CHAPITRE IV
Iu& I*. Bourdaloue directeur
I. — LES DIRECTEURS A LA FIN DU DIX-SEPTIÈME SIÈCLE, d'après FÉNELON. — d'après BOURDALOUE.
Dans une lettre siir la direction (1), Fénelon nous fait connaître ce que son siècle pensait du titre et des fonctions de directeur. Sa perspicacité incontestable, mêlée d'une légère pointe de causticité, sa foi et sa solide piété, l'ont mis en état d'observer, de juger et de rendre sa pensée d'une manière vraie et piquante. Bien que l'hisloire de sa vie ne l'ait pas toujours montré supérieur aux difficultés du ministère qui nous occupe, nous aimons mieux recueillir ses appréciations sur les directeurs au dix-septième siècle, que de les emprunter à des écrivains profanes et d'une bonne foi suspecte.
Molière, puis La Bruyère, pouvaient saisir, chacun de son coin d' observation, les défauts ou les ridicules de la société dévote; mais, on en conviendra, ils étaient incapables de saisir les nobles délicatesses du ministère des âmes.
(1) Œuvres, t. XYn, p. 535.
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« Les meilleures choses sont les plus gâtées, dit Fénelon dans la lettre que nous avons signalée, parce que leur abus est pire que celui des choses moins bonnes, voilà ce qui fait que la direction est si décriée. Le monde la regarde comme un art de mener les esprits faibles et d'en tirer parti. Le directeur passe pour un homme qui se sert de la religion pour s'insinuer, pour gouverner, pour contenter son ambition; et souvent on soupçonne dans la direction, si elle regarde le sexe, beaucoup d'amusement et de misère. Tant de gens, sans être ni choisis, ni éprouvés, se mêlent de conduire les âmes, qu'il ne faut pas s'étonner qu'il en arrive assez souvent des choses irrégulières et peu édifiantes. » Fénelon résume ici en termes convenables ce que les moralistes du temps, Molière et La Bruyère, ont raconté dans un langage de comédie et de satire. Le P. Bourdaloue connaissait aussi les abus de la direction; mais, comme Fénelon, il a eu surtout à cœur d'en faire apprécier les solides avantages, ce que les moralistes séculiers se sont bien gardés de faire.
Fénelon va nous apprendre quelle idée nous devons nous former du véritable directeur. Il continue en ces termes : « Il sera toujours vrai de dire, au milieu de toutes ces choses déplorables, que la fonction de mener les âmes à Dieu est le ministère de vie confié aux apôtres par Jésus- Christ. La direction est donc une fonction toute divine, qu'il n'est jamais permis de mépriser, quoique les hommes indignes d'une si haute fonction l'avilissent et la déshonorent... w
« Diriger, dit-il encore, est le devoir du pasteur; à lui de connaître ses brebis, de les connaître comme Jésus- Christ, chacune en particulier, de discerner leurs besoins, d'étudier leurs maladies, de chercher les remèdes, de supporter leurs faiblesses, de redresser celles qui s'égarent, de les rapporter sur ses épaules au bercail, de conduire les
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saines dans les bons pâturages et de les défendre du loup ravisseur. « Voilà le vrai directeur... Avec saint François de Sales, il veut que le directeur soit choisi entre mille et même entre dix mille; il veut qu'il soit sage, éclairé, mortifié, expérimenté, détaché de tout, incapable de nous flatter, exempt de tout soupçon de nouveauté sur la doctrine et de tout excès dans les maximes...
Fénelon entre ensuite dans d'autres détails sur les moyens de découvrir le bon directeur, détails curieux et précieux, trop minutieux peut-être, alors que la lumière surnaturelle est, à vrai dire, la seule qu'il faille consulter, comme Fénelon lui-même en convient.
Les témoignages des contemporains les plus dignes de foi présentent le P. Bourdaloue comme un directeur accompli: le P. Bretonneau lui rend cette justice dans la préface des œuvres; le président de Lamoignon, l'ami le plus intime, la comtesse de Pringy, l'une de ses pénitentes les plus fidèles, en parlent dans le même sens. Leurs témoignages méritent d'être rappelés ici.
Le P. Bourdaloue ne renferma pas tout son zèle dans le saint ministère de la prédication (1). La sainteté de sa vie, qui était son premier titre à l'admiration publique , était aussi son premier titre à la confiance des âmes : il dut céder à leurs instances pour achever le bien commencé dans la chaire. « C'est pour cela, dit le P. Bretonneau, que le P. Bourdaloue se chargea d'une fonction aussi importante et aussi pénible que la direction des consciences. Plein de l'Evangile, et jugeant de tout par les grands principes de la foi, solide dans ses conseils, juste dans ses décisions, droit et désintéressé dans ses vues, il n'était ni rigoureux à l'excès, ni trop indulgent, mais il était sage et d'une sagesse chrétienne... Ennemi
(1) Préf. p. 14. Œuvres complètes .
des singularités, il voulait qu'on allât à Dieu avec simplicité et bonne foi... Dans le grand nombre de personnes de la première distinction dont il avait la conduite, bien loin de négliger les pauvres et les petits, il les recevait avec bonté..., il s'étudiait à gagner leur confiance et à leur faciliter l'accès auprès de lui... »
Le président Lamoignon ajoute quelques traits qui caractérisent sa direction spirituelle : « Il donnait ses conseils à ceux qui les lui demandaient; il n'était pas jaloux qu'on les suivît, excepté sur ce qui regardait la conscience : c'était uniquement sur ce point qu'il se rendait inflexible ; il fallait lui obéir ou le quitter. . . » Plus loin, le sage président entre dans le détail sur la discrétion de son ami : « L'avez- vous jamais vu, ajoute-t-il, comme d'autres directeurs, faire de toutes les actions des points de conscience, vouloir gouverner partout, sous prétexte de conduire les âmes à la perfection; se rendre nécessaire entre le mari et la femme, entre le père et les enfants, entre le maître et les domestiques, et s'ériger en tribunal souverain, pour savoir et pour ordonner jusqu''aux moindres choses qui se font dans une maison ? »
Lamoignon, en parlant ainsi, éloignait du nom de son ami les propos des libres-penseurs de son temps. Nous citerons encore quelques lignes qui font honneur à sou ministère : « Bourdaloue était très éloigné de ceux qui condamnent tout sans rien examiner. 11 voulait réfléchir longtemps avant de donner ses décisions. Il présumait toujours le bien, et ne croyait le mal que lorsqu^il en était pleinement convaincu. Il n'effrayait point les hommes par sa présence ni par ses discours ; il les rassurait, au contraire, par sa prudence et par une certaine insinuation à laquelle il était difficile de résister. »
Evitant toute affectation et toute singularité dans la conduite des âmes, Bourdaloue les menait par les routes
les plus sûres à la perfection propre de leur état, dit le P. Martineau. Écoutons encore M"° de Pringy : « Il n'entrait dans le soin qu'il prenait des âmes nul des défauts de la direction. Il était sans intérêt, sans ambition, sans curiosité, sans politique, sans égards que ceux d'une charité noblement exercée. » Et ailleurs : « Il s'attirait la confiance de toutes les personnes qui s'adressaient à lui par l'onction qu'il répandait dans l'exercice de la direction, où tant d'autres ne répandent que l'amertume et ne causent que l'abattement (1) . »
Nous connaissons maintenant le P. Bourdaloue directeur des consciences sur la foi de ses contemporains et amis, nous allons maintenant le voir à l'œuvre.
Le P. Bourdaloue, dans le cours de ses œuvres, nous fait connaître sa pensée sur ce point capital de la con duite des âmes; il reconnaît la nécessité d'un directeur, il décrit ses qualités, l'étendue de son domaine, les sujets qu'il doit traiter, ses fonctions et les abus qui peuvent découler de l'usage de la direction ; rien ne lui échappe. Observateur aussi exercé que Fénelon, nous affirmons et nous prouverons qu'il a joint, à une connaissance plus approfondie du cœur humain, une pratique plus irréprochable.
Le P. Bourdaloue, dans la deuxième partie du sermon sur la confession, met en évidence l'action du ministre du sacrement de pénitence; c'est par elle que le sacrement acquiert sa plus grande efficacité : « Rien de si efficace ni de si engageant pour nous maintenir dans le devoir d'une vie réglée, dit-il, que l'assujettissement volontaire de nos
(1) Éloge duR. P. Bourdaloue, par M™*^ de Pringy, tiré des Essais de littérature pour la connaissance des livres, mai 1704, p, 119, publication attribuée à l'abbé Tricault.
consciences et de nous-mêmes à un homme revêtu du pouvoir de Dieu et établi de Dieu pour nous gouverner, pour nous diriger dans les voies du salut, » et il le prouve par les faits :
Que ne peut point un directeur prudent et zélé pour la sanctification des âmes, quand une fois elles sont résolues de se confier en lui et d'écouter ses remontrances? Si ce sont des âmes mondaines, quels commerces ne leur fait-il pas rompre, à quoi ne les oblige-t-il pas de renoncer, et de quels engagements ne les détache-t-il pas, par la seule raison de la sainte déférence qu'elles lui ont vouée? Si ce sont des âmes passionnées, combien de haines leur arrache-t-il du cœur? combien leur fait-il oublier d'injures? à combien de réconciliations les porte-t-il, auxquelles on n'avait pu les déterminer, et que tout autre que lui aurait tentées inutilement? N'est-ce pas par son zèle, ou plutôt, n'est-ce pas par la confiance que l'on a en son zèle, que les âmes intéressées réparent l'injustice, abandonnent leurs trafics usuraires, et consentent à des restitutions dont elles s'étaient défendues depuis de longues années avec une obstination presque invincible? Qui fait cela, chrétiens? cette grâce de direction que Dieu a donnée à ses ministres pour la conduite des fidèles. Car, le même caractère qui les constitue nos juges dans le tribunal de la pénitence, pour prononcer sur le passé, les constitue nos pasteurs, nos guides, nos médecins, pour l'avenir. Je dis nos médecins, pour nous tracer le régime d'une sainte vie; nos guides, pour nous montrer le chemin où nous devons marcher; nos pasteurs, pour nous éclairer dans nos doutes, pour nous redresser dans nos égarements, pour nous ranimer dans nos défaillances, pour nous donner une pâture toute céleste qui nous soutienne. Comme, en vertu de leur ministère ils sont tout cela, ils ont grâce pour tout cela; et cette grâce, qui n'est que gratuite pour eux-mêmes, mais sanctifiante pour nous, est justement celle qui agit eu nous quand nous nous soumettons à eux
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avec toute la docilité convenable. Tel est l'ordre de Dieu, mes chers auditeurs. C'est ainsi qu'il a gouverné les plus grands tiommes et les plus éminents en sainteté. Il pouvait les sanctifier immédiatement par lui- môme, mais il ne l'a pas voulu. Il les a assujettis à d'autres hommes, et souvent même à d'autres hommes moins élevés et moins parfaits. Il s'est servi des faibles lumières de ceux-ci, pour perfectionner les hautes lumières de ceux-là. Voilà comment on a toujours usé sa providence. Or, il n'est pas croyable que, cette loi ayant été faite pour tous les saints. Dieu en doive faire une nouvelle pour nous (1).
Les résultats obtenus dans les circonstances les plus critiques de la vie chrétienne, l'efficacité d'une sage direction auprès des âmes les pins élevées, établissent la nécessité de ce ministère dans toutes les situations de la vie. Mais toujours bien entendu, à la condition que le directeur sera bien réellement le maître dans son domaine, comme le dit spirituellement Bourdaloue dans les pensées diverses sur la dévotion :
Beaucoup de directeurs des consciences, mais peu de personnes qui se laissent diriger. Ce n'est pas que toutes les âmes dévotes, ou presque toutes, ne veulent avoir un directeur, mais un directeur à leur mode, et qui les conduise selon leur sens : c'est-à-dire, un directeur dont elles soient d'abord elles-mêmes comme les directrices, touchant la manière dont il doit les diriger. Gela s'appelle, à bien parler, non pas vouloir être dirigé, mais vouloir, par un directeur, se diriger soi-même (2).
Le passage suivant établit encore la nécessité du directeur par les absurdités où tombent les libres-penseurs qui
(1) T. YII, p. 27-30.
(2) T. XIV, p. 424.
méprisent ce moyen de salut : au lieu d'accepter une direction qui leur serait plus nécessaire qu'à tout autre, ils la traitent de simplicité et de faiblesse d'esprit, et cela dans les choses de la conscience si importantes et si délicates, sur lesquelles ils ont tant de fausses idées et sur lesquelles ils auraient besoin d'être instruits comme des enfants ; ils ne prennent direction que d'eux-mêmes... Ils veulent bien accepter des confesseurs, mais non des directeurs qui les gêneraient.
La nécessité d'un directeur, incontestable dans certaines circonstances de la vie, et pour certains tempéraments spirituels, devient impérieuse quand il s'agit de choisir un état de vie ou d'entrer dans les voies de la perfection chrétienne ou religieuse. Le directeur est nécessaire pour le choix d'un état de vie. L'instruction sur ce sujet (1) regarde une jeune personne de qualité, dit une note de l'éditeur, et nous l'avons appliquée à W^" de Sulli.
Bourdaloue demande que, dans le choix cVun état de vie, l'âme intéressée écoute l'appel de Dieu. La vocation est la condition essentielle et cela pour toute carrière. Mais pour connaître la volonté de Dieu, quels moyens employer? — La prière est le premier; le second, le conseil d'un sage directeur, ministre de Dieu.
