IL — ENSEIGNEMENT DU P. BOURDALOUE DANS LES COMMUNAUTÉS RELIGIEUSES
En étendant nos recherches sur la partie historique des discours adressés par le P. Bourdaloue aux communautés religieuses, nous avons oublié, pour un moment, l'orateur
(1) Ancien collège Rollin.
(2) Hist. de Paris, D. Lob., II, 1392.
(3) Sainte-Beuve traite Port-Royal de Paris de mauvais frère ; dans la bouche d'un pareil écrivain, c'est faire un crime au cou- Yent de Paris de n'avoir pas suivi Port-Royal des Champs dans toutes ses erreurs et dans sa rébellion. (Sainte-Beuve, Port-Royal, t. IV, p. 300.)
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et l'apôtre. Il n'était pas sans intérêt de chercher à découvrir quels sont les monastères où il a porté la parole et quelles sont les religieuses dont il a béni le sacrifice. Nous abandonnons le succès de nos recherches à la critique des lecteurs, et nous mettons sous leurs yeux un résumé de la doctrine du P. Bourdaloue sur la vie religieuse.
Le tome VIII, des OEuvres complètes, nous donne quatre exhortations pour des communautés religieuses (I).
Le tome IX renferme une Instruction (2) sur la paix avec le prochain à ï usage des cotnmxinautés religieuses.
Le tome XII donne le Panégyrique de saint François de Sales.
Au tome XIII (3), nous avons les Sermons pour les vêtw^es, au nombre de six, et le sermon pour la fête de saint Benoît {h).
Dans le deuxième volume des Pensées, le XV" des œuvres, on trouve huit sujets de méditation sur l'État religieux (5) et des pensées diverses sur la même matière.
Ajoutons un volume de Retraite spirituelle à l'usage des religieux.
Le P. Bretonneau, en publiant les deux volumes de Panégyriques, met en tête un averti-ssement où nous lisons les réflexions suivantes, au sujet des Sermons sur F état religieux, qui terminent le douzième volume des OEuvres complètes.
Les Sermons sur l'état religieux, qui suivent les Panégyriques, auraient encore de quoi fournir à bien des réflexions.
(4) T. Xlir, p. 442.
Rien n'est plus Ccapable d'animer et de consoler les personnes religieuses : elles apprendront, en les lisant, à connaître l'esprit de leur -vocation, à en estimer les avantages par rapport au salut, et à en remplir avec fidélité les devoirs ; car ce sont là les points importants où le P. Bourdaloue s'est arrêté. Pour relever le bonheur de la profession religieuse, il n'en a point fait de ces peintures outrées qu'on voit en quelques livres spirituels. Il n'a point caché aux âmes qui se dévouent à Dieu dans ce saint état, les peines et les croix qui en sont inséparables. Il pèse tout au poids du sanctuaire et selon l'esprit de l'Évangile ; et, reconnaissant de bonne foi ce qu'il y a dans leur vie d'onéreux et de pénible, il leur propose d'ailleurs les motifs les plus puissants pour les attacher à Jésus-Ghrist et pour leur adoucir son Joug. Il n'oublie pas même les gens du monde; et par un retour salutaire sur leur condition, il leur enseigne à profiter de ces cérémonies, auxquelles ils n'assistent communément que par bienséance, ou que par curiosité (1).
Depuis le commencement du siècle, les communautés religieuses avaient pris un rapide essor. La paix à l'intérieur, paix relative, tout en contribuant à développer les scandales qu'entraînent la prospérité et le luxe, avait aussi poussé dans le désert beaucoup d'âmes d'élite.
A côté des anciens ordi-es religieux qui se recrutaient surtout des fils et filles de famille, s'étaient élevées de nouvelles communautés, dont la ferveur première était un puissant attrait pour les âmes privilégiées. Sans parler des congrégations hospitalières ou charitables, émules de FInstitut de Saint- Vincent de Paul, nous signalons surtout les Carmélites de la réforme de Sainte-Thérèse et les religieuses de la Visitation Sainte-Marie. Nous avons indiqué les autres monastères où le P. Bourdaloue a parlé, nous n'y revenons pas.
(1.) T. XII, p. 9.
D'après les renseignements donnés par le P. Bretonneau dans ses avertissements, on voit assez clairement que les sermons et les instructions donnés au public à l'usage des communautés religieuses, ont été recueillis sans ordre et comme par hasard. Nous en rendrons compte suivant leur importance en commençant par les Sermons pour des vêtiires et des j^'^'o fessions religieuses.
Dans le jjranier sermon pom' une vêture (1), le P'. Bourdaloue parle du trésor caché dans la religion.
Ce trésor, c'est le Christianisme (2). On le trouve difficilement dans le monde, tandis que dans la religion on le trouve infaiUiblement et sans peine ; il fait le bonheur de la vie religieuse : là seulement il est en sûreté et c'est sagesse que d'en assurer la possession ; c'est faire preuve de courage que de tout sacrifier pour en conserver la possession. Que faut-il entendre par ce mot : le Christianisme? Aux yeux de la foi, c'est la véritable sagesse, la sagesse cachée dans l'humilité d'un Dieu que le monde ne connaît pas, sagesse dont Jésus-Christ est l'auteur.
Ce Christianisme ne se trouve plus que dans la vie religieuse, où il s'est réfugié pour échapper au déluge universel des vices de ce monde. C'est là qu'est le peuple choisi et chéri de Dieu. L'orateur le montre en décrivant la vie réelle des cloîtres, la vie quotidienne de ces vierges innocentes et pénitentes.
Qui, par le privilège de leur élat, sont les véritables domestiques de Dieu, et ont non seulement le bonheur, mais le mérite d'être toujours en sa présence, toujours au pied de ses autels, toujours dans l'exercice de son culte, comme si elles étaient déjà, selon l'expression de saint Paul, les concitoyennes des saints ; car c'est à elles, comme reli-
(1) T. xm, p. 145.
(2) Ihiil, p. 147.
gieuses, que conviennent singulièrement ces deux qualités : Cives sanctorum et domestici Dei (Ephes., ii, 19). Yoilà, encore une fois, ce que nous trouvons dans ces monastères, où Dieu est servi en esprit et en vérité (1).
