‹ Bourdaloue, sa vie et ses œuvres [microform]Chapitre 48 sur 86 · I. — SON ENSEIGNEMENT SUR l' AUMÔNE · texte numérisé non relu

I. — SON ENSEIGNEMENT SUR l' AUMÔNE

Sous l'influence de préjugés acceptés sans contrôle pour le besoin d'une cause inavouable, une certaine école s'est mise en devoir de prouver ou pour le moins d'insinuer que nos orateurs sacrés du dix-septième siècle ne se sont pas montrés de dignes avocats des pauvres. Ni Bossuet, ni Fléchier, n'ont trouvé grâce devant ces injustes critiques ; Bourdaloue n'a pas été plus heureux. Fénelon et Massillon sont moins maltraités. D'après M. Paul Albert (1), le ministre protestant Saurin serait leur maître à tous. Si vous demandez une preuve, le critique répond que \ espace lui manque pour faire la comparaison. Le même auteur prétend que le titre de prédicateur du roi, à la cour de Louis XIV, a suffi pour desséclier le cœur du P. Bourdaloue et le rendre insensible aux misères du pauvre.

A ses yeux, notre orateur serait bien au-dessous de son

(1) La Prose, 2"= édit., p. 384, note.

sujet. Il suffira de lire le sermon sur VAumâ7ie (l) et d'en rapprocher les Exhortations sur la Charité envers les pauvres (2), les prisonniei'S , les orphelins^ pour connaître la pensée de Bourdaloue sur les devoirs et les droits des riches comme des pauvres. On verra alors que M. Alhert était à côté de la vérité, lorsque, généralisant ses appréciations, il disait : « Rien de bien rigoureux, rien d'impraticable dans l'accomplissement des devoirs de l'aumône. Cest par ce tact, cette mesure que Bourdaloue avait pris son auditoire. Il ne le révoltait point, il ne le décourageait point, il ne lui présentait point une image effrayante de la vertu (3). Il fallait être endurci dans le péché pour ne point s'accommoder d'un directeur si peu exigeant {h). » Jusqu'ici la morale de Bourdaloue n'avait point passé pour être des plus accommodantes.

C'est bien mal comprendre l'esprit apostolique de Bourdaloue, qui fait si équitablement la part de chacun et si énergiquement la part du pauvre contre les mauvais riches.

Dans ses discours les plus solennels, nous le voyons souvent tourner ses regards vers la portion la plus modeste de son auditoire et lui témoigner tout l'intérêt d'un véritable père, dans l'un de ses sermons d'ouverture de Carême, il parle des exemples de soumission à la loi donnés par la sainte Vierge, le jour de la Purification ; exemples que doivent suivre les gi-ands de la terre; il ajoute :

Ceci me donne lieu de parler maintenant à vous, mes

(1) Premier vendredi de Carême, t. II, p. 126. (2; T. Vni, p. 25, 48, 74.

^ (3) Cette phrase est une réminiscence d'un passage de M™= de Sévigné, écrivant à sa fille au sujet de l'abbé de Montmor qui avait l'art de contenter tout le monde, en prêchant les plus terribles vérités. (1671, Lettres, t. II, p. 138.) (4) Albert, La Prose, 2° édit., p. 378.

Il 15

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frères, à vous dont le salut me doit être d'autant plus cher,: et les âmes plus précieuses, qu'ayant moins de part aux avantages du siècle, vous participez moins à ses désordres et à sa corruption; à vous que Dieu a fait naître dans des conditions plus obscures, et dont il semble que la destinée, ou, pour mieux dire, la vocation se termine à dépendre et à obéir. Pourquoi une Mère de Dieu, et par son ministère un Homme-Dieu soumis à la loi? Pour trois autres raisons qui vous regardent, et que je vous prie de n'oublier jamais : pour vous consoler, pour vous instruire, et pour vous confondre (1).