Après vous être acquittée de ce premier devoir envers Dieu, vous devez ensuite vous adresser aux ministres de Dieu. Ce sont nos guides, nos conducteurs, et ils ont été établis pour nous donner des conseils salutaires. C'est pour cela que Dieu les éclaire spécialement eux-mêmes ; et souvent il arrive que ce qu'il n'a pas voulu par lui-même nous révéler, c'est par leur bouche qu'il nous l'enseigne. Ainsi, dans
(1) T. IX, p. 353.
l'ancienne loi, les prophètes étaient -ils appelés voyants, et c'était à eux que Dieu envoyait son peuple pour en recevoir toutes les décisions et tous les éclaircissements nécessaires. Or, par les ministres de Dieu, j'entends deux sortes de personnes. Premièrement, et dans le sens le plus ordinaire et le plus propre, ce sont les prêtres du Seigneur, ce sont nos confesseurs et les directeurs de notre conscience. Ayez un directeur sage, un homme de Dieu, en qui vous preniez confiance, à qui vous exposiez avec simplicité et avec candeur toutes vos vues, toutes vos pensées, toutes les bonnes et mauvaises dispositions de votre âme. Proposez-lui vos doutes; marquez-lui à quoi vous vous sentez attirée, ou à quoi vous avez de la répugnance. Ne lui dissimulez rien; et quand vous croirez lui avoir dit toutes choses, priez-le qu'il vous examine encore lui-même, et répondez -lui avec l'humilité d'un enfant. Surtout faites-lui voir qu'il peut vous parler avec une pleine liberté, et demandez-lui qu'il vous détermine précisément au parti qu'il jugera le meilleur selon Dieu, et non point à celui qui pourrait- vous être plus agréable selon la nature et selon le monde. Dès que vous agirez avec cette droiture et cette bonne foi, vous aurez tout sujet de vous promettre que Dieu présidera au jugement de son ministre, et que l'esprit de vérité lui suggérera pour vous une décision juste, et où vous pourrez vous en tenir (1) .
Bourdaloue veut encore que, dans le choix cCun état de vie, le jeune homme ou la jeune personne se rappellent que, par ministre de Dieu, ils doivent entendre non seulement les prêtres du Seigneur, les confesseurs et directeurs des consciences, mais aussi les pères et les mères, et il donne à ce sujet la règle de conduite à suivre :
Les pères et les mères sont, après Dieu, et selon l'ordre de Dieu, les premiers supérieurs de leurs enfants, et ce serait
(1) T. IX, p. 359.
une indépendance condamnable plutôt qu'une liberté évangélique, de vouloir, dans le choix qu'on fait d'un état, se soustraire absolument à l'autorité paternelle. Il est vrai qu'on n'est pas toujours obligé de se conformer aux désirs d'un père et d'une mère , trop préoccupés de l'esprit du monde, et qu'il y a des occasions où l'on peut leur répondre ce que disaient les Apôtres : Est-il de la justice que nous vous obéissions pré férablement à Bleu (Act. IV, 19) ? Mais au moins faut-il les écouter, peser leurs raisons, y déférer même lorsqu'on n'en a point de plus fortes à y opposer; enfin, soit que l'on condescende à leurs volontés, ou que, pour l'intérêt de son salut, on s'en écarte, leur donner toujours tous les témoignages d'une soumission filiale et du respect qu'on reconnaît leur devoir (1) .
Bourdaloue, personne ne l'ignorait, avait donné l'exemple de cette déférence, et cet exemple relevait l'autorité de son conseil. Nous trouvons encore une application de cette prudente conduite dans ses relations avec la famille de Claude Le Peletier.
En date du 26 septembre (1683), Bourdaloue écrit au sage et pieux ministre, au sujet de la vocation de sa fille :
Je reçois hier une lettre de M"^ Peletier, à laquelle j'ai crû ne devoir pas répondre sans vous l'avoir auparavant communiquée, je vous l'envoie donc, Monsieur, afin que vous y fassiez toutes les réflexions qu'un père aussi sage et aussi chrétien que vous doit faire en pareille rencontre, et que vous preniez ensuite les mesures que vous jugerés les plus convenables à votre prudence et à votre piété. Je serai à Paris la semaine prochaine, et je ne manquerai pas, sitost que j'y serai arrivé, de me donner l'honneur de vous voir, pour scavoir vos intentions et recevoir vos ordres. Que si vous estiez vous-même à la campagne, vous auriez, s'il vous
[i] T. IX, p. 360.
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plaist, la bonté de m'écrire un mot, afin que je puisse faire ma réponce, qui dépend absolument de la disposition où vous serés. Cependant je prierai Dieu qu'il conduise le tout pour sa gloire et pour votre satisfaction, c'est-à-dire pour le salut de Mademoiselle votre fîUe, étant très persuadé que c'est la principale et l'unique chose que vous y envisagés. Vous scavés, Monsieur, l'intérest que j'y prends, non seulement par la raison de mon devoir, mais puisque vous me permettes bien d'user de ce terme, par l'attachement d'amitié, qui ne diminue pourtant rien du respect avec lequel je suis, Votre très humble et très obéissant serviteur (1) ,
BODRDALOUE.
Cette lettre a pour destinataire Claude Le Peletier, contrôleur des finances en 1683, après la mort de Colbert. La famille Le Peletier a laissé dans la société du dix-septième siècle une réputation de régularité et de piété incontestables. A la mort de sa femme, en 1671, Claude se trouva à la tête d'une famille de dix enfants, quatre garçons, dont deux entrèrent dans l'état ecclésiastique; et six filles, dont quatre prirent le voile (2) .
Le P. Bourdaïoue, conformément à l'esprit de son Ordre, ne donnait ses soins de directeur dans les communautés religieuses qu'avec réserve ; il ne croyait pas devoir priver d'une partie notable de son temps les brebis égarées du peuple d'Israël, au profit de quelques âmes favorisées de Dieu et déjà abritées dans le port du salut. Après les avoir introduites dans l'enceinte du cloître, il les abandonnait à d'autres mainS.
(1) Collection Boutron, copiée sur l'autographe. Voir correspondance du P. Bourdaïoue.
(2) Boivin, Pelelerii vita, iu-4'', p. 35.
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H. — LA. DIRECTION SPIRITUELLE DO P. BOURDALOUE. — Il VRAIE ET LA FAUSSE DÉVOTION. — INSTRUCTIONS SUR LA CONDUITE SPIRITUELLE DES AMES.
Bourdaloue entre clans le domaine de la direction spirituelle, lorsqu'il parle de la vraie dévotion et de la. fausse dévotion.
Au livre des Pensées (1 ), le P. Bretonneau a rassemblé les leçons du sage directeur sur la dévotion. Ne croyons pas cependant qu'il fasse de la dévotion l'apanage d'une classe privilégiée; telle qu'il la conçoit et la définit, elle est à la portée de tout enfant de l'Église. La vraie perfection consiste à ses yeux dans l'accomplissement du devoir, seul mérite solide devant Dieu, qui ne demande qu'une chose de ses créatures, l'accomplissement de leur fin : d'où nnît identité dans le sentiment de dévotion et grande variété dans les pratiques de la dévotion, qui ne sont pas les mêmes pour un magistrat, pour un homme d'affaires, pour un père de famille. Pour un chrétien, l'accomplissement du devoir est son unique plaisir , c'est son plus sensible honneur même aux yeux du monde ; et bien qu'en certaines conjonctures, le monde ne rende pas complète justice aux dévots, observateurs rigoureux de leurs devoirs , les gens sages finissent toujours par s'écrier, quand le feu de la passion est tombé : « Voilà un honnête homme, voilà un plus homme de bien que moi. » Telle est, selon le P. Bourdaloue, la vraie et solide dévotion, et dans quelle voie sa direction mène les âmes, et il s'écrie :
Puissent bien comprendre cette maxime, certaines âmes
(1) Pensées, t. XIV, p. 366.
Il 12
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dévotes, ou réputées telles ! Elles sont si curieuses de pratiques et de méthodes extraordinaires, et je ne blâme ni leurs méthodes, ni leurs pratiques; mais la grande pratique, la première et la grande méthode, est celle que je viens de leur tracer (1).
Il ne faut pas croire que cette froide attache à l'accomplissement du devoir suffise ; Bourdaloue veut encore que l'âme chrétienne et dévote se livre à la pratique des œuvres de piété, foule aux pieds tout respect humain, trouve son bien dans la vie active et pleine d'oeuvres utiles, qu'elle aspire sans cesse à une vie plus parfaite ; c'est le vœu de l'Église, qui ne se contente pas du culte intérieur qu'elle nous recommande et qu'elle suppose comme la base de toute vraie piété, mais qui veut encore un culte extérieur :' c'est pour cela qu'elle a institué les fêtes, les cérémonies, les assemblées des offices, les exercices publics, les abstinences, les jeûnes... Rien donc de plus conforme à l'esprit de l'Église qu'une dévotion agissante et appliquée sans relâche à de pieuses observances qu'une longue tradition autorise, ou que le zèle suggère selon les temps et les conjonctures.
Le monde ne comprend pas ce langage. La dévotion, dit-il, ne consiste pas dans toutes ces pratiques, mais elle est toute dans le cœur ; comme si le cœur lui-même n''inspirait pas ces œuvres de piété ; comme si les œuvres de piété n'étaient pas le résultat nécessaire de la vitalité du cœur et de la piété qu'il inspire ! « Du moment que la piété est dans le cœur, dit notre directeur, elle veut glorifier Dieu, édifier le prochain, faire honneur à la religion, et c'est dans toutes ces observances qu'elle trouve la gloire de Dieu. » Mais, dira-t-on, toutes ces méthodes, toutes ces pratiques ne sont que des minuties? Écoutons la .réponse :
(1) T. XIV, p. 376.
Mais dans le fond, qu'est-ce que toutes ces métliodes, que 'toutes ces pratiques? Ne sont-ce pas des minuties? Des minuties ! mais ces prétendues minuties plaisent à Dieu, et entretiennent dans une sainte union avec Dieu. Des minuties I mais ces prétendues minuties, les plus habiles maîtres et les plus grands saints les ont regardées comme les remparts et les appuis de la piété. Des minuties ! mais ce sont ces prétendues minuties qui font le bon ordre d'une vie et la bonne conduite d'une âme. Des minuties ! mais c'est dans ces prétendues minuties que toutes les vertus, par des actes réitérés et réglés, s'accroissent et se perfectionnent. Des minuties ! mais c'est à ces prétendues minuties que Dieu a promis son royaume, puisqu'il l'a promis pour un verre d'eau donné en son nom.
En vérité, les mondains ont bonne grâce de rejeter avec tant de mépris ce qu'ils appellent, en matière de dévotion, minuties et petitesses, lorsqu'on les voit eux-mêmes, dans l'usage du monde, descendre à tant d'autres petits soins et d'autres minuties, pour se rendre agréables à un prince, à un grand, à toutes les personnes qu'ils veulent gagner. Ils ont bonne grâce de traiter de bagatelle ce qui concerne le service de Dieu, lorsque les moindres choses leur paraissent importantes à l'égard d'un souverain, d'un roi de la terre, dont ils recherchent la faveur, et à qui ils font si assidûment leur cour. Qu'ils en jugent comme il leur plaira : dès qu'il sera question du Dieu que j'adore et des hommages que je lui dois, je ne tiendrai rien au-dessous de moi, mais tout me deviendra respectable et vénérable. Ils riront de ma faiblesse, et j'aurai pitié de leur aveuglement (1),
Nous retrouvons ici le langage sévère du réformateur de la cour. Les pages suivantes qui mettent au grand jour l'action de Dieu sur une âme simple et pure, nous mettent en présence d'une de ces merveilles de la grâce que Dieu
(1) T. XIV, p. 386.
cache aux regards profanes et qu'il révèle aux directeurs pieux et dévoués. Bourdaloue n'a pu trouver que dans sa propre expérience la description complète d'une âme élevée à l'école de Jésus-Christ :
J'entends une Lonne âme qui me parle de Dieu, et qui m'expose les sentiments que Dieu lui donne à la communion, à l'oraison, dans son travail et ses occupations ordinaires. Je suis surpris, en l'écoutant, de la manière dont elle s'explique: quel feu anime ses paroles! quelle onction les accompagne ! elle s'énonce avec une facilité que rien n'arrête; elle s'exprime en des termes, qui, sans être étudiés ni affectés, me font concevoir les plus hautes idées de l'Être divin, des grandeurs de Dieu, des mystères de Dieu, de ses miséricordes, de ses jugemeuls, des voies de sa providence, de sa conduite à l'égard des élus, de ses communications intérieures. J'admire tout cela, et je l'admire d'autant plus que la personne qui me tient ce langage si relevé et si sublime, n'est quelquefois qu'une simple fille, qu'une dômes-, tique, qu'une villageoise. A quelle école s'est-elle fait instruire? quels maîtres a-t-elle consultés ? quels livres a-t-elle lus? Et ne pourrais-je pas, avec toute la pi'oportion convenable, lui appliquer ce qu'on disait de Jésus-Ghrist : Où cet homme a-t- il appris tout ce qu'il nous dit? n'est-ce pas le fils d'un arlisanl (Matth., XIII, 53)
Ah ! mon Dieu, il n'y a point eu pour cette âme d'autre maître que vous-même et que votre esprit; il n'y a point eu pour elle d'autre école que la prière où elle vous a ouvert son cœur avec simphcité et avec humilité; il ne lui a point fallu d'autres livres ni/l'autres leçons qu'une vue amoureuse du crucifix, qu'une continuelle attention à votre présence, qu'une dévote fréquentation de vos sacrés mystères, quune pratique fidèle de ses devoirs, qu'une pleine conformité à toutes vos volontés, et qu'un désir sincère de les accomplir. Voilà par où elle s'est formée ; ou plutôt, voilà, mon Dieu, par où elle a mérité, autant qu'il e'st possible à la faiblesse
humaine, que votre grâce la formât, l'éclairât, l'élevât. Aussi est-ce à ces âmes simples comme la colombe, et humbles comme les enfants, à ces âmes pures, droites et ino-énues, que Dieu communique avec plus d'abondance ses lumières. C'est avec elles qu'il aime à converser. Il leur parle au cœur, et cette science du cœur, cette science de sentiment, cette science d'épreuve et d'expérience qu'il leur fait'acquérir est infiniment au-dessus de tout ce que peuvent nous découvrir toutes nos spéculations et toute notre théologie (1).