Le P. Bourdaloue, tout en se plaignant de la corruption du siècle, se console à la vue de tant de maisons religieuses dont la ferveur constante, l'éminente piété, la parfaite pauvreté, l'inviolable régularité, l'angélique pureté, Texemplaire austérité seraient autant de miracles, si Dieu, par un autre miracle plus grand, ne les avait même rendus communs (2).
Mais le Christianisme ne se trouve plus dans le monde où tout est concupiscence de la chair, concupiscence des yeux, orgueil de la vie; chercher les précieux caractères du Christianisme dans le monde, c'est chercher dans les plus épaisses ténèbres la plus brillante lumière... on n'y connaît que la vie molle, dont les plus dévots du monde ne sont pas toujours ennemis... là régnent sans cesse l'ambition, la cupidité... Écoutons les paroles suivantes qui sont l'expression d'un amer dégoût de la société contemporaine :
Ne cherchons point l'esprit chrétien dans ces états du monde où l'ambition et la cupidité dominent. Si je voulais ici les parcourir tous, je vous y ferais voir tout le Christianisme si défiguré, qu'à peine le distinguerait-on du paganisme, même corrompu (3).
A ce tableau du monde profane, le P. Bourdaloue
(1) T. XIII, p. 153.
(2) Ihid., p. 154.
(3) Ihid., p. 155. Quoique ce tableau des mœurs des chrétiens au dix-septième siècle, nous semble bien assombri, nous avons peine à le trouver exagéré devant Bourdaloue.
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oj)pose le tableau d'une communauté religieuse exemplaire comme celle qu'il a sous les yeux, où régnent la béatitude de la pauvreté, la gloire de l'humilité, le goût et l'attrait de l'austérité, toutes vertus étrangères au monde, repoussées par le monde.
Dans la deuxième 2^ariie, l'orateur parle des dangers que court le Christianisme dans le monde et contre lesquels la religion nous défend. Corruption du monde ; les railleries et les persécutions, la vanité même pour les âmes plus parfaites, sont autant d'écueils où vont échouer les vertus dans le monde.
La vie religieuse nous apprend à les éviter. En effet, c'est un état où l'Évangile est la seule règle à suivre, où l'éloignement des occasions met dans une espèce d'impuissance de faire le mal; où nul scandale, nulle fausse maxime, n'ébranle la foi; où les choses même les plus indifférentes, deviennent autant de moyens efficaces pour arriver à la fin ; où les devoirs légitimes ne peuvent devenir des embûches contre le salut. Dans la religion on sert Dieu librement, on n'y rougit point de subir une injure sans se venger, on y est humble et patient sans être accusé de bassesse de cœur... Le Christianisme dans la reUgion est à l'abri des attaques de la vanité. Des actes héroïques aux yeux du monde sont en religion des actes ordinaires.
On y est régulier sans distinction, humble sans singularité, mortifié et austère sans éclat; la vie parfaite y est une vie commune et par conséquent à l'abri de la fausse et de la vraie louange. Quelque progrès que vous y fassiez dans les vertus chrétiennes et religieuses, on n'y pense point à vous, on n'y parle point de vous : Dieu seul et votre conscience y sont les approbateurs de votre conduite. Tout ce que vous y amassez de mérites est caché et comme absorbé dans la
masse des mérites infinis de la commmiauté dont vous êtes membre : circonstance, mes chères Sœurs, qui, seule, suffirait pour me faire estimer ma condition et pour m'en faire goûter le bonheur (1).
Enfin, troisièmement, dans la religion seulement, on trouve le courage de tout sacrifier pour conserver la foi, devoir rigoureux dont le monde a peu de souci, malgré ses prétentions. Quel est donc l'esprit du monde? Ici l'orateur attaque des adversaires connus et probablement aimés de son auditoire :
Jamais, dans le monde prétendu chrétien, tant de zèle pour la voie étroite, jamais tant de démonstrations de réforme, jamais, en apparence, tant d'ardeur pour la sévérité de la morale et pour la pureté de l'ancienne discipline; mais, au milieu de tout cela, jamais tant d'amour-propre, jamais tant de recherche de soi-même, jamais, à proportion des conditions, tant de mollesse, ou du moins tant d'attention à être abondamment pourvu de tout et à ne manquer de rien. Or, avec cela, il est aisé d'être chrétien ; avec cela l'on ne sent point la pesanteur de ce fardeau du Christianisme et de ce poids du baptême dont parlait Tertullien; avec cela, on n'en est ni fatigué, ni surchargé. Mais où est-ce qu'il se fait sentir? Disons-le hardiment et parce qu'il est vrai et parce qu'il est utile de le dire : où il se fait sentir, ce poids, c'est dans les communautés religieuses, où les exercices d'une vie réglée, où les jeûnes, où les veilles, où le silence, où la pauvreté, où l'assiduité aux offices divins, sont une pénitence sans interruption qu'il faut avoir éprouvée pour en bien juger (2) .
L'orateur achève le contraste entre la refigion et le
(1) T. Xin, p. 170.
(2) lUd., p. 173.
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monde; à souflrances égales, on a dans le cloître le mérite du sacrifice de la volonté, tandis que la plupart des chrétiens dans le monde ne sont guère plus que de sages païens ; dans la religion seule, on enchérit sur les vertus païennes, en s'abaissant à la condition des enfants :
Voilà ce que les païens n'ont jamais fait, et n'ont jamais eu la pensée de faire. Ils jetaient dans la mer l'or et l'argent, mais ils demeuraient pleins d'eux-mêmes, dit saint Jérôme, et ils n'estimaient pas assez cette sagesse mondaine, dont ils se déclaraient les sectateurs, pour l'acheter au prix d'une vie obscure et humiliée. Yoilà ce que ne font point encore les chrétiens engagés dans le monde. Ils seront réguliers, ils seront pieux, ils seront mortifiés, ils donneront tout, mais en se réservant toujours leur "volonté propre, et n'allant jamais jusqu'à cette pleine abnégation qui est le parfait Christianisme et le point capital du sacrifice de l'âme religieuse : Vendit universa quœ habet, et émit (1) .
En relevant les principaux traits de ce discours,, on conviendra que Bourdaloue se retrouve tout entier, moraliste réformateur de son auditoire; ce n'est pas à la pieuse vierge dont il honore la vêture qu'il s'adresse directement, c'est bien à l'auditoire mondain qui l'entoure et qu'il cherche à convertir par le contraste de la vie reUgieuse avec la vie ordinaire des gens du siècle.