Dans le sermon sur \ Ambition, il s'adresse aux grands de la cour et s'écrie :

Quand je parle aux peuples, mon ministère m'oblige à leur apprendre le respect et l'obéissance qu'ils vous doivent; mais puisque je parle à des grands, je dois dire ce qu'ils doivent aux peuples (2) . »

Il ne veut pas que dans le christianisme, sous la bannière d'un Dieu humilié,

On trouve encore de ces maîtres hautains et durs qui]' ne savent que se faire obéir, que se faire servir, que se faire craindre, sans savoir ni compatir, ni soulager, ni condescendre, ni se faire aimer, qui, usant de toute la force et souvent de toute l'aigreur du commandement, n'y mêlent jamais, selon le précepte de l'Apôtre, l'onction, et la douceur de la charité.

Le P. Bourdaloue traite de V Aumône dans trois discours différents :

(1) T. XI, p. 154.

(-2) T. II, p. 4G5.

BOURDALODE APOTRE DE LA CUARITÉ 227

Le premier appartient au premier vendredi de Carême (1) ;

Le second, au huitième dimanche après la Pentecôte (2) ;

Le troisième fait partie d'un Essai cl' Avent, où saint

Jean-Baptiste, précurseur du Messie, condamne la dureté

envers les pauvre (3).

Pour avoir une idée complète de l'apostolat du P. Bourdaloue en faveur des pauvres, il faut le suivre encore dans ses Exhortations aux assemblées de charité^ sur la charité envers les pauvres (4), sur la charité envers les orphelins (5) et envers les prisonnières (6), sans parler d'autres sermons qui se rattachent indirectement au même sujet, comme les sermons sur les richesses et les vices des courtisans, déjà signalés lorsque nous avons parlé de l'apostolat de Bourdaloue à la Cour.

Le premier sermon sur Y Aumône montre que l'aumône est un précepte; l'orateur en indique la matière, en détermine l'ordre. C'est un précepte, et celui qui n'accomplit pas la loi de l'aumône est destiné aux châtiments éternels. Ce que le riche refuse aux pauvres, c'est à Jésus- Christ, à Dieu qu'il le refuse ; c'est à Dieu le souverain maître de toutes choses, qui réclame de ses créatures le tribut des biens dont il les enrichit : et ce tribut, il veut qu'il soit remis à l'indigent. « Car Dieu, dit l'orateur, a établi les pauvres dans le monde pour recueillir ses droits en sa place, et l'aumône est lé seul moyen par où les riches puissent rendre à Dieu ce qu'ils lui doivent » (7) , reconnaître leur dépendance et faire acte d'humilité.

(J) T. II, p. 126.

(2) T. YI, p. 280.

■(3) T. XY, p. 353.

(4) T. Vin, p. 25.

(5) IhicL, p. 74.

(6) Ihid., p. 48.

(7) ï. II, p. 133.

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L'aumône doit être proportionnée aux biens et à leur quantité; et c'est aller contre cette loi de Dieu et delà raison que de n'accepter aucune proportion entre l'aumône et l'abondance des richesses. C'est un scandale, que de voir les riches moins généreux pour les pauvres, que les gens de moindre condition :

Combien de pauvres, s'écrie Bourdaloue, sont plus charitables, plus libéraux pour les pauvres, que ces puissants, que ces opulents qui tiennent dans le monde les premières places, et que Dieu a comblés de ses bénédictions temporelles (1)?...

Après la souveraineté de Dieu, fondement du précepte de l'aumône, vient la nécessité du prochain à qui Dieu nous oblige de pourvoir à titre de justice et à titre de charité : à titre de justice, parce que Dieu en élevant les riches audessus des autres, ne les a élevés dans sa providence, qu'en leur imposant l'obligation de partager. On n'est pas riche pour soi-même, mais, dans l'ordre delà Providence, on est riche pour les pauvres, parce que le riche est comme le coopérateur de Dieu ; et dans la mesure des dons que la Providence lui a répartis, s'il n'est pas fidèle à sa mission, Dieu saura rétablir toute justice.

La charité impose une nouvelle obligation ; elle inspirera au riche la pensée de pourvoir non seulement aux nécessités extrêmes, mais aux nécessités communes.