N'est-ce pas un délicieux tableau de l'âme dévote sur cette terre ? Bourdaloue convient qu'il y a de grands saints parmi les savants, mais c'est à la condition qu'ils se rendent petits en approchant de Jésus-Christ.
Passons aux défauts à éviter dans la dévotion : il repousse la dévotion fastueuse et d'éclat, intrigante et dominante, inquiète et empressée, zélée pour autrui sans l'être pour soi, dévotion de naturel et d'intérêt, dévotion douce et commode. Que d'observations fines et bien rendues à propos de ces dévotions défectueuses ! Parlant de la dévote fastueuse, il signale un travers qui n'est pas rare de notre temps :
On s'emploie à des établissements nouveaux, qui paraissent et qui font bruit dans le monde. On y contribue de tout son pouvoir, et l'on fournit amplement à la dépense. De relever les anciens qui tombent, et d'y travailler avec la môme ardeur et la môme libéralité, ce ne serait pas peutêtre une œuvre moins méritoire devant Dieu, ni moins agréable à ses yeux ; mais elle serait plus obscure, et l'on n'aurait point le nom d'instituteur ou d'institutrice. Or, cet attrait manquant, il n'est que trop naturel et que trop ordinaire
(1) T. XIY, p. 388.
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(ju'on porte ailleurs ses gratifications, et qu'on se laisse attirer par l'éclat de la nouveauté (1) .
La dévote intrigante est parfaitement décrite en ces ternies :
Dévotion intrigante et dominante. En cessant d'intriguer dans le monde et d'y vouloir dominer, on veut intriguer et dominer dans le parti de la dévotion. Car il y a dans la dévotion même différents partis, et s'il n'y en avait point, et que l'uniformité des sentiments fût entière, sans dispute, sans contestation, sans occasion de remuer, de s'ingérer en mille affaires et mille menées, il est à croire que bien des personnes, surtout parmi le sexe, n'auraient jamais été dévotes ni voulu l'être (2).
A la dévote inquiète et empressée, il recommande le calme et le recueillement; il veut qu'elle se mette en la présence de Dieu : « Vous le cherchez hors de vous, dit-il, et vous le quittez au dedans de vous-même. »
Il repousse la dévotion zélée, mais zélée pour elle-même ; il n'aime pas qu'une femme en devenant dévote se croie impeccable, tandis que le monde qui l'entoure est rempli de pécheurs ; cette dévote donnera en un jour cent avis, et dans toute une année elle n'en recevra pas un seul. Il condamne la dévotion de naturel et d'inclination, qui prend toutes les formes des milieux où elle se trouve ; aussi bien que la dévotion, douce, oisive, et commode qui n'est qu'un produit d'amour-propre, tandis que la sainteté de la vie est toute dans le travail et la peine- En terminant cette énumération, le P. Bourdaloue convient que les libertins sont en droit de condamner avec lui les faux dévots,
(1) T. XIV, p. 395.
(2) Ibid., p. 396.
mais il leur refuse le droit de tirer de quelques faits particuliers, des conséquences générales au désavantage de toutes les personnes adonnées à la piété.
Et plus bas, dans les pensées sur la foi, il explique pourquoi le mondain est un mauvais juge en matière de dévotion :
Pourquoi la vraie dévotion est-elle si peu connue, et pourquoi au contraire connaît-on si bien la fausse? c'est que la vraie dévotion se cache, parce qu'elle est humble, au lieu que la fausse aime à se montrer et à se distinguer. Je ne dis pas qu'elle aime à se montrer ni à se faire connaître comme fausse : bien loin de cela, elle prend tous les dehors de la vraie; mais elle a beau faire, plus elle se montre, plus on en découvre la fausseté. Yoilà d'où vient que le monde juge communément très mal de la dévotion; car il n'en juge que par ceux qui en ont l'éclat, qui en ont le nom, la réputation; or, ce n'est pas toujours par ceux-là qu'on en peut former un jugement favorable et avantageux. Pour mettre la dévotion en crédit, il faudrait que la fausse demeurât dans les ténèbres, et que la vraie, perçant le voile de son humilité, parût au grand jour (1).
Il dépeint les faux dévots, et les fausses pratiques de dévotion.
Que ne dit-on pas tous les jours de la dévotion? vous le savez : que pour être dévot par état, on n'en est souvent que plus déguisé, que plus vindicatif, que plus fâcheux aux autres, que plus amateur de soi-même. On le dit, et pourquoi? parce qu'on voit en effet des dévots, j'entends des prétendus dévots trompeurs, des dévots ulcérés et envenimés les uns contre les autres, des dévots aigres, chagrins, bizar-
(1) T. XIV, p. 419.
184 LE p. LOUIS BOURDALOUE
res, des dévots sensuels et délicats. Or, ce qu'on dit en particulier de la dévotion, on le dira en général de la religion (1),
Puis les fausses pratiques de dévotion.
Trois ou quatre communions par semaine, et pas un point retranché, ni de son extrême délicatesse et de l'amour de soi-même, ni de son intérêt propre, de son aigreur ou de sa hauteur d'esprit; deux heures d'oraison par jour, et pas un moment de réflexion sur ses défauts les plus grossiers; enfin beaucoup d' œuvres saintes et de pure dévotion, mais en même temps une négligence affreuse de mille articles essentiels, ou par rapport à la religion et à la soumission qu'elle demande, ou par rapport à la justice et aux obligations qu'elle impose, ou par rapport à la charité et à ses devoirs les plus indispensables : voilà ce que je ne puis approuver et ce que jamais nul homme comme moi n'approuvera. Mais les prières, les oraisons, les fréquentes communions ne sont-elles pas bonnes ? Oui sans doute, elles le sont; et c'est justement ce qui nous condamne, qu'étant si bonnes en elles-mêmes, elles ne nous rendent pas meilleurs.
Gardez toutes vos pratiques de dévotion, j'y consens, et je vous y exhorte môme très fortement; mais, avant que d'être dévot, je veux que vous soyez chrétien. Du christianisme à la dévotion, c'est l'ordre naturel; mais le renversement et l'abus leplus monstrueux, c'est la dévotion sans le christianisme (2).
Le P. Bretonneau donne les Instructions chrétiennes, qui suivent les Exhortations (3) , comme spécimens des consultations ou directions écrites que le P. Bourdaloue envoyait aux personnes qui s'adressaient à lui. Il ajoute :
(1) T. III, p. 218.
(2) T. XIV, p. 422.
(3) T. IX, p. 171.
« J'en ai supprimé plusieurs que j'avais pris soin de ramasser et qu'on avait bien voulu me confier. J'ai jugé qu'il était inutile d'en grossir ce recueil, parce que ce ne sont que de simples abrégés des sermons qu'il a faits sur les mêmes matières. Les douze instructions que j'ai retenues suffisent pour faire voir avec quel esprit de religion et quelle sagesse cet habile directeur conduisait les âmes dans le chemin du salut. »
C'est bien, en effet, l'esprit de religion et de sagesse qui domine dans ces instructions, mais on voudrait y trouver quelque chose de plus. Quand il s'agit non d'éclairer ou de purifier une âme égarée, mais de guider dans les sentiers étroits de la perfection chrétienne une conscience délicate, perplexe, ou timorée, on voudrait trouver un peu plus d'onction ; avouons-le, elle manque dans ces instructions ; le vrai seul apparaît dans toute sa nudité, privées qu'elles sont des applications morales que l'on admire dans les sermons et dépourvues de toute parole ou pensée affectueuse ou encourageante.
Les instructions ne parurent qu'en 1721, dix-huit ans environ après la mort du P. Bourdaloue ; nous croirions volontiers que l'éditeur s'est contenté de reproduire en un style soutenu, les idées recueillies par l'auteur, en attendant que l'occasion se présentât de leur donner des chairs et des couleurs. Nous donnerons la nomenclature et le plan général de chacune de ces instructions, et nous soulignerons les passages qui méritent d'être signalés.
La première instruction a pour sujet le Temps de rAvent (1) ; il serait difficile d'y découvrir l'accent d'un entretien de dévotion: c'est un sermon abrégé sur la mission de Jésus-Christ sur la terre, c'est un sujet de méditation, où l'exercice du cœur n'a point de place.
(1) T. IX, p. 171.
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La' deuxième instruction, pour le Temps de Carême (1), a été faite pour une dame de qualité^ dit le P. Bretonneau. Le P. Bourdaloue appelle l'âme à la pratique de la pénitence, dans le temps cpii lui est consacré, et qui, pour cette raison, est vraiment le temjos favorable, le temps du salut. Il ne faut point se soustraire à la pénitence ; les infirmités elles-mêmes sont un moyen efficace pour arriver à en recueillir les meilleurs fruits.
La pénitence du Carême consiste moins à jeûner et à s'abstenir des viandes défendues, qu'à se vaincre soimême, à s'interdire les délices de la vie, à pratiquer la sévérité de l'Évangile, à faire toutes ses actions en esprit de componction; elle consiste surtout dans la réforme des habitudes de la vie.
A la pénitence intérieure, il faut joindre la pénitence extérieure ; ajouter l'aumône, qui doit être d'autant plus abondante que l'on est moins astreint à l'obligation du jeûne ; se retirer des plaisirs du monde et, à l'exemple de Jésus-Christ qui se retire dans le désert, passer le temps du Carême dans la retraite, entendre la parole de Dieu assidûment, s'entretenir dans le souvenir des souffrances de Notre-Seigneur dans la Passion et se préparer avec soin à la communion pascale.
'L'l7ist?nictiont?'oisième, pour la seconde fête de Pâques, est une méditation sur YÉvangile des disciples d'Emmaûs (2). Le directeur montre comment Jésus-Christ raffermit la foi ébranlée des deux disciples, comment il ranime leur espérance, enfin comment il rallume la charité dans leur cœur. Nous trouvons le passage suivant sur l'état d'une âme découragée :
(1) T. IX, p. 191.
(2) Ibid., p. 205.
De raffaiblissement de la foi et de l'espérance, suit enfin le relâchement de la cliarité. Ces deux disciples avaient aimé Jésus-Christ; c'était à eux, comme aux autres, que cet Homme-Dieu avait dit : Mon Père vous aime, parce que vous m'aimez. Ils avaient, dans les rencontres, montré du zèle pour ce Dieu sauveur; mais ce zèle autrefois si ardent paraissait tout refroidi. Ils étaient tristes : cette tristesse n'était qu'un dégoût qui leur avait pris de son service, qu'un chagrin secret de s'être engagés à le suivre, qu'une sécheresse de cœur, qu'un abattement d'esprit; et rien de plus opposé, qu'une pareille désolation, à la ferveur de l'amour de Dieu et de la piété chrétienne. Etat malheureux, quand on ne prend pas soin de s'en relever, qu'on ne fait nul effort pour cela. L'on y succombe lâchement, et l'on quitte tout. État dangereux pour les âmes faibles et peu expérimentées dans les choses de Dieu; c'est la tentation la plus commune et la plus forte, dont se sert le démon pour attaquer les personnes qui commencent à marcher dans la voie du salut, et pour les renverser. État pénible pour une âme fidèle qui veut s'y soutenir ; mais aussi état d'un très grand mérite pour elle, lorsque, l'envisageant comme une épreuve, et s'estimant heureuse d'avoir cette occasion de marquer à Dieu son attachement inviolable, elle porte avec courage toutes les aridités, tous les ennuis, et avance toujours du même pas et avec la même résolution (1).
Pour relever cette âme abattue, le prédicateur donne, comme remèdes, les pieux discours, les bonnes œuvres et les communions.
L'instruction qui suit, pour l'Octave du Saint-Sacrement (2) , presse les fidèles de réparer les outrages faits à la sainte Eucharistie, comme sacrement , puis comme sacrifice. Nous ne trouvons aucune application morale,
(1) T. IX, p. 218.
(2) Ibid., p. 227.
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soit sur le respect dû au corps de Notre-Seigneur, soit sur le respect dii àla présence de Notre-Seigneur dans le saint sacrifice de la messe, que nous n'ayons déjà signalée dans d'autres occasions.
La cinquième instruction, pour V Octave de l' Assomptioji de la Vierge (1) , est une méditation sur la mort de la sainte Vierge, qui nous apprend à mourir de la mort des saints.
Sur quoi est fondé le bonheur des saints? sur la pratique de trois vertus que Dieu a glorifiées dans la sainte Vierge : sa pureté, son humilité, sa charité. Elle montre en quoi consiste la vraie dévotion à Marie, savoir, à l'imiter, sujet amplement traité ailleurs.