Deuxième sermon. Le second sermon a pour titre : le choix que Dieu fait de rame religieuse et que l'âme religieuse fait de Dieu.
S'adressant à la jeune religieuse, il développe sa pensée en deux propositions qui forment la division du discours :
Le choix que vous faites de Dieu est la source des
(1) T. XIII, p. -176.
mérites infinis que vous amasserez en le servant et cfui seront les fruits du sacrifice que vous aUez lui offrir; c'est la première partie ;
Le choix que Dieu fait de vous est la source des grâces abo;]dantes qu'il vous prépare et qu'il commence dès ce Jour à répandre sur votre personne; c'est la seconde partie.
Il ajoute et nous reproduisons la réflexion suivante comme trait caractéristique de l'apostolat de l'orateur, qui ne veut pas que sa parole soit inutile pour les témoins de l'auguste cérémonie :
Que ne dois-je point me promettre de ces deux considérations, parlant ici à des âmes religieuses, pleines de l'esprit de leur vocation, continuellement occupées du soin de le conserver, de le renouveler, de l'augmenter? Quel exemple pour les chrétiens du siècle qui m'écoutent ! Car, pour votre édification, mes chers auditeurs, il n'y aura rien dans ce discours que vous ne puissiez et que vous ne deviez vous appliquer, selon ce que vous êtes et ce que Dieu demande de vous dans la vie séculière et néanmoins chrétienne à laquelle il vous a appelés. Tout ce que je dirai vous instruira, ou, si vous n'en profitez pas, vous confondra (1).
Bourdaloue va di'oit à l'ennemi le plus sérieux, tout en faisant la part légitime à qui de droit. C'est à l'entourage profane, témoin du sacrifice de la jeune professe, qu'il portera les coups les plus rudes; donnons quelques exemples.
Dieu suffit à l'âme religieuse, et le mondain avec tous les biens terrestres n'est jamais content.
■Voilà ce que la grâce de Jésus-Christ opère dans ces âmes (1) T. XIII, p. 182.
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ferventes dont je parle et à qui je parle : c'est un miracle incompréhensible pour ces mondains qui n'ont que des vues terrestres et animales ; mais ce miracle n'en est pas moins réel ni mpins vrai. Le monde, avec tous ses biens, ne suffît pas à un avare; le monde, avec tous ses honneurs, ne suffit pas à un superbe; le monde, avec tous ses plaisirs, ne suffît pas à un sensuel ; et Dieu seul, sans ces plaisirs du monde, sans ces biens, sans ces honneurs, suffît à l'âme qui le choisit pour son Dieu. Est-il rien de plus convaincant que ce témoignage? Etre content de Dieu, et de Dieu seul, voilà ce qu'éprouvent ceux et celles qui, faisant divorce avec le monde, cherchent Dieu dans la religion, et que ne pouvezvous là-dessus vous expliquer hautement, mes chères sœurs, et rendre ici à la grâce de votre Dieu toute la gloire qui lui est due? Yoilà ce que vous éprouvez tous les jours et voilà ce qu'éprouvent tant d'autres dans l'humble et pauvre condition qu'ils ont, comme vous, choisie. Or, quel dégagement et quelle liberté de l'âme, lorsqu'on se peut dire à soi-même : Dieu me suffît! Je n'ai ni terres, ni héritages, ni revenus en ce monde, mais Dieu me suffît : fortune, dignités, grandeurs du monde, tout cela n'est point pour moi, mais Dieu me suffît; d'autres ont toutes les commodités de la vie, toutes les douceurs que le monde peut leur fournir, et moi je n'en ai aucune, mais Dieu me suffît, il me suffit maintenant, il me suffira jusqu'à mon dernier soupir, il me suffira dans l'éternité, car étant mon Dieu, il est mon tout, et tout ce qui n'est pas mon Dieu, ne m'est rien (1).
Après ce passage éloquent et plein d'émotion, le P. Bourdaloue se fait l'apologiste des religieuses, tout en leur rappelant leurs obligations. Il les défend contre les propos de la société mondaine, toujours portée à médire des servantes de Dieu et aies calomnier. Ces vives paroles sont apologétiques, elles sont aussi instructives; elles condam-
(1) T. Xin, p. 195.
nent certaines communautés scandaleuses que l'Église repousse de son sein, malgré l'appui que le monde leur donne, et par cette flétrissure le monde apprend que la vie religieuse, avec son brillant cortège de vertus héroïques, n'est pas une chimère. Bourdaloue soutient que Dieu, en choisissant les âmes, veut qu'elles soient irrépréhensi-blés devant le monde.
Il cite saint Paul rendant à ses disciples, devant les païens, le témoignage de Vwrépréhensibilité de leur conduite. Or, ajoute-t-il, l'Église chrétienne est encore aujourd'hui en possession du même avantage :
Sans chercher des exemples ailleurs que dans cette sainte maison, quel droit ces vierges qui m'écoutent, n'auraientelles pas de dire aux mondains, comme saint Paul : Capitp. nos ? Informez-vous de notre vie tant qu'il vous plaira, et toute votre malignité n'y trouvera rien dont elle puisse se prévaloir contre la profession que nous faisons d'être les épouses de notre Dieu. Mais parce que leur humilité ne leur permettrait pas peut-être de tenir ce langage, quoique vrai, quel droit, mes chers auditeurs, n'aurais-je pas moi-même de vous le produire, pour vous faire un défi pareil à celui de saint Paul, en vous disant : Considérez hien ces servantes de Dieu; et, sans leur faire aucune grâce, ce que je n'ai garde de vous demander pour elles, rendez-leur la justice qui leur est due, et confessez qu'elles sont au-dessus de la plus rigide censure ? Et, en effet, qui de vous les accusera d'amhition ? qui de vous les soupçonnera d'hypocrisie ? qui de vous les reprendra d'aucun de ces vices par où la vertu tous les jours devient si douteuse et môme si odieuse dans le monde ? Il n'y a, dans toute leur conduite, ni artifice, ni déguisement, ni affectation, ni ostentation, ni pohtique, ni intrigue : quel reproche auriez-vous donc à leur faire, et par quel endroit pourriez-vous éluder ou affaiblir l'argument que saint Paul tirait de là pour la condamnation de notre vie lâche et mondaine ? Or voilà, mes chères sœurs, à quoi
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TOUS et moi nous devons aspirer dans la religion, à être de ses sujets irrépréhensibles (1).
