joindre à Paris, pour s'enfuir à Bâville.

Là, dans le seul loisir que Thémis t'a laissé,

Tu me verras souvent à te suivre empressé,

Pour monter à cheval, rappelant mon audace.

Apprenti cavalier, galoper sur ta trace;

Tantôt sur l'herbe assis, au pied de ces coteaux

Où Polycrène épand ses libérales eaux,

Lamoignon, nous irons, libres d'inquiétude.

Discourir des vertus dont tu fais ton étude;

Chercher quels sont les biens véritables ou faux ;

Si l'honnête homme en soi doit soullrir des défauts;

Quel chemin le plus droit à la gloire nous guide.

Ou la vaste science ou la vertu solide.

C'est ainsi que chez toi tu sauras m'attacher;

Heureux si les fâcheux, prompts à nous y chercher.

N'y viennent point semer l'ennuyeuse tristesse !

Car, dans ce grand concours d'hommes de toute espèce.

Que sans cesse à Bâville attire le devoir.

Au lieu de quatre amis qu'on attendait le soir.

Quelquefois de fâcheux arrivent trois volées

Qui du parc à l'instant assiègent les allées.

Alors sauve qui peut; et quatre fois heureux

Qui sait pour s'échapper quelque antre ignoré d'eux.

(Boileau. Épit. vr. Édit. de Saint-Surin, t. II, p. 80).

le P. Boiirdaloue )j ; le P. Rapin, l'un des anciens maîtres de Lamoignon, avec le P. Bouhours du collège Louis-le- Grand; les grands poètes du temps, Piacine et Boileau, Bussy-Rabutin et sa cousine la marquise de Sévigné, M"* de Scudéry et Pélisson.

Bourdaloue, apparaissant au milieu de ce monde, à titre de directeur et confident de la famille, l'orateur s'effaçait.

A côté de François de Lamoignon, on trouvait, maîtresse du logis, M"" de Lamoignon, née Voisin, qu'il ayait épousée le 7 janvier 1674; c'était une femme d'un caractère austère ~à la janséniste. Fille de Daniel Voisin et de Marie Talon, elle tenait aux premières familles de robe. En entrant dans la famille de Lamoignon, elle y apporta ses préjugés et prouva qu'elle était bien du même sang que l'avocat général Denis Talon, « le fléau des moines et moinesses (1) . » C'est le chanoine Legendre qui nous a conservé ce souvenir.

La tante de l'avocat général, sœur de Guillaume de Lamoignon, femme d'une tout autre valeur, ne s'était point mariée : elle passait tous les jom's de sa vie dans l'exercice de la charité, en compagnie de M"" de Miramion, d'Aiguillon, Helyot; le roi lui avait confié la distribution de ses aumônes. Par délicatesse de conscience et extrême bonté, elle ne permettait jamais dans son entourage aucune parole qui pût blesser la charité. M"" de Lamoignon mourut le ili avril 1687, dans sa soixante-dix-huitième année. Les poètes du temps et les orateurs ont célébré sa mémoire.

Nicolas de Lamoignon, frère cadet de l'avocat général, assistait aussi aux réunions d'automne, quand son devoir ne le retenait pas dans son gouvernement du Languedoc. En 1672, le 18 avril, il avait épousé Anne-Louise Bonnin de Chalucet, sœur d'Armand-Louis Bonnin de Chalucet,

(1) Legendre, Mémoires, p. 168.

évêque de Toulon (1), lui aussi un des habitués du château; à l'occasion de ce mariage, les fêtes se succédèrent à Bâville.

Le P. Bourdaloue eut son jour, ainsi que le P. Rapin ; Boileau appartenait à la même série d'invités. Dans une lettre à Brossette, écrite trente ans après l'événement, en 1702, le poète raconte un épisode de la fête, où le P. Bourdaloue est mis en scène. Il est question d'une chanson dont Brossette demande l'origine. « Pour la chanson, écrit Boileau, elle a été effectivement faite à Bâville, dans le temps des noces de M. de Bâville, aujourd'hui intendant de Languedoc. Lea trois muses étaient : M°"> de Chalucet, mère de M""' de Bâville; une dame Helyot, espèce de bourgeoise renforcée, qui avait acquis une assez grande familiarité avec M. le premier président, dont elle était voisine à Paris, et qui avait une terre assez proche de Bâville; la troisième était une M*"* de la Ville, femme d'un fameux traitant (2), pour laquelle M. de Lamoignon, aujourd'hui président à mortier, avait alors quelque inclination. Celle-ci ayant chanté à table une chanson à boire dont l'air était fort joli, mais les paroles très méchantes (3), tous les conviés, et le P. Bourdaloue entre autres, qui était présent, aussi bien que le P. Rapin, m'exhortèrent à y faire de nouvelles paroles, et je leur rapportai le lendemain les quatre couplets dont il était question (li) . » Voici les couplets :

Que Bâville me semble aimable .Quand des magistrats le plus grand Permet que Bacchus à sa table " Soit notre premier président

(I) Évêque en 1684, mort en 1712.

[1] Trésorier général.

(3) Méchantes, littérairement et poétiquement parlant.

