‹ Bourdaloue, sa vie et ses œuvres [microform]Chapitre 50 sur 86 · III. — SON APOSTOLAT AUPRÈS DES PRISONNIERS · texte numérisé non relu

III. — SON APOSTOLAT AUPRÈS DES PRISONNIERS

En parlant des différents ministères de zèle religieux auxquels se livraient les Pères de la maison de Saint-Louis, nous avons signalé leur présence dans les diverses prisons de Paris. Les mardis et jeudis, ils visitaient le grand et le petit CMtelet, la Conciergerie, le Fort-l'Évêque. Les mercredis , les PP. Barnabites ou les carmes Billettes y prêchaient et distribuaient à leur tour des aliments avec le concours des dames des assemblées de charité.

Dans les prisons d'Etat, à la Bastille comme à Vincennes, le service religieux était confié à des chapelains résidents. En certaines circonstances, sous le règne de Louis XIV, nous trouvons, dans les mémoires du temps, le nom de plusieurs Jésuites demandés par les prisonniers eux-mêmes ; le plus souvent, c'est au P. Bourdaloue qu'ils ont recours.

Le 29 janvier 1688, le marquis de Seignelay lui transmet un ordre du roi, qui l'autorise à voir le sieur d'Harouys (2) , à la Bastille, toutes les fois qu'il le jugera à propos (3); le 20 avril de la même année, le supérieur de la maison de Saint-Louis reçoit l'ordre d'envoyer un Père dont il soit sûr, à la Bastille, pour y faire faire les pâques aux prisonniers. Nous voyons que,

(1) Notice sur les p7'isons de Paris au dix-septième siècle. Appendice n° XXYI.

(2) Guillaume d'Harouys, seigneur de la Seilleraye, trésorier dos États de Bretagne, ne put rendre ses comptes en 1687; il fut mis à la Bastille et mourut prisonnier "en 1699. « Unique exemple, dit Saint-Simon, d'un comptable des deniers publics avec qui ses maîtres et tout le public perdent^ sans que la probité en ait reçu le plus léger soupçon. » (Voir Lettres de 31'^'^ de Séviçjné, édit. Mommerqué, t. II, p. 116, note 14.)

(3i Depping, Correspondance administrative sous le , règne de Louis XIV, t. n, p. 606.

le 1" janvier 1689, le P. Bourdaloue ne pouvant aller confesser le sieur d'Harouys, le supérieur de la maison de Saint-Louis est prié d'envoyer un autre Père (1). Le 24 septembre 1702, M. de Pontchartrain écrit au gouverneur de la prison que le <(P. Brossamin, qui confessait les prisonniers de la Bastille, étant mort, il fallait faire venir le P, Riglet, qui demeure à Saint-Louis (2) » .

Le sort des prisonniers semble avoir excité au plus haut degré la compassion du P. Bourdaloue ; quand il prend leur cause devant les assemblées de charité, il se laisse aller à toute l'ardeur de son zèle et devient plus éloquent, plus énergique que de coutume. Sans avoir vu d'aussi près que saint Vincent de Paul la misère, et surtout le complet abandon dans lequel languissaient les prisonniers, il veut, comme lui, relever l'homme déchu et refaire l'image de Dieu ; il travaille à détruire le préjugé vulgaire qui traite les coupables en êtres maudits. Avec ce sentiment profond de la dignité de l'homme qu'inspire l'amour de Jésus-Christ, il pousse ce cri d'indignation :

Il semble que ce sont les morts du siècle, intei^ mortuos sœculi (3) , ses excommuniés qui ne peuvent paraître en aucun lieu et dont tout le monde doit s'éloigner; ils sont devenus un objet d'abomination : posuerunt me abominaiionem sibi (i).

Pour détruire une erreur aussi opposée à l'esprit du christianisme, Bourdaloue fera comprendre à ses auditeurs que l'œuvre des prisonniers est une œuvre pratiquée par le Sauveur, commandée par lui, et d'une puissante efficacité contre les dangers du monde.

(1) Deppiog^ Correspondance administrative sons le règne de Louis XIV, t. Il, p. 601.

(2) Ihid., p. 754.

(3) Ps. cxLii, 3.

(4) Ps. LXXXYII, 9.

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Il commence son Exhortation sur la charité envers les jyrisonniers^ en établissant l'autorité de sa mission. Il parle au nom de Dieu, c'est son esprit qui lui est communiqué.

Cest l'esprit du Seigneur, dit-il, qui m'envoie prêcher VEvangile aux pauvres, consoler ceux gui sont dans V affliction et annoncer aux captifs leur délivrance (1).