La sixième instruction, sur la Mort, est adressée à une dame de qualité (2). Le P. Bourdaloue l'engage à s'entretenir dans cette pensée, comme très efficace pour sa conversion : la pensée de la mort détache du monde et de soi-même: elle ne doit point détourner de l'accomplissement des devoirs de sa condition ; elle ne doit point abattre le courage, et porter au relâchement; au contraire, elle doit nous presser de faire le bien, et nous mettre en état de lui faire bon accueil lorsque la dernière heure sonnera.
Nous avons déjà donné un compte rendu de la septième instruction, sur la Paix avec le prochain., en parlant de l'apostolat du P. Bourdaloue auprès des communautés religieuses (3).
La huitième instruction, sur la Charité {l\) , développe ces deux points :
1° Précepte et obligation de la charité,
2° Pratique et caractère de la charité.
(1) T. IX, p. 244.
(2) Ihid., p. 261.
(3) lUcL, p 269 et plus haut p. 154.
(4) Ibid., p. 288.
La neuvième instruction, smY Humilité de la Foi (1), est adressée à une personne peu soumise aux décisions de l'Église; le but du P. Bourdaloue est de montrer à son pénitent IsLjiécessité d'une foi humble; en d'autres termes, il montre que, sans une solide humilité, il nest pas possible de conserver une foi bien pure. Cette instruction condamne les hérétiques luthériens et calvinistes.
La dixième instruction regarde un homme du monde employé dans un ministère important; elle traite de la Prudence du Salut (2). Le P. Bourdaloue veut que tout homme mêlé aux affaires du monde reste toujours en présence de sa dernière fin, le salut; qu'il lui rapporte toutes ses pensées, tous ses actes.. Un seul passage mérite d'être détaché ici; le P. Bourdaloue, avec sa fierté apostoUque, proteste contre les préjugés vulgaires qui défendent aux prêtres étabUs de Dieu dans l'Église pour être juges des consciences et directeurs des âmes, de prendre connaissance de plusieurs affaires qui ont rapport au monde et qui sont des affaires du monde. ^Écoutons-le, il va nous dire jusqu'où s'étend le domaine d'un sage directeur des consciences :
Mais moi, je prétends qu'il n'y a aucune affaire du monde qui ne se réduise au tribunal des ministres de Jésus-Christ, parce qu'il n'y en a aucune qui ne puisse avoir quelque fiaison avec la conscience et le salut. Un mari s'offense de ce que l'état de sa maison et de sa famille est connu d'un homme étranger qu'une femme vertueuse a choisi pour son conducteur dans les voies de Dieu, et à qui elle confie ce qui se passe dans son domestique, afin d'apprendre comment eUe doit s'y gouverner et y mettre son salut à couvert. Quel sujet y a-t-il de s'en offenser? Cet homme, tout étranger
(1) T. IX, p. 307.
|2) iMZ., p.325.
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qu'il est, n'est-il pas le lieutenant de Jésus-Christ? n'est-ce pas en cette qualité qu'il juge, et par conséquent qu'il a droit de connaître de tout? Il doit être sage; mais souvent une partie de sa sagesse est d'entrer dans la discussion de ce qu'il y a de plus intérieur et de plus particulier dans un ménage. Il le doit faire avec discrétion; mais enfin il le doit faire. S'il le fait en homme, je veux dire par une indigne curiosité, il sera lui-même jugé de Dieu ; mais s'il ne le fait point du tout, il trahira son ministère.
Mais un directeur, dites-vous, un confesseur ne se doit mêler que de ce qui appartient à la direction et à la confession. Gela est vrai : mais quelles sont les matières les plus ordinaires de la confession pour les personnes du monde, sinon les affaires du monde? D'où naissent les doutes, les scrupules, les peines de conscience dans une femme qui craint Dieu et qui veut se sauver : n'est-ce pas de tout ce qui compose sa vie la plus commune? Si le directeur doit ignorer tout cela, quels enseignements pourra-t-il lui donner ? Comment pourra-t-il lui marquer ce qu'elle peut et ce qu'elle ne peut pas, ce qu'elle doit et ce qu'elle ne doit pas?
J'insiste sur ce point dans la vue de vous inspirer une pensée bien utile pour vous, et que je voudrais que vous missiez en pratique. Ce serait, dans la multitude d'affaires toutes mondaines dont vous êtes chargé, et qui se multiplient tous les jours, que vous eussiez quelque homme de Dieu, pour en conférer avec lui et pour les examiner ensemble, non point par rapport à la politique du siècle, où vous n'êtes que trop expérimenté, mais par rapport à Dieu, à la conscience, au salut. Car toutes les mesures que vous prenez pour l'heureux succès de vos desseins peuvent être admirablement bien concertées selon le monde, et très mal selon Dieu. Et je vous confesserai ingénument que j'ai miUe fois entendu vanter des actions de gens du monde et des traits de sagesse qui me faisaient pitié et, si je l'ose dire, horreur, quand je venais à en pénétrer le fond et à en démê-
LE p. BOURDALOUE DIRECTEUR 191
1er les ressorts, parce que je n'y voyais ni bonne foi, ni droiture, ni équité, ni humanité, ni crainte de Dieu, ni religion (1).
Admirons ici la sagesse et la sainte liberté du P. Bourdaloue : sainte liberté qui lui permet de conseiller, d'imposer même à l'homme d'État, à Louvois peut-être, qu'il a connu écolier, un conseil de conscience, qui lui eût épargné bien des crimes politiques, excusables peut-être aux yeux du monde, condamnables aux yeux de Dieu ; je dis sa sagesse, car il serait difficile de ne pas reconnaître, dans ses avis, le rayon lumineux de la raison et de la foi.
Nous ne revenons pas sur la onzième instruction, sur le Choix d'un état dévie; nous en avons parlé plus haut (2).
La douzième instruction traite de la Communion : Bourdaloue donne des avis pour le temps qui précède la communion, pour la communion elle-même, pour le temps qui la suit. Avant la réception du sacrement de l'Eucharistie, il demande que le communiant comprenne la grandeur de l'action qu'il va faire, qu'il s'y prépare par la confession, par l'éloignement des occasions, par la pureté du cœur et du corps, par la fuite des divertissements du monde, par une préparation immédiate de plusieurs jours employés à de saintes lectures. Le livre du Mémorial de Grenade est très bon pour cela, dit Bourdaloue; il faut ajouter des bonnes œuvres, des aumônes, une revue du passé; il conseille enfin un entretien avec le confesseur quelques jours avant la communion :
Ménager, s'il est possible, quelques jours avant la communion, un entretien avec votre confesseur, afin qu'il vous
(1) T. IX, p. 339.
(2) Page 173.
192 LE p. LOUIS BOURDALODE
aide par ses conseils à bien faire une action si sainte ; rien n'étant plus capable de vous engager à remplir sur ce point tous vos devoirs, que d'en conférer avec celui qui vous tient la place de Dieu, et en qui vous avez pris confiance. Cet avis est de la dernière conséquence, particulièrement aux personnes de la cour et à ceux qui vivent dans le commerce du grand monde (1).
Pour le temps même de la communion :
Il fait appel à l'esprit de foi qui doit animer un cœur chrétien ; et qui lui inspirera les pensées et les sentiments d'adoration, d'anéantissement, de confiance, de crainte, de désir, de fervente contrition, d'amour parfait, de persévérance dans la grâce.
Et ajjrès la commwiion.
Il faut garder le respect de la présence de Dieu ; il faut goûter Jésus-Christ, l'écouter dans son cœur, reconnaître ses bontés, se dévouer à son service; lui adresser ses demandes et prendre de solides résolutions; enfin Bourdaloue conseille au communiant de recueillir, par écrit, les sentiments tendres et alTectueux que la communion a réveillés dans l'âme, et les saijites j^ensées recueillies ainsi seront autant de reliques qui prépareront un nouveau jour de fête.
Telles sont, en rapide analyse, les douze instructions que le P. Bretonneau donne comme Consultations ou Directiotis spirittcelles, dans lesquelles nous ne voyons, comme il en convient lui-même, que des projets de sermons. Ces instructions sont solides et pratiques, comme toujours ; mais pour assurer le résultat poursuivi dans la direction des âmes, il faut que le fidèle y ajoute la méditation et obtienne que la rosée céleste féconde ses généreuses intentions.
(1) T. IX, p. 370.
Nous aurions voulu ajouter, aux conseils de direction, des lettres spirituelles, telles que les grands évêques du dix-septième siècle, depuis saint François de S?^s jusqu'à Fénelon, en ont laissé dans leurs volumineuses correspondances ; mais nous devons l'avouer, à notre grand regret, nous n'avons trouvé aucune lettre qui satisfît à nos désirs. Les seules que l'on connaisse sur les matières de direction spirituelle, les lettres à M°"= de Maintenon, ne sont à nos yeux que de solides instructions; elles répondent à certaines difficultés de la vie chrétienne, mais non point aux délicatesses de la haute spiritualité.
Du texte des instructions que nous avons signalées plus haut, nous tirons cette conclusion que le P. Bourdaloue ne se prêtait pas volontiers à l'apostolat par correspondance jfamilière; outre que ce ministère est peu compatible avec les obligations de la vie religieuse dans la Compagnie de Jésus, qui est, avant tout, une vie militante, nous voyons dans les quelques lettres qu'il adresse, soit au surintendant des finances Le Peletier, soit à la comtesse de Murçay ou bien au maréchal de Bellefonds, qu'il préfère l'entretien à la correspondance ; à ces divers personnages, il donne des rendez-vous pour discuter les affaires proposées et laisse à peine deviner le sujet de la discussion. Etait-ce prudence? On sait aussi combien était étroite l'amitié qui unissait le P. Bourdaloue avec les Lamoignon, la comtesse de Pringy, et cependant aucune lettre intime, ni d'amitié ni de conseil, ne nous est parvenue. Mais nous savons qu'il passait des heures entières au confessionnal, véritable place du directeur des âmes, tribunal d'où il parle en juge et en père, avec l'assistance de la grâce attachée à l'exercice de son ministère.
Toutefois, ce serait être injuste envers le P. Bourdaloue que de ne pas rappeler la puissante influence que ses a 13
Î94 LE P. lOTIIS BDtJRbALOUE
conseils exercèrent sur l'un des personnages les plus notables du siècle, sur M""= de Maintenon.
NouSl, savons qu'on nous accusera de mettre trop en évidence un confrère, au préjudice d'autres personnages d'un mérite incontestable ; avant de condamner nos prétentions, nous demanderons grâce pour la vérité de l'histoire, dont la voix, loin de s'éteindre avec le temps, s'éclaircit à mesure que les passions se calment et que les témoins du passé sortent de la poussière. Tout en cherchant à faire ressortir la part d'influence que le P. Bourdaloue exerça sur la vie et les œuvres de M™° de Maintenon, nous n'amoindrirons pas celle que d'autres conseillers ou directeurs ont pu exercer sur cette femme célèbre ; nous laisserons à chacun sa part, et nous nous contenterons de montrer, par les faits, que la direction deBourdaloue, pour avoir été modeste, effacée peut-être, n'en a pas moins été constante, réelle, active et efficace.
m. LE p. BODRDALOUE, CONSEILLER ET DIRECTEUR DE
M"" DE :MAINTEN0N. — BOURDALOUE ET EÉNELON. — LE
QDIÉTISIIE A SAINT-CYR. — M™° DE MAINTENON ET LE CARDINAL DE NOAILLES. — BOURDALOUE DISGRACIÉ.
M""" ScaiTon arriva secrètement à Versailles, au commencement de l'année 167ZI. Sur la demande de M"° de Montespan, qui l'avait connue à l'hôtel de Rambouillet, elle devait prendre soin des enfants adultérins du roi. Les premiers mois de séjour à Versailles furent pour elle -un temps d'épreuves. Outre la maladie qui la condamna au repos pendant les premières semaines, elle «ut à subir des peines intérieures bien autrement sensibles.
LE p. 'BOrUEDALOIIE DIRECTEUR 195
Pour faire face auxBécessMs de îa vie, elle enchaînait sa liberté, sans savoir clairement si sa conscience devant Dieu, si son honneur devant les hommes n'en souffriraient pas quelque atteinte. Elle trouvait, à la vérité, dans l'éducation des enfants qui lui étaient confiés, un aliment à ses goûts et à ses aptitudes, mais c'était à la condition de devenir l'obligée d'une femme qu'elle ne pouvait estimer; et tout en respectant la majesté royale dans îa personne de Louis XIV, elle ne pouvait voir sans gémir tant d'éminentes qualités obscurcies par d'aussi graves désordres.
L'abbé Gobelin, son confesseur et directeur depuis l'année 1669, releva son courage. Cet abbé vivait modestement au collège des Trente-Trois^ l'un des plus pauvres de la montagne Sainte-Geneviève ; à défaut des dons extérieurs, il possédait à un degré supérieur les qualités qui font les prêtres selon le cœur de Dieu. « Il disait bien les vérités, dit M™° de Maintenon, était bon homme, savant, pieux, et sans cabale. »
Dès son entrée à la Cour, M""" de Maintenon fit part à son directeur des agitations et des troubles qui s élevaient dans son âme. Le sage abbé, connaissant déjà la solidité de sa vertu, devina, à la lumière du Saint-Esprit, la vocation toute surnaturelle de cette femme extraordinaire ; il écouta ses plaintes, leva ses scrupules et insista pour qu elle restât au poste que Dieu lui assignait.
