‹ Bourdaloue, sa vie et ses œuvres [microform]Chapitre 49 sur 86 · II. — SA CHARITÉ ENVERS LES PAUVRES ET LES ORPHELINS · texte numérisé non relu

II. — SA CHARITÉ ENVERS LES PAUVRES ET LES ORPHELINS

L'Église catholique, au dix-septième siècle, était, en France, dans une période d'épanouissement. Après avoir été cruellement mutilée dans ses membres, dans ses temples, dans ses institutions, par la prétendue réforme, elle reprenait sa vigueur primitive ; avec de faibles ressources, et bien avant que les puissances de la terre songeassent à l'aider de leur concours, elle avait fondé de nombreux établissements scolaires et hospitaUers : des femmes modestes, de pauvres prêtres avaient accompli des merveilles de charité sur lesquelles les économistes ne savent que disserter.

Vers la moitié du siècle (1), les politiques^ effrayés du mouvement catholique, tentèrent d'arrêter le développement des institutions nouvelles, efforts inutiles ; grâce à l'esprit qui les animait, elles continuèrent leur marche, se développèrent et reçurent une organisation complète qui défie les inventions ùyi progrès moderne.

A l'Hôpital général, cinq Jésuites étaient employés

(1) Eist. de Paris, de dom Félibien, année 1670.

toute l'année au service des renfermés {\) ; cet établissement comprenait toutes les maisons destinées, dès l'année 1657, à recueillir les mendiants et vagabonds de la capitale. Ces refuges étaient connus sous les noms suivants : Salpètrière^ Notre-Dame de Pitié, le Château de Bicêt7'e, le Refuge de Sainte-Pélagie^ F Hôtel de Scijnon. Les premiers orateurs de la capitale tenaient à honneur d'évangéliser ces foules de misérables ; nous savons, par M""' de Sévigné et par le P. de la Kue, que Bourdaloue, aussi bien que Bossuet et Fléchier, s'y sont fait entendre.

Ces maisons n'étaient soutenues que par- la charité publique, et il fallait que de temps en temps la voix du prêtre se fît entendre pour ranimer le zèle des dames qui s'étaient vouées au service des pauvres. Le P. Bourdaloue a laissé de nombreuses exhortations prononcées dans les Assemblées de charité; ces discours, véritables monuments d'éloquence et de zèle, occupent une place notable dans son répertoire apostolique.

Les Assemblées de charité étaient composées des femmes chrétiennes les plus influentes par leurs vertus, leur générosité et leur haute position sociale. Elle se rassemblaient à des jours déterminés pour aviser aux moyens de porter secours aux pauvres de tout genre qui inondaient la capitale. Elles recueillaient des aumônes et les répartissaient entre les différentes œuvres de charité, sous la direction des prêtres ou des religieux. Les prêtres de Saint -Lazare, les Barnabites et les Jésuites sont signalés pour le concours actif qu'ils donnèrent à ce nouvel apostolat.

L'historien de Paris, le bénédictin Dom Lobineau (2),

(1) Les vagabonds ramassés claas les rues étaient appelés ?-e«-

fermés de l'Hôpital général.

(2) Continuateur de VHisi

['Hist. de Paris, après D. Félibien, t. II, p. 1490.

ix 16

à l'année 1665, en parlant de la fondation des Filles de Sainte-Geneviève ou de Mù'amion, au quai de la Tournelle, dit que les PP. Jésuites, alternativement avec les prêtres des Missions-Étrangères, donnaient des retraites dans cet établissement, deux fois par an aux dames, et quatre fois aux pauvres.

L'histoire a conservé les noms des dames les plus dévouées aux œuvres de charité; on cite Mesdames de Miramion, Voisin, Legras, Mallet, Helyot, de Moussy, du Roset, Housset, de Farinvilliers, Travercé, les duchesses de Guise, de Richelieu, d'Aiguillon, la marquise de Bullion, M"" de Blosset, de Lamoignon (1)...