Fort de cette mission divine, il s'adresse aux dames de charité et s'écrie :

Je puis, en cette qualité, vous dire que l'esprit du Seigneur m'a conduit ici pour prêcher l'Évangile aux riches en faveur des pauvres; j'y viens pour la consolation de tant d'affligés qui ont le cœur plein d'amertume et qui passent leurs jours dans la douleur; je suis chargé d'apprendre aux captifs et aux prisonniers l'heureuse nouvelle que leurs peines vont être soulagées, nou seulement par votre charité et par les secours temporels que vous leur apportez, mais par les grâces abondantes que Dieu leur accordera, si, touchés de l'esprit de pénitence, ils veulent avant toutes choses se convertir et rompre les liens qui les attachent au péché. Quoi qu'il en soit. Mesdames, de ces prisonniers et de leur conversion à Dieu, votre devoir est de les assister et c'est à quoi vous engagent trois puissants motifs : l'exemple de Jésus - Christ, le précepte de Jésus-Christ et les avantages qui y sont attachés (2).

Dans tous les mystères de sa vie, Jésus-Christ apparaît comme sauveur des captifs. Par son Incarnation, il se fait homme, il vient au-devant de nous ; c'est donc une obligation pour les dames de charité d'aller elles-mêmes

(t) Luc, IV, p. 18.

(2) T. Vin, p. 49.

au-devant des prisonniers, d'aller les voir jusqu'au fond de leurs cachots.

Gomme Jésus-Christ est descendu pour nous dans cette A'allée de larmes, où le péché nous avait réduits sous la plus dure servitude, descendez, Mesdames, dans ces antres profonds oii la justice des hommes exerce toute sa rigueur. Tâchez de percer les ombres de ces noires demeures. Ouvrez les yeux, et démêlez, si vous le pouvez, au travers de ces affreuses ténèbres, un misérable accablé sous le poids de ses fers, et vous présentant dans toute sa figure l'image de la mort. Un regard fera plus d'impression que tous les discours; et dès que vous aurez vu, permettez-moi de m'exprimer ainsi, vous serez vaincues (1).

Fidèle à sa mission, le divin législateur parcourait les villes et les campagnes, pour sauver les captifs et leur faire accepter la grâce qu'il leur annonçait. Voyons avec quel esprit et quelle finesse, l'orateur propose, à l'imitation des dames de charité, l'exemple du divin maître :

Sans autre caractère que celui de chrétiennes, vous avez toutes une mission, non pour enseigner, ni pour prêcher, mais pour assister et pour soulager. Gomme chrétiennes, Dieu vous a choisies ; et si vous êtes fidèles à votre vocation, vous avez des talents, dont les prisonniers peuvent profiter: le talent de les fortifier dans leurs ennuis, dans leurs frayeurs, dans leurs désespoirs; le talent de leur ménager certaines douceurs, et de leur rendre au moins leurs maux plus supportables ; le tiûent môme de leur inspirer des sentiments de religion, de soumission, de patience : talents ordinaires et communs, mais talents quelquefois singuHers dans des personnes qui pourraient en faire un meilleur usage, et qui ne les ont pas reçus de l'auteur de la nature

(1) T. Vni, p. 53.

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pour les laisser inutiles et sans fruit. C'est sur quoi elles se trouveront peut-être plus criminelles qu'elles ne pensent au jugement de Dieu (1).

Par la Passion, Jésus-Christ s'immole pour délivrer ses frères; Bourdalouene demande pas un tel sacrifice à son brillant auditoire, mais dans le sentiment de sa force il de\ient pressant, incisif:

Est-ce là ce qu'on vous demande, de mourir pour vos frères, de les aider aux dépens de votre vie ? Si je vous parle d'exercer la miséricorde dans des prisons et dans des cachots, veux-je vous dire d'y porter tous vos biens et de vous en dépouiller? s'agit-il d'y employer tout votre temps et d'y consumer vos jours? Quand je le prétendrais de la sorte, serait-ce plus exiger de vous qu'il n'est marqué dans les paroles du saint disciple ? serait-ce plus que n'ont fait tant de saintes dames, qui semblaient n'avoir sur la terre d'autre retraite que ces sombres demeures, ni d'autre occupation que les œuvres de charité qu'elles y pratiquaient ? serait-ce plus que ne font encore de nos jours des hommes de Dieu, des hommes capables, ou par leur naissance, ou par leur mérite personnel, de se distinguer et de paraître ailleurs avec honneur, mais que nous savons, depuis les vingt et les trente années, se rendre en quelque manière par leur assiduité plus prisonniers que les prisonniers même ; vivant au milieu d'eux, traitant sans cesse avec eux, ne quittant les uns que pour se transporter auprès des autres, leur tenant lieu à tous de pères, de tuteurs, de patrons, d'amis, de confidents, d'agents, surtout d'apôtres et de maîtres en Jésus- Christ. Ah ! Mesdames, vous voyez assez qu'il n'est point ici question de tout cela, et que tout cela est bien au-dessus de ce qu'on vous propose. Car qu'est-ce qu'on attend de vous, et qu'est-ce que je voudrais obtenir en faveur de ces infor-

(l) T. VIII, p. 54.