(4) Boileau. Œuvres, t. IV, p. 440.

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Trois muses, en ha.bits de ville, Y président à ses côtés.

Et ses arrêts par Arbouville Sont à plein verre exécutés.

Si Bourdaloue un peu sévère, Nous dit : Craignez la volupté, Escobar, lui dit-on, mon père.

Nous la permet pour la santé.

Contre ce docteur authentique, "Si du jeûne il prend l'intérêt, Bacchus le déclare hérétique, Et. Janséniste qui pis est (1).

Ces couplets eurent grand succès, au dire de Boileau, à la réserve des deux derniers qui firent ref rogner le P. Bourdaloue, c'est toujours Boileau qui parle ; il paraît même que, ])renant la plaisanterie au sérieux, Bourdaloue dit au P. Rapin, avec une certaine aigreur : « Si M. Despréaux me chante, je le prêcherai (2). » Ce propos, avouons-le, n'est pas en rapport avec le- caractère connu du P. Bourdaloue; nous pouvons le laisser à la plume du poète qui ne voyait que portraits dans les sermons de notre prédicateur. Le P. Rapin, d'un caractère plus dégagé, et poète aussi lui-même, entendit la plaisanterie ; il finit par triompher de l'indignation de son confrère, et la paix fut faite.

(1) Œuvres de Boileau, t. II, p. 495.

(2) D'Alembert ne juge pas cette anecdote suspecte, indigue d'une séance publique de l'Académie française; il la cite comme un fait avéré, et ajoute ce trait digne de sa philosophie : « Il y a apparence que ce n'aurait pas été dans le Sermon du pardon des injures ». Depuis, certains critiques de Bourdaloue ont reproduit le même conte, y compris le trait final, ce qui n'est pas du meilleur goût.

Treize ans après, M"^ de Sévigné se rencontre à Bâville avec le P. Bourdaloue et plusieurs de ses confrères. Elle arrive en villégiature dans la famille Lamoignon, le 15 septembre 1685, et répond, par sa présence, à une invitation de vieille date; depuis six mois on compte sur elle : par une attention délicate de Lamoignon, elle y trouve sa fille et tous les Grignan ; aussi convient-elle, dans une lettre à Rabutin, que depuis longtemps elle n'avait eu une si parfaite joie ; elle ajoute : « Je fus fort contente et du maître de la maison, et de la maison, et de la compagnie. Le P. Rapin et le P. Bourdaloue y étaient. Je fus fort aise de les voir dans la liberté de la campagne, où l'un et l'autre gagnent beaucoup à se faire connaître , chacun dans son caractère (1). » Bussy ayant témoigné le regret de n'avoir pas été de la partie, M"^ de Sévigné lui répond quelques semaines après : « Je voudrais que vous eussiez pu augmenter la bonne société de Bâville, elle a été parfaite. J'aime toujours le P. Rapin, c'est un bon et un honnête homme. Il était soutenu du P. Bourdaloue, dont l'esprit est charmant et d'une facilité fort aimable (2). »

Puisque nous rencontrons dans le même cercle Bourdaloue etM""" de Sévigné, disons de suite ce qu'il faut penser des relations qui existèrent entre ces deux personnages célèbres. Si l'on s'en tenait aux bonnes paroles qui échappent à M"" de Sévigné dans sa correspondance au sujet de Bourdaloue, on serait tenté de croire que notre orateur est un habitué de l'hôtel Carnavalet (3); c'est une erreur dont on revient promptement, quand on examine de près en quels termes s'exprime la spirituelle marquise. Austère

(11 Lettres, 8 octobre 1685, t. YII, p. 46î.

/2) Lettres, 28 octobre 1685, t. VU, p. 469.

(3) Habité par M. de Sévigné, à Paris, rue Gulture-Sainte- Catherine, aujourd'hui Sévigné; il est occupé maintenant par la bibliothèque de la Ville.

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par caractère, Bourdaloue était homme de bonne compagnie, par éducation et par charité chrétienne, beaucoup plus que par tempérament : nous ne l'avons trouvé familier avec aucune femme ; et parmi les hommes du dehors, nous ne le trouvons en commerce intime qu'avec Lamoignon et quelques autres personnages aussi graves. Jamais il n'a mis les pieds à l'hôtel de M"°^ de Sévigné ; la meilleure preuve que nous puissions en donner , c'est qu'il n'est jamais question de cette visite dans sa correspondance, bien qu'elle ait cent fois parlé de Bourdaloue, de ses discours et de ses démarches ; jamais elle n''a |)ris sa direction spirituelle : un caractère aussi versatile se serait trouvé mal à l'aise sous un régime aussi net et aussi ferme, a II donnait les conseils, dit Lamoignon (1), à ceux qui les lui demandaient; il n'était pas jaloux qu'on les suivît, excepté sur ce qui regardait la conscience; c'était uniquement sur ce point qu'il se rendait inflexible ; il fallait lui obéir ou le quitter, w Bourdaloue était, pour la marquise de Sévigné, une célébrité, un homme en faveur, un prédicateur à la mode, bien vu à la cour et dans la^société polie : aussi parle- t-elle de lui avec admiration , voire même avec engouement; cependant la sympathie manque, le cœur fait défaut. Elle a des préférences pour le P. Rapin, halDitué d'Auteuil et de Chantilly, poète, homme de lettres et de conversation. Bourdaloue aurait regretté le temps donné aux entretiens verbeux d'une femme du monde ; la littérature de salon , les intrigues de cour et de ville , étaient sans attrait pour lui. D'ailleurs, M""" de Sévigné, quelque peu libre penseuse, selon la mesure du temps pour les femmes, connaissait mieux les Mères de l'Église de Port-Royal, la princesse de Conti, la duchesse de Longueville, que les grandes awnônières de France, M"" de

(1) Lettres, p. 14.