Le P. Bretonneau va nous dire la part que son confrère prit à cette grande œuvre :

Gomme il se fait dans Paris diverses assemblées de charité en faveur des pauvres, et qu'elles commencent ordinairement par une exhortation, on s'adressait pour cela souvent •au P. Bourdaloue. Outre sa réputation qui le faisait désirer partout, on avait d'autant plus volontiers recours à lui, quïl accordait plus aisément ce qu'on lui demandait là-dessus, et sur tout ce qui lui donnait quelque matière d'exercer son zèle. Car il n'était pas de ceux qui ne veulent paraître qu'au grand jour, et que dans les actions d'éclat, tout lui convenait dès qu'il s'agissait de la gloire de Dieu et de l'utilité du prochain. Il n'est donc pas surprenant qu'il ait composé jusqu'à sept exhortations pour ces sortes d'assemblées : savoir, deux sur la charité à l'égard des pauvres en général, et cinq sur la charité envers les prisonniers, envers les orphelins, envers les nouveaux catholiques (2),

Chacune de ces œuvres mérite de fixer un instant l'at-

(i) Yoir Picot, La Beligion en France au dix-septième siècle. — IBonneau, Vie d". M'"" de Miramion.

(2) T. VIII, Avertissement, p. 5.

tention, toutes ont été définitivement organisées au dixseptième siècle, et toutes ont emprunté le concours du P. Bourdaloue. Les extraits que nous signalerons mettront en lumière l'ardeur de son zèle et la hardiesse de son éloquence, nulle part ailleurs nous n'avons rencontré des peintures aussi vives des mœurs contemporaines.

Nous renvoyons aux appendices, des notices sur chacun des établissements hospitaliers.

L'établissement d'un Hôpital général à Paris (1) est une des créations qui font le plus d'honneur à l'esprit organisateur de la société française sous le règne de Louis XIV ; la charité chrétienne en fit seule les frais, et la capitale en recueillit les plus sérieux avantages.

C'était avant tout une œuvre de foi; le pauvre n'était pas alors un déshérité, c'était un membre de la famille ; on savait, sur la parole de Jésus-Christ, qu'il y aurait toujours des pauvi^es parmi les hommes, et dès lors on traitait le pauvre comme on traite dans la famille chrétienne un frère infirme, avec respect et dévouement.

Cette pensée relevait bien haut la dignité de l'œuvre et lui assurait d'immenses ressources.

Le service des pauvres étant organisé, la chanté catho- Hque pourvut à son entretien et à son développement avec un empressement tel, que nous ne devons plus nous étonner de voir les premiers orateurs du dix-septième siècle prêter leur concours à l'œuvre. Bourdaloue prêcha le Carême à la Salpêtrière en 1692, et, d'après M'"'= de Sévigné, « il y prêche encore mieux que jamais (2) » . Le P. de la Rue fait la même remarque (3) , et donne la raison : « Quand Bourdaloue, dit-il, prêchait dans les hôpitaux

(1) Appendice n" XXIV, notice sur la fondation de l'Hôpital général.

(%y Lettres de JJf'»^ ^ig Sévigné, 12 avril 1692, t. X, p. 77. (3) Préf. des Sermons, t. I, p. 5, édit. 1719.

situés aux faubourgs de Paris (1), il s'affranchissait de la rigoureuse méthode qu'il s'était imposée dans ses prédications à la Cour et à la ville; il ne suivait plus alors que les mouvements de son zèle, et son éloquence y gagnait. »

Nous n'avons qu'un seul sermon qui ait conservé la couleur locale, c'est le sermon sur YAumu)ie, prêché devant Monsieur, frère du roi, et placé dans la collection des Œuvres complètes, au premier vendredi de Carême (2). L'orateur fait connaître l'obligation, la matière et la pratique de Vaumône, et s'exprime sur les devoirs des riches et sur les droits des pauvres avec une vigueur tout apostolique ; nous l'avons analysé plus haut.

Le huitième tome des OEuvres donne deux exhorlalions sur la Chaj'ité envers les pauvres. Elles s'adressent toujours aux dames des assemblées de charité, aux femmes du monde et du grand monde. Bourdaloue remplit son ministère avec une liberté et une vivacité d'expression qui met à nu toutes les misères morales du temps. Cette observation s'applique surtout à la seconde exhortation (3), avec le texte semen est verbum Dei (4), le bon grain c'est la parole de Dieu; l'autre exhortation (5) avec le texte, date eleemosynam et omnia mimda sunt vobis (6), donnez Vaumône et vous serez entièrement inirifiés, tout en conservant le même caractère, entre moins dans les détails pratiques.