tunés dont je prends aujourd'hui les intérêts, et pour qui je fais auprès de vous la fonction d'avocat et de prédicateur? A quoi viens-je vous exhorter? à ce qui vous est très facile, à ce qui vous coûtera très peu, à ce qui ne vous retranchera de votre état que certaines inutilités, que certaines superfluités, que certains excès; à ce qui n'altérera ni vos forces,, ni votre santé; à ce qui ne vous sera dans le système de votre vie de nulle incommodité, ou que d'une très légère incommodité ; à quelques aumônes, à quelques dépenses, à quelques contributions que vous tirerez, non de votre nécessaire, mais de votre jeu, mais de votre luxe et de vos mondanités. Y a-t-il rien là que vous puissiez refuser à votre Dieu, qui vous le demande pour les pauvres, après qu'il vous a fait le plein sacrifice de lui-même sur une croix (1) ?

Les exemples de Notre-Seigneur ne sont pas épuisés; Bourdaloue rappelle à son auditoire que, pour consoler les captifs, il est allé les trouver dans les abîmes de la terre, qu'il y a employé les premiers moments de sa vie glorieuse, tandis que ceux qui l' écoutent devraient y employer tout le cours d'une vie pénitente. En son Ascension, Jésus- Christ glorifie les captifs et les conduit dans son royaume, il veut qu'ils prennent part à sa joie, à son bonheur. De ce mystère glorieux, découle pour l'auditoire une leçon sur Femploi des biens terrestres.

L'on ne vous envie pas, Mesdames, votre opulence, votre prospérité, vos grandeurs, poursuit l'orateur, jouissez-en, puisqu'il a plu au ciel de vous en gratifier. Il a ses raes dans cette diversité de condition, et pourvu que vous ne vous écartiez point de ses vues, vous pouvez, du reste, avec toute la modération convenable, user de ses faveurs et vous servir ■àe ses dons.

(1) T. Yin, p. 55.

Toutefois Bourdaloue ne fait cette concession que pour en tirer une conséquence à laquelle les dames de l'auditoire ne s'attendent pas :

Mais au milieu de vos prospérités, serez-vous seules heureuses en ce moade? aurez- vous seules toutes vos commodités et toutes vos aises, et ce que le prophète disait aux riches de Jérusalem, ne puis-je pas vous le dire à vousmêmes : Numguid habitabitis vos sali in wedio terrœ ? (1) N'y aura-t-il sur la terre des maisons habitables que pour vous? Les campagnes ne rapporteront-elles que pour vous? Ne fera-t-OD la moisson et ne recueillera-t-on les fruits que pour vous? Contentes d'avoir tout en abondance et d'être à couvert de toutes les calamités temporelles, ne jetterez-vous point un regard de pitié sur ceux que l'indigence réduit aux dernières nécessités ? Croyez-vous que Dieu les ait tellement abandonnés au caprice du sort et à leur destinée malheureuse, qu'il n'en ait commis le soin à personne ? Mais ne vous y trompez pas, il y a une Providence qui veille sur eux, et en leur manquant dans leurs besoins, c'est à cette Providence que vous manquez (2) .

Saint Chrysostome ne parlait pas avec plus d'énergie aux dames de Constantinople. Après l'exemple de Jésus- Christ, Bom'daloue insiste auprès de son auditoire en lui notifiant le précepte du maître. La visite des prisonniers n'est pas un acte de surérogation, c'est une obligation.

Dire donc, ainsi que nous l'entendons dire tous les jours : chacun a sa dévotion, mais la mienne n'est pas pour les prisonniers ; c'est un sentiment opposé à l'esprit du christianisme. Tous n'êtys pas libre d'avoir cette dévotion et de ne

(1) Isaïe, V, 8.

(2) Deuxième partie, t. "VIII, p. 58.

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l'aYcirpas... c'est un des préceptes dont le divin Maître a fait dépendre le salut ou la damnation (1).

Que dira-t-il aux élus? Venez, vous qui êtes bénis de mon Père, parce que j'étais en prison et que vous m'avez visité. Que dira-t-il aux réprouvés? Retirez-vous, maudits, et allez au feu éternel, parce que je souffrais dans la captivité et que vous m'y avez laissé sans secours et sans consolation. La visite des prisonniers n'est donc pas une œuvre de pure piété, c'est encore un commandement. Le précepte de l'aumône est de rigueur ; il est d'autant plus rigoureux qu'il se trouve en présence de plus grandes misères. Or, y a-t-il une misère pareille à celle des prisonniers? Ce sont les plus malheureux des hommes, puisqu'ils ont perdu le premier de tous les biens qui est la liberté (2) . En supposant qu'ils subissent une peine méritée, ils n'eu sont que plus malheureux.

Les innocents ont le témoignage de leur conscience, pour les soutenir ; ceux-ci dans leur propre cœur ont un bourreau domestique qui ne cesse point de les tourmenter. Dans l