‹ Bourdaloue, sa vie et ses œuvres [microform]Chapitre 43 sur 86 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

A-postoIat du 1*. Bourdaloue auprès des communautés religieuses.

I. — RECHERCHES HISTORIQUES SUR LES MONASTÈRES ÉVAN- GÉLISÉS PAR LE P. BOURDALOUE ET SUR LES VÊTURES QU'iL A PRÊCHÉES.

'( Le P. Bourdaloue n' a pas moins réussi dans la conduite des âmes, dit le P. Martineau (1); évitant toute affectation et toute singularité, il les menait par les routes les plus sûres, à la perfection propre de leur état ; et, appliqué à connaître la disposition particulière que la grâce produisait en elles, il savait parfaitement s'en servir pour avancer l'ouvrage de leur sanctification. La solide piété de tant de personnes de toutes sortes de conditions qui l'ont eu pour directeur, soit dans le siècle, soit dans les maisons religieuses^ en est une preuve bien sensible. » Le P. Bretonneau, de son côté, parle en ces termes du ministère de Bourdaloue auprès des communautés : « On souhaitait l'entendre dans les maisons religieuses; il y a moins fait

(1) Mémoires de Trévoux, 170-1, p. 144.

d' Exho)'tations particulières, parce qu'il ne pouvait fournir cà tout et que d'ailleurs il y prêchait plusieurs fois chaque année, clans les cérémonies de vêture et de profession (1). » D'après ces dernières paroles, il semblerait que le P. Bourdaloue n'a rempli qu'un ministère assez restreint auprès des communautés religieuses. Quoi qu'il en soit du nombre des Exhoj'iations mises au jour par l'éditeur, dans la première partie de sa publication de 1707 à 1721, le chiifre qu'il nous donne, ne représente pas l'action apostolique de Bourdaloue auprès des communautés, pas plus que les discours imprimés ne remplissent les trente-cinq années de sa vie oratoire.

Bourdaloue, à notre avis, donne un démenti à son éditeur lorsque, dans l'exhortation sur r Observation des Règles, il parle de sa longue expérience des maisojis religieuses (2). Voulant prouver que, dans une communauté, tout esprit hors de la règle trouve dans soi-même son châtiment et sa peine : « N'en cherchons point, ajoute-til, d'autre témoignage que l'expérience, elle suffit ici pour nous convaincre; et souffrez qu'outre les connaissances propres que vous pouvez avoir, je vous fasse encore part des miennes, et de ce qu'un long usage doit m' avoir appris. La Providence qui m'a honoré du saint ministère où je m'emploie par ses ordres et dont je tâche à m' acquitter, cette Providence divine m'a conduit en bien des lieux différents; aile ma fait connaître l'intérieur de bien des maisons religieuses ; elle m'a confié bien des âmes qui n'ont pas dédaigné de m' accepter pour leur servir de conseil et pour être le dépositaire de leurs secrets sentiments... »

Le Journal de l'abbé Ledieu signale la présence de

(1) Exhort. Avertiss., t. VIII, p. 6.

(2) Œmrei, t. VIII, p. 472.

-HO LE p. LOUIS BOURDALOUE

Bourdaloue aux Ursulines de Meaux, le dimanche 22 octobre 1702. Il prêchait devant Bossuet qui fit, après le discours, la cérémonie de vêture de Henriette Blanchet, dite sœur Bénigne de Sainte-Mélanie (1).

D'après une phrase de M™° de Maintenon écrivant à ]\/jme (j^ Pérou, le 42 mars 1693, nous voyons que Bourdaloue allait de temps en temps prêcher à Saint-C^T, de Versailles probablement : « Je suis bien fâchée, dit-elle, de n'avoir pas entendu le P. Bourdaloue; j'espère qu'il voudi'a bien venir un soir pour moi (2) ., »

Il est donc hors de doute que notre prédicateur a donné des soins et des soins assidus aux communautés religieuses.

Pour suivre la trace du P. Bourdaloue dans l'exercice de ce ministère, nous prendrons pour guides les diverses gazettes du temps, les lettres de M"" de Sévigné, les chroniques des communautés et les allusions que nous pouvons raisonnablement interpréter dans ses discours, et ses exhortations.

Bourdaloue est à l'abbaye des Bénédictines de Montmartre (3), le 18 juillet 1676; il y prêche la prise d'habit de la fille du comte d'Harcourt, Françoise de Lorraine, en présence de la reine. « Votre cousine d'Harcourt, écrit W" de Sévigné à W^ de Grignan le 31 juillet de cette année, a pris l'habit à Montmartre. Toute la Cour y était.

(i) Octobre 1702, t. II, p. 319.

(2) Lettres historiques, I, 282.