Ainsi rassurée par un conseiller digne de sa confiance, elle prit à cœur sa mission et s'y consacra sans réserve. Sur la foi de M™* de Montespan, le roi avait admis dans son intérieur la nouvelle gouvernante ; et, quoique prévenu contre elle (1), il ne tarda pas à voir que le bel esprit
(1) M'»« Scarron avait fréquenté l'hôtel de Rambouillet, le rendez-vous des beaux esprits du temps.
n'étouffait peint toujours la noblesse des pensées et des sentiments. 11 admira sa sagesse, la distinction de ses manières et de son langage ; il fut surtout sensible aux attentions toutes maternelles dont elle entourait les enfants dont elle avait la garde : bientôt il lui en témoigna sa reconnaissance par des gratifications, et finit par oublier M™*" Scarron pour ne plus connaître en elle que la marquise de Maintenon.
La gouvernante comprit qu'elle était montée dans l'estime du roi, et dès lors elle poursuivit son œuvre avec une nouvelle assurance.
L'année 1674, où M""" de Maintenon, encore M"" Scarron, entrait au palais de Versailles, le P. Bourdaloue prêchait le Carême pour la deuxième fois à la Cour, Il était déjà connu de la gouvernante, qui l'avait entendu à Paris dans les diverses églises du Marais (1), où elle avait longtemps babité. Elle le retrouva avec bonheur dans la chaire de Versailles ; c'est une des consolations qu'elle éprouva au milieu de ses peines, elle en fait la naïve confidence à l'abbé Gobelin, le 2 mars 1674.
« Le P. Bourdaloue fait ici des merveilles, notre Duchesse (de Richeheu) et moi nous le voyons tous les jours... (2). )) Tous les jours, c'est beaucoup dire, s'il est question d'entretien avec le P. Bourdaloue, qui plus tard doit signifier à M""" de Maintenon, devenue l'épouse de Louis XIV, qu'il ne pourra l'entretenir que deux fois par an.
En admettant que ces dames puissent fréquemment entretenir le célèbre prédicateur, nous ne sommes point en
(1) M'"" Scarron avait habité la rue des Tournelles, près la place Royale, paroisse Saint-Paul, et aussi, près de l'Hôtol do Ville, paroisse Saint-Gervais.
(2) Corresp. gén., t, I, p. 196.
peine de découYrir le sujet de leurs conversations : avec M"" de Richelieu en tierce personne, il doit être question de ramener le roi à une vie plus chrétienne. En tète à tête, M""" de Maintenon lui parle de ses peines de conscience, des difficultés qu'elle éprouve avec M""" de Montespan; elle lui parle encore de son frère d'Aubigné, dont le salut lui tient au cœur, et que, plusieurs années après, elle doit à plusieurs reprises adiesser au P. Bourdaloue. Une seule préoccupation ne tarda pas à dominer toutes les autres : la conversion du roi, la conversion de sa propre famille et la réforme de la Cour,
Cette entreprise hardie a été conçue, suivie et accomplie avec une sagesse tellement hors des règles ordinaires, qu'il faut admettre dans la conduite de M""" de Maintenon une mission toute surnaturelle. Nous connaissons déjà la part qui revient directement au P. Bourdaloue dans cette grande œuvre. Étendons notre étude et voyons quelle influence il a exercée sur la conduite générale de cette femme célèbre.
Il nous faut aller jusqu'à l'année 1680 pour retrouver M™"* de Maintenon, admise à la Cour, puis à la faveur du roi, et enfin attachée à la personne de la reine ; alors seulement elle jouit d'une noble indépendance, en attendant qu'elle devienne l'âme de la maison royale.
La pratique constante des vertus qui lui avaient concilié l'estime du roi, prépara son avenir et assura le succès de sa mission providentielle.
M™'' de Maintenon « profita delà confiance que Louis XIV prit en elle, pour le tourner du côté de la vertu, dit Languet(l), et elle y réussit par sa douceur, sa modestie et cette souveraine raison, animée par la piété qui se faisait sentir en elle, et qui, dans ses discours, avait tant de
(1) Mémoires, p. 183.
i9S LE. F. LOUIS BOUEDALOUE
chaimes n. Sa conduite n'est pas moins admirable à l'égard de son frère d'Âubigné; elle s'était longtemps préoccupée de son établissement, elle voulut alors assm'er le salut de son âme et le prémunir contre la tentation d'abuser du crédit de sa sœur : «c Je ne pourrais pas vous faire connétable quand je le voudrais, lui écrit-elle, et quand je le pourrais je ne le voudrais pas,, étant incapable cle vouloir rien demander de déraisonnable à celui à qui je dois tout et que je n'ai pas voulu qu'il fît pour moi-même une chose au-dessus de moi; ce sont des sentiments dont vous pâtissez peut-être; mais peut-être aussi que si je n'avais pas l'honneur qui les inspire, je ne serais pas oîi je suis (1). ») En même temps, elle conjure son frère de prendre des habitudes de vie plus réglée ; elle lui indique les moyens qui lui ont réussi ; elle l'engage à voir l'abbé Gobelin et, à son défaut, le P. Bourdaloue (2).
« Divertissez-vous, lui écrit-elle le 25 octobre suivant, ne jouez guère, voyez le P. Bourdaloue et M. Gobelin, confessez- vous et venez passez la Toussaint ici, vous entendrez le P. Bourdaloue, vous verrez le roi faire ses dévotions, ce qui en donne (de la dévotion) aux plus libertins (3) . »
Si l'on se rend compte de la situation de W" de Maintenon avec son caractère connu, avec cette modestie intérieure et extérieure que nous appelons humilité, vertu chère aux âmes que Dieu prédestine à une grande mission, on comprendra comment, arrivée au faîte des honneurs, elle éprouva plus que jamais le besoin de s'éclaner dés conseils d'autrui. La persévérance du roi dans le bien, la réforme de la Cour, l'étabhssement d'une école de vertu.
(1) Corresp. gén., t. II, p. 389, Ti septembre 168'4.
(2) Ihid., p. 421, 10 octobre 1685.
(3) Ibid., p. 429.
OÙ les jeunes filles pauvres, mais de noble origine, pussent recueillir et perpétuer les traditions de foi et d'honneur de la vieille aristocratie française, étaient, en effet, des œuvres assez importantes pour qu'elle employât à leur accomplissement toutes les lumières et toutes les ressources dont elle pouvait disposer.
Au milieu de ces perplexités, l'abbé Gobelin vint à lui manquer ; intimidé par la nouvelle dignité de sa pénitente, il se rendit impossible. Malgré les instances de M"" de Maintenon, lisons-nous dans les Entretiens (1), M. Gobelin la. traitait avec tant de respect, il l'embarrassait si fort, par la contrainte que son élévation lui donnait malgré lui et malgré elle, que, de continuelles infirmités se joignant à toutes ces raisons, elle s'adressa pendant quelque temps au P. Bourdaloue : c'était à ses yeux l'homme le plus accompli pour mener à bonne lin la mission qu'elle s'était imposée. Elle lui savait gré de n'avoir jamais craint d'annoncer à la Cour, où il prêchait souvent, les vérités les plus terribles, d'y attaquer les vices qui y dominaient et de les peindre avec toutes leurs couleurs. « M""" de Maintenon, ajoute Languet, qui connut que ce saint religieux était véritablement animé de l'esprit de Dieu, crut devoir, pour son utilité propre, lui ouvrir son âme et lui demander des conseils et des décisions sur plusieurs circonstances où elle se trouvait alors : c'était en 1688, temps où son crédit et sa fortune étaient montés au plus haut point (2) . »
« La sagesse qu'elle trouva dans ses conseils lui donna le désir de s'attacher à lui pour la direction de sa conscience ; mais ce Père n'ambitionna pas une confiance qu'un homme moins en garde que lui contre Tamour-
(1) Comesp. gén., t. 311, p. 2.
(2) Mémoires, p. 284.
200 LE p. LOUIS BOURDALOUE
propre et la vanité eût acceptée peut-être aisément. Il fit connaître à M""^ de Maintenon qu'ayant sans cesse des sermons à composer, à apprendre de mémoire et à prêcher, il ne pourrait guère la voir qu'une fois en six mois. ]\lmo (jg Maintenon avait alors besoin d'un secours plus présent et plus fréquent dans les embarras où elle se trouvait souvent, w En se privant du P. Bourdaloue, elle redoubla d'estime pour lui; car, ajoute-t-elle, avec assez de naïveté : « La direction de ma' conscience n'était point à dédaigner (1). » Outre ses vertus, son talent et son grand zèle, Bourdaloue avait encore un titre de plus à l'estime de M""" de Maintenon. Il professait pour la personne de Louis XIV un attachement très affectueux ; plus habile ou plus discret que Mascaron, il n'avait jamais blessé son amour-propre, bien qu'il lui eut fait entendre d'austères vérités. L'année 1686, à l'occasion de la guérison du roi, Bourdaloue avait laissé échapper des paroles qui allèrent droit au cœur de la marquise. Après la mission de Montpellier, Bourdaloue donna la station de l'Avent à la Cour; le jour de Noël, il fit le compliment d'usage. Dès le soir même, M""" de Maintenon fit part de ses impressions à son amie M""° de Brinon, en termes dictés par un cœur ému : « Le P. Bourdaloue, écrit-elle, a fait le plus beau sermon qu'on puisse jamais entendre; il en fait toujours de très beaux, mais il me semble que celui d'aujourd'hui surpasse de beaucoup les autres. Il s'est adressé au roi, sur la fin il lui a parlé sur sa santé ; en vérité, il a bien touché du monde, à ce qu'il m'a paru : mais l'on voyait son cœur parler plutôt que sa voix, vous savez bien ce que je veux dire... (2). » En effet, M""" de Brinon
(1) Bausset, Sist. de Fénelon, t. I, p. 258.
(2) 25 décembre 1686, Corresp. gén , t. III, p. 54. — Lettres hist. etédif., t. I, p. 42.
comprenait qu'en parlant au cœur du roi, l'orateur avait touché le cœur de l'épouse.
Au défaut du P. Bourdaloue, M^" de Maintenon s'adressa un instant à l'abbé de Fénelon, que nous verrons reparaître sur la scène ; elle lui préféra cependant l'abbé Godet-des- Marais, qui finit par remplacer l'abbé Gobelin.
En I6S/1, l'établissement de Saint-Cyr absorbe toutes les pensées de M"" de Maintenon : c'est son œuvre de prédilection ; elle savait par expérience les dangers que courent la foi et l'honneur des jeunes filles de noble origine, abandonnées par la misère aux suggestions de l'ignorance et de la cupidité. Aussi, dès que la fortune lui sourit, pensa-t-elle à leur préparer un abri; c'était à ses yeux travailler à la gloire de Dieu et du roi; ses aptitudes naturelles secondaient admirablement les impulsions de son cœur. Avec le concours d'une amie. M"" de Brinon, ancienne refigieuse ursuline, elle rassembla plusieurs jeunes filles qui formèrent, après diverses vicissitudes, l'institution de Saint-Louis, au village de Saint-Cyr, près de Versailles, approuvée et définitivement fondée par Louis XIV, le 15 août 1684 (1).
M""' de Brinon rédigea les premières constitutions. Les novices, choisies et formées avec grand soin, devinrent maîtresses de classe. Après avoir réglé le temporel de la maison, M""' de Maintenon donne la plus grande attention à la formation spirituelle des dames et des élèves; elle ne comptait pas en faire des religieuses, mais elle avait à cœur de former de solides chrétiennes : elle créait une école laïque fortement imprégnée de l'esprit religieux. Dans ses écrits, la fondatrice répète souvent que l'éduca-
(I) L'installation complète eut lieu en juillet 1686. (Corresp. gén., t. III, p. 32. — Saint-Cvr, voir Mémoires de Ghoisy. — Mémoires Petitot, 2« sér., t. LXIH, p. 316.)
202 LE p. EOmS BOUHBkALOUE
tion de Saint-Cyr doit développer,, chez les jeunes filles appelées à devenir maîtresses de maisons, « la noblesse des sentiments, la générosité,, le désintéressement, la probité,, la compassion pom* les petits et les pauvres, la doucem' et l'affabilité; elle ajoutait que ces vertus-, pour être vraies et solides, devaient être des vertus chrétiennes, que l'esprit du christianisme est seul capable de bien former le cœur et la raison (1) ».
M™'' de Maintenon avait confié la direction spirituelle de la maison à son confesseur, l'abbé Gobelin.
En présence des difficultés de tout genre qui s'accumulaient chaque jour, elle sentit la nécessité de réclamer les conseils des ecclésiastiques réguliers et séculiers les plus estimés à Paris : c'étaient MM. Tiberge et Brisacier, supérieurs des Missions-Etrangères ; M. Joly, supérieur de Saint-Lazare ; l'abbé Godet-des-Marais ; le jeune abbé de Fénelon (2). « Elle marquait, dit Lan guet (3), une considération particulière à ceux d'entre les Jésuites qui avaient le plus de réputation de piété; elle consulta beaucoup le P. de la Chaise, confesseur du roi, touchant les règles qu'elle donna à Saint-Cyr, et elle le voyait fréquemment ; elle eut aussi une grande estime pour le P. Bourdaloue, et prit conseil de Lui dans toutes les situations critiques de sa vie. »
Les bonnes intentions de M""" de Maintenon ne rassuraient pas complètement ses amis et ses admirateurs sur Favenir de l'Institut de Saint-Louis, et ils ne lui dissimulèrent pas leurs inquiétudes. Les succès trop profanes obtenus par les pensionnaires- &m" le théâtre de Saint-Cyr, surtout aux représentations d'Esther et ô!At/ialie, leur
(i) Mémoire deLanguet, p. -106.
(2) SisL de Fénelon, t.. I, p. 25.1.,
(3) Languet, Mémoires-sur 31}^^ de. Maiïd'enon, pv 284.