Richelieu, d'Aiguillon, de Miramion, toutes très orthodoxes et très attachées aux Jésuites.

Dans sa volumineuse correspondance, on trouve difficilement un mot qui fasse honneur à sa religion, tandis que les propos louches, équivoques, en matière de doctrine, légers en matière de mœurs, ne s'y rencontrent que trop souvent. M""^ de Sévigné était une honnête femme, on peut le croire, mais sa morale pratique, en dépit de l'austérité de son école, n'est pas restée au - dessus de tout reproche. Elle eut le tort grave de jeter sa fdle au milieu des fêtes scandaleuses de Versailles. Elle la laissa prendre part, encore toute jeune, aux ballets de la cour où figuraient M"^ de la Vallière et M"^ de Montespan ; elle savait que les charmes de sa fille ne captivaient pas seulement les regards de la mère. Benserade les chantait, Bussy- Rabutin, le duc de Saint-Aignan les signalaient à leurs correspondants; Bussy l'aurait vue avec plaisir supplanter M""' de Montespan ; aussi de sages critiques ont-ils soutenu que M"" de Sévigné eût été flattée de voir sa fille au nombre des favorites (i). La chose était si bien connue que, dans le salon de M"" de Scudéry, on attribuait son éloignement de la cour à certain air indifférent et dédaigneux qui déplut au roi (2) . Il n'y avait donc rien ni dans l'esprit ni clans le cœur de M™'= de Sévigné qui pût attirer l'estime du P. Bourdaloue et, bien que des critiques modernes (2) aient cru faire honneur au Jésuite en l'appelant le plus janséniste des Jésuites, M™" de Sévigné ne l'a jamais apprécié selon cette mesure. Quand il est question de Bourdaloue, le grand mérite, à nos yeux, de la spirituelle marquise consiste dans le large tribut d'admiration solide,

(1) Y. Clément, M. de Montespan, p. 22, note; Lettres de i¥°"= de Sévigné, édition Monmercjué, t. I, p. 93. — iW"° de Scudéry, Rathery et Boutron, p. 454.

(2) Sainte-Beuve.

raisonnée, désintéressée qu'elle a payé à la mémoire de l'éloquent religieux.

Le P. Bourdaloue ne se trouvait pas toujours à Bâville en aussi agréable compagnie, surtout quand Despréaux donnait le ton à la conversation. Entre M"'= deLamoignon et M™" de Bâville, toutes deux attachées à Port-Royal, le poète janséniste était sûr de n'être pas désavoué; abusant alors de la réserve discrète et prudente du P. Bourdaloue, comptant sur la terreur qu'inspirait sa muse, il se laissait aller à toute sa verve satirique et ne demandait qu'à jeter son venin. En 1690, il se donna carrière contre un pauvi-e Jésuite, compagnon du P. Bourdaloue, et dont le nom est resté ignoré. Bien que le récit de ce démêlé nous arrive par une voie suspecte, nous le donnons tel qu'il est consigné dans les lettres de M"" de Sévigné. Ce n'est point la marquise qui raconte, elle eut peut-être gardé plus de mesure, mais elle contre-signe le récit envoyé par Corbinelli, un intime de la maison, justement qualifié par M"" de Grignan de mystique du diable (1). « A propos de Corbinelli, dit-elle à sa fille le 15 janvier 1690, il m'écrivit l'autre jour un fort joli billet ; il me rendait compte d'une conversation et d'un dîner chez M. de Lamoignon; les acteurs étaient les maîtres du logis, M. de Troyes (2), M. de Toulon (3), le P. Bourdaloue, son compagnon, Despréaux et Corbinelli. On parla des ouvrages des anciens et des modernes; Despréaux soutint les anciens, à la réserve d'un seul moderne, qui surpassait à son goût et les vieux et les nouveaux. Le compagnon du P. Bourdaloue qui faisait l'entendu, et qui s'était attaché à Des-

(l) Lettres, t. IX, p. 414.

(î) François Le Boiïthillier de Ghavigny, évèque de Rennop, puis de Troyes.