(3) Paris, comptait à la fin. du dix-septième siècle, plusiears communantés de Bénédictines. Il y avait les Bénédictines de Montmartre (Voir à l'Appendice n" XX : Notice sur l'abbaye de Montmartre) ; celles du petit Montmartre, connues sous le nom de Bénédictines de Notre-Dame de Grâces, sur la paroisse de la Magdeleine; les Bénédictines de Notre-Dame de Liesse, rue de Sèvres, établies sur le terrain aujourd'hui occupé par l'hôpital Necker ; les Bénédictines de Bon-Secours, rue de Cha-

Tous ses beaux cheveux étaient épars, et une couronne de fleurs sur la tête, comme une jolie victime; on dit que cela faisait pleurer tout le monde (1). »

Le panégyrique de saint Benoît, tracé poia^ une célèbre communauté religieuse^ s'adresse à des religieuses bénédictines qui ne sont pas les religieuses du grand Montmartre ; le texte est trop explicite pour ne point nous diriger sûrement. Bourdaloue considère saint Benoît comme un législateur accompli par la sagesse, l'autorité et le succès de son oeuvre : c'est plutôt le canevas d'un éloge qu'un panégyrique oratoire.

Quelques mots échappés à l'orateur, sans doute avec intention, nous édifient complètement sur l'auditoire auquel il s'adresse.

Les monastères du grand Monttnartre et à\i.jjetit Montmartre méritent seuls la qualification de célèbres communautés, donnée par la note de l'éditeur; un seul mérite les éloges de Bourdaloue. Parlant de la fuite du monde si bien recommandée par le saint fondateur, il ajoute :

Ah! Mesdames, la belle parole et c[u elle contient un grand sens. Si pour converser avec les hommes, on en devient moins homme, à plus forte raison en devient-on moins chrétien, moins religieux, moins régulier, moins fervent et-, dans votre état, moins rempli de l'esprit de saint Benoît. J'en parle avec d'autant plus d'assurance et plus de consolation que c'est en présence d'une communauté oii cet esprit

ronne, au faubourg Saiat- Antoine, sur l'emplacement où depuis Richard Lenoir a fait sa réputation industrielle; les Bénédictines de Notre-Dame des Prés, dont l'existence, faute de ressources, n'a pu se soutenir longtemps ; les Bénédictines anglaises, fondées en 1619, rue du Champ-de-rAUouette au faubourg Saint- Marceau, et les Bénédictines de la Consolation, rue du Chasse- Midi.

(1) Leltres de i/"'c de Sévigné, t. IV, p. 556.

de solitude n'a pas reçu jusques à présent V atteinte la plus légère de la part du munde (1).

Or l'abbaye de Montmartre, après le siège de Paris par Henri IV, avait laissé à sa charge, bien des souvenirs peu édifiants; de graves atteintes avaient été portées à cet esjjrit de solitude, tandis que les Bénédictines de Notre- Dame de Grâce ou de la Ville-l'Évêque, avec la vénérable mère Marguerite d'Arbouze pour supérieure, étaient encore en grande réputation de régularité (2).

A ces mêmes religieuses doivent s'appliquer ces autres paroles au sujet de l'austérité de la pénitence :

11 faut, dit Bourdaloue, que les sens soient soumis et ils ne peuvent l'être que par la mortification et la pénitence. C'est à quoi, Mesdames, il n'est pas besoin que je vous exhorte. S'il y avait quelque chose à corriger sur cela parmi vous, ce serait plutôt un saint excès dans le retranchement des commodités et des aises de la vie (3).

A elles seules s'applique, d'après l'histoire, le passage

(1) Œuvres de Bourdaloue, t. XIII, p. 449. Le Journal des Savants fait mention de ce discours au mois de septembre 1735, p. f>12.

(l) Les Bénédictines de Notre-Dame de Grâce, ou de la Villel'Évêque, avaient été fondées (1612) par les deux sœurs Catherine d''Orléans-LoDgueville et Marguerite d'Orléans -d'Estouteville. Sur leur demande, Tabbesse de Montmartre avait donné pour supérieure au nouveau prieuré la mère Marguerite d'Axbouze (1615). depuis abbesse et réformatrice du Yal-de-Grâce. En arrivant à la Ville-l'Évêque avec dix compagnes, elle proposa et fît accepter une vie plus réformée qu'à Montmartre ; on reprit les observances de l'institut primitif : exemple que l'abbaye mère, avec le concours de Marie de Beauvilliers, finit par accepter. En 1647, les deux monastères se séparèrent et vécurent séparément. (Jaillot : Palais-Royal, t. I, p. 61.)