LE 2. BQDKDALOUE DIRECTEUR 203
donnèrent raison. On vit combien le nouvel institut était accessible à l'esprit du monde; l'abbé des Marais, devenu, en 1689, confesseur extraordinaire, signala le danger; il demanda la suppression du théâtre et l'obtint. Cette mesure appelait une réforme plus importante depuis longtemps réclamée par les conseillers de la fondatrice.
Il s'agissait de transformer la maison de Saint-Louis en communauté régulière, et M'"° de Maintenon devait juger en dernier ressort de l'opportunité de cette mesure. Avec son tempérament perplexe, elle eut à subir de cruels tiraillements ; elle en fît part à M. Jassault, missionnaire à Versailles, dans une lettre du 29 octobre 'J685 (1) : « Je n'ose établir une grande communauté sur mes seules lumières; je consulte de tous les côtés et je trouve une différence d'avis qui jusqu'à cette heure ne sert qu'à m' embarrasser. Les uns ne veulent point de vœux ; les autres prétendent qu'il en faut de simples; les uns disent qu'ils engagent comme les autres; les autres soutiennent que l'évêque en peut dispenser; les uns veulent que la clôture soit établie, les autres n'en veulent pas. 11 y en a qui veulent que les dames ne renoncent point à leurs biens, et je voudrais qu'elles n'eussent point cette raison de tourner encore les yeux vers le monde. Les uns veulent douze années d'épreuve, les autres six. Les uns veulent qu'elles ne puissent faire de vœux qu'à vingt ans; les autres, à dix-huit; M. Gobelin, à seize. Enfin, je ne sais plus où j'en suis... »
La Beaumelle, dans ses Mémoires sur ilf""= de Maintenon, signale d'une manière particulière l'opinion du P. Bourdaloue : il proposa, pour tout concilier, « d'établir les vœux simples, suivis, en temps convenable, des vœux
(1) Corresp. gém, t. II, p. 431.,
absolus (1), les premiers jusqu'à l'âge de trente ans, les autres pour celles qui voudraient les prononcer. Cet arrangement, dit La Beaumelle, emprunté des Jésuites, l'ordre le plus sagement constitué, favorisé par le P. de la Chaise, goûté du roi, approuvé par M""" de Maintenon, fut rejeté par l'évêque (2) » .
Après bien des hésitations, la réforme fut acceptée sous la direction de la mère Priolo, supérieure de la Visitation de Chaillot, en présence de l'évêque de Chartres (3). Quelques mois après, la mère Priolo quittait Saint-Cyr et la mère de Fontaine était élue supérieure du monastère. Ainsi fut réalisé le vœu le plus cher au cœur de M"^"" de Maintenon.
Le P. Bourdaloue nous expose en quelques mots le but de l'établissement de Saint-Louis dans un panégyrique du saint roi, prononcé à Saint-Cyr, le 4 septembre 1687 (4), en présence de M™" de Maintenon. Nous ne pouvons mieux faire que de reproduire le texte de l'orateur.
La France était pleine de maisons de charité que saint Louis avait érigées pour cent autres besoins : mais ses vues n'avaient point été à en fonder une où la jeune noblesse de votre sexe trouvât un favorable asile ; et vous le trouvez ici. C'est pour T accomplissement de cette œuvre inspirée du ciel, que Dieu vous a suscité une seconde mère, à qui vous êtes encore plus redevables qu'à celle dont vous avez reçu la vie ; une mère selon l'esprit, dont la vue pleine de sagesse a été de vous procurer, une éducation digne de votre naissance, dont l'attention et le premier soin est de vous former à tout ce qu'il y a dans le christianisme de plus parfait et de plus pur, dont toute la joie est de voir chaque jour en vous les
(1) Les expressions sont de La Beaumelle.
(2) Mémoires sur M'^^" de Maintenon, t. III, p. 217.
(3) ler décembre 1692.
(4) Nouv. ecclésiastiques, ms. bibl. Sainte-Geneviève.
merveilleux fruits d'une si salutaire institution ; c'est à vous, encore une fois, que j'ai prétendu faire une application particulière de ce discours, qui se réduit enfui à bien comprendre que vous ne réussirez jamais dans nulle condition du monde, si vous n'y agissez et ne vous y comportez selon les maximes de la piété chrétienne; que, quelque parti que vous preniez, et à quelque \pcation que Dieu vous destine, vous n'y serez jamais ce que vous y devez être, si vous ne travaillez solidement à vous sanctifier : voilà en quoi consiste la science des saints, et voilà en quoi doit consister toute la vôtre (1) .
Au moment où la fondatrice de Saint-Cyr se trouve en présence des difficultés de sa mission, nous la voyons plus que jamais en quête de direction spirituelle, non plus seulement pour le règlement des choses extérieures, mais aussi, et surtout, pour le gouvernement de son âme.
Les directeurs spirituels auxquels M""' de Maintenon a donné sa confiance sont, en premier lieu, l'abbé Gobelin, de 1669 jusqu'à sa mort en 1691; l'abbé des Marais lui succéda, en réalité dès 1689, la mort l'enleva en 1709; Fénelon parut à de rares intervalles, jusqu'au moment où, par suite des agitations du quiétisme, il dut quitter la cour; l'archevêque de Paris, Mgr de Noailles, eut aussi les confidences de M*"" de Maintenon, pendant un temps assez prolongé : sa direction ne laissa que des regrets dans la mémoire de sa pénitente. Le P. Bourdaloue parut dans toutes les circonstances solennelles où la voix d'un homme sage, sûr, discret, avait à prononcer en dernier ressort. Nous l'avons déjà vu, après l'abbé Gobelin, confesseur ordinaire, c'est toujours le nom du P. Bourdaloue qui vient sur ses lèvres; elle augurait bien de la sagesse et de la sûreté de ses conseils.
(1) Panég. de saint Louis. Œuvres, t. XIII, p. 139.
206 LE p. LOUIS BDTni»AXOnE
En 1688, nous trouvons deux lettres du P. IBourdaloue, qui caractérisent nettement l'esprit. de sa direction : la première, la plus importante des deux, a été publiée pour la première fois au commencement de notre siècle, sous ce. titre : histruction générale donnée^ le 30 octobre 1688, jpar le P. Bourdaloue à il/™" de Maintenon (1); l'original était écrit de la main de la destinataire, transcription qui témoigne de son respect pour rautem\
Le préambule de cette lettre montre une fois de plus la noble indépendance du ministre de l'Évangile, unie au plus parfait sentiment des convenances :
30 octobre 1688.
J'ai reçu la lettre que Ton m'a apportée de Fontainebleau, et puisque vous voulez qu'en y répondant, non seulement j'entre avec vous dans le détail, mais que je décide et que j'ordonne, suivant le détail même que vous me faites, je m'en vais ordonner et décider.
Dans les circonstances difficiles où se trouvait M""' de Maintenon, le P. Bourdaloue était bien l'homme nécessaire. Il fallait à cette femme active et dévouée une direction précise et nettement définie. Elle la trouva auprès du P. Bourdaloue. Dans la suite de cette lettre de direction, le P. '^ Bourdaloue ne donne rien à la phrase, rien à la flatterie ; il va droit au but, sans s'égarer dans des préliminaires superflus.
L'idée du devoir domine sa direction : devoirs envers Dieu; il demande un attachement inviolable à certains exercices de piété, la prière du matin et du soir, l'examen de conscience, la revue du mois, le sacrifice de la messe,
(1) Corresp. gén. de M. de Maintenon, Th. Lavallée, t. III, p. 135. Voir Appendice, N» XXni.
lE P. BOTJKDÀLOUE DIRECTEUR 207
la préparation à la confession; pour les autres exercices, M™" de Maintenon devra prendre conseil de la prudence et de la charité. Cette charité sera la règle inyariable de sa conduite, quand il s'agira des devoirs à remplh' envers le prochain. Les journées passées en bonnes œuvres sont des journées passées en prière ; encore faut-il qu'en les accomplissant avec une satisfaction peut-être un peu naturelle, elles soient rapportées à Dieu, pour le glorifier, pour expier les péchés; déplus M™° de Maintenon, avec le talent, l'esprit, le crédit que Dieu lui a donnés, ne doit pas s'arrêter à des bonnes œuvres vulgaires, qui coûtent peu : « Car dans la place où Dieu vous a mise, dit le sage directeur, il ne se contente pas que vous fassiez de grands biens. »
Bourdaloue entre dans des détails de posture au moment de la prière, provoqués très vraisemblablement par les questions de M""' de Maintenon. Il répond par des principes qui amènent les conclusions dans l'esprit de la lectrice et la disposent toujours plus favorablement à suivre la ligne de conduite indiquée. Le corps, aussi bien que l'esprit, doit contribuer à honorer Dieu, à lui rendre même extérieurement le culte qui lui est dû ; notre religion, dit-il d'après saint Augustin, n'est pas la religion des anges, mais des hommes. Bourdaloue tolère la prière dans le lit dans le cas de maladie, et à cette occasion il ajoute :
Quand il vous arrivera de vous coucher devant la personne que vous me marcpiez, ne vous dispensez point pour cela de faire à Dieu une prière courte, avant de vous mettre au lit : cette régularité l'édifiera et lui pourra être une bonne instruction.
Le duc de Noailles donne ces paroles comme une preuve
208 LE p. LOUIS BOURDALOUE
du mariage de M""= de Maintenon avec Louis XIV; comme ce fait n'a plus besoin de preuves, nous nous contentons d'en tirer cette conclusion que le P. Bourdaloue était dans le secret.
Bourdaloue autorise les notes prises par écrit pendant l'oraison, pourvu que cette occupation de l'esprit ne dessèche point le cœur ; il recommande la fidélité aux exercices de piété, mais il n'en augmente ni le nombre, ni la durée. M"" de Maintenon s'en tiendra à sa pratique habituelle : « Une heure pour vous, dit Bourdaloue, c'est assez, il s'agit de la bien employer. » En temps de maladie, l'état des forces réglera le temps de la prière.
M"'= de Maintenon aimait mieux prier dans son oratoire que d'aller aux saluts; le directeur demande que par respect pour les fidèles auxquels est dû le bon exemple, elle n'appréhende pas si fort l'import unité : cette conduite serait opposée aux vertus d'humilité, de charité, de mortification chrétienne ; il ajoute cette règle de vie : « Aimez à être importunée pour de bons sujets, et ne craignez que l'inutilité, w
En terminant, Bourdaloue lui recommande de modérer ses pénitences et de suspendre ses mortifications jusqu'au rétablissement de sa santé.
Il espère que M""' de Maintenon conviendra qu'il est entré dans le détail, conformément à ses désirs, conformément aussi à la promesse qu'il lui en a faite dès le début de son instruction.
Dans une seconde lettre, qui n'est que le résumé de la précédente, Bourdaloue recommande la liberté d'esprit dans l'accomplissement des devoirs. Il pose comme base fondamentale de la vie chrétienne la pratique des vertus enseignées par l'Évangile, vertus indépendantes des situations dans lesquelles la vie peut être engagée : l'homme doit s'appliquer à connaître la volonté de Dieu, puis à
l'accomplir ; ces quelques mots résument sa doctrine, qui n'est autre que la doctrine enseignée par la méditation de la fin de l'homme des Exercices spirituels de saint Ignace. Jamais direction spirituelle ne fut plus sage, plus pratique, plus évangélique, et, pour ces raisons, nulle n'était plus conforme à l'esprit de M"" de Maintenon, ni mieux adaptée à sa mission providentielle. Nous n'avons pas la date de cette seconde lettre, mais il est vraisemblable qu'elle fut écrite peu de temps après la première, dont elle est le complément. Elle répond à un projet de règlement qui ne paraît pas très praticable au P. Bourdaloue, dans la position où vit M"'' de Maintenon.
Cette correspondance, tout en relevant la noble indépendance du Père directeur, son zèle éclairé et désintéressé, fait aussi grand honneur à M"*^ de Maintenon; on voit qu'elle aspirait à la plus haute perfection, et par les voies les plus simples.
Lorsque l'abbé Gobelin et, après lui, le P. Bourdaloue vinrent à manquer. M""" de Maintenon s'adressa à l'abbé de Fénelon, chaudement recommandé par MM. de Saint- Sulpice, et parles familles de Beauvilliers et de Chevreuse, toutes deux attachées à la maison du duc de Bourgogne. Nous ne trouvons plus dans sa direction la simplicité et la fermeté de doctrine et de langage du directeur précédent. La lettre de Fénelon, portant la date de janvier ifiQO, fait connaître la tendance de son esprit. Elle respire cette spiritualité vague, indéfinissable, parfois contradictoire, au moins dans les termes, que les contemporains reconnaissent dans les écrits purement mystiques de Fénelon. Nous n'écouterons pas Saint-Simon dans ses Mémoires, ni l'abbé Phélippeaux dans son Histoire du quiétisme, nous jugerons Fénelon d'après Languet de Gergy, archevêque de Sens. Or Languet, tout en accordant à Fénelon les qualités qui rendent aimable, lui refuse les qualités qui font a 14
210 LE p. LOUIS BODRDAiLOUE
l'homme et le guide sûr ; il lui reconnaît une ceriaiûe ambition, de la politique ; il montre comment il arriva à captiver la confiance de M""* de Maintenon, par ses relations avec les duchesses de Luvnes, de Mortemart et de Beauvilliers qui l'introduisirent à Saiut-Cyr. On l'entendit d'abord avec plaisir dans ses exhortations et ses conférences ; des exhortations il passa à la direction spirituelle des dames et demoiselles de Saint-Louis, et ne fut pas moins goûté, surtout par M"" de Maisonfort, grande amie de M""' de Maintenon, puis Languet ajoute : a M. l'abbé de Fénelon, avec tout l'esprit imaginable et tous les talents que la nature peut donner, manquait de théologie. 11 avait négligé les études scolastiques de la Sorhonne, même il » en avait conçu du mépris et il s'en expliquait assez librement; il reconnut, dans la suite, combien elles étaient nécessaires, et il tâcha de réparer en lui ce défaut... (1). » Ces préliminaires posés, on s'étonne moins de trouver, dans les lettres de direction que nous avons à signaler, aussi peu de doctrine et, à la place de la doctrine, des propositions dont le sens net échappe. Fénelon, dès l'entrée «n matière, s'érige en maître; il suppose gratuitement, à notre avis, que M"" de Maintenon a les yeux fermés sur son intérieur ; nous croyons, nous, qu'elle y portait trop souvent les yeux.