L'orateur termine cette première partie par une invective contre les indifférents aux misères des pauvres, voici en quels termes :

Tristes vérités pour vous riches du monde! et qui ne confirment que trop ce terrible anathème que le Fils de Dieu a prononcé contre vous : Va>. vobis divitibus; malheur à vous,

(1) T. II, p. 138.

qui vivez dans l'opulence: Pourquoi? parce que votre opulence même a presque toujours l'un de ces deux effets, ou d'allumer dans votre cœur la cupidité et l'envie d'avoir, au lieu de l'éteindre, ou de vous rendre plus sensuels et plus amateurs de vous-mêmes. Deux principes de votre indifférence pour les pauvres. Car, possédés d'une avare convoitise, vous voulez profiter de tout et ne vous dessaisir de rien. Toujours biens sur biens, toujours acquêts sur acquêts; toujours les mains ouvertes pour recevoir, et jamais pour donner : que dis-je ? et souvent même fallût-il dépouiller le pauvre et lui arracher le peu qui lui reste, bien loin de contribuer à sa subsistance ; faMt-U l'opprimer, bien loin de le relever, tout n'est-il pas mis en usage pour contenter la faim insatiable qui vous dévore ? les droits les plus saints ne sont-ils pas foulés aux pieds ? ne se porte-t-on pas jusqu'à la violence la plus injuste et la plus criante, jusqu'à la cruauté, jusqu'à la barbarie ? Ou bien, idolâtres de vos sens et tout occupés de vous-mêmes, vous n'avez d'attention que sur vous-mêmes, de sentiment que pour vous-mêmes. Que le pauvre pâtisse dans la disette, que le malade languisse sur la paille, que la veuve, chargée d'enfants et percée de leurs cris, ressente toutes leurs douleurs, et ne puisse répondre à leurs gémissements que par ses larmes ; comme ce sont des maux étrangers et qui n'approchent point de vous, pourvu que votre sensualité soit satisfaite, pourvu que votre corps ait toutes ses commodités et toutes ses aises, vous êtes contents, et vous ne pensez guère si les autres le doivent être. Mais Dieu y pense ; et viendra le temps où il saura vous y faire penser malgré vous, quand, pour la justification de sa providence, il vous demandera raison du pauvre; quand il vous traitera comme vous avez traité le pauvre ; quand il vous jugera sans miséricorde comme vous avez rejeté le pauvre sans compassion (1).

La matière de V aumône, quelle est-elle ?

(1) T. II, p. 143.

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Le superpu du riche, c'est-à-dire ce qui n'est pas nécessaire pour l'entretien honnête de sa condition et de son état. Ici l'orateur devient pressant, il poursuit le riche avare dans ses derniers refuges et lui demande dans lequel des états nombreux qu'il énumère, il se trouve sans superflu. Il contraint son interlocuteur à avouer qu'il y a du superflu partout où il y a matière à excès, dérèglements, désordres de tout genre; suivons-le dans son énumération.

J'appelle superflu ce que vous donnez tous les jours, à vos débauches, à vos plaisirs honteux : renoncez à cette idole dont vous êtes adorateurs, et vous a,urez du superflu. J'appelle superflu, femmes mondaines, ce que vous dépensez, disons mieux, ce que vous prodiguez en mille ajustements frivoles qui entretiennent votre luxe et qui seront peut-être un jour le sujet de votre réprobation : retranchez une partie de ces vanités, et vous aurez du superflu. J'appelle superflu, ce que vous ne craignez pas de risquer à un jeu qui ne vous divertit plus, mais qui vous attache, mais qui vous passionne, mais qui vous dérègle, mais surtout qui vous ruine et qui vous damne : sacrifiez ce jeu, et vous aurez du superflu. Quoi donc? vous avez de quoi fournir à vos passions, et à vos passions les plus déréglées, tout ce qu'elles vous demandent, et vous prétendez ne point avoir de superflu? vous avez du superflu pour tout ce qui vous plaît, et vous n'en avez point pour les pauvres? Voilà ce que le devoir de mon ministère m'oblige à vous représenter et ce que je vous conjure de vouloir bien vous représenter à vous-mêmes (1).