(3) Œuvres, t. XIII, p. 450.

final da discours; l'orateur veut que les enfants de saint Benoît, pour être dignes d'un tel père, fassent revivre les vertus du patriarche :

Solide considération, Mesdames, que je n'ui pas craint de vous mettre devant les yeux, tout persuadé que je suis du bon ordre et de la régularité qui régnent dans celle maison. Puissiez-vous ne déchoir jamais de l'heureux état où le Seigneur, par une protection toute spéciale, vous a conservées jusqu'à ce jour; que l'esprit de religion, et d'une religion pure, vous éclaire toujours, vous dirige toujours, vous conduise toujours et qu'il nous fasse enfin parvenir où votre saint instituteur vous a précédées et où vous aspirez après lui (1).

Par ce langage, Bourdaloue faisait écho à l'opinion publique et payait son tribut d'éloges à la première supérieure du couvent, Marguerite d'Arbouze, morte en odeur de sainteté en 1626. Nous sommes, porté à croire que cet hommage rendu à la régularité et à l'austérité du couvent de Notre-Dame de Grâce coïncide avec la publication de la vie de la bienheureuse Marguerite de Veiny d'Arbouze, écrite par l'abbé Fleury en 1685.

D'après la Gazette de Finance, le 29 décembre 1680, Bourdaloue prêche aux Bénédictines de Notre-Dame de Consolation du Chasse-Midi (2), au faubourg Saint-Germain, pour la profession de la fdle aînée de la princesse de Soubise, de la famille de Rohan. La cérémonie revêtit un éclat inaccoutumé, imposé sans doute par le haut rang que la jeune religieuse occupait dans le monde, par la

(\\ Œuvres, t. XIII, p. 460.

(2) Ce coaveat, soumis à la règle de saint Benoit, a été établi en 1G69; il était situé rue du Cherche-Midi, au débouché de la rue d'Assas. Voir Jaillot, Quartier du Luxembourg, t. V, p. Vi. " S

considération dont jouissait dame Marie -Eléonore de Rohan, abbesse de Malnoue, protectrice du couvent des Bénédictines de la Consolation, et peut-être aussi par le crédit dont la princesse de Soubise jouissait à la Cour. La reine avait donné l'habit à la jeune religieuse, l'année précédente ; l'archevêque de Paris fît lui-même la cérémonie de la profession, et le P. Bourdaloue prêcha sur le sujet avec beaucoup de satisfaction de la com2:)agnie.

Le cinquième sermon sur l'Etat religieux semble avoir été prêché aux Filles-Dieu, ordre fondé par Robert d'Arbissel, à la fin du onzième siècle et soumis à la règle de saint Benoît. Dans ce discours, Bourdaloue compare les personnes religieuses avec Jésus-Christ ressuscité. Elles sont mortes spirituellement et spirituellement ressuscitées. Jésus, dans cet état, est le vrai modèle de la perfection religieuse; il nous donne une chair toute spirituelle par l'angélique pureté dont le religieux fait profession, un esprit tout céleste par l'entier éloignement du monde.

Pour nous diriger dans la découverte des personnages témoins et acteurs de cette pieuse cérémonie, nous devons rappeler la])éroraison du discours : il est question d'une fille de la Providence, protégée de Dieu dans ses afflictions (1)^ exemple éclatant, aux yeux des anges et des hommes, des vicissitudes humaines ; elle a parcouru les voies de l'adversité les plus désolantes, elle avait senti les horreurs de la mort; par les événements les plus funestes et tout ensemble les plus singuliers. Dieu a ménagé son élection, sa vocation, sa conversion, sa sanctification; des crimes mêmes des hommes... il a fait l'occasion de son salut...

Quelle sera, pour cette pieuse victime, la mam de la Providence? Écoutons encore.

(1) T. XIII, p. 309.

Au comble de l'infortune, il vous a suscité dans le siècle une seconde mère, une mère selon la grâce, une mère dont la piété, dont la charité libérale et bienfaisante vous donne aujourd'hui une naissance toute nouvelle par l'entrée qu'elle vous procure dans la religion; une mère à qui vous ne pensiez pas, mais à qui le Seigneur pensait pour vous et qui, vous adoptant pour sa fille, s'est fait un mérite de vous pourvoir et de vous établir; une de ces femmes de miséricorde, comme parle l'Écriture, dont le cœur s'attendrit sur toutes les misères et dont les bonnes œuvres n'ont point de bornes : une dame chrétienne encore plus distinguée par sa vertu que par son rang ; et qui, peu touchée de sa naissance et de son rang, conserve, avec toute la grandeur et tout l'éclat du monde, toute la modération et tonte la perfection de l'humilité évangélique. Que n'en dirais-je point si cette humilité même ne m'imposait silence et ne m'empêchait de m'expliquer (1) ?