Nous remarquerons ici que Bourdaloue unit sa cause à celle des communautés religieuses qu'il défend ou qu'il instruit, manière de procéder qui donne plus de force à ses conseils et à ses leçons.
Le troisième sermon sur YÉtat religieux traite du Renoncement religieux et des récompenses qui lui sont promises. Nous en avons parlé dans la première partie de ce chapitre.
Le quatrième sermon sur l'Etat religieux fait ressortir l'oppositio?! mutuelle du religieux et du clirétien du siècle. Le P. Bourdaloue prend toujours le caractère militant qui lui est propre. Laissons-le exposer son plan :
En quelque condition que nous soyons, et quelque genre de vie que nous ayons embrassé, nous avons tous part,, comme chrétiens, à cette vocation céleste, par où, comme dit saint Paul, Dieu nous a appelés en Jésus-Christ. Mais nous devons reconnaître, à notre confusion, qu'il y en a plusieurs parmi nous, qui, grossiers et ignorants dans les choses de Dieu, quoique éclairés et intelligents dans celles du monde, ne savent pas, et, par un abus encore plus déplorable, paraissent même ne se pas mettre en peine de savoir ce que c'est que cette vocation ; e'est-à-dire, qui n'en comprennent pas les engagements, qui n'en pénètrent pas les conséquences, et qui n'en ont jamais étudié les devoirs. Or, c'est à quoi j'entreprends aujourd'hui de remédier. Car, dans l'obligation où je me trouve de parler ici à deux sortes d'auditeurs, les uns engagés à vivre dans le monde, les autres consacrés à l'état rehgieux, mon dessein est de faire connaître aux premiers que la Providence a choisis pour le monde, l'excellence et la sainteté de la vocation chrétienne,
(1) T. XIII; p. 20G. .
en la mesurant sur la vocation religieuse. Et pour m'acquitter en môme temps de ce que je dois à ces chastes épouses du Sauveur, qui, poussées de l'Esprit de Dieu, ont fait un divorce éternel avec le monde, je veux leur faire estimer le mérite et le prix de la vocation religieuse, en la réduisant aux principes de la vocation chrétienne. Voilà les deux fins que je me propose ; et l'illustre vierge qui fait le sujet de cette cérémonie me servira, pour l'une et pour l'autre, de preuve vivante. Car, comme elle est déjà plus convaincue des saintes maximes sur lesquelles doit rouler tout ce discours, au lieu de l'exhorter et de l'instruire, je vous instruirai par elle, chrétiens qui m'écoutez; je vous exhorterai par elle, ou, si je ne suis pas assez heureux pour vous persuader, je vous confondrai par elle : ce sera le sujet de la première partie. Et dans la seconde,, en vous comparant, ou plutôt en vous opposant à elle, je la consolerai par vous, je lui ferai goûter son bonheur par vous, je l'affermirai dans sa vocation par vous. Voilà tout mon dessein (1).
La vie religieuse conserve dans le monde les traditions de la vie chrétienne des premiers disciples du Sauveur ; elle en conserve les modèles et prouve que cette perfection chrétienne est praticable et accessible à tous.
En second lieu, l'orateur fait ressortir les avantages de la vie religieuse par le contraste des misères inévitables et des indispensables devoirs des chrétiens engagés dans le monde. Cette partie du discours présente de nombreux tableaux d'une vérité saisissante. Nous donnerons cette page où l'orateur oppose les agitations d'un cœur mondain à la paix inaltérable d'un cœur religieux :
Gomme religieuses, vous n'avez plus de volonté; et est-il permis d'en avoir à ceux qui se dévouent au monde ? Sans sortir du saint lieu où nous sommes, que ne puis-je, pour
(1) T. xm, p. 250.
VOUS détromper des fausses idées que vous avez peut-être encore du monde, vous révéler ici le secret des cœurs ; et de tous les chrétiens du siècle qui m'écoutent (car à peine y en a-t-il que je doive excepter, et qui ne puissent me servir de témoins des misères du monde dans les conditions mêmes du monde les plus distinguées), de ces hommes, dis-je, du siècle devant qui je parle, que ne puis-je vous faire connaître les déboires et les déplaisirs mortels ! quels troubles les agitent, quels chagrins les accableut, quelles passions les déchirent, quelles jalousies les rongent, quelles disgrâces les désolent, quelles injustices qu'ils se croient faites les désespèrent, quels dégoûts ont-ils à essuyer, et quels rebuts à supporter ! Yous vous les figurez dans les divertissements et les plaisirs : que ne puis-je vous faire comprendre ce que leur coûtent ces prétendus plaisirs, et de quel flel sont mêlés pour eux ces vains divertissements ! ils vous paraissent comblés de biens : sans parler de ce qui leur manque, et de ce que la cupidité, toujours insatiable, leur fait désirer au delà de ce qu'ils ont, que serait-ce, si vous saviez à quoi les biens mômes qu'ils possèdent, les exposent : les peines qu'ils ont à les conserver, les alarmes que leur cause la crainte de les perdre, la douleur qu'ils ressentent en les voyant dépérir, les envies, les traverses, les persécutions que leur fortune leur attire ! Ah ! mes chères sœurs, vous et moi, qui avons renoncé au monde, nous serions, en vue de tout cela, remplis, animés, pénétrés, d'une vive et intime reconnaissance envers notre Dieu. Les actions de grâce que nous lui rendons pour le bienfait inestimable de notre vocation, ne procéderaient plus seulement de la foi qui nous élève à l'espérance des biens futurs, mais d'un sentiment presque naturel, que l'expérience môme des biens présents produirait en nous. Sans attendre d'autre centuple que celui-là, nous éprouverions dès maintenant, mais avec un excès de douceur qui serait comme l' avant-goût de notre béatitude, combien il est avantageux d'avoir tout méprisé pour Jésus-Christ : et la seule chose que nous aurions à craindre, en nous comparant avec les partisans du monde, c'est que la tranquillité et la
paix de notre état ne nous tînt déjà lieu de récompense, et ne diminuât en quelque manière le mérite de notre sacrifice {i ) .
Le Prédicateur achève son discours par l'énumération des difficultés que rencontre le monde dans l'accoinplissement des devoirs essentiels du chrétien. La vie du monde est une vie de guerre continuelle, tandis que dans la vie religieuse, à laquelle on se donne volontairement,
11 n'y a rien de si sublime, rien de si héroïque et de si parfait qui dans la pratique ne nous devienne plus aisé que ne le sont au mondain les devoirs les plus ordinaires (2) .