A cette objection, qu'il est permis d'employer le superflu à agrandir son état, il répond affirmativement pourvu que l'agrandissement contribue à la glorification de Dieu et à l'utilité du prochain, pourvu que l'on reste dans les limites

(I) T. II, p. 150.

d'une sage modestie, pourvu que les pauvres n'en souiTrent pas sans attendre pour cela qu'ils soient plongés dans les nécessités extrêmes par rapport à la vie, ni même dans les extrémités extrêmes par rapport aux biens, à l'honneur, à la liberté. Il poursuit :

Vous savez que ce malheureux doit languir des années entières dans une prison si l'on ne contribue pas à sa délivrance; vous savez que cette jeune personne va se perdre si l'on ne s'empresse de l'aider; c'est du nécessaire même do votre état que leur doit venir ce secours : par quelle raison? parce que ce sont là des nécessités extrêmes. Telle est ma pensée ; et ce que je pense n'est point ce qui s'appelle morale sévère^ puisque c'est la morale même de ceux qu'on a le plus soupçonnés et accusés de relâchement (1) ,

Ce dernier trait d'ironie s'adresse aux disciples de Port- Royal qui ne sont pas rares dans son auditoire et qui ne passent pas pour prodigues en aumônes.

L'orateur détruit successivement toutes les excuses que l'amour de l'or entasse ; le soin des enfants, les prévisions de l'avenir; les temps sont mauvais, dira-t-on; mais, ajoute le P. Bourdaloue : « Si les souffrances du pauvre se trouvent jusque chez les riches, à quoi doivent être réduits les pauvres mêmes? » La dureté des temps devient ainsi un nouveau motif de charité.

Nous passons à l'ordre de t aumône.

Quel ordre suivre dans la répartition des aumônes?

Il faut que la volonté de faire l'aumône soit générale et universelle, qu'elle embrasse toutes les misères, même les misères de nos ennemis; elle peut sans doute avoir des égards pour les proches et les domestiques, pour ceux qui ne se peuvent nullement venir en aide, pour ceux qui

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s'emploient au service de Dieu et de l'Eglise, à l'exemple de saint Louis qui favorisait de ses dons deux grands apôtres de son siècle, saint François d'Assise et saint Dominique, parce qu'il les regardait comme des défenseurs de l'Église : « Ce n'est plus guère la dévotion de notre temps, dit l'orateur ; mais la dévotion de saint Louis était sans doute aussi solide que la nôtre, n

Quelles règles suivre dans la répartition de l'aumône?

Bourdaloue en détermine cinq: il faut faire l'aumône de son propre bien ; commencer par les aumônes de justice en payant ses dettes. L'aumône doit être faite avec mesure et réflexion. L'aumône doit être faite de manière à édifier le public ; il faut la faire en temps convenable pour qu'elle soit utile au salut de son âme.

Il faut enfin que les aumônes précèdent la mort, pour assurer aux pécheurs le bénéfice de la charité, autrement elles ne peuvent lui être utiles que pour soulager les souffrances du purgatoire, mais non point pour assurer le salut.

Bourdaloue termine son discours avec cette pensée pratique et consolante que l'aumône est une garantie de salut éternel.

Le sermon du huitième dimanche après la Pentecôte traite de l'Aumône dans le riche qui la donne et dans le pauvre qui la reçoit. D'après saint Jean Chrysostome, elle rétablit l'équilibre entre l'un et l'autre ; la divine Providence, par le précepte de l'aumône, se montre également bienfaisante de part et d'autre ; la loi de l'aumône assure au pauvre le pain de chaque jour et en même temps le pauvre donne au riche un moyen assuré de faire son salut (1) .

L'orateur convient que, d'après la loi de nature, tous les hommes ont un droit égal à la possession de la terre ;

(I) T. YI, p. 284.

mais par suite de la corruption du cœur de l' homme, cet état de choses ne peut longtemps subsister. C'est un effet nécessaire de la corruption de notre nature. Bourdaloue exprime cette vérité en termes qui peignent au naturel les catastrophes dont nous sommes si fréqpiemment témoins :

Chacun emporté par sa convoitise et maître absoki de s'attribuer telle portion, qu'il lui eût plu, n'eût pensé qu'à se remplir aux. dépens des autres, et de là les divisions et les guerres. Nul qui volontairement ou de gré se fût assujetti à certains ministères pénibles et humiliants. Nul qui eût voulu obéir, qui eût voulu servir, qui eût voulu travailler et agir, parce que nul n'y eût été forcé par le besoin. D'où vous jugez assez quel renversement eût suivi dans le monde, livré par là, si j'ose ainsi m'exprimer, à un pillage universel et à tous les maux que la licence ne manque point de traîner après soi (1) .

