‹ Bourdaloue, sa vie et ses œuvres [microform]Chapitre 45 sur 86 · I. De l'importance de la paix avec le prochain · texte numérisé non relu

I. De l'importance de la paix avec le prochain

II. Des obstacles les plus ordinaires qui s'opposent à la paix avec le prochain.

III. Des moyens les plus propres à maintenir la paix avec le prochain.

Jésus-Christ en quittant ses disciples pour retourner

à son Père, leur recommande la paix, il la leur donne ; je VOUS donne ma paix, leur dit-il, pour qu'ils la distinguent de la paix du inonde, qui n'est qu'apparente.

La paix de Notre-Seigneur est le plus précieux trésor de la vie et surtout pour les religieux qui aspirent à la perfection de la vie chrétienne ; sans elle, point de recueillement, point de dévotion, point de goût à la prière et aux observances religieuses.

Dès que la paix ne règne j)lus dans le cloître, le péché règne en maître... et alors, comment Dieu répandrait-il son Esprit au milieu de ce trouble et comment y ferait-il sentir son onction?

Toute discipline disparaît... plus d'obéissance aux supérieurs, l'esprit de cabale se développe, le relâchement s'introduit... une telle maison est alors comme un vaisseau abandonné aux vents et prêt à donner dans tous les écueils.

Au lieu d'un paradis, l'âme religieuse ne retrouve plus cette Jérusalem désirée, séjour de calme et de vertu. Pour comble de malheur, on intéresse les gens du monde dans les dissensions intestines, on s'explique de sa peine avec ses amis, on en fait part à des parents, on émeute. toute une famille, le scandale se répand au dehors et une communauté tombe dans le décri.

L'Apôtre avait prévu ce malheur, lorsqu'il conjurait les premiers chrétiens d'éviter les schismes. Les religieuses ont des motifs particuliers de conserver la paix par l'unité. Elles ont fait les mêmes vœux, elles ont les mêmes règles, les mêmes supérieures; comment V unité des cœurs ne règnerait-elle pas ?

Bourdaloue énumère ensuite les obstacles qui le plus souvent troublent la paix avec le prochain. Il en détermine cinq.

La diversité des tempéraments et des humeurs. Nous

156 LE p. LOUIS BOURDALOUE

trouvons ici toutes les nuances de caractère incompatibles par nature, mais, par la grâce, la sagesse et la force de l'Esprit de Dieu, vivant en bonne harmonie.

La diversité des intérêts suit la même loi; avec sa perspicacité native, Bourdaloue retrouve, sous le voile, mille petites passions, mille intérêts propres qui, pour être d'un autre genre, n'en attachent pas moins le cœur.

On se met en tête d'avoir une telle charge, on veut obtenir une telle permission, on prétend que telle préférence nous est due, et l'on s'obstine à l'emporter. Il faut pour cela des patrons, il faut des suffrages. De là les intrigues pour réussir ; de là les jalousies et les dépits si l'on no réussit pas ; de là les vains triomphes qui piquent les autres et qui les aigrissent, si l'on a l'avantage sur elles. C'est assez pour partager toute la maison. Les unes approuvent , les autres condamnent : les esprits s'échauffent, et de cette sorte l'on n'a que trop vu de fois des bagatelles et des affaires de néant devenir des affaires sérieuses et bouleverser des communautés entières (1).

Un autre genre d'obstacle s'ajoutait aux obstacles communs à toute nature humaine : la diversité des sentimejits et des ojjinions en matière de doctrine. Ici nous nous transportons à Port-Royal. Nous en parlerons assez plus loin pour ne pas nous y arrêter en ce moment.

La diversité des opinions est un nouvel empêchement à la paix. Chaque religieuse veut avoir son directeur et souvent les directeurs sont complices du mal ; ou bien encore.

On s'érige en chef de parti, on se he d'amitié avec des compagnes d'humeur semblable ou faciles à séduire ; « amitiés, dit le P. Bourdaloue, que tous les saints insti-

(U T. IX, p. 277.

SON APOSTOLAT AUPRÈS DES COMMUNAUTÉS lo7

tuteurs ont toujours strictement défendues, parce qu'elles dégénèrent facilement en cabales. »

Il est temps de porter remède à un mal aussi grave ; le P. Bourdaloue ne s'y épargne pas. Sans le suivre dans le développement de ses prescriptions, nous signalons les remèdes qu'il recommande : vaincre son humeur , au dedans comme au dehors ; mettre la paix commune audessus de ses prétentions ; renoncer à ses droits « qui, du reste, sont si peu de chose dans l'état religieux (1). h Se défier de son propre sens et ne pas craindre de prendre conseil... Sacrifier sa propre raison au bien de la paix, dans les cas toutefois où la conscience n'est pas engagée et où le nom de Dieu n'est point offensé.

Encore un moyen efficace de garder la paix : la religieuse simplicité opposée à une envie immodérée de savoir. Nous trouvons ici une apphcation aux monastères qui raisonnent sur les décisions de l'Eglise ; nous signalons ce passage en parlant des religieuses soumises au joug de Port- Royal. Enfin, le plus efficace moyen de garder la paix, le plus puissant, est la sainte et fréquente communion, sacrement d'unité, de charité, le vrai nœud de la paix.