(3) Armand Louis Bonnin de Chalucet, évèque de Toulon, beau-frère de M. de Bâville.

préaux et à Corbinelli, lui demanda quel était donc ce livre si distingué dans son esprit ? Il ne voulut pas le nommer. Corbinelli lui dit : « Monsieur, je vous en conjure de me « le dire, afin que je le lise toute la nuit. « Despréaux lui répondit en riant : « Ah ! monsieur, vous l'avez lu plus « d'une fois, j'en suis assuré. » Le Jésuite reprend, et presse Despréaux de nommer cet auteur si merveilleux ; avec un air dédaigneux, un cotai riso amaro. Despréaux lui dit : « Mon Père, ne me pressez point. » Le Père continue. Enfin Despréaux le prend par le bras, et le serrant bien fort, lui dit : « Mon Père, vous le voulez : eh bien ! « c'est Pascal, morbleu! — Pascal, dit le Père tout rouge, « tout étonné, Pascal est beau autant que le faux peut « l'être. — Le faux, dit Despréaux, le faux ! sachez qu'il M est aussi vrai qu'il est inimitable ; on vient de le traduire « en trois langues, n Le Père répondit : « 11 n'en est pas « plus vrai. » Despréaux s'échauffe, et criant comme un fou : « Quoi ! mon Père, direz-vous qu'un des vôtres « n'ait pas fait imprimer dans un de ses livres qu'un « chrétien n'est pas obligé d'aimer Dieu (1) ? Osez-vous « dire que cela est faux ? — Monsieur, dit le Père en fu- « reur, il faut distinguer. — Distinguer, dit Despréaux, « distinguer, morbleu ! distinguer, distinguer si nous som- « mes obligés d'aimer Dieu ! » Et prenant Corbinelli par le bras, s'enfuit au bout de la chambre ; puis revenant et courant comme un forcené, il ne voulut jamais se rapprocher du Père, s'en alla rejoindre la compagnie qui était demeurée dans la salle où l'on mange : ici finit l'histoire, le rideau tombe. Corbinelli me promet le reste dans une conversation ; mais moi, qui suis persuadée que vous trouverez cette scène aussi plaisante que je l'ai trouvée, je vous l'écris, et

(I) Absurde calomaie.

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je crois que si vous la lisez avec vos bons tons, vous la trouverez assez bonne (1). »

Si le récit de Gorbinelli est exact, si M""" de Sévigné ne l'embellit pas en vue de composer une petite scène amusante pour sa fille, nous devons reconnaître que le poète était bien oublieux des convenances (2) et que, de son côté, le compagnon du P. Bourdaloue manquait ou de prudence ou de savoir-faire; nous remarquons aussi avec une certaine satisfaction l'absence du P. Bourdaloue; il semble que la scène se passe dans la coulisse, loin du regard des gens sérieux, puisque, de guerre lasse. Despréaux et ses victimes jfinissent par rejoindre la compagnie qui était demeurée dans la salle où l'on mange.

Despréaux, du reste, n'a jamais eu avec le P. Bourdaloue des relations fort amicales : le caractère du poète, léger, caustique, libertin dans le sens du dix-septième siècle (3), ne concordait pas avec l'austérité et la droiture du P. Bourdaloue. Boileau, en se flattant de Famitié du P. Bourdaloue, avec plus de vanité que de sincérité, mêle toujours à la conversation quelques paroles blessantes pour la dignité du religieux. Entre autres preuves nous citeroni l'anecdote, racontée par le poëte lui-même plusieurs an-

(1) Ldtres de W^' de Sévigné, t. IX, p. 415-417, 15 janvier 1690.

(2) Il tombe dans le même défaut à la cour, lorsqu'en présence de Louis XIV et deM™e de Maintenon, il parle avec tant d'inconvenance du poète Scarron, premier mari de M°" de Maintenon. (Voir Histoire de M^" de Maintenon, par le marquis de Noailles, t. IV, p. 646).

(3) D'Alembert, dans V Éloge de Despréaux, résume le vrai caractère du poète, après avoir cité ce propos attribué à Despréaux : « Wétant quelquefois couché janséniste, tirant au calviniste,, j'étais tout étonné de me réveiller môliniste approchant du pélagien. » Il ajoute : « Despréaux ne flotta pas longtemps dans ces vaines incertitudes, bientôt il ne s'endormit plus qu'indifférent et ne se réveilla plus que raisonnable. » (Ed. 1779, p. 77). Nous savons aujourd'hui où conduit cette marche de l'esprit humain.

nées après la mort de Bourdaloue, en 1706. Dans une discussion animée, le Jésuite, dit-il, se voyant à bout de raisons, aurait laissé échapper ces paroles : «c II est bien vrai que tous les poètes sont fous ; y et Boileau de répondre (( qu'on trouverait aux petites maisons (1) dix prédicateurs contre un poète , et qu'à toutes les loges, on ne verrait que des mains qui sortent des fenêtres et qui divisent leurs discours en trois points (2). » Le P. Bourdaloue at-il tenu un pareil propos? Nous en doutons fort; s'il l'a tenu, c'est qu'il s'est souvenu que Boileau se rendait parfois justice à lui-même. Lorsque Lamoignon lui proposa le thème du Lutrin, Boileau répondit : « Il ne faut jamais défier un fou (3). »

Boileau vient-il à soulever l'indignation publique par la dixième satire contre les Femmes^ il s'abrite derrière l'autorité du célèbre prédicateur.

Nouveau prédicateur, aujourd'hui je l'avoue,

Écolier ou plutôt singe de Bourdaloue,

Je me plais à remplir mes sermons de portraits (4) .