Sans doute la condition du pauvre est une infortune, mais elle n'est pas sans remède, grâce à l'aimable et bienfaisante providence de Dieu qui, pour y remédier, établit le précepte de l'aumône et en règle l'usage.

Le superflu du riche appartient au pauvre, et ainsi l'égalité sera rétablie : le riche ne vivra plus dans la somptuosité et la mollesse qui est sa perte, le pauvre ne périra pas dans un triste abandon.

L'amnône est une dette dont le riche doit s'acquitter, elle est la légitime du pauvre; il l'acquittera avec prudence, avec discrétion. Ainsi l'inégalité de condition disparaîtra.

Mais, comment soulager les souffrances du pauvi'e ? Bourdaloue se plaint avec amour de cette pénible condition de l'homme déchu, c'est encore l'aumône qui est le

(i) T. VI, p. 285.

remède. Cette aumône appartient au pauvre par ordre sans doute, mais aussi par menace ; Dieu enjoint le précepte et annonce au riche que s'il ne se soumet pas à cet ordre, il y va de son âme, de sa damnation, de son salut.

Car dit saint Ambroise, si c'est incontestablement un crime digne de la haine de Dieu et de ses vengeances éternelles, que d'enlever au riche ce qu'il possède, ce n'est pas une moindre injustice devant Dieu, de refuser au pauvre ce qu'il attend de vous et ce que vous pouvez lui procurer (1) .

Autre misère du pauvre, à laquelle remédie le précepte de l'aumône : les rebuts, le mépris du riche ; laissons l'orateur donner la leçon au riche, contempteur du pauvre, en termes convaincus, dans un langage plein de foi, de vérité, de compassion et de noblesse.

C'est l'injustice du monde de n'estimer les hommes que par un certain extérieur qui brille, que par le faste et la splendeur, que par l'équipage et le train, que par la richesse des ornements et la magnificence des édifices, que par les trésors et les dépenses. Tout cela répand sur les opulents et les grands de la terre je ne sais quel éclat dont le vulgaire est ébloui, et dont ils ne se laissent que trop éblouir euxmêmes. Delà qu'arrive-t-il? accoutumés à ces honneurs qu'ils reçoivent partout, et à cette pompe qui les environne, quand ils voient les pauvres dans l'abaissement et l'humiliation, de quel œil les regardent-ils, ou pour mieux dire, les daignent-ils même regarder? Il semble que ce ne soient pas des hommes comme eux ; et si quelquefois ils les gratifient d'une légère et courte aumône, il faut que ce secours leur soit-porté par des mains étrangères; parce qu'il n'est pas permis au pauvre de les approcher, parce que la personne

(1) T. VI, p. 293.

du pauvre leur inspirerait du dégoût, parce qu'ils se feraient ou une peine, ou une confusion de traiter avec le pauvre et de converser avec lui. Divin Maître que nous adorons, Sauveur des hommes, vous êtes né pauvre, vous avez vécu pauvre, vous êtes mort pauvre ; et voilà parmi des chrétiens, c'est-à-dire parmi vos disciples, où en est réduite cette pauvreté que vous avez consacrée (1) !

Dans le passage suivant, l'orateur avoue qu'il n'est plus surpris que l'Évangile nous fasse considérer les pauvres avec tant de vénération et il développe cette pensée d'après saint Chrysostome, il termine en les montrant triomphants au jugement dernier, comblés de gloire et enviés par les riches qui les laissaient ramper dans la poussière.

D'après cet exposé succinct, on connaît toute la pensée de Bourdaloue, sur le précepte et la pratique de l'aumône; il ne se perd pas dans de vagues sentiments, encore moins dans des théories dangereuses; il parle le langage de la foi devant une société dégénérée, mais encore chrétienne et montre clairement aux pauvres que l'Évangile ayant le sentiment vrai de leurs misères, peut seul apporter le remède eflicace jusqu^au jour où la sagesse de Dieu remettra tout en ordre.

L'aumône est aussi un remède contre les dangers des richesses.

La vie du riche fait contraste avec la pauvreté de Jésus- Christ; c'est un état de réprobation. Au sein des richesses, il a toute facilité de faire le mal ; il est frappé de la malédiction de l'Evangile, vse divitibus.