Le cinquième sermon sur V Etat religieux a pour sujet la com'paraison des personnes religieuses avec Jésus-Christ ressuscite'.
Le P. Bourdaloue prêchait cette vêture au temps de Pâques, et, dès le début, il profite de la coïncidence du temps de la Résurrection avec une cérémonie qui ne parle que de sacrifice et de mort, pour élever les esprits de ses auditeurs à cette vérité de foi, que dans l'ordre de la grâce,
L'âme chrétienne, par la conformité qu'elle a avec Jésus- Christ peut sans contradiction réunir en elle ces deux choses : être morte spirituellement et être spirituellement ressuscitée (3).
;,v Deux parties divisent le discours. Première partie : Jésus- Christ ressuscité est le vrai modèle de la vie religieuse, par rapport au corps, et par rapport à son âme
(1) T. XIII, p. 270.
{IXlhid., p. 276.
{i)'lhid., p. 279.
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bienheureuse. Par rapport au corps, l'angélique pureté transforme les corps des religieux ; par rapport à l'âme, l'éloignement du monde et l'intime commerce avec Dieu rapprochent les personnes religieuses de Jésus ressuscité. Dans la première partie, nous aimons à recueillir quelques pensées que les circonstances rendent plus frappantes. Ainsi, nous lisons ce passage d'une grande force et aussi d'une douce onction sur les efïets de la chasteté religieuse :
La chasteté que vous ayez embrassée, est, dans la pensée des Pères, comme une onction céleste répandue sur vos corps, comme un baume sacré qui maintient vos corps dans une intégrité parfaite. Oui, c'est cette onction de la chasteté religieuse qui vous conserve au milieu de tant de dérèglements 011 toute chair, dans ce malheureux siècle, semble être livrée ; et c'est cette onction de la chasteté vouée à Dieu, qui fait que le monde, tout perverti et tout corrompu qu'il est, ne peut néanmoins vous surprendre et vous pervertir. Hors de la religion, les vertus, même les plus solides, sont exposées à cette corruption du monde. Sans une grâce toute extraordinaire, pour peu qu'une femme du monde vive selon l'esprit du nionde, ce ver, qui infecte aujourd'hui ce qu'il y a de plus sain dans le christianisme, ce ver de l'impureté se forme peu à peu dans son cœur : l'oisiveté, la mollesse, les déhces de la vie, la liberté des entretiens, les occasions, les mauvais exemples, tout cela, sans qu'elle s'en aperçoive, porte avec soi un air contagieux dont il est difficile qu'elle se défende. Mais votre état, mes chères sœurs, est un préservatif infaillible contre tout cela : préservatif contre la mollesse, par les austérités de la profession religieuse; préservatif contre l'oisiveté, par le travail et les observances régulières qui partagent votre vie ; préservatif contre la licence des conversations mondaines, parles pieux entretiens et les saintes conférences que vous avez ensemble; préservatif contre les occasions, par le divorce que vous avez fait
avec le monde; préserYalif contre les mauvais exemples, par récliflcatidn que vous donne une communauté tout entière dont la ferveur vous soutient, et dont la sainteté est pour vous, selon l'Écriture, une odeur de vie; au lieu que les scandales dont le monde est plein sont, pour les justes mêmes qui y vivent, une odeur de mort. Or, vous trouvant ainsi préservées de la contagion du monde et respirant sans cesse un air pur dans la maison de Dieu, il ne faut plus être surpris que votre vie soit avec tant de distinction et irréprochablement exempte de cette corruption générale qui règne aujourd'hui dans le monde, et môme dans le monde chrétien. Une vierge, comme épouse de Jésus-Christ, a donc le bonheur d'être incorruptible par un don de la grâce, comme le seront iin jour les corps des bienheureux par une propriété de leur résurrection (1).
Moraliste prudent, Bourclaloue ne laissera pas ignorer aux religieuses que tout en participant à la vie glorieuse de Jésus-Christ par la pureté de leurs corps, elles ne resteront spirituelles et incorruptibles pendant cette vie, qu'autant qu'elles auront soin de se conserver telles par une application constante à tous les devoirs de la religion, par la pratique des vertus de vigilance, d'obéissance, de pénitence, d'humilité.
• Gomment en second lieu, une âme chrétienne peutelle ressembler à Jésus ressuscité ?
Le P. Bourdaloue va répondre. Jésus ressuscité demeure séparé des hommes^ de ses disciples, de sa mère, et ne leur apparaît que rarement et par nécessité. Sa principale préoccupation est de retourner à son Père. Le monde n'est pour lui qu'une terre étrangère; et l'orateur de faire l'application à la vie religieuse. Nous transcrivons une page qui indique, aux religieuses aussi bien qu'aux religieux, la
(1) T. Xm, p. 290.
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conduite qu'ils doivent tenir dans leurs rapports avec le monde.
En qualité de religieux, nous ne devons avoir de commerce avec les chrétiens du siècle, qu'autant que nous sommes capables de contribuer à leur édification, qu'autant que le zèle de leur salut nous y peut obliger, qu'autant que la Providence nous fait naître des occasions de leur être saintement utiles, ou même nécessaires. Quand il y aura dans nos familles quelque intérêt de Dieu à appuyer, quelque œuvre de Dieu à prouver, quelque parole pour Dieu à porter; quand nos proches vivront dans le désordre, et qu'il s'agira de leur conversion; quand il se formera parmi eux des inimitiés, et qu'il faudra s'employer à leur réconciliation ; quand il leur arrivera des disgrâces, et qu'ils auront besoin, pour les supporter et pour en profiter, de notre consolation, paraissons alors comme Jésus-Christ, et faisons-nous voir à eux. Sanctifions-les par nos discours, fortifions-les par nos conseils, soutenons-les dans leurs peines, et, pour les engager à se les rendre salutaires, faisons-leur connaître le don de Dieu dans les afflictions ; imprimons-leur le désir et l'estime des choses du ciel, détachons-les de celles du monde, désabusons-les des fausses maximes qui les séduisent, donnons-leur du goût pour la solide piété, inspirons-leur l'horreur du libertinage; qu'ils se retirent d'auprès de nous, convaincus et touchés de leurs devoirs; enfin, sans rien prendre de leur esprit, tâchons à leur communiquer le nôtre. Car voilà ce que Dieu attend de notre fidélité, et pourquoi il nous a donné sa grâce. Combien de fois une âme religieuse a-t-elle, par là, servi à l'exécution des desseins de Dieu les plus importants, pour l'avancement de sa gloire elle salut du prochain? Combien de fois, par la sainteté de ses conversations avec le monde, a-t-elle eu le bonheur de gagner à Dieu des pécheurs endurcis ; et combien de fois Dieu a-t-il donné plus de bénédictions à ses paroles qu'à celles des plus zélés et des plus éloquents prédicateurs ? Combien de fois, quoique solitaire et séparée du monde, a-t-elle été, dans sa famille, un ange
de paix, pour y réunir les cœurs aigris et divisés, et combien de fois, par sa prudence, a-t-elle apaisé les différends el les querelles que l'esprit de discorde y avait suscités ? Voilà ce que j'appelle des conversations semblables aux apparitions du Sauveur ; et voilà comment une vierge consacrée à Dieu doit se produire au monde, et s'intéresser à ce qui s'y passe (1).