Et il n'ajoute pas que Bourdaloue, en dépeignant les vices, n'a jamais voulu dépeindre les personnes.

Dans une pièce de vers adressée à M™" la présidente de Lamoignon sur un portrait du P. Bourdaloue qu'elle lui avait envoyé, le poète, après un éloge pompeux de l'orateur, laisse percer son antipathie pour les Jésuites qui se sont permis de critiquer (5) ses œuvres ; il place Bourda-

(1) L'hospice des fous à Paris au dix-septième siècle était situé sur l'emplacement occupé maintenant par le square de la rue de Sèvres.

(2) Boileau, Œuvres complètes, 'Eà. de Saint-Surin, 1821, t. IV,

(3) Port-Royal, par Sainte-Beuve, t. V; p. 499.

(4) Satires, x, t. I, p. 294.

(5) Mémoires de Ti-év., 1703. Mémoire sur une nouvelle édition des poésies de Boileau, par le P. Buffler.

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loue après Arnaulcl (1), sans dire toutefois à quel titre Arnauld l'emporte dans son estime ; nous citons :

Dû plus grand orateur dont la chaire se vaute,

M'envoyer le portrait, illustre présidente,

C'est me faire un présent qui vaut mille présents.

J'ai connu Bourdaloue et, dès mes jeunes ans,

Je fis de ses sermons mes plus chères délices.

Mais, lui de son côté, lisant mes vains caprices,

Des censeurs de Trévoux n'eut point pour moi les yeux,

Ma franchise surtout gagna sa bienveillance.

Enfin après Arnauld, ce fut l'iUustre en France,

Que j'admirai le plus et qui m'aima le mieux (2),

Bourdaloue était mort quand Boileau lui faisait cet affront; l'expression : — fai connu Bourdaloue, l'indique. N'oublions pas qu'il s'adresse à M""* la présidente de Lamoignon, amie, elle aussi, et admiratrice d' Arnauld.

Si Bourdaloue eût vécu, il n'aurait pas accepté cette place d'honneur ; de plus il n'aurait pas craint de refuser au poète le mérite de la franchise dans le langage et de la droiture dans la conduite (3) ; il lui aurait remis en mémoire certains propos tenus dans le cabinet de Lamoignon

(1) il n'y a que Sainte-Beuve qui ait pu écrire les lignes suivantes au sujet de Boileau et d' Arnauld : « Il n'y a rien d'étonnant si M. Arnauld et Boileau, du premier moment qu'ils se virent, se sentirent de l'inclination l'un -pour l'autre et s'aimèrent; la candeur, la vérité et la probité ^ive.n.t le lien. » (Port- Royal, t. V, p. 490.) Il ne reste plus qu'à connaître le sens de ces mots : candeur, vérité, probité; ce n'est pas au dictionnaire des libres penseurs que nous nous adresserons pour le savoir.

(2) Boileau, t. II, p. 527.

(3) Boileau, courtisan, voir préface de l'épître sur V Amour de Dieu. Lavallée, Correspond, génér. de M^^ de Maintenon, t. IV, p. 22, note. Le P. Cahour a fait une étude historique et littéraire du Lutrin, de Boileau, où il met au grand jour la mauvaise foi du poète. {Poésies françaises à l'usage des collèges, 1858, t. "V, p. 30-110.

vers 1690, propos qui furent très applaudis par ce « magistrat de bon goût (1).. « Les Jésuites, disait alors Despréaux, ont défait les jansénistes en bataille rangée : le P. Bourdaloue, par la prédication, et le P. Bouhours, par sa plume. » Il ne tint pas toujours et partout le même langage.

Comme beaucoup de poètes, Boileau était accessible aux influences de l'intérêt et de la vaine gloire : c'était un vrai courtisan. Sainte-Beuve, après d'Alembert, nous le fait assez comprendre dans son livre de Port- Royal (2) .

Nous en avons dit assez sur Boileau, passons au victorin poète, Jean-Baptiste Santeuil.

Il y avait à la fin du dix-septième siècle un personnage célèbre dans le monde lettré (nous voudrions pouvoir dire dans le monde religieux), du nom de Santeuil, chanoine de Saint- Victor (3) à Paris et poète latin d'un haut mérite.

Né à Paris en 1630, de famille anoblie, alliée aux Bragelonne, il commença ses études à Sainte-Barbe et les termina au collège de Clermont, où il fut élève de rhétorique sous le P. Cossart. Reçu à Saint- Victor, au sortir du collège, il consacra son temps à l'étude des belles lettres et acquit dans la poésie latine une supériorité incontestable ; il consentait cependant, par justice ou par

(1) Mém. du P. Rapin, t. in, p. 506.

(2) T. V, p. 501. Boileau loue, dans la dixième satire, l'éducation de Port-Royal et l'éducation de Saint-Gyr, qui difl'éraient essentiellement, pour flatter M°" de Maintenon. A ce sujet, Sainte- Beuve remarque que Boileau est plein de ces doubles hommages, et il ajoute : « C'est encore moins une précaution qu'il prend qu'une justice qu'il rend : c'ç,?,i adresse e\ justice, b Gomment après cela parler de la candeur, de la vérité et de la probité de Boileau ?