On croit reconnaître M™" de Maintenon, fondatrice de la maison de Saint-Louis, maison ouverte à toutes les nobles infortunes, et destinée à donner au monde et à la religion des mères noblement chrétiennes, ou des religieuses fermes dans leur vocation. M™° de Maintenon a bien été une de ces femmes de miséricorde dont les bonnes œuvres n'ont point de bornes..., une dame chrétienne, encore plus distinguée par sa vertu que par son rang...; avec toute la grandeur et tout l'éclat du monde, elle conserve toute la modération et toute la perfection de l'humilité évangélique... Le discours s'adresse à une religieuse de l'Ordre de Fontevrault (2), nous le concluons de ce passage :

Par le vœu de clôture^ vous allez, à l'exemple du môme

(I) T. XIII, p. 310.

(-2) Les Filles-Dieu appartenaient à l'Ordre de Fontevrault.

Sauveur, sans sortir du monde, vous séparer du commerce du monde, pour n'avoir plus de société ni de communication avec le monde, qu'autant qu'une sainte nécessité vous y engagera, en sorte que vos entretiens avec les personnes du monde ne seront, si je l'ose dire, que de simples apparitions pour leur inspirer le zèle de leur conversion et de leur salut, pour les confirmer dans le bien, pour les édifier (1).

Nous sommes donc aux Filles-Dieu de Paris, dont le monastère, situé à l'extrémité de la rue Saint-Denis, formait l'angle de cette rue et de la rue des Filles-Dieu actuelle, là où les religieuses, dit Bourdaloue, « sont au milieu du monde et jusque dans le centre des villes, aussi retirées que les anachorètes dans le désert (2) » .

Mais quel est le nom de cette grande victime des calamités de ce monde, digne d'être accueillie par une dame de haute lignée et de faire honneur à la religion?... Jusqu''ici nous n'avons pas de réponse à donner. Nous sommes porté à croire qu'il est question d'une des nombi'euses victimes des persécutions d'Angleterre.

Aux Carmélites de la rue du Bouloy (3), Bourdaloue prêcha, en 1677, sur la Perfection et les avantages de la vie religieuse, dit la Gazette, à l'occasion de la prise du voile noir de M"" de Canapville ; le nonce du pape était venu lui-même présider à la cérémonie; la reine y assista en compagnie de Mademoiselle, de M'^" de Valois, de M. d'Orléans, de la princesse de Carignan et de plusieurs dames de qualité {h).

(1) T. XIII, p. 283.

i2} Ibid., -p. 301.

(3) Appendice n» XXI, notice sur l'établissement des Carmélites de la réforme de sainte Thérèse à Paris.

(4) M'"« de Canapville avait été chanoinesse d'Épinal; ses deux frères aînés, après s'être opposés à sa vocation, furent touchés de

Le troisième sermon sur l'État religieux nous semble pouvoir s'appliquer à la cérémonie présente ; il traite du Renonceinent religieux et des récompenses qui lui sont promises^ et pourrait aussi bien prendre pour titre : de la Perfection et des avantages de la vie religieuse.

Est-il question de M"° de Canapville, entrée à quinze ans au Carmel de la rue du Bouloy? L'éloge que l'orateur lui adresse à la fin de son discours nous porte à le croire, alors surtout qu'il parle de cette inflexible fermeté qu'elle a fait paraître en s'arrachant du sein d'une famille qui comptait sur elle pour l'élever aux honneurs du monde; lorsqu'il répond des dispositions intérieures de son âme dont il avait été le conseiller ou le directeur.

La notice de la très honorée mère Marie-Cécile de Jésus, dans le monde, de Canapville, publiée dans l'histoire du monastère de l'avenue de Saxe, rapprochée de l'annonce de la Gazette de France (l), semble répondre à ces données.

Au nombre des bienfaitrices séculières du Carmel de la rue du Bouloy, puis du faubourg Saint- Germain, on cite M""" la marquise de Pompadour (2) ; elle était fille da maréchal de Navailles. Sa pieuse mère s'était distinguée à la cour par sa piété et sa fermeté (3). Encore demoiselle

la fermeté de leur sœur et eatrèreut dans la carrière ecclésiastique : l'un d'eux, François de Canapville, entra dans la Compagnie de Jésus en 1686.

(1) Juin 1677, p. 501.

(2) Inutile de dire qu''il n'y a aucune relation avec Tliomonyme du dix-huitième siècle.