Le sixième sermo?2 sur l'Etat religieux traite de \ alliance de l'âme religieuse avec Dieu (2) ; il a pour texte :
Dilectus mihi et ego illi (3), mon bien-aimé est à moi et je suis à lui.
Trois choses forment une alliance, dit l'orateur après saint Augustin : le choix, l'engagement et la société.
Choix mutuel, engagement réciproque, société commune. Après cette division, l'orateur s'engage à définir ce qu'une jeune personne fait en embrassant la profession religfeuse. « Elle choisit Dieu, elle %' engage à Dieu, elle acqiden't pour ainsi dire un droit spécial sur tous les trésors de Dieu, et sur Dieu même. »
Qu'est-ce que la profession religieuse, dit le P. Bourdr^loue, en commençant la première partie du discours? C'est, répond-il, le choix le plus singulier que Dieu puisse faire de la créature et le choix le plus authentique que la créature puisse faire de Dieu. Dieu l'appelle, elle répond à cette voix intérieure, elle agrée les saintes poursuites de Dieu, elle y consent, elle se fait non seulement un plaisir et une gloire, mais un devoir et une loi d'y répondre. Ainsi s'explique l'orateur. Choix si excellent et si parfait que l'âme religieuse a droit de rompre en quelque manière les liens les plus sacrés de la
(1) T. xm. p. 303.
(2) Ihid., p. 312.
(3) Cantique, n, 16.
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nature, de quitter père et mère ; il est vrai dans les unions terrestres, il y a aussi obligation de quitter père et mère, mais la supériorité de l'alliance avec Jésus-Christ est telle que, dans la profession religieuse, il faut encore se quitter soi-mcme comme Notre-Seigneur l'impose à ses disciples : que celui qui veut venir après moi se renonce soi-même (1). De cette union suivent les conséquences : parler, agir comme un être consacré à Dieu.
L'âme religieuse s'engage à Dieu, d'un engagement sacré, solennel, irrévocable. L'exposé de ces trois caractères de l'engagement religieux est rapide et occupe la deuxième partie du discours ; il amène la troisième^ dans laquelle le P. Bourdaloue montre que l'alliance consommée par la profession religieuse établit entre les personnes qu'elle unit, une société mutuelle et une pleine communication de biens. Or, ces biens, quels sont-ils? Dieu même, Jésus -Christ avec sa pauvret4, ses humiliations, ses souffrances; mais il ne faut pas l'oublier, dans Jésus-Christ tout s'est converti en bien, et la pauvreté, les souffrances, la croix que nous estimons des maux, sont sur la terre les plus grands biens qu'il ait procurés à ses élus. Pour dernière conclusion pratique, l'orateur rappelle, à ses auditeurs religieux et mondains, qu'il est de leur devoir d'assurer leur salut dans la vocation où Dieu les a appelés.
Dans le premier volume des Exhortations, le huitième des OEuvres complètes, le P. Bourdaloue traite, en premier lieu, de Yobsei'vation des règles, à l'occasion d'une rénovation des vœux, comme unique moyen de conserver la paix avec Dieu, avec le prochain, avec soi-même (2).
L'exhortation sur le renouvellement des vœux de
(•]) Mattli., XYi, -24.
(2) ï. VIII, p. 155.
religion (1) est adressée aux religieuses de l'Ordre de Sainte-Marie, qui peuvent être ou bien les religieuses de la Visitation Notre-Dame ou les religieuses bénédictines de la Présentation.
Quatre pensées embrassent cette courte exhortation : Le renouvellement des Vœux honore Dieu, en témoignant de la douceur de son joug. C'est proclamer que Dieu est un bon maître, fidèle dans ses promesses. Ce renouvellement sanctifie le religieux, en lui rappelant le souvenir de ses obligations.
Troisième réflexion, l'orateur tenant en main la sainte Hostie pour recevoir les promesses des religieuses, présente Notre-Seigneur Jésus-Christ comme victime, et c'est le modèle qu'elles doivent imiter ; Jésus-Christ demande sacrifice pour sacrifice. Enfin, nul moment n'est plus favorable pour renouveler les engagements avec plus de profit, « car je vous trouve, dit le ministre de Jésus-Christ, je vous trouve déjà toutes sanctifiées, et c'est à quoi vous avez pourvu par l'amertume de vos regrets, par Fabondance de vos larmes, par les austérités de la pénitence » .
L'exhortation sur ï Obéissance religieuse (2) est un traité complet sur cette vertu fondamentale de la vie religieuse. Le P. Bourdaloue distingue trois sortes d'obéissance, où le religieux sacrifie tout à la fois, à Dieu, ses œuvres, son cœur et son espt'it. Par l'obéissance de l'action, il lui sacrifie ses œuvres; par l'obéissance de sa volonté, il lui sacrifie son cœur; par l'obéissance de jugement, il lui sacrifie son esprit.
L'obéissance d'action consiste à agir; mais comment agir? Il faut que cette obéissance soit prompte, universelle, sans bornes, indépendante de toute considération
CD T. -Vm, p. 184.
(2j Ibid., p. Wl.