(3) L'abbaye Saint-Victor de Paris occupait une partie de l'emplacement actuel de la Halle-aux-Vins et des maisons qui longent la rue de Seine, aujourd'hui Cuvier, et la rue Saint-Victor, aujourd'hui rue Linné.

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amitié, à mettre au-dessus de lui plusieurs de ses anciens maîtres, les PP. Rapin, Cossart, JouYancy, Gommire, Vavasseur, de la Rue. Sa réputation méritée lui procura l'honneur de devenir l'épigraphiste de la ville de Paris, à l'époque de la transformation de la capitale, sous le règne de Louis XIV; on lui doit les inscriptions qui couvraient nos anciens monuments (1). L'archevêque de Paris lui confia, à la même époque, la composition des hymnes à l'usage de la nouvelle liturgie parisienne.

Les compositions de Santeuil ont un mérite littéraire très" réel ; toutefois nous avons peine à croire que le P. Bourdaloue ait approuvé l'œuvre du réformateur aussi explicitement que le suppose l'auteur de la Vie et les bons mots de M. de Santeuil. « Plût à Dieu, aurait dit le P. Bourdaloue, que toutes les hymnes du bréviaire romain fussent de votre façon ! Car il y en a qui ne sont pas soutenables, quoiqu'elles aient le mérite de l'antiquité (2). « Au point de vue littéraire, Bourdaloue n'avait peut-être pas tort ; mais le principe de l'unité liturgique avait aussi des droits d'un ordre supérieur à faire valoir. Les contemporains s'accordent à dire que Santeuil était un poète, homme d'esprit, mais vaniteux à l'excès, et, ce qui est pire, un chanoine régulier sans dignité.

Un caractère de cette trempe ne pouvait manquer de se laisser entraîner dans bien des écarts. Il devint l'ami des jansénistes, habiles à s'attirer les hommes d'esprit en flattant lem* amour-propre; mais Santeuil ayant besoin d'appui à la cour pour assurer une pension de 800 livres

(1) Les dernières transformations ont fait disparaître un grand nombre de ces compositions littéraires qui n'étaient plus ni comprises ni goûtées par les hommes nouveaux.

(2) De la Martelière, la Vie et les bons mots de M. de Santeuil, 1742 (yoI. U, p. 150). Lettre du P. Bourdaloue à Santeuil, 20 Janvier 1696.

qu'il tenait de la libéralité du roi, gardait quelques ménagements avec les Jésuites. Les jansénistes parvinrent cependant à le compromettre avec ses plus utiles amis.

Arnauld, le chef du parti, venait de mourir à Bruxelles (8 août 1694) , entre les bras du P. Quesnel (1) ; son cœur fut envoyé aux fidèles de Port-Royal des Champs; et sur le monument on grava cette épitaphe qui permit au célèbre patriarche d'agiter encore le monde, même après sa mort (2).

Elle était conçue en ces termes :

Ad sanctas rediit sedes ejectus et exul

Hosle triumphato : tôt tempestatibus actus,

Hoc portu in placido, bac sacra tellure quiescit

Arnaldus, veri defensor et arbiter œqui.

Illius ossa memor sibi vindicet extera tellus ;

Hue cœlestis amor rapidis cor transtulit alis,

Cor nunquam avulsum nec amatis sedibus absens.

Une traduction française accompagnait le texte latin pour l'usage du public :

Chassé, quoique vainqueur, du sein de sa patrie, Il revient habiter une maison chérie, Cet arbitre des mœurs, par qui la vérité Triomphe du mensonge et de l'impiété.

Au Port, et dans le sein d'une terre sacrée.

Il goûte, après l'orage, une paix assurée.

Qu'en des lieux inconnus, le sort injurieux Cache du corps d' Arnauld les restes précieux,

(1) L'exil d'Arnauld était volontaire, mais prudent. Après la paix de Clément IX, il se retira, ou plutôt se cacha en Flandre, pour diriger plus sûrement les affaires du parti. fS". d'Avrigny, Mém. chron., 1694.)

(2) La meilleure collection des pièces concernant cette dispute se trouve dans les œuvres de Santeuil, Santolii victorini opéra. Paris 1729, t. Il, p. 254. Nous avons aussi consulté le Démêlé de Santeuil avec les Jésuites, attribué au P. Ducerceau, 1696, 12°.

68 LE p. LOUIS BOURDALOUE

Ici l'amour divin, sur ses rapides ailes, Lui-même a transporté les dépouilles mortelles De ce cœur que l'exil n'a jamais détaché Des saints lieux dont Arnauld fut par force arraché.