Le précepte de l'aumône répare tous les maux inhérents à la condition du riche : en partageant son bien avec le pauvre, il fait entrer Jésus-Christ pauvre dans ses inté-

(1) T. YI, p. 294.

236 LE P. LODTS BOURDALOUE

rets; il s'en fait un protecteur, éloigne l'anatlième qui le menace : l'aumône éloigne les occasions du péché, elle remet les péchés en disposant Dieu à écouter nos prières. A ce propos, Bourdaloue rappelle l'habile conduite du prophète Daniel, déclarant au roi de Babylone qu'il devait apaiser au plus tôt le ciel irrité contre lui ; il ne lui parle ni de pénitence ni de macération, il eût été incompris, mais il lui dit de racheter ses crimes par Y aumône :

Ah ! chrétiens ! s'écrie-t-il, il en usa de la sorte par une prudence qui ne fut ni humaine, ni lâche, et qui ne ressentit point le courtisan, mais le prophète. Car il ne voulut plaire à son prince, qu'autant qu'il le pouvait sans blesser les intérêts de son Dieu ; et il ne voulut faciliter la satisfaction qui était due à son Dieu, qu'autant que le permettait la fîdéUté qu'il devait à son prince. 11 jugea donc, et avec raison, que l'aumône était, de toutes les œuvres satisfactoires, celle qui serait plus au goût de ce prince déjà touché, mais non encore converti ; et il savait que celle-là serait suivie de toutes les autres, et de sa conversation même (1).

Cette prudente conduite avait eu plein succès auprès de Louis XIV et plus sensiblement encore auprès de M™" de Montespan, que l'histoire nous a présentée comme généreuse aumôuière et l'un des soutiens de l'Hôpital général à sa fondation. C'est ainsi que les richesses trouvent en elles-mêmes leur remède, c'est le contre-poison à côté du poison ; le pauvre, gagné par les libéralités du riche à la cause de son bienfaiteur, devient son avocat auprès du souverain Juge. Enfin l'aumône éloigne et déchire l'arrêt de la condamnation éternelle du riche. Ici Bourdaloue, au souvenir des grands scandales de la Cour, et des réparations de M""" de Montespan, s'écrie :

(d) T. VI, p. 305.

Ah ! mes chers auditeurs, combien de riches sont heureusement pcirvenus au port du salut, après avoir marché bien des années dans les voies corrompues du monde ? A voir les éo-arements où ils se laissaient emporter en certain temps de leur vie, qui jamais eût espéré pour eux une telle fin? Qu'ontils dit à. Dieu, lorsqu'ils sont entrés dans sa gloire ; et conservant le souvenir de leurs désordres passés, combien ont-ils béni, et béniront-ils éternellement ce Père des miséricordes, quiles a éclairés, quiles a touchés, qui les a ramenés, qui les a sanctifiés, quiles a couronnés ? mais que leur a-t-il répondu, et que leur répondra-t-il pendant toute réternité,où ils auront sans cesse devant les yeux ce mystère de grâce? Eleemosynœ tuœ ascenderunt in conspectu Dei. Il est vrai, vous méritiez mes châtiments les plus sévères, et ma justice en mille rencontres devait éclater contre vous. Mais vous lui avez opposé une barrière qui l'a arrêtée : ce sont vos aumônes. Au milieu de vos dérèglements, vous aviez toujours un cœur libéral et compatissant pour les pauvres, et c'est ce qui m'a désarmé (1).

La conclusion est une exhortation aux riches de donner leur superflu et même quelque chose du nécessaire aux pauvres; à se hâter de donner cette satisfaction à la justice divine avant que son bras vengeur ne s'appesentisse sur les coupables.

Le sermon sur la Tempérance chrétienne, pour le sixième dimanche après la Pentecôte, contient encore un éloquent appel à la charité des riches en faveur des pauvres de Jésus-Christ, dans le commentaire de ces paroles : GoHlgite fragmenta ne 'pereant; recueillez les restes pour qxi'ils ne périssent pas. Il termine par ces paroles :

Ce que vous faites pour des domestiques, et avec justice, combien est-il encore plus juste de le faire pour ceux qui vous représentent la personne de Jésus-Christ? Ce que vous

(1) T. YI, p. 308.