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humaine, et sans acception de personnes. C'est ce que prouvent les saintes Écritures, par l'exemple de Notre- Seigneur. La conclusion de cette première partie amène un passage que nous avons déjà cité, dans lequel l'orateur condamne ces communautés où certains esprits intraitables donnent le scandale de leur rébellion.
La soicmission de la volonté îdli tout le prix de l'obéissance; toute autre obéissance est une obéissance d'esclave. De là Bourdaloue tire plusieurs conséquences : Que nous devons trembler toutes les fois que les supérieurs commandent quelque chose qui nous flatte; qu'il faut nous réjouir quand, au contraire, leurs ordres sont répugnants; qu'il ne faut point conduire les supérieurs à n'imposer que des ordres qui agréent.
Notre-Seigneur est le modèle parfait que nous devons suivre; repoussons, au contraire, la pratique du monde qui ne connaît que l'obéissance de politique, de respect humain, de contrainte, d'habitude, d'artifice, de violence.
Dans la troisième partie de l'exhortation, Bourdaloue demande à ses auditeurs un degré supérieur d'obéissance : l'obéissance de jugement. Il ne veut pas que le religieux ou la religieuse se réserve même le pouvoir de raisonner et de juger; l'obéissance, dans l'état rehgieux, doit s'élever jusque-là, autrement l'obéissance ne peut être parfaite; par là seulement, tout l'homme est soumis à Dieu.
Sans cette obéissance de jugement, l'obéissance d'action est exposée à disparaître, aussi bien que l'obéissance de la volonté.
Elle doit donc être aveugle? Oui, comme celle d'Abraham, comme l'obéissance de saint Paul sur le chemin de Damas.
Vient ensuite l'énumération des avantages de l'obéissance aveugle, puis la réfutation de cette objection captieuse : Peut-on s'empêcher de voir les erreurs des supé-
rieurs? — Quelle preuve en a-t-on? répondit-il; le jugement personnel? — Mais ce jugement est-il ronde? On voit le dehors, on ne voit pas le fond.
En terminant, le prédicateur fait des vœux pour que la communauté où il parle ne se laisse jamais atteindre par cette maladie des jugements précipités et conserve toujours l'obéissance. Piecueillons cette conclusion finale: « C'est par son obéissance que Jésus-Christ nous a sauvés et c'est par notre obéissance que nous nous sanctifierons et que nous nous sauverons. »
Il nous reste à donner une idée du traité de Y État religieux que le P. Bourdaloue nous a laissé.
Il parle, en premier lieu, du bonheur de Vétat religieux (1). Bourdaloue repousse toutes les illusions qui tendraient à faire croire que la vie religieuse est une vie de délices. Pour une maison que le religieux a quittée, cent antres et au delà lui sont ouvertes ; pour un père et une mère dont il s'est séparé, il en trouve autant d'autres qu'il y a de supérieurs chargés de sa conduite. Tout cela est beau, s'écrie Bourdaloue, mais le mal est que tout cela n'est guère évangélique. Le grand avantage de la profession religieuse, c'est l'abnégation chrétienne, c'est la mortification des sens, c'est la croix. Il ne v-eut pas qu'on la présente sous d'autres traits aux jeunes personnes qui désirent entrer en religion. Voici comment il s'exprime :
Je veux donc qu'on ne dissimule rien à une jeune personne qui forme le dessein de se retirer dans la maison de Dieu, et qui s'y sent appelée. Je veux qu'on ne lui déguise rien par de brillantes, mais de fausses peintures ; qu'on lui laisse voir toutes les suites du choix qu'elle fait; qu'on lui
(1) T. XV, p. 108.
propose les objets tels qu'ils sont, et qu'on lui montre les épines dont est semée la voie oii elle entre. Car qu'est-ce en effet que la Vie religieuse, sinon l'Évangile réduit en pratique, et dans la pratique la plus parfaite? et qu'est-ce que l'Évangile, sinon une loi de renoncement à soi-même, de mort à soi-même, de guerre perpétuelle contre soi-même (1).
C'est, en effet, j^ar cette idée juste de la vie religieuse qu'une âme apprend à l'estimer comme état de sanctification, état de perfection, de salut, comme une somxe de mérites pour l'éternité, et c'est en cela que consiste le bonheur sur la terre. Il ne veut point que l'on se fasse illusion sur la paix promise à l'âme généreuse qui se consacre à Dieu. La paix promise par Jésus-Christ, c'est sa paix à lui, non celle que le monde donne ; la voici telle que la fait naître la vie régulière d'une communauté :
Tout contribue à ce contentement et à cette tranquillité d'une âme vraiment religieuse : l'indifférence oii elle est à l'égard de toutes les choses humaines, et son dégagement de tous les intérêts qui causent aux mondains tant d'inquiétudes; l'entier abandonnement de sa personne entre les mains de ses supérieurs, pour se laisser conduire selon leur gré et selon leurs vues; le calme de la conscience, l'attente de cette souveraine béatitude où elle aspire uniquement, et vers laquelle elle travaille chaque jour à s'avancer par de nouveaux progrès; et surtout l'onction intérieure de la grâce divine qui la remplit. Car Dieu, fidèle à sa parole, a mille voix secrètes pour se communiquer à cette âme et pour la combler des plus pures délices.
A en juger par les dehors, on ne voit rien, dans tout le plan de sa vie, que de pénible et de rebutant : clôture, solitude, silence, dépendance continuelle, soumission aveugle,
(1) ï. XV, p. 109.
règle gênante, observances incommodes, fonctions laborieuses, exercices humiliants, abstinences, jeûnes, macérations de la cbair. Mais, sous ces dehors capables d'effrayer des âmes qui n'ont jamais pénétré plus avant, et qui n'ont appris par nulle épreuve à connaître les mystères de Dieu, combien y a-t-il de ces consolations cachées, suivant le témoignage du prophète, et réservées à ceux qui craignent le Seigneur? combien plus encore y en a-t-il pour ceux qui l'aiment et qui le servent eu esprit et en vérité (1) ?
Sur la vocatio7i 7'eligieicse, le P. Bourdaloue n'est pas moins sévère pour les parents que pour les enfants aj)pelés, d'une vocation spéciale, à la vie religieuse. L'exemple sur lequel il s'appuie est l'exemple du jeune homme de l'Évangile qui garde les commandements de Dieu, mais ne consent pas à suivre Jésus-Christ par la pauvreté et la fuite du monde. Cette pensée l'attriste, il se retire, et le divin Maître d'ajouter : Je vous dis en vérité, difficilement un riche entrera dans le royaume des cieux (2). Et pourquoi le salut de ce jeune homme est-il compromis? C'est parce que si la perfection qu'on lui avait proposée n'était pour les autres qu'un conseil, elle était devenue pour lui une obligation en vertu de la grâce spéciale qui l'y appelait et qu'il rendait inutile par sa résistance.