Les expressions ejectus et exul, hoste ù'iumphato, veri defensor et arhiter seqiii, parurent choquantes, également injurieuses au roi et aux Jésuites. Ceux-ci exigèrent un désaveu : telle est l'origine d'une longue et vive querelle entre Jésuites et jansénistes. Un premier trait, dirigé contre Santeuil, partit de Rouen. Ducerceau, encore jeune régent au collège de Joyeuse, composa sur le victorin, une pièce latine en vers glyconiques et asclépiades, et la fit courir sous le titre de : Santolius vindicatus (1). Santeuil, effrayé de l'attaque, courut au collège Louis-le- Grand demander des explications, puis se rendit auprès du P. de la Chaise, qui lui reprocha d'avoir gravement offensé l'Église, le roi et ses amis de la Compagnie de Jésus, en présentant Arnauld comme injustement exilé, vainqueur de ses ennemis, dé fensew de la vérité (2)... Les jansénistes, de leur côté, avec leur bonne foi habituelle, n'hésitèrent pas à donner tous les torts aux Jésuites, parlèrent d'une conspiration tramée contre eux, dont.Jouvancv était le chef et firent circuler dans Paris des lettres apocryphes peu dignes de son nom.

Le P. Jouvancy (3) défia le victorin de lui montrer ces lettres; il terminait par ces paroles : « Je vous prie, si

(1) Santeuil vengé : le poète suppose qu'on a osé soutenir que Santeuil était mauvais latiniste; c'était l'attaquer du côté sensible. Vie de Santeuil, t. II, p. 30.

(2) Lettre du P. de la Chaise à Santeuil, 18 décembre 1695, Santolii opéra, t. II, p. 264.

(3) Lettres autographes du 20 février 1696. Gollect. de M. Feuillet de Conciles. Santolii Opéra, éd. 3*, t. II, p. 280.

VOUS avez peine à me montrer mes lettres, de m''envoyer une copie fidèle de ce que je vous ai écrit ; il me semble qu'on me fait dire bien des choses auxquelles je n'ai point pensé. » Pour toute réponse, Santeuil lui adressa un pompeux et ridicule éloge de la Compagnie. Jouvancy ne s'en contenta pas et insista de nouveau pour des explications nettes et franches.

Santeuil, appuyé par la secte dont il devenait l'un des champions les plus bruyants, résista longtemps; enfin il jeta dans le public une pièce de vers, un semblant de rétractation où l'équivoque jouait le grand rôle. Après avoir affirmé son horreur pour tout ce qui est condamné par le Saint-Siège, il terminait par ces vers adressés à Arnauld :

Ictus illo fulmine Trabeate doctor, jam mihi non amplius Arnalde, saperes (1),

dont le sens était :. « Si tu étais frappé par les foudres du Vatican, ô grand Arnauld, je ne t'estimerais plus. » C'était mettre en question la condamnation d' Arnauld et se ménager ainsi l'approbation des jansénistes. Pour les Jésuites et leurs amis, Santeuil fit courir un autre texte avec le mot sapias au lieu de saperes^ donnant à supposer qu'il admettait les censures de l'Église contre le chef des jansénistes ;

Jam mihi non amplius Arnalde sapias.

Ayant été frappé par les foudres du Vatican ,

Désormais je ne t'estime plus.

Santeuil avait à faire à des adversaires trop clairvoyants pour n'être point surpris en flagrant délit de mauvaise foi. La colère des deux partis éclata contre le pauvre

(1) Santolii op., t. II, p. 274.

70 LE P. LOUIS BQURDALODE

poète ; les régents du collège Loxds-le-Grand se firent un malin plaisir de lancer contre lui les épigrammes les mieux acérées, ce qui leur attira, de la part de Santeuil, la dénoroination poétique de puhes jesuitica sagittana; d'autre part, les jansénistes, parla plume de Rollin, publièrent le Santolius pœnitens, pour venger Arnauld de la défection , de Santeuil et combattre les Jésuites ; vint ensuite le P. Commire, avec son poème intitulé : Lingiiarium, le bâillon; le silence, en effet, eût été le remède à tout mal. Le grand tort de Santeuil était de trop parler et de parler sans discernement ; il agissait de même. Tandis qu'on l'accusait ici d'avoir maltraité les Jésuites, on l'accusait ailleurs d'avoir mal parlé de M. Arnauld devant le P. Bourdaloue, chez M. de Lamoignon. Sm' sa demande, M. de Lamoignon affirma que Santeuil n'avait jamais tenu pareil langage; le narrateur très partial de tous ces démêlés, met sous la plume du président l'éloge d' Arnauld. Nous doutons cependant que Lamoignon, ami du P. Bourdaloue, adversaire si prononcé des jansénistes, ait jamais appelé Arnauld l'un des premiers ornements de son siècle, alors surtout qu'il se montrait non moins rebelle aux lois de l'État qu'aux lois de l'Église.

Santeuil comprit enfin qu'il avait tout intérêt à se rapprocher des Jésuites ; il alla trouver les Pères de la maison de Saint-Louis , protesta de ses bonnes intentions, et affirma que l'ennemi, vaincu par Amauld, n'était autre que le calvinisme, combattu par lui.

Le P. Bourdaloue, présent à la déclaration, accueillit, en riant, le pauvre Santeuil et lui dit avec malice, qu'il agissait comme le sacristain de l'église Saint-Louis, qui changeait, selon les fêtes, la couleur des parements d'autel (1). Hem'eux du tour que prenait l'affaire, San-

(1) Vie de Santeuil, t. II, p. 98.

teTodil alla faii^ part de son succès à ses amis, les jansénistes, qui yirent,. dans l'issue du conflit, un effet de' Y éloquence douce et insinuante de Bourdaloue pour le rétablissement delà paix (1).