Après cette suite de conseils et di Instructions pratiques sur l'état religieux, nous trouvons une Instruction sur le gouvernement religieux et les vertus qui sont plus nécessaires (2). Elle est adressée à une supérieure encore inexpérimentée.

L'auteur développe cette pensée qu'il est aussi difficile, plus difficile peut-être, de bien savoir faire pratiquer l'obéissance que de bien savoir la pratiquer.

11 faut que la supérieure fasse elle-même une étude sérieuse de ses devoirs.

(1) T. IX, p. 282.

(2) T. XV, p. 186.

138 lE p. LOUIS BOURDALOUE

Elle doit être appelée de Dieu; sans la vocation, on perd tout droit à l'assistance du Ciel; il faut se tenir en garde contre les attraits du pouvoir. Nous recommandons, aux ambitions cloîtrées, la lecture et la méditation du passage suivant; c'est une peinture de mœurs qu'envieraient nos plus fins observateurs.

Mais le moyen de parvenir à la supériorité, et comment y procéder? Il est rare qu'on s'y porte ouvertement, et qu'on témoigne sur cela son désir. Au contraire, on a bien soin de le cacher, et l'on affecte en toutes ses paroles et toutes ses manières, de marquer là-dessus une indifférence parfaite et môme une espèce d'éloignement. Rien de plus modeste que les expressions dont on se sert en parlant de soi-même, et reconnaissant son peu de suffisance et son indignité : mais ce sont des discours ; et avec ces beaux discours, le désir qu'on a dans le cœur, tout caché qu'il est, n'en est pas moins vif. On le dissimule ; mais il agit et il fait agir. On prépare de loin les esprits, le parti se forme, l'une attire l'autre. Cependant une élection approche, et c'est alors qu'E faut redoubler ces attentions, et se inontrer plus affable et plus officieuse que jamais envers tout le monde, surtout envers les amies. Enfin, le jour arrive où la communauté s'assemble, et où il est question de décider. Les voix se recueillent, la pluralité l'emporte, la supérieure est élue, bien contente de sa destinée , et peut-être encore voulant se persuader que c'est Dieu qui l'a choisie et qu'elle n'y a contribué en aucune sorte (1).

Le cas n'est malheureusement pas chimérique. Les résultats ne se font pas attendre, Dieu se retire de la supérieure et de la communauté.

Le P. Bourdaloue, admettant que la supérieure est légitimement élue, donne les conditions essentielles d'une bonne supérieure en cinq paroles qu'il accompagne chacune

(1) T. XV, p. 189.

d'une réflexion particulière : Exemple, vigilance, chanté, fermeté, prudence.

On trouvera dans cette instruction de nombreuses observations piquantes sur la pratique de la supériorité dans un monastère; on remarquera surtout cette constante application du P. Bourdaloue à se tenir toujours entre les deux extrêmes, la sévérité outrée et la molle condescendance.

Une supérieure doit donner Y exemple, et ne pas profiter de son autorité pour vivre à sa mode.

Elle doit être vigilante; elle ne doit pas rester comme une idole qui reçoit l'encens, ne voit et ne dit rien. La supérieure doit être attentive et vigilante; mais Bourdaloue n'entend pas qu'elle soit timide et trop recherchante, c'est son expression; qu'elle prenne ombrage de tout et qu'elle s'alarme de tout.

La charité est une vertu essentielle aux supérieures: charité douce, patiente, universelle ; mieux vaut, dit-il, pécher par un peu trop de bonté que par trop de sévérité. Il lui faut de la fermeté; l'auteur se résume en quelques mots : Ayez pour toutes vos filles beaucoup d'honnêteté, de douceur, mais faites comprendre que vous savez vous faire craindre, respecter et obéir; elles ne vous en aimeront pas moins et elles vous en estimeront davantage.

La prudence, autre vertu nécessaire aux supérieures ; elle est Tâme de tout gouvernement soit séculier, soit religieux.

On l'acquiert par la réflexion, par les épreuves passées, parles conseils des personnes expérimentées, par la prière. Après ces diverses instructions, l'éditeur groupe ensemble quelques pensées diverses de l'auteur sur la vie religieuse.

Le religieux est, dit-il, un captif dont les chaînes sont un honneur et un bonheur.

L'obéissance religieuse unit tellement ensemble les diverses nuances de volontés parfois vicieuses et perverses, qu'elles finissent par s'ajuster et s'accorder entre elles.

Demande-t-on quel est l'état du monde où l'on soit exempt de toute dépendance, où l'on fasse toutes ses volontés? Bourdaloue répond : Ce n'est pas à la cour, ce n'est pas dans la profession des armes, ce n'est pas dans les ministères publics ; partout il faut se soumettre. Le grand avantage de la vie religieuse, c'est qu'on se soumet à Dieu, c'est qu'on se soumet à une autorité que l'on connaît.

Le monde nous quitte plus vite que nous ne le quittons... d'où l'on peut tirer cette conclusion : Sachons mourir au monde comme le monde meurt à nous.

Page 1