Dans la conduite de sa vie, qui devait être toute d'action, il lui' demande d'attendre le signal divin : « C'est dans la perte de la volonté, dit-il, qu'on laisse ainsi éteindre tous les restes delà vie propre... » Puis il ajoute... « Allez toujours, je ne dis pas votre chemin, car il n'y en a point pour vous ; il vous faut marcher en foi comme Abraham, hoi's de toute ?'oute, et sans savoir où vous allez. » Bour- •daloue parlait aussi de liberté; mais il ne l'admettait que
(1) Languet, Mémoires sur if""= de Maintenon, p. 352.
LE r. BOTIRDALOUE DIRECTEUR 211
là OÙ est l'esprit du Seigneur, c'est-à-dire dans les limites tracées par le devoir. Fénelon paraît croire que la piété de M""" de Maintenon indispose le roi contre elle (1) : supposition gratuite. En 1690, le roi connaissait M""" de Maintenon depuis assez longtemps pour ne pas se formaliser de ses habitudes de piété ; loin de là, il y conformait sa •conduite, au point qu'à cette date, janvier 1690, M""' de Maintenon écrivait à M'^" de Brinon que « tout allait bien à la Cour, que la santé et la sainteté du roi se fortifiaient tous les jours, que la piété y devenait fort à la mode (2) » . n semblerait que Fénelon, défavorablement prévenu à l'endroit de Louis XIV, exagérait ses torts pour avoir occasion de les redresser.
Une autre lettre de Fénelon, plus connue et aussi plus étrange, portait cette suscription écrite de la main de M""" de Maintenon : Sur mes défauts^ avec la date de 1690 (3), époque de grande ferveur à la Cour. L'auteur semble réclamer de M"° de Maintenon le domaine entier de son âme ; il estime qu'il n'est pas en état de parler en termes clairs, parce que M™'' de Maintenon lï a jamais eu de suite avec lui; plus loin, il lui dira « qu'il faut, par principe de christianisme, et par sacrifice de sa raison, se soumettre au conseil d'une seule personne qu'on a choisie pour sa conduite spirituelle ; si j'ajoute une seule i:>ersonne, dit-il, c'est qu'il me semble qu'on ne doit pas multiplier les directeurs, ni en changer sans de grandes raisons... » Fénelon était encore relativement jeune (Zi) ; et les conseillers de M'"^ de Maintenon, connus alors, Gobelin, Bourdaloue, Tiberge, Brisacier, Godet-des-Ma-
(1) CorresjD. (,én., t. III, p. 211.
(2) Ihià., t. III, p. 222.
(3) lUd., p. 259.
(4) II avait seize ans de moins que M™e de Maintenon.
212 LE p. LOUIS BOURDALOUE
rais, avaient d'autres titres à la confiance de M"" de Maintenon.
On peut remarquer aussi que Fénelon, tout en se plaignant du peu de suite que W^" de Maintenon avait eu avec lui, entre dans des détails intimes sur sa conduite, qui supposent un examen bien approfondi du sujet, ou une imagination bien féconde; et nous serions tenté de croire que M"" de Maintenon, en demandant à Fénelon une instruction sur ses défauts, a cédé à un mouvement de curiosité autant qu'à un mouvement d'humilité. On sait, par les Dialogues sur f éloquence, par le Télémaque et la lettre anonyme à Louis XIV, combien Fénelon était habile à saisir les torts et les ridicules. M"" de Maintenon était bien aise de savoir ceux que l'on pourrait découvrir en elle, sachant bien d'ailleurs que ces propos ne pourraient avoir des conséquences bien étendues, le roi ne souffrant jamais qu'on se permît le moindre mot qui put porter atteinte à sa considération.
Si nous en venons au système de direction spirituelle adopté par Fénelon, nous trouvons qu'il place la perfection chrétienne sur un point d'équilibre mathématique qui n'est pas tenable pour la nature humaine. Il veut encore que M""" de Maintenon étouffe en elle le moi; qu'elle soit indifférente à F estime des honnêtes gens. Après avoir signalé plusieurs défauts qui lui paraissent incontestables, l'auteur exprime sa pensée sur ses rapports avec le roi : il commence par supposer de sa part mille manières d'agir incompatibles avec la bonne éducation ; puis il la loue de rejeter de tels procédés (1) .
Il l'engage avec habileté à s'occuper des affaires pu-
(1) « Le vrai moyen d'attirer la grâce sur le roi et sur l'État, n'est pas de crier ou bien de fatiguer le roi : c'est de l'édifier, de mourir sans cesse à vous-même. » (Corresp. gén., t. III, p 265.)
bliques: «Son esprit en est plus capable qu'elle ne pense... » « Son esprit naturel et acquis a bien plus d'étendue qu'elle ne lui en donne. » C'est de la flatterie.
Fénelon veut que M""" de Maintenon renonce à l'amitié; il lui demande le pur amour de Dieu. Nous lisons encore ces propositions : « Si vous ne teniez plus à vous, vous ne seriez non plus dans le désir de voir vos amis attachés à vous que de les voir attachés au roi de la Chine ; vous les aimeriez du pur amour de Dieu... « « Le défaut de vouloir de l'amitié n'est pas moindre devant Dieu, que celui de manquer d'amitié... » « Il faut mourir à tout, sans réserve, et ne posséder pas même sa vertu par rapport à soi. . . » Fénelon acheva de compromettre sa cause auprès de M""" de Maintenon, en décriant à ses oreilles la conduite du roi; il affirme crûment que le roi se conduit moins par des maximes suivies que par l'impression des gens qui l'envû'onnent. . . En conséquence il faut l'obséder par des gens sûrs... Il n'a aucune idée de ses devoirs... Ce système de dénigrement trouva, quelques années plus tard, un nouveau développement dans la lettre anonyme à Louis XIV, dont l'authenticité est aujourd'hui reconnue : nous n''avons pas à en parler davantage (1).
Il n'y a donc pas lieu de s'étonner de l'exil imposé à Fénelon: son mysticisme étrange, son antipathie pour le roi, puis son infatuation en faveur de M""" Guyon, le rendirent impossible à la Cour. Cependant Louis XIV lui tint compte des services passés, et il fut nommé au siège archiépiscopal de Cambrai, où il répara ses torts par une soumission exemplaire aux ordres du Souverain Pontife et par une charité sans limite (2) .
(1) Voir Th. Lavallée. Corresp. gén. de ilf'»" de Maintenon, t. IV, p. 45. Appendice.
(2) Madame, duchesse d'Orléans, née princesse Palatine, suppose sans fondement que M'»" de Maintenon a poursuivi Fénelon
M™^ deMaintenon, d'après les conseils des abbés Tiberge et Brisacier, des Missions-Étrangères, et de M. Tronson, s'adressa à l'abbé des Marais. Cet abbé avait acquis une grande réputation de vertu ecclésiastique à Saint- Sulpice ; son esprit était à la fois assez élevé et sa réputation assez irréprochable pour que Saint-Simon parlât de lui, quoique « fort peu de chose pour la naissance (1) » . comme d'un grand homme de bien, d'honneur et de vertu. . . M""* de Maintenon le goûta fort et le conserva jusqu'à sa mort pour la direction habituelle de son âme et des affaires de Saint-Gyr. A l'occasion des démêlés du quiétisme, elle se féUcitait d'avoir préféré M. des Marais à l'abbé de Fénelon (i) .
Nous ne pouvons pas apprécier la direction spirituelle de l'abbé des Marais, devenu évêque de Chartres (3), d'après l'éditeur des lettres de M""" de Maintenon, M. Théophile Lavallée ; cet écrivain en parle comme un homme comj)lètement étranger à la matière. Nous nous en tiendrons au jugement de Languet de Gergy, archevêque de Sens ; il a eu communication des lettres spirituelles de ce prélat, et dans toutes il a admiré la sagesse de sa direction (/i).
Le petit nombre de lettres que M. Lavallée met sous nos yeux, ne permet pas d'établir un jugement suffisamment étudié; cependant avec les deux ou trois lettres qu'il publie, il est permis de trouver le directeur un peu
de sa haine, parce qu'il s'était opposé à ce qu'elle fût déclarée reine. Yoir : Correspondance de Madame duchesse d'Orléans. 1"' vol., passim.
(1) T. V, p. 65. On connaît la manie de Saint-Simon.
(2). Rist de Fénelon, Bausset, t. I, p. 260.
(3) En 1690, et sacré seulement le 31 août 1692, par suite de& difficultés avec la cour de Romei.
(4) Languet, Mémoires,, p. 1%.
LE V. BOTmOAlOCE BIRECTEUR 215
verbeux, peat-être xm peu louangeur. Sa spiritualité est saine, il est vrai, mais vulgaire, tandis que Bourdaloue, dans un langage qui n'est que respectueux, pose des principes sûrs, féconds, et ne craint pas d'en bien déterminer la pratique, tout en laissant à l'âme la liberté et le mérite des actes de détaiL
Le premier service que l'abbé des Marais rendit à l'Institut de Saint-Gyr fut de dénoncer à M™'' de Maintenon l'invasion du quiétisjne (1) ; par cette démarche, il fit preuve de vigilance et de hardiesse. Il n'ignorait j)as que les fauteurs de la nouvelle dévotion avaient toutes les sympathies de la fondatrice. M""" de Maintenon, avertie, comprit son devoir ; elle chercha des lumières pour former sa conscience, et aussi pour répondre aux questions du roi, toujours ennemi des nouveautés.
Elle consulta l'évêque de Meaux, adversaire passionné de Fénelon, l'évêque de Cbàlons, Noailles, et l'évêque de Chartres; puis elle consulta secrètement M. Joly (2j, le P. Bourdaloue, M. Tronson, MM. Tibei'ge et Brisacier. « Si j'avais su quelque chose de meilleur, je m'y serais adressée » , ajoute M""" de Maintenon, après avoir donné les noms de ses conseillers (3). Le choix était judicieux et sage : elle pouvait croire que ces nouveaux conseillers, non moins éclairés que les évêques et plus indépendants, seraient auprès d'elle les interprètes certains de la vérité. Tous, avec plus ou moins d'insistance, partagèrent les inquiétudes du directeur spirituel de Saint-Gyr, l'abbé des Marais, et se prononcèrent ouvertement contre les écrits de M""' Guyon. Le P. Bourdaloue ne se contenta pas d'une réponse de vive voix, il rédigea une lettre adressée à
(2) Supérieur général des Lazaristes.
(3) Lettre à M»'» du Pérou, juin 1697. Lettres Mst., t. I, p. 483.
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M"" de Maintenon , dans laquelle il expose sa pensée en termes clairs et précis.
« En lisant cette lettre, dit le cardinal de Bausset, il n'est personne qui ne soit frappé de la simplicité, de l'onction et de la clarté que Bourdaloue a su répandre sur la question soumise à son examen. Il sépare avec la plus exacte précision le point où doit s'arrêter l'âme la plus exaltée, lors même qu'elle tend avec eflfort à s'élever à la plus haute perfection , de celui où commencent des illusions dangereuses pour la morale... On voit dans cette lettre combien l'expérience lui avait donné de lumières pour la direction des âmes, en lui révélant les dangers dont ce ministère est entouré avec les intentions même les plus pures (1) » . Tel est le jugement de l'historien de Fénelon. Il nous reste maintenant à nous rendre compte de l'enseignement de Bourdaloue sur le sujet qui nous occupe : « La véritable voie d'oraison, dit -il, est celle que Notœ-Seigneur lui-même nous a enseignée; elle consiste dans la demande à Dieu des grâces qui nous sont nécessaires, soit que nous soyons pécheurs, soit que nous soyons justes. Elle consiste dans l'élévation de l'âme à Dieu par la méditation de sa loi, la ferveur à son service, la crainte respectueuse de ses jugements, le souvenir de ses miséricordes; par des actes d'adoration, d'invocation, de repentir, tous actes réprouvés par la nouvelle doctrine et remplacés par un simple acte de foi, qui semble imposer à Dieu l'obligation de s'emparer de l'âme, droit que Dieu possède sans doute, mais dont l'usage ne peut lui être imposé par la créature. »
Bourdaloue insiste sur la nécessité de s'en tenir à la pratique constante de l'Eglise : il fait l'historique de l'erreur qu'il condamne, se félicite modestement d'être de
(1) Eist. de Fénelon, t. l, p. justif., p. 400 et 296. 10 juillet 1694.