(3) Chargée du soin des filles d'honneur de la reine, la duchesse de Navailles s'aperçut facilement des inclinations du jeune roi et résista ouvertement aux manèges passionnés du prince; elle lui en parla souvent « comme une chrétienne et comme une honnête femme. » Après avoir quitté la cour, M™<= de iNavailles se retira aux Carmélites de la rue du Bouloy, disant qu'il fallait laisser un temps entre la vie et la mort pour s'v préparer. [Mém. deili"^« de Motteville, collect. Petitot, 2<= s., t. XLIil, p. 168.)

118 LE p. LOUIS BOURDALOUE

de la Valette, elle avait été élevée à la Visitation et s'était toujours montrée digne de sa mère (1) ; elle serait entrée en religion, si elle n'avait dû compter avec les exigences du monde. Elle épousa le marquis de Pompadour; dès lors, elle devint esclave des devoirs de sa condition.

La pieuse marquise aurait voulu s'abstenir de tout ornement de toilette et faire vœu de ne' porter ni or ni argent dans ses vêtements, mais le P. Bourdaloue, son directeur, s'y opposa et l'engagea à se contenter de suivre son attrait sans en prendre l'engagement par vœu.

Soumise à la volonté de son directeur, elle mena dans le monde une vie simple et modeste. Elle pratiquait largement la charité pour les pauvres et s'imposait la mortification du travail des mains pour lequel elle éprouvait une grande répugnance; elle approchait souvent des sacrements. La lecture de l'Ecriture sainte, des Pères de l'Église et des sermons du P. Bourdaloue était une de ses plus douces occupations.

Le deuxième volume des Exhortations^ huitième des œuvi'es complètes, donne une exhortation pour une communauté de Carmélites^ sur sainte Thérèse, qui mérite d'arrêter un moment notre attention. Bourdaloue ne fait point le panégyrique de la sainte, il parle aux approches de sa fête (2), et, à cette occasion, il fait ressortir deux grands caractères de sa sainteté : la mortification, par laquelle elle sacrifie son corps à Dieu; r oraison, par laquelle son âme est toute transformée en Dieu.

La mortification est le premier caractère distinctif de sa réforme, opposée à l'action de Luther et de Calvin. « Pendant que le Ciel préparait de savants hommes, dit Boui'da-

(1) Hisl. du monast. des Carmélites de la rue de Saxe, p. 341.

(2) T. Vm, p. 235.

loue, des hommes apostoliques pour confondre ces nouveaux docteurs par l'efficace et la vertu de la parole, Dieu disposait cette sainte institutrice à les combattre par la force de l'exemple et par une austérité de vie dont toute l'Église fut édifiée (1) ». Nous aimons à voir Bourdaloue réunir dans un même éloge deux Ordres si chers à l'Église : le Carmel et la Compagnie de Jésus.

Bourdaloue commence la seconde partie de son discours sur l'Ovaison de sainte Thérèse, par une précaution oratoire, qu'il n'omet jamais quand il doit traiter un sujet délicat :

Sm' une matière si suWime par elle-même et si abstraite, je ne vous dirai rien que de pratique, rien que d'instructif, rien qui ne se peut aisément comprendre et dont vous ne puissiez profiler dans votre état et selon votre état (2).

C'est toujours le prudent moraliste : il évite les questions irritantes, et quand il parle, il n'a jamais qu'un seul but, mettre en lumière la vérité et le devoir pour hâter le progrès, la jDerfection des mœurs, à la cour, à la ville, comme dans le cloître.

Nous sommes encore au Carmel de la rue du Bouloy, transféré en 1688 au faubourg Saint- Germain. Ce monastère, détaché du .grand couvent de la rue Saint-Jacques, était plus accessible au PP. Jésuites; il avait été fondé par Anne d'Autriche et jouissait des faveurs de la cour.

La Compagnie de Jésus s'honore d'avoir compté au nombre de ses élèves le grand évêque de Genève, saint François de Sales. L'attachement que ce saint évêque a toujours témoigné pour la Compagnie, établit, dès l'origine,

(1) T. Tiii, p. 248.

(2) Ihid., p. 256.

entre les pieuses filles de son institut et les disciples de saint Ignace, une communauté de principes, une estime mutuelle que le temps n'a pas affaiblies. On peut s'en convaincre en parcourant YA)î)iée sainte des religieuses de la Visitation Sainte-Marie (1).

Le P. Bourdaloue a laissé un monument durable de son attachement à ce pieux institut, dans le panégyrique du saint fondateur, prononcé par lui dans un des anniversaires de la canonisation de saint François de Sales.

Il attribue toutes les merveilles de son apostolat à son évangélique douceur. La force de sa douceur, dit-il, a triomphé de l'hérésie, et l'onction de sa douceur a rétabli la piété dans l'Eglise; il l'a rétablie par la douceur de sa doctrine, et il cite le hvre de V Introduction à la vie dévote; il fa établie parla douceur de sa conduite dans le gouvernement des âmes, et il en donne pour effet merveilleux l'Ordre de la Visitation Sainte-Marie. Maintenant laissons parler le cœur du P. Bourdaloue, il va nous faire comprendre combien ce saint Ordre lui est cher.