Et d'abord, comment Bourdaloue fut-il amené à tenir à son auditoire le langage pressant que nous allons entendre?

Les dames de la haute société se faisaient, comme

(1) Il V prùcha deux cai'èmcs.

(:2) T.' II, p. 120.

{i) Ibid., p. 25.

(4) Luc, Yiii, 11.

(5) T. YIII, p.

(6) Luc XI, 41.

aujourd'hui, un honneur de tendre la mam en faveur des indigents. Peu à peu ce ministère entra dans le partage de leur temps comme une occupation sacrée. Elles se rassemblaient chaque mois pour entendre la parole de Dieu, et se pénétrer de la nature et de l'obligation de leurs devoirs. Ce beau zèle toutefois, s'éteignait à la fin du dix-septième siècle, époque de calamités publiques. Le P. Bourdaloue, sur le déclin de l'âge, sentit son ancienne verve se ranimer pour soutenir la cause de la charité chrétienne. Avec l'autorité de son nom et de sa parole, il monte en chaire et se plaint de ce que''« la fidélité aux assemblées n'augmente pas les ressources de la charité : D'où vient cela, s'écrie-t-il (1). » Puis il reproche aux dames de charité de n'apporter aux réunions qu'un esprit distrait et sans arrêt. « Ces âmes volages et dissipées entendent ce qu'on leur dit des besoins extrêmes des pauvres, elles en sont même touchées ou paraissent l'être, mais ces impressions passagères s'effacent bientôt. » Il n'en sera plus ainsi, dès qu'elles penseront sérieusement à procurer aux pauvres toute l'assistance qu'elles sont en état de leur donner; dès que, respectant et envisageant Jésus-Christ dans les personnes de ces pauvres, elles s'affectionneront à les prévenir, à les chercher, à les visiter, dès qu'elles entreront dans le détail de ce qu'ils ont à souffrir et qu'elles se feront une dévotion d'y remédier autant que possible; Dieu alors, mille fois plus libéral qu'elles ne peuvent l'être, répandra sur elles ses grâces, à mesure qu'elles répandront sur les membres de Jésus- Christ leurs largesses ; et avec ces grâces, de quels égarements ne reviendront-elles pas ? Pour arriver à ce changement de conduite, il faut opposer, au désordre de la dissipation, le remède d'une sérieuse réflexion ; il faut se

(1) T. Yin, p. 27.

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persuader que cette assemblée n^est point une pure cérémonie, que l'exhortation n'est point un simple discours, mais une instruction nécessaire, et dont Dieu demandera compte.

Bourdaloue ne craint pas d'accuser de dureté envers les pauvres, les dames qui l'écoutent ; expliquant la parabole de la semence, il poursuit :

Une autre partie du grain tomba sur des ]pierres, quelle image, Mesdames^et quel caractère ! des âmes dures comme des pierres, des âmes insensibles, et que rieu ne peut émouvoir, des âmes sans pitié, sans humanité (1).

Vient ensuite l'énumération des misèces les plus navrantes :

Des pauvres accablés de maladie qui ne peuvent s'aider eux-mêmes... de pauvres pères et de pauvres mères chargés d'enfants qu'ils voient presque mourir de faim entre leurs bras, et qu'ils sont contraints d'abandonner nus, à toute la rigueur du froid, pour leur ménager un peu de pain; de pauvres artisans sans emploi, de pam'res ouvriers sans ouvrage, et par conséquent sans nourriture et sans soutien... de pauvres filles exposées aux derniers malheurs et dont elles pourraient sauver la vertu.

Puis ajoutant l'ironie à l'indignation, il termine :

On leur dit tout cela, et bien d'autres choses, mais elles écoutent tout tranquillement et il semble que ce soit des fictions, des contes qu'on leur débite pour les amuser. Est-il donc possible qu'il y ait des âmes de celte trempe? Oui,

(1) T. Yin, p. 33.