Santeuiî, cependant, rendu au calme de ses. pensées, comprit que la comparaison du P. Bourdaloue n'était pas à sa louange. Sur le conseil de ses amis, il écrivit au Révérend Père et le pria de « de ne point croire qu'il fût semblable au frère sacristain de Saint - Louis, qui, selon la qualité des saints , changeait les parements d'autel et mettait un jour du rouge et l'autre jour du blanc, et puis du noir et ensuite du violet ; et qu'il était janséniste à Port-Royal lorsqu'on lui faisait bonne chère et puis moliniste chez les Jésuites lorsqu'ils lui procuraient des pensions ; sm-tout il le priait de désabuser le P. de la Rue et ses confrères du collège, qu'on lui avait dit être fort indignés contre lui (2). « Bourdaloue lui répondit qu'il avait lu sa justification avec plaisir et qu'il était fort aise de recevoir ses lettres, parce qu'elles sont pleines d'esprit et de réjouissance, et que sans avoir recours aux parements d'autel, il travaillerait, présentement qu'il était libre et quitte de son Avent de Saint-André (3) , à le justifier auprès des Pères de la Compagnie, qu'il n'aurait pas de peine à y réussir, que le P. de la Rue était tout à fait converti et qu'il irait au premier jour au collège pour convertir les autres.

Le 20 janvier 1696, Bourdaloue écrit de nouveau à Santeuiî, et lui fait part des dispositions du P. de la Rue :

Soyez en repos, lui dit-il, le rancunier (le P. de la Rue)

(1) Vie de Santeuiî, t. II, p. 149.

(2) Op. SantoL, t. n, p. 263.

(3) Bourdaloue ayait prêché l'Agent, en 1695, à Saint-Ândrédes-Arts.

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est déjà converti, et c'est lui-même qui me charge de vous en assurer. Vos vers lui ont paru très beaux et ils le sont en effet. Il n'y a point de rancune qui puisse tenir contre la poésie, j'entends contre la vôtre. Je serai ravi de voir l'hymne de Saint-André. Je suis , monsieur, plus que personne du monde, très parfaitement et très sincèrement à vous (1).

Bourdaloue n'entre pas dans le fond de la querelle ; il n'a qu'un but, celui de calmer l'humeur du vaniteux Santeuil. Une autre lettre du même au même, fait voir combien grand était l'ascendant que Bourdaloue avait pris sur le poète de Saint- Victor. Il l'invite à venir le rejoindre à Bâville , où il se trouvait en villégiature auprès de Lamoignon; et, pour l'attirer à lui, probablement aussi pour l'arracher à tous les embarras de la ville, il rassemble les motifs les plus capables de l'impressionner. La lettre est du 10 septembre :

D'un cœur aussi bon et aussi grand que le vôtre, il n'y a rien qu'on ne doive attendre. Si cela est, monsieur, oubliez toutes mes fautes et, pour m'en donner une marque certaine, ne vous contentez pas de m'envoyer ici les mots que vous me faites espérer, venez les apporter vous-même et soyez sûr que vous y serez encore mieux reçu que vos ouvrages. C'est pourtant beaucoup dire, car quelle estime n'y a-t-on pas pour tout ce qui vient de vous? Vous n'y trouverez pas, comme à Chantilly, des princesses du sang ni des altesses sérénissimes qui vous fassent leur cour, mais on me charge de vous dire que vous y serez écouté comme un oracle, et qu'on se tiendra d'autant plus obhgé de la bonté que vous aurez de vous abaisser jusqu'à nous. Je me réserve donc, monsieur, à vous faire alors une réparation solennelle de tout ce que vous avez à me reprocher, et cependant je vous

(1) Vie de Santeuil, t. II, p. 150.

supplie de croire que je suis l'homme du monde qui vous honore plus sincèrement et plus cordialement et sans exception. Votre très humble et obéissant serviteur (1),

Santeuil, même au camp des jansénistes, n'était pas habitué à pareil langage ; on comprend dès lors que nul autre que le P. Bourdaloue n'était plus capable d'adoucir les amertumes de sa vie aventureuse.

D'après ce qui précède, nous voyons que Bourdaloue se trouvait encore assez souvent mêlé aux agitations du monde; il se prêtait, mais* ne se livrait pas. Si dans tous ces démêlés, son rôle est sans éclat, il n'est pas sans honneur ; car toujours il apparaît comme le conciliateur universel et le pacificateur accepté de tous les rivaux.

Les scènes dont nous avons exposé le récit, appartiennent aux dernières années du dix-septième siècle, et surtout à l'année 1696; l'année suivante le P. Bourdaloue prêche son dernier Avent à la cour, puis il disparaît ; il ne parle plus dans les grandes stations.

Nous donnerons, dans le dernier chapitre de la première partie de nos Études, les détails que nous avons recueillis sur les derniers instants de cette vie tout apostolique qui s'est éteinte dans l'accomplissement du devoir

(1) Vie de Santeuil, t. Il, p. 30.

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