Yous me demandez quelle est sa loi fondamentale? la voici dans les paroles du Sage au même endroit : Et lex clemeniiœ in linijuâ ejus; une autre version porte : Lex mansueiudinis. C'est la loi de douceur, cette loi extraite du cœur de François, pour être gravée dans celui de ses fllles en Jésus- Christ : car il ne fallait pas qu'une si belle vertu mourût dans sa personne; et si le double esprit du prophète dût être transmis à un autre, il était encore plus important que l'esprit simple et doux de ce glorieux fondateur fût multiplié : Mansuetudo multi plicavit me. Il semble, en effet, que dans ces excellentes lettres par où il forma ce cher troupeau dont il était le conducteur, il ne leur recommande rien autre chose

(1) Appendice n" XXII. Notice sur les établissements de la Visitation Sainte-Marie à Paris, au dix-septième siècle.

que la douceur de l'esprit : cette douceur d'esprit est le sujet ordinaire de ces admirables entretiens que nous lisons, et qu'il avait avec ces âmes prédestinées : à cette douceur d'esprit, il rapporte toutes les constitutions de son ordre. Pourquoi, de toutes les congrégations religieuses, celle-ci est-elle spécialement favorisée du ciel? pourquoi, par un avantage assez rare, lorsque le temps altère tout, croît-elle sans cesse dans la perfection de son institut, au lieu d'en dégénérer? pourquoi se remplit-elle tous les jours de tant de sujets distingués, et par la splendeur de leur naissance, et par le mérite de leurs personnes? c'est que l'esprit de François y règne, c'est qu'elle est gouvernée par sa douceur. Je ne dis pas ceci, mes très chères sœurs, pour vous donner la préférence au-dessus de tous les ordres de l'Église ; vous les devez honorer, et ce sera toujours beaucoup pour vous d'être les plus humbles dans la maison de Dieu. Mais je vous le dis pour vous faire encore plus aimer cette douceur qui vous doit être si précieuse, puisque c'est l'héritage de votre père, et que vous ne la pratiquerez, jamais selon ses règles, sans triompher de toutes les passions, sans acquérir toutes les vertus et sans vous élever, comme lui, jusqu'au sommet de la montagne ou de la sainteté évangélique (1).

Les rapports du P. Bourdaloue avec les filles de la Visitation Sainte-Marie ont été fréquents; beaucoup d'entre elles lui durent la connaissance, le développement et l'affermissement de leur vocation. En 1676, il eut la consolation de voir entrer au troisième monastère de la Visitation, au faubourg Saint-Germain (2), iVIarie-Xavier de Lorraine, fille du duc d'Elbeuf, chef de la branche aînée de la maison de Lorraine en France, et de M'^'^ de Bouillon, nièce du cardinal de Bouillon. Elle avait vingt ans, orsqu'elle renonça au monde et aux partis les plus bril-

(1) T XII, p. 261.

(2) Impasse Sainte-Marie, près la rue du Bac.

■122 LE p. LOUIS BOURDALOUE

lants, pour se consacrer à Dieu. Le cardinal de Bouillon voulait la faire entrer dans un ordre où il aurait pu lui faire accepter une abbaye; elle s'y refusa et témoigna énergiquement sa résolution de vivre et de mourir dans l'ordre modeste de la Visitation. Le P. Bourdaloue ne fut pas étranger à sa détermination ; il a continué à la diriger tant qu'il a vécu. L'histoire de sa vie raconte qu'au nombre de ses lectures, elle attachait un grand prix aux sermons des PP. Bourdaloue et de la Rue ; la méditation de leurs ouvrages lui semblait suppléer à la direction de ces saints religieux, dont elle avait apprécié la sagesse et la solidité (1) .