Mesdames, il y en a, — réponcU' avocat des pauvres, — qu'il soit question de leurs personnes, que de soins ! que de ménagements! que de précautions! elles sont délicates jusqu'à la mollesse. Mais qu'il s'agisse des pauvres (oserais-je parler de la sorte?) elles vont jusqu'à une espèce de barbarie et de cruauté. Que leur demande-t-on? ce qui leur coûterait peu, ce qui souvent ne leur coûterait rien, ce qui ne leur est nullement nécessaire, ce qui quelquefois leur est nuisible, et toujours absolument inutile. Caf il ne faudrait rien de plus pour subvenir à tant de calamités dont nous sommes témoins.. Avec cela, les pauvres vivraient, ou plutôt il n'y aurait plus de pauvres. Mais elles aiment mieux qu'il y en ait, et qu'il y en ait une si nombreuse multitude; elles aiment mieux que tant de familles tombent en ruine et demeurent sans ressource; elles aiment mieux les laisser languir, pâtir, se tourmenter et se désespérer dans leur indigence, que se dessaisir de quoi que ce soit, quelque vil et quelque superflu qu'il puisse être. Voilà ce qui s'appelle dureté.

Combien une femme idolâtre de son corps, et tout occupée de ses ajustements et de ses parures, pourrait-elle vêtir de pauvres qui font borreur sous l'affreuse figure sous laquelle ils sont forcés de se montrer, si du moins elle voulait consacrer à cette œuvre de miséricorde, non pas tout ce \ qu'elle donne, mais quelque cbose de ce qu'elle donne à sa vanité? Combien de pauvres nourrirait-on de l'excès de certaines tables, je dis de l'excès énorme et d'une prodigalité aussi scandaleuse qu'elle est visible? Combien y aurait-il à retrancher de telles ou telles dépenses pour un jeu (1), pour

(1) La passion du jeu était poussée au-delà de toute limite à la cour de Louis XIV; elle était arrivée aux derniers excès, lorsque M'"« de Montespan se retira. La suppression des jeux de hasard commença l'ère nouvelle, vers 1680. Sur le jeu et les mœurs de la cour, on peut consulter Clément ; il/'"c de Montespan; les lettres de ii»'" de Sévigné ; la police sous Louis XIV, par Clément; le traité de la police, par de la Mare : Voir les tables au mot jeu.

des spectacles, pour un train, pour un équipage, pour des ameublements, pour de pures curiosités, et combien ce retrancbement profiterait-il aux pauvres, et leur épargneraitil de chagrins et de douleurs {i) ?

Et plus loin :

On trouve partout, mais spécialement dans les conditions ricbes et opulentes du siècle, de ces âmes de bronze que rien n'amollit. Les cris des pauvres frappent leurs oreilles, mais ils ne peuvent pénétrer dans leurs cœurs. On ne le comprend pas, on ne se le persuaderait pas si l'on n'en était témoin : on est indigné et l'on ne peut s'en taire ; on en parle bautement, mais ce sont des paroles qu'elles laissent passer. Ce qui met le comble à leur dureté, c'est que ces misérables dont elles tiennent si peu de compte, ne sont quelquefois devenus pauvres que pour elles, que dans leurs maisons et à leur service. Ce sont de pauvres domestiques, ce sont de pauvres manœuvres, ce sont de pauvres marchands à qui elles doivent et qu'elles n'ont jamais payés qu'en promesse; différant toujours, éludant toujours les instances qu'on leur fait, et se rendant tout à la fois coupables d'un double attentat, l'un contre la charité, et l'autre contre la plus étroite justice.

La parabole signale un troisième obstacle au développement du bon grain : les épines au milieu desquelles il tombe et par lesquelles il peut être étouffé (2).

Les épines, ce sont les passions du siècle, ajoute le P. Bourdaloue.

Inquiétude des soins temporels, cupidité, désir empressé d'amas se l' les biens de la terre, attachement aux plaisirs de

(1) T. -VIII, p. 34.

(2) Ibid., p. 38.

la vie... trois sortes d'épines qui éteignent la charité dans les cœurs... car comment vient-on à ces assemblées de charité? On y vient avec un esprit tout rempli des affaires du monde... Nous parlons pour l'intérêt des pauvres, nous exposons leurs pressantes nécessités, nous élevons la voix, nous conjurons, nous exhortons; mais s' attache- t-on à nous suivre? Au lieu de prendre avec nous des mesures pour les pauvres, on en prend intérieurement avec soi-même; et pour qui? pour soi-même... on s'excuse du soin des pauvres, et l'on n'a pas, dit-on, le loisir d'y vaquer.