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l'avis de gens habiles, distingués par leur savoir et par leur piété; il loue M"" de Maintenon de sa défiance pour les livres suspects dont il est question, le Moyen court, etc. . . et termine par cette réflexion si sage : « Ce qui serait à souhaiter dans le siècle où nous sommes, ce serait qu'on parlât peu de ces matières, et que les âmes qui pourraient être véritablement dans Y oraison de contemplation, ne s'en expliquassent jamais entre elles, et encore même rarement avec leurs pères spirituels (1) . »
Tout n'était pas fini avec la condamnation des ouvrages de M"" Guyon ; Fénelon devait réveiller -la question peu ^d'années après, en publiant son livre des Maximes des Saints, pour expliquer plus au long les principes des articles d'Issy (2). Bossuet s'éleva avec chaleur contre les doctrines que soutenait ce nouveau livre et le dénonça au roi. Louis XIV, irrité d'entendre encore parler d'une erreur qu'il croyait à tout jamais ensevelie dans le silence par la condamnation de M"" Guyon, s'en prit à Bossuet et à W"" de Maintenon ; il fit sortir de la cour Fénelon et ses amis, et pressa la condamnation, à Rome, du livre des Maximes des Saints. La cour romaine fit attendre sa décision, parce que l'on se défiait, au delà des monts, de toutes les manifestations bruyantes d'orthodoxie qui partaient, à cette époque, de la cour de France; on n'y avait pas approuvé les mesures violentes employées pour l'extirpation de l'hérésie, et l'on disait même assez haut que, pour atteindre les ultramontains, on persécutait les quiétistes. Le marquis de Sourches, dans ses Mémoires, raconte qu'en 1688, plusieurs docteurs et prêtres de Paris furent exilés comme favorables aux quié-
(1) Voir la deuxième partie du sermon sur la prière, quatrième dimanche après Pâques, Œuvres complètes, t. YI, p. '21. Bourdaloue y expose les illusions et les dangers du quiétisme.
(2) Fin janvier 1697.
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tistes,. et dans le public on répétait que la plupart d'entre eux n'avaient pas songé à être quiétistes, mais qu'ils avaient parlé trop librement en faveur du Pape et contre les intérêts du roi (1) .
Le livre des Maximes des Saints ne fut condamné que le 12 mars 1699, par le Pape Innocent XII (2), L'archevêque de Cambrai donna en cette circonstance l'exemple d'une soumission qui lui fît honneur.
Pendant ces longues disputes, deux courants d'opinions s'étaient manifestés dans l'Eglise de France. L'affaire n'avait pas paru très claire à Rome ; à Paris, beaucoup de bons esprits refusaient de s'associer à Bossuet. Les Jésuites, avec le P. de la Chaise et le P. le Valois, tous deux confesseurs à la Cour, n'étaient pas les seuls religieux à se ranger du côté de l'archevêque d« Cambrai ; il avait encore pour lui les Cordeliers, les Jacobins (Dominicains), une grande partie des Pères de l'Oratoire, des docteui's en Sorbonne et des curés de Paris. Quelques Jésuites, cependant, se prononcèrent ouvertement contre le livre des Maximes des Saints; on cite le P. Bourdaloue, le P. de la Rue et le P. Gaillard. Le P. de la Rue prêchait devant le roi, on fut « tout à coup surpris, dit Saint-Simon (3), que le jour de l'Annonciation, ses trois points finis... il demanda permission au roi de dire un mot contre des extravagants et des fanatiques qui décriaient les voies communes de la piété autorisées par un usage constant et approuvées de l'Église , pour lui en substituer d'erronées , nouvelles, etc.. Le même jour, le fameux Bourdaloue et le P. Gaillard firent retentir les chaires qu'ils remplissaient dans Paris des mêmes plaintes et des mêmes instructions ;
(1) Mémoires du marquis de Sourches, 1688, p. 139, note 30.
(2) Hist. de Féneloji, t. II, p. 247.
(3) Saint-Simou, Mémoires, t. I, p. 266. Carême 1697.
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et jusqu'au Jésuite qui prêchait à la paroisse de Versailles, qui en fit autant «.
« La vérité est que le P. Bourdaloue, c'est toujours Saint-Simon qui parle, aussi droit en lui-même que pur dans ses sermons, n'avait jamais pu goCiter ce qu'alors on nommait quiétisme. » Il le dénonça publiquement dans un sermon qu'il prêchait à Saint-Eustache (1). Quant au P, de laPxue, nous savons que, prêchant le panégyrique de saint Bernard, aux Feuillants de la rue Saint-Honoré, le 20 août 1698, il passa pour avoir donné une j92<?(?e contre le quiétisme, et particulièrement contre îil. de Fénelon, archevêque de Cambrai, qu'il invectiva sans le nommer ; « ce sermon fit grand bruit et quantité de personnes l'ont voulu avoir (2) ».
Cette divergence d'opinion entre ces Pères et le P. de la Chaise, tous soumis aux influences de la Cour, montre qu'il y régnait une certaine liberté d'appréciation. Et ce n'est pas sans étonnement que nous voyons le confesseur du roi tenir tête à l'évêque de Meaux, au roi et à W" de Maintenon, dans cette solennelle dispute, « où il se mêlait, dit le marquis de Sourches, beaucoup d'intrigues de cour (3) n . Le P. de la Chaise aurait voulu ramener M"''' de Maintenon et, par elle, le roi à plus de réserve à l'endroit de Fénelon; mais déjà il avait perdu tout crédit dans l'esprit de la marquise; le nouvel aixhevêque de Paris, Mgr de Noailles, était devenu son conseil,, et Noailles marchait de concert avec Bossuet. M""" de Maintenon peint la situation dans sa correspondance avec l'archevêque de Paris, quelques semaines
(l)Yoir sermon sur la prière : Dominicales, sermon pour le cinquième dimanche après Pâques, deuxième partie. Œuvres, t.YI,
(2) Journal du F. Léonard, relig. Augustin. Ai-.ch. nat. m. U3.
(3) Mémoires inédits, 1697, p. 100.
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après l'apparition du livre des Maximes des saints. Sachant que le P. de la Chaise avait recommandé le livre de Fénelon au cardinal de Janson alors à Rome, elle annonce à l'archevêque que le roi l'a trouvé très mauvais et va désavouer la lettre de son confesseur... (1). Le 3 avril suivant, elle écrit au même (2) : «... Le P. de la Chaise a voulu me voir, le prétexte était une afifaire pour Saint-Cyr, et la vraie raison, l'apologie du livre de Mgr de Cambrai, me disant pourtant qu'il y avait des défauts, mais que tout cela n'était que des bagatelles, et que je devais emiDloyer mon crédit pour obliger le roi à faire taire tout le monde. .. »
C'était bien aussi la pensée du P. Bourdaloue, lorsqu'il disait à M™" de Maintenon, dans sa consultation sur le qiiiétisme de M™" Guy on, que la plus sage conduite à tenir dans cette affaire était de garder le silence.
Le P. d'Avrigny, dans ses Mémoires chronologiques à l'année 1699, donne l'historique du démêlé avec lucidité et précision. D'après son exposé, la conclusion qu'un esprit sans prévention doit tirer, c'est que tous les Pères de la Compagnie s'accordaient pour excuser les écarts de Fénelon et pour condamner les vivacités de Bossuet.
Après la mort de Mgr de Harlay de Chanvallon (3) , archevêque de Paris, la Cour avait cherché un successeur, qui put effacer, par la régularité de sa vie, les mauvais souvenirs que laissait le dernier titulaire. M""" de Maintenon, aveuglément prévenue en faveur de l'évêque de Châlons, Mgr de Noailles, obtint sa nomination au siège de la' capitale; nomination faite pour des raisons politiques, dit Saint-Simon, sans passer par le P. de la Chaise; on voulait opposer un rival au confesseur du roi, et diminuer l'in-
(1) Corresp. gén., t. IV, p. 51. Saint-Cyr, 16 mars 1691
(2) Ihid., p. 153, 3 avril 1697.
(3) 6 août 1695.
Ûuence des Jésuites au profit des dévots, autrement dit des jansénistes.
Par une étrange précipitation d'esprit, M"" de Maintenon, heureuse d'avoir trouvé un prélat dont la conduite contrastait avec la vie mondaine de Harlay, ne se préoccupa pas d'autre chose, et, dès le premier jour, elle se livra complètement à la direction du nouvel archevêque, sans paraître mettre en doute sa parfaite orthodoxie. Elle lui communiquait tous les propos qui circulaient à la Cour à son sujet, lui témoignait son horreur pour la secte nouvelle, le jansénisme, en termes qui excluaient toute inquiétude, et Noailles acceptait sans discussion. On se mit bientôt d'accord pour commencer la guerre contre les Jésuites, en les déclarant incapables de conduire le roi à la perfection chrétienne.
Dans sa correspondance avec Mgr de Noailles, qui est très suivie en cette année 1695, le langage de M""" de Maintenon accuse une fâcheuse modification dans son caractère : nous ne trouvons plus la femme discrète, dévouée au roi, juste envers tout le monde; elle pousse l'archevêque à traquer les Jésuites et à les compromettre auprès du roi. On trouve ces mots dans sa correspondance : « Les Jésuites nous déclarent la guerre, hautement, de tous côtés, et ceux qui aiment la paix sont àplaindre. .. (1) . J'ai glissé au roi que vous les traiteriez bien (les Jésuites), mais qu'ils ne vous gouverneraient pas, et que c'est à vous à gouverner les autres... (2). Continuez d'attaquer ce qu'il y a de mauvais dans les Jésuites, avec votre douceur naturelle, en le chargeant lui-même (le roi) quelquefois de leur parler (3). » Cette aberration d'esprit jeta du froid dans
(1) 21 décembre 1695, Corresp. gén., t. IV, p. 94.
(2) 30 avril 1696.
(3) 14 août 1696.
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ses rapports avec Louis XIV ; son bon sens habituel l'abandonna, et l'on put croire un instant qu'elle songeait à réformer et à diriger la Cour, comme elle avait réformé et dirigé son institution de Saint-Cyr. Empruntant aux jansénistes leur langage mystérieux, elle ne parlait plus du roi qu'avec l'indéfini on. « Je voudrais m'occuper partout de bonnes œuvres ; il me semble qu'une assemblée de charité me siérait mieux que d'aller au camp avec une princesse de douze ans ; mais on veut tout par rapport à soi, et je vois avec douleur que le goût du bien ne vient pas, ni pour celui qu'o?z pourrait faire, ni pour celui qu'o?i devrait laisser faire aux autres... on me paraît moins dévot; onnç, voulut point de vêpres hier (fête de la Nativité de la sainte Vierge) (1)... « Toute la correspondance de cette année est entachée des mêmes inconvenances de pensée et de langage; et c'est toujours le P. de la Chaise qui est la cause du mal. « Tant que nous am-ons le P. de la Chaise, dit-elle à l'archevêque, nous ne ferons rien (2). » Les autres Jésuites se ressentaient de cette disposition d'esprit; le P. Bom^daloue lui-même, dont elle avait toujours goûté la sagesse et la discrétion, partagea la disgrâce commune. Ses supérieurs, autorisés parles antécédents, le députèrent auprès delà marquise. Il la vit le dimanche 25 janvier 1700, et s'efforça de la ramener à des sentiments meilleurs envers la Compagnie de Jésus. Nous trouvons le résultat de l'entretien dans une lettre de M"° de Maintenon à l'archevêque de Paris ; elle commence par se plaindre du roi comme d'habitude, du roi qui « ne manquera pas à une station, ni à une abstinence, mais ne comprendra pas qu'il faille s'humilier et prendre l'esprit d'une vraie pénitence, et que nous devrions nous couvrir du sac et de la cendre... »
(1) 9 septembre 1698, t. IV, p. 252.
(2) 31 janvier 1700, Corresp. gén., t. IV, p. 310.
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Après cette sortie et le propos que nous avons cité au sujet du P. de la Chaise, elle ajoute : « Je vis dimanche le P. Bourdaloue, qui me témoigna la peine delà Compagnie sur ce que je parais ne la pas aimer par l'éloignement qui est entre le P. de la Chaise et moi. Je répondis que ce n'était pas ma faute, et que j'étais prête à faire toutes les avances avec lui. Je dois être dans ces sentiments, et j'y suis, grâce à Dieu; mais je n'espère rien de ce côté-là. . . (1) . >;
Les Jésuites se tinrent à l'écart, et M™'' de Maintenon eut encore à subir pendant quelque temps la fâcheuse influence de Mgr de Noailles.
Les troubles qui agitèrent l'Église au commencement du dix-huitième siècle et dont l'archevêque de Paris était le plus actif instrument, réveillèrent son attention ; elle ouvrit les yeux et confessa hautement qu'elle avait été trompée. M™" de Glapion nous a conservé, sous la date de 1711 , le souvenir de ses rétractations : « J'avais de très bonnes intentions, dit-elle, quand je fis nommer MM. de Noailles et de Fénelon archevêques de Paris et de Cambrai, j'en eus tant de chagrin dans la suite, que le roi m'en disait : Hé bien, Madame, faudra- t-il que nous vous voyions mourir pour cette affaire-là! Je n'en ressens pas un moindre présentement sur M. de Noailles, mais ce qui me console, c'est que j'avais cru bien faire... (2). »
Par ces aveux, elle réparait en partie ses torts et rendait une justice tardive à ceux de ses conseillers qui n'avaient pas été séduits par les apparences de la vertu.
(1) Corresp. gén., t. IV, p. 308, 31 jan^âer 1700.
(2) Lettres hist. et édif., t. II, p. 368. — Oq lit encore dans une lettre de M™e de Maintenon au maréchal de Tilleroy, du 2 janvier 1716 : « Dieu Yeuille éclairer M. le duc d'Orléans et lui faire bien connaître M. le cardinal de Noailles et le danger de son parti tant pour l'État que pour la religion. » (Communication de M. Gharavey.)