Le 13 mars 1680, le P. Bourdaloue est au parloir du monastère de la Visitation à Saint-Denis : la sœur Catherine-iVngélique de Bréauté , gravement malade , s'affaiblissait de plus en plus; une des sœurs demanda à la malade, si elle souhaitait qu'on priât le Piévérend Père d'entrer dans le monastère pour la voir; elle répondit avec sa douceur ordinaire : « Il faut se servir de l'avantage que la Providence nous offre pour nous aider à bien mourir. » Le bon Père, édifié des dispositions de cette pieuse malade, disait en se retirant : « J'avais cru lui donner quelques consolations, mais j'en ai beaucoup plus reçu d'elle; en même temps que son corps s'affaiblit, son esprit s'élève et se fortifie davantage, w

Bourdaloue contribua encore à la sanctification de la sœur Marguerite Mouton, morte supérieure des Filles de la Visitation de Sainte-Marie d'Amiens, le 27 septembre 1716. Cette sainte fille, prévenue dès son enfance des riches dons de la grâce, se sentait appelée à l'union la plus intime avec Dieu. A quatorze ans, en 1680, elle

(1) Année sainte des religieuses de la Visitation Sainte-Marie, t. III, p. 323.

entendit un sermon du P. Bourdaloue contre les vanités et les ajustements du siècle; elle fut d'autant plus touchée du langage apostolique de l'homme de Dieu, que sa position auprès de son père rendait à peu près impossible son entrée en religion. La bonne semence ne fut pas étouffée, après avoir rempli tous les devoirs de la piété filiale, elle réalisa le vœu de son cœur et entra au monastère de la Visitation de Chartres, puis elle fut appelée à gouverner le couvent d'Amiens, où elle mourut en 1716. Nous avons déjà vu avec quelle netteté le P. Bourdaloue se prononçait sur les droits de Dieu en matière de vocation; sa conduite répondait à son enseignement, et si l'on se reporte au dix-septième siècle, alors que les convenances mondaines décidaient du sort des enfants en raison de l'ordre de naissance, sans tenir assez compte des aptitudes et des marques de vocation, on conviendra qu'il lui fallait une grande autorité ou une grande puissance de j)ersuasion pour combattre de pareils abus.

L'exemple le plus saillant de cette énergique protestation en faveur des droits de Dieu, nous est donné à propos de la vocation de M'^'^' de Sulli.

Les deux sœurs Louise-Henriette et Louise-Elisabeth de Sulli étaient filles de Maximilien-Pierre-François de Béthune, duc de Sulli, et de Marie-Antoinette Servien, et petites-filles du grand Sulli; elles furent élevées à la Visitation de Saint-Denis en France. Leur père paraissait peu à la cour, il vivait retiré dans ses terres. Les souvenirs de leur éducation première et la direction du P. Bourdaloue développèrent en elles le goût de la vie religieuse; la famille fît opposition et le pieux directeur dut intervenir. Le sacrifice fut enfin accepté, mais le duc et la duchesse se refusèrent à en être les instruments. L'aînée fît la profession en 1681 au monastère de Saint-Denis; la seconde, depuis sœur Marie-Victoire, n'entra au couvent que douze

124 LE p. LOUIS BOURDALOUE

années plus tard. Les chroniques de l'ordre racontent que M"'' de SuUi quitta la maison paternelle sous la conduite de la duchesse d'Orval sa tante; elles allèrent entendre la messe ensemble le lundi de la Semaine sainte (1) aux Jésuites de la rue Saint- Antoine. Le P. Bourdaloue après l'avoir confessée et communiée, la remit à la duchesse pour la conduire au premier monastère de la Visitation, situé dans la même rue, sous les murs de la Bastille ; M"" d'Orval devait ensuite aller annoncer à la famille de Salli la détermination de leur lille (2). Bourdaloue prêcha sa prise d^habit; l'intérêt qu'il a toujours témoigné à cette pieuse lille, appuie la tradition que l'instruction sur le choix d'un état de vie, pour une jeune personne de qualité, a été composée à son intention (3).

Après la mort du duc de Sulli, en 1694, la duchesse se retira auprès de ses filles à la Visitation de Saint-Denis. Les portes du monastère lui furent ouvertes à titre de bienfaitrice; elle se proposait de prendre le voile, lorsque la mort la surprit le 15 janvier 1702. Le k avril suivant, M"" de Coulanges écrivait de Paris à M"" de Grignan : (( Je ne doute point que vous n'ayez été fort sensible à la perte de notre pauvre duchesse de Sulli; c'était une très aimable femme {h). »

Bourdaloue prêcha encore la prise d'habit et la profession de M"'= de Frémont, le 25 juillet 1685, au couvent de Ghaillot (5). M"'' de Frémont était cousine de la mère Marie-Louise Groiset, nommée, en cette année 1685, supérieure du monastère de Ghaillot, et sœur de la duchesse

(1) 31 mars 1692.

(2) Gommuaication du monastère d'Anneci, 10 juillet 1870.

(3) Œuvres, t. IX, p. 353.

(4) Lettres de M'^" de Sévigni; t. X, p. 470.

(5) Aymée sainte des religieuses de la Visitation Sainte-Marie. (Mars 312.)

de Lorges. A l'occasion de son entrée au couvent, M. et jyjmo (Je Frémont acquittèrent un vœu de leur fille, en bâtissant, à leurs frais, l'église du monastère sous le titre de r Immaculée-Conception .