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ne voudriez pas présenter à des domestiques, combien est-il indigne que vous le donniez pour partage à vos frères en Jésus-Christ? Et si des domestiques se ressentent de la somptuosité et de l'abondance de votre table, pourquoi les membres de Jésus-Christ n'en profiteront-ils pas ? Car voilà quels doivent être ces restes que Jésus-Christ vous demande par la bouche des pauvres, et qu'il reçoit par leurs mains : Colligite fragmenta (1).

Le sermon que nous trouvons dans l'essai d'Avent porte l'auditeur à la pratique de l'aumône par ces trois considérations : par obéissance^ par i^econiiaissance, par pénitence.

Par obéissance. Dieu étant le souverain maître de toute chose, est aussi maître de disposer de son bien; s'il le confie à celui-ci pllitôt qu'à cet autre, c'est toujours pour en disposer conformément à ses desseins, pour le plus grand bien de tous ; le riche qui en est le dépositaire doit donc le partager avec ses frères (2) ; tel est le vœu- de la Providence et de la bonté divine pour tous ses enfants.

Devoir de reconnaissance. Les biens dont jouit le riche appartiennent à Dieu, qui a droit à nos hommages; et le moyen le plus efficace de les lui rendre, c'est de faire participer à ces biens ses autres enfants, nos frères, et de provoquer en eux des sentiments de gratitude.

L'aumône est un devoir de pénitence. Elle prie pour le pécheur, elle lui attû-e de puissants secours pour le remettre dans le chemin du salut ; et quand le pécheur est converti, l'aumône acquitte les dettes du passé. Entre les oeuvres pénales et satisfactoires, ajoute l'orateur, il n'en est point de plus agréable à Dieu que V aumône^ à raison

(2) T. XV, p. 354.

de son utilité, parce que l'aumône profite à la fois au pénitent qui la fait, et au pauvre qui la reçoit.

L'Évêque de Meaux avait traité le même sujet de l'Aumône avec la hauteur et la profondeur de doctrine qui lui sont propres. Dans un sermon pour le dimanche de la Septuagésime, portant le texte de saint Mathieu : Enmt novissimi pinmi et pi^imi novissimi ; les derniers sont les premiers, et les premiers seront les derniers (1), il établit la dignité des pauvres, en développant ces diverses pensées : les pauvres sont les derniers dans le monde, mais dans l'Église ils sont les premiers ; les riches qui foulent aux pieds les pauvres, ne sont dans l'Eglise que pour les servir: les grâces du Nouveau Testament appartiennent de droit aux pauvres, tandis que les riches ne les reçoivent que par leur main (2). »

C'est la raison et la foi qui parlent par la bouche de ces deux grands orateurs Bossuet et Bourdaloue; Fénelon, Fléchier, et Massillon firent entendre le langage du sentiment ; cette méthode n'est pas la plus efficace : le sentiment peut tirer les larmes des yeux, mais son efficacité n'est pas de longue durée ; tandis que le riche convaincu, au miUeu de ses plaisirs, comme au milieu des disgrâces et des malheurs, finit toujours par entendre la voix de sa raison, véritable lumière de sa conscience; elle fait germer la charité dans son cœur et lui inspire les grandes œuvres de chai'ité qui ont fait tant d'honneur à la société du dixseptième siècle.

Les hommes de lettres ont donc bien mauvaise grâce à condamner si légèrement nos orateurs sacrés, à les accuser d'avoir abandonné la cause des pauvres. Loin de là,

(1) Mathias, xx, 16.

(2) Œuvres compL, Bossuet, éd. Vives, t. YIII, p. 426. Yoir sur Bossuet et les pauvres; Bossuet précepteur du dcaiphin et évoque à la cour-, par M. Floquet, p. 596.

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ils ont tous affirmé le devoir rigoureux imposé aux riches de faire la part de l'indigent, après avoir rehaussé la dignité du pauvre et indiqué la matière, l'ordre et l'étendue de l'aumône. A l'enseignement ils ont ajouté l'exemple; et, pour nous en tenir à la cause du P. Bourdaloue, nous allons montrer qu'il n'a pas mis moins de zèle à défendre les intérêts des pauvres qu'à évangéliser les courtisans de Louis XIV.

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