On vient aux assemblées de charité avec- un cœur possédé de l'amour des biens périssables, d'où il arrive que l'on entend guère volontiers parler de l'aumône; si des personnes zélées, sages et fidèles, mettent sous les yeux le tableau des misères dont elles ont été les témoins,

On se figure qu'elles exagèrent, et l'on se met en garde contre leurs sollicitations ; on voudrait pouvoir s'absenter de toutes ces conférences, et telle y assiste par respect humain, et parce qu'elle y est invitée, qui souhaiterait d'avoir des prétextes pour n'y paraître jamais; pourquoi? C'est qu'elle n'aime pas à donner, et qu'elle ne peut néanmoins honnêtement s'en défendre, c'est qu'ell'e regrette tout ce qui sort de ses mains, et qu'elle serait charmée de l'y retenir et d'en grossir ses épargnes...

Enfin, on vient aux assemblées de charité avec une âme toute sensuelle, on y apporte toutes les dispositions d'une mondanité voluptueuse. Je ne dis pas voluptueuse jusqu'aux excès grossiers; mais voluptueuse dans l'attachement aux aises et aux commodités de la vie, aux plaisirs du siècle et à ses divertissements ; mais voluptueuse dans la recherche de ce qui peut causer de la joie, de ce qui peut faire passer le temps sans ennui et avec agrément ; mais voluptueuse dans labonne chair, dans les visites, dans les conversations, dans les promenades. Accoutumé à n'avoir dans l'esprit que

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des idées qui réjouissent, à n'entendre que des entretiens qui plaisent, on se dégoûte d'abord de ces discours où il n'est question que de pauvreté, que d'adversités, que de souffrances; ce sont des sujets trop sérieux, ce sont des images qui attristent; on en craint les impressions, et l'on ne cherche qu'à les effacer promptement de son souvenir.

Après de si dures leçons, le prédicateur sait trouver dans son texte le correctif à la rudesse de son langage :

Il y eut une bonne terre où tomba le bon grain, où il leva, où il profita ; et il y a des âmes où la parole de Dieu produit des œuvres de charité dont l'Église tire autant d'édification, que les pauvres d'assistance et de consolation. Mais entre ces âmes mêmes éclairées de la foi et en qui la foi opère par la charité, nous pouvons distinguer différents degrés... (( Ainsi une âme, touchée de l'exhortation qu'elle est venue entendre et persuadée du précepte de l'aumône, se contente de satisfaire à l'obligation; elle produit trente pour un, une autre ne compte ni avec Dieu, ni avecles pauvres ; elle répand ses dons abondamment... elle rend soixante pour un. Enfin, quand la charité est bien allumée, elle ne connaît plus de règle, elle est prête à se défaire de tout et à tout quitter; elle rapporte alors cent pour un ; exemples rares mais non point imaginaires (1).»

Ainsi parlait Bourdaloue aux réunions de charité composées des dames les plus distinguées par la naissance, la position sociale, et généralement par leurs habitudes, religieuses. Si Bourdaloue ne parlait point des droits des pauvres, il faut convenir qu'il les soutenait énergiquement devant des auditeurs capables de leur venir en aide.

Nous nous sommes laissé entraîner à rapporter ici de longs extraits de VExhortation en faveur des jiauvres

(1) Bourdaloue, Œuvres, t. VIII, p. 43.

BOURDALOUE APOTRE DE LA CnARITÉ 2ol

parce que ces extraits nous aident à connaître l'homme, l'apôtre, le religieux, son zèle, son indépendance, sa perspicacité ; parce que ces fragments nous font parcourir toute l'étendue de son œuvre ; ils nous font connaître le but proposé, les moyens employés pour l'atteindre, les mœurs et usages, les vertus et plus encore les défauts du siècle : nous doutons que les moralistes du temps aient mieux saisi les vices, les ridicules et les rafîinements de la malice humaine dans la société du dix-septième siècle.