L'exhortation sur le Renouvellement des vœux (1) est adressée aux religieuses bénédictines de la Présentation Sainte-Marie, dont le couvent occupait le terrain de l'ancien collège Rollin, rue des Postes (Lhoraond). Quelques paroles de la conclusion nous autorisent à l'affirmer : il leur dit de s'adresser à Marie, pour qu'elle les p^^éseiite elle-même comme ses enfants et une des plus chères portions de son troupeau, puis il ajoute : refusera-t-elle d'employer son crédit en votre faveur? et par combien de titres est-elle engagée à vous accorder sa médiation? Son 710772 que vous po7'tez, ce nom qui vous honore et que vous honorez, l'importance du sujet pourquoi vous la réclamez, tout l'intéressera à vous écouter.

La première proposition du discours : « Ce n'est pas moi qui vous le dis, mes chères sœurs, c'est Jésus-Christ lui-même, c'est votre Dieu que je vous présente et qui se présente à vous, » sont accompagnées d'une note conçue ■en ces termes : « Le P. Bourdaloue, selon la coutume de la communauté où il parlait, prononça cette exhortation, le Saint Sacrement à la main. » Bien que cette note marginale remonte à la première édition des œuvres, nous pensons qu'elle n'exprime pas l'exacte vérité. Dans les rénovations du même genre, l'usage, encore vivant, est que le célébrant présente le Saint Sacrement aux renouvelants pendant l'énoncé de la formule de rénovation ; mais l'exhortation précède la cérémonie. Il suffirait, pour expliquer le texte, de dire que le prêtre, après avoir présenté l'hostie et répété, suivant la formule, VEcce agnus Dei,

{{) T. YIII, p. 184-200

126 LE p. LOUIS BOURDALOUE

déiDOse le Saint Sacrement sur l'autel, prononce son discours, puis reprend entre les mains la sainte Eucharistie, pour recevoir les rénovations individuelles.

Le genre démonstratif du discours qui nous occupe et son étendue ne permettent pas de supposer que Bourdaloue l'ait prononcé avec la sainte Hostie en main.

La troisième exhortation sur l' Obéissance religieuse (1) paraît être adressée aux Filles de la Providence du faubourg Saint-Marceau.

Grâce à la divine Providence qui veille spécialement surcette maison, je sais que la règle y est en vigueur et que l'obéissance s'y maintient; je sais qu'il ne s'y trouve point de ces âmes inflexibles qu'on ne peut plier et qui n'ont de l'état religieux que la clôture et que l'habit. Je le sais et vous ne pouvez trop bénir le ciel de n'avoir point au milieu de vous de ces scandales qui causent tant de désordres dans les communautés. Esprits intraitables que des supérieurs sont quelquefois obligés d'abandonner à eux-mêmes, parce qu'ils ne peuvent rien obtenir d'eux ni les réduire à rien. Non, mes chères sœurs, vous n'avez point de tels objets devant les yeux et, si je l'ose dire, vous n'êtes point infestées de cette contagion (*2).

Les Filles de la Providence ont été fondées, à Paris, par ]\jme (jg Polaillon, en 1630, en faveur des jeunes fdles exposées aux dangers de la capitale. Pour subvenir aux charges de ses nombreux enfants adoptifs, elle n'eut d'autres ressources que la Providence, qui ne lui fit jamais défaut ; d'où le nom de Filles de la Providence, donné à la nouvelle communauté. Après plusieurs déplacements, elles se fixèrent rue de l'Arbalète, au-dessous du couvent de la

(1) T. VIII, p. 201 et suiv.

(2) Ihid., p. 212.

Présentation (1), à l'intersection de cette rue et de la nouvelle rue des Feuillantines. Cette communauté envoya un grand nombre de sujets en France et compta plusieurs maisons dans Paris. L'archevêque de Paris, François de Hariay, favorisait cet institut dont l'existence ne fut assurée qu'en !1677, époque où les lettres patentes du roi furent enregistrées au Parlement. Les Filles de la Providence passaient par deux ans d'épreuve, faisaient des vœux simples de chasteté, d'obéissance, de stabilité perpétuelle et s'engageaient à servir le prochain selon leurs constitutions (2). On peut se demander si cette sortie : es2Jrits intraitables... n'est point à l'adresse des religieuses d'un monastère voisin, Port-Pioyal de Paris (3), d'où sortit Port-Pioyal des Champs, si tenace dans son opposition aux ordres de l'Eglise. L'établissement définitif des Filles de la Providence, les résistances scandaleuses de Port-Royal, nous placent entre les années 1677 et la fin du siècle.

Page 1