11 faut donc qu'une âme, appelée de Dieu à la vie religieuse, se roidisse contre les difficultés que la famille peut opposer. Les parents assument une grande responsabilité, quand ils s'opposent à la vocation de leurs enfants ; ils les détournent de la voie du salut, quand, sous prétexte d'éprouver leur vocation, ils leur montrent les avantages du monde sans leur en faire connaître les dangers.
Ils ne sont pas moins coupables lorsqu'ils confinent
(1) T. XY, p. 113.
(2) Matth., XIX, 23.
lo2 LE P. LOUIS BOURDALOUE
dans les cloîtres des enfants qui n'ont aucune vocation pour y vivre.
Quel meurtre, quel parricide! s'écrie le P, Bourdaloue. Mais je puis le dire, et ce ne sera point une exagération : voilà ce que nous voyons encore de nos jours, quand les pères et les mères, trompés par les fausses maximes du monde, font violence à des enfants pour les bannir de la maison paternelle, et les confiner dans un cloître. Que disje après tout? ce n'est point aux démons, c'est à Dieu qu'ils les sacrifient. Ah ! c'est à Dieu! Hé! ne sait-on pas combien ces parents inhumains sont peu en peine de la gloire de Dieu et de son service! Mais ce qui les touche, c'est leur cupidité et leur intérêt : ces enfants coûteraient trop à entretenir et il faut à moins de frais s'en défaire. Ce qui les touche, c'est leur ambition démesurée et la passion d'élever une famille : pour la mieux établir, il faut la soulager et en réunir les biens, qui se trouveraient partagés entre trop d'héritiers. Ce qui les touche, c'est leur fol amour et leur prédilection pour un fils uniquement cher : il faut qu'il emporte tout, et que l'héritage des autres soit la retraite et la pauvreté religieuse. Ainsi cet intérêt, cette ambition, cette prédilection, voilà les idoles, voilà les démons auxquels sont immolées de tendres victimes dont le sang crie au tribunal de Dieu. Je dis immolées; car c'est leur donner la mort : une mort purement civile, j'en conviens, mais plus dure peut-être que ne le serait la m.ort naturelle, dès que cette mort, quoique civile seulement, est une mort violente et forcée. Je m'exprime là-dessus en des termes bien forts et bien vifs ; mais c'est que je conçois fortement et vivement la chose : et si dans le monde on la concevait de môme, tant de pères et de mères y feraient plus d'attention. Heureux ceux qui font au Seigneur un plein sacrifice d'eux-mêmes ; mais il ne peiit être saint ni agréé de Dieu, si le cœur n'y a part, et si ce n'est un sacrifice volontaire (1).
(I) T. XV, p. 121.
Bourdaloue définit VEspi'it religieux une sincère estime de la vocation, et une disposition intérieure et habituelle à remplir toute la mesure de perfection où l'on se sent appelé en qualité de religieux.
Il montre ensuite successivement quels sont les effets produits par cet esprit religieux : il donne l'estime et le goût de la vie religieuse, soutient la fidélité à tous les devoirs et donne la paix.
Mais si l'esprit religieux vient à s'éteindre sous l'influence de l'esprit du monde, la communauté est envahie par l'esprit de dissipation, de licence, d'indépendance, l'esprit de tiédeur, de propriété, de paresse, etc., et alors la maison de Dieu est transformée en maison de confusion.
Rassurons-nous, alors même l'esprit religieux peut se raviver; il faut, pour cela, réfléchir et rentrer en soimême, il faut agir et reprendre les observances religieuses, il faut prier et persévérer dans la prière .
Le P. Bourdaloue ajoute quelques mots sur l'habit religieux, il lui donne sa signification, fait connaître les obligations qu'il impose et ses avantages.
En prenant l'habit, le religieux revêt Jésus-Christ. Il se revêt de la pauvreté de Jésus-Christ, de son humilité, de sa pénitence. Tels sont les points que l'orateur développe avec sa vivacité ordinaire.
Parlant des vœux de religion ou du sacrifice religieux : c'est un second baptême, dit-il, c'est un martyre, un martyre delà charité ; c'est quelque chose de plus, reprendil avec le Prophète royal, la profession religieuse est un sacrifice dans lequel le religieux est à la fois le sacrificateur et le prêtre, et en même temps l'hostie et la victime.
Enfin le religieux paraît au tribunal suprême; il va entendre les paroles consolantes que Notre - Seigneur adresse à ses apôtres : vous serez assis sur douze trônes ; quiconque a tout quitté pour Dieu, recevra le centuple et
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la vie éternelle. Malheur à lui s'il n'a pas répondu à la grâce, car on exigera beaucoup de celai à qui l'on a beaucoup donné! Quelle sera la matière de son jugement? Le bienfait de sa vocation, les devoirs de sa vocation, les moyens qu'il a eus à sa disposition pour y répondre, enfin l'abus qu'il aura fait des grâces de sa vocation. Les détails suivent : c'est un véritable examen de conscience auquel le religieux doit répondi'e jDar anticipation. A cet examen, le P. Bourdaloue en ajoute un autre par coinjparaison du religieux avec lui-même d'abord régulier, puis relâché :
Par comparaison avec les justes du siècle, qui ne sont pas rares et qui condamneront bien des religieux ;
Par comparaison avec les 'pécheurs du siècle, qui s'épuisent en constants efforts pour atteindre leur lin, à la cour, dans la profession des armes... après cela quel arrêt doit-on attendre de Dieu ! On frappe à la porte du ciel et l'on entend cette terribles réponse : Je ne vous connais point.
Les pages suivantes expriment la résolution d'une âme religieuse qui reconnaît la perfection de son état et se confond de ses infidélités ; c'est un résumé de toutes les instructions sur l'état religieux exprimé en élévation de l'âme vers Dieu.
N'oublions pas l'Instruction sur la jjaix avec le prochain, à l'usage des communautés religieuses, qui se trouve au tome IX, p. 269. Cette instruction se divise en trois points et traite :