Une dMXïQExhot'tationsur la Chanté envers les pauvres a pour texte : Bâte eleemosynam et omnia munda sunt vobis (1) ; donnez l'aumône et vous serez entièrement purifiés, est la première du volume des Exhortations (2), elle présente moins de ces détails de situation qui font connaître les usages du temps au sujet de l'œuvre des pauvres, toutefois d'après les avis donnés, on peut conclure. que les assemblées de charité étaient composées d''éléments assez disparates ; à côté delà piété la plus austère, on rencontrait des femmes mondaines, amenées par l'envi de paraître ou par la nécessité de ne point s'isoler ; des dames qui cherchaient, dans la pratique des œuvres de charité, un préservatif contre la corruption du siècle, ou bien un apaisement aux remords de la conscience; des dames qui avaient besoin d'apprendre à conserver l'humilité au milieu des richesses du monde, la chasteté au milieu des délices du monde, la piété dans les embarras du siècle.

Plusieurs allusions disséminées dans ce discours permettent de supposer qu'il a été prononcé dans les dernières années du siècle, vers l'année 1699. En efïet, l'assurance, la hardiesse même de l'orateur devant un auditoire auquel il impose des sacrifices, sa parole amère où se mêle un peu

(1) Lucxr, 41.

(2) T. YIU, p. 1.

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d'aigreur, supposent l'autorité de l'âge, de l'expérience et d'une vertu reconnue, contre laquelle aucune susceptibilité ne peut se récrier.

L'orateur se plaint de ce que l'on refuse aux pauvres, même le superflu qui serait suffisant pour prévenir tant de calamités dont, dit-il, nous sommes témoins; or, àl' époque indiquée, on était fatigué de la guerre contre la coalition du Nord. Les disettes de 1692, 1693, les frais d'une guerre sans relâche, les prodigalités de Louis XIV, avaient réduit le peuple à la misère. Des murmures s'élevaient de toutes parts, bien que le gouvernement du roi n'entendît pas qu'on s'en expliquât hautement (1).

Les dernières années du siècle qui avaient vu disparaître toutes les gloires militaires de la France, voyaient ainsi s'éteindre une génération de femmes héroïques que l'on appelait à juste titre les grandes amnônières de France. Le 1h mars 1696, mourait M""" de Miramion (2) ; elle avait été précédée daos la tombe par M"*" de Lamoignon, une âme chère à Bourdaloue, son père spirituel et l'intime ami de sa famille ; elle était morte le 14 avril 1687, à l'âge de soixante-dix-huit ans, dont elle avait passé la

(1) Le P. de la Ferté, Jésuite, frère du duc de la Ferté et fils du maréchal, fut exilé pour avoir fait allusion à la misère publique dans un sermon qu'il prèclia le dimanche de quasimodo , 26 avril 1699. A l'occasion de la paix que Notre-Seigneur Jésus- Christ apporte à ses apôtres, il parla de la misère du peuple, et se plaignit de ce que l'on ne voyait pas les résultats de la paix conclue depuis un an et demi, (Paix de Ryswick) et tant désirée ; enfin de ce que les grands se laissaient gouverner par les femmes qui avaient tout crédit, et chacun de désigner M'"« de Maintenon. (Journal de F. Léonard, arch. nat).

(2) Peu de temps avant de mourir, elle envoya sa fille. M'"" de Nesmoud, porter une lettre à M'"" de Maintenon pour la prier de recommander au roi les bonnes œuvres auxquelles elle avait consacré tonte sa vie; cette lettre est un monument remarquable de charité et de sagesse dans la pratique du bien; elle est du 24 mars 1697. [Corresp. gcn. de J/'»* de Maintenon, t. IV, p. 80.)

BOURDALOUE APOTRE DE LA CHARITÉ 2o3

meilleure partie dans les œuvres cle piété et de charité (1).

En organisant les services de l'Hôpital général, les administrateurs comprirent la nécessité d'ouvrir un asile spécial aux enfants trouvés (2) , tristes fruits du désordre des mœurs. En 1670 (3), eut lieu l'inauguration soleni;elle de l'hôpital Saint-Antoine destiné à cette œuvre : Bourdaloue nous a laissé une exhortation sui' ce sujet (h), il prit la parole en présence de la reine et des dames patronnesses et fondatrices à divers titres (5). Le ton général du discours est en harmonie avec le sujet, avec l'auditoire ; l'orateur se contente de développer mot par mot le texte de son discours. Religio 7nunda et immaculata apud Deum et Patrem^ hœc est visitare pujjiUos in tribulatione eorum.

La religion pure et sans tache aux yeux de Dieu, notre Père, est de visiter les orphelins dans leur affliction (6).

Celte exhortation montre l'obligation de contribuer à l'œuvre et le mérite que l'on acquiert en y participant. Nous en avons déjà cité quelques passages en parlant

(1) Mi'« de Lamoignon, dans une position de fortune ordinaire, rassembla plus de 60,000 livres au bénéfice des pauvres. [Injhience de la religion au dix-septième siècle, t. II, p. 86.

(2) Appendice n° XXV. Notice sur les établissements en faveur des orphelins à Paris.

(3) Jaillot, Quartier de la Cité, t. I, p. 99.

(4) T. YIII, p. 74. Exhortation sur. la charité envers les orphelins.

(5) Le sentiment des convenances nous fait croire que ce discours fut prononcé de 1680 à 1C83, date de la mort de la reine : à cette époque le bonheur conjugal régnait au palais de Yersaiiles; la reine pouvait s'occuper des enfants trouvés, fruits du crime, sans trop réveiller le souvenir des scandales domestiques dont elle avait été à la fois témoin et victime.

(6) Jacq. I, 27.

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de Fonction dans les discours de Bourdaloue (1), qu'il nous soit permis d'en signaler quelques autres qui témoignent du zèle charitable de l'orateur pour le salut et le bien-être des pauvres enfants déshérités.

Bourdaloue fait cette question : pourquoi Dieu estime-til à un si grand prix la visite des orpheliiîs; visitare jnqnllos. Et il répond :

C'est parce que l'orphelin est, de tous les pauwes, le plus destitué de secours et de moyens. .. (2) . L'orphelin a plus que tout autre le droit de recourir à Dieu comme à son unique refuge et de dire, comme David : Mon père et ma mère m'ont quitté ; ils sont perdus pour moi, mais le Seigneur m'a pris en sa garde. Ce n'est pas assez, j'ajoute, poursuit l'orateur, qu'entre les orphelins, il n'y en a point à qui ces paroles conviennent si naturellement qu'à ceux que la charité a retirés dans cette maison (2) où vous venez les visiter. Les autres, quoique orphelins, au défaut de leurs pères et de leurs mères, peuvent avoir des appuis... Ceux-ci n'ont ni tuteurs ni parents...; désavoués de tout le monde, ils n'ont personne dans tout le monde à qui s'adresser... dès le moment de leur naissance, ils sont exposés au danger prochain dépérir (3)...

La péroraison de ce petit discours approche du pathétique le plus émouvant.

Et vous, trop infortunés enfants que le crime a fait naître, sans vous rendre criminels, bénissez dans votre malheur môme, le Dieu souverain, le Père des miséricordes : Laudale pueri dominum (4). Si vous êtes le rebut du monde, il y a

(2) L'hôpital Saint-Antoine.

(3) T. Yni, p. 81.

(4) Ps. cxii.

dans le ciel un créateur qui s'intéresse à votre conservation, et à qui vous êtes aussi chers que le reste des hommes ; il est au plus haut point de la gloire, mais de ce haut point de gloire il ne dédaigne pas d'abaisser ses regards sur votre misère. C'est lui qui apprend aux grands du siècle et aux plus grands (i) à descendre eux-mêmes jusqu'à vous, lui qui les fait sortir de leurs palais, de leurs riches et magnifiques appartements pour se ranger auprès de vous ; levez vers lui vos voix pour lui payer le juste tribut de vos louanges. C'est la louange des enfants et des enfants à la mamelle qui lui plaît par-dessus toutes les autres : levez avec vos voix vos mains encore pures et servez à toute celte assemblée, d'intercesseurs (2)...

Les autres motifs invoqués par l'orateur dans l'intérêt de l'oeuvre des orphelins, puisent leur force dans l'esprit de foi qui anime l'auditoire. Ce sont les plus solides qu'il expose à ses auditeurs, conformément à son texte : Religio mimda... visitare pupillos. C'est qu'en effet, dit Bourdaloue, toute la religion consiste dans la charité, elle est son principe, sa fin, son objet (3). Or, celui qui a l'amour des orphelins, a dans le cœur cet amour du prochain surnaturel, chrétien, pur, qui, dégagé des intérêts du monde, regarde le prochain dans Dieu et le soulage pour Dieu. Il est donc vrai que celui qui s'affectionne à ces malheureux a dans l'âme le fond de la religion. .. il en a tout l'esprit. Mais cette charité ne peut rester stérile; il faut qu'elle glorifie Dieu pour être pure et sans tache ; il faut que la piété soit édifiante, soit exemplaire, qu'elle ne soit point égoïste.

Moins de prières, pourrait-on dire, moins de pratiques et

(1) La reine était présente.

(2) T. Yni, p. 87.

(3) Ibid., p. 77.

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d'exercices d'oraison et un peu plus de bonnes œuvres; moins de confessions et de communions, et un peu plus d'attention et de \igilance pour vos frères et les membres de Jésus-Christ; ou plutôt, sans rien retrancher de vos prières, ni diminuer le nombre de vos communions, montrez-en l'utnité et le fruit, par le zèle qu'elles vous inspireront pour des chrétiens comme vous, et pour subvenir à leur indigence.

La loi de grâce ne peut être ici moins secourable que la loi de crainte :

Or, d'après cette loi, les orphelins sont des personnes privilégiées, des personnes spécialement protégées de Dieu, et comme teUes, respectées.,. Dans la loi nouvelle, qui est une loi d'amour et de miséricorde, au lieu de tout cela, Dieu s'en repose sur votre charité; il ne vous oblige ni à recueillir ces orphelins dans vos maisons, ni à les faire manger à vos tables; mais il se contente que votre charité pourvoie d'une manière efficace à leur établissement. Sans exiger de vous d'autres dîmes, il veut que votre charité soit pour eux la dîme assurée de vos biens, et qu'ainsi vous soyez, à leur égard, encore plus secourables par le principe de la charité, que ne l'étaient les Israélites par l'obligation de la loi (1).

L'affliction extrême dans laquelle ces orphelins sont plongés est un nouveau motif de compassion. Cette affliction émeut l'orateur lui-même, il veut faire partager son émotion, entraîner son auditoire, lui communiquer son zèle ardent et recueillir avec lui sa part de mérite.

Yoilà des enfants dont Dieu nous charge aujourd'hui, vous et moi; il m'ordonne de vous représenter leurs besoins, de plaider auprès de vous leur cause, et d'y faire servir tout ce qu'il m'a donné de connaissances et de forces : c'est là mon ministère, et je tâche à m'en acquitter; mais quel est le

(1) T. YIII, p. 82.

vôtre? de contribuer à l'éducation de ces enfants et à leur salut; de répandre sur eux libéralement et saintement vos dons : libéralement, afin qu'ils en reçoivent une solide assistance : saintement, afin que vous en ayez devant Dieu le mérite, et que vous en obteniez la récompense : ce sera la même pour nous (1) .

En terminant, Bourdaloue résout les difficultés qui lui sont opposées :

On a peut-être exagéré les misères de la maison pour exciter la charité; il répond : « Je n'examine point si peutêtre on vous en a trop dit; vous avez du vous en instruire. Dès qne la multitude de ces enfants croît tous les jours, la charité doit croître en proportion. Les enfants sont dans la souffrance et sont dans l'extrémité de l'indigence ; donc, il y a obligation de faire des efforts extraordinaires pour les soutenir, autrement le sang des innocents demanderait justice contre vous. Mais il faut laisser de côté la crainte des châtiments et se laisser emporter par l'amour et contribuer ainsi à sauver des âmes que Jésus- Christ a rachetées, élever des enfants pour l'honneur de la religion, les arracher au vice, au libertinage, où la fainéantise, par une triste fatalité, les entraînerait avec tant d'autres. C'est, du reste, une question d'honneur, puisque les Dames de charité sont elles-mêmes comme les fondatrices de cet hôpital ; puisqu'elles représentent ici « ces « illustres Dames dont toutes les assemblées des saints « publient et pubUeront sans cesse la charité (2) ».

(1) T. YIII, p. 84.

(2) Ibid., p. 84-86.

Il ■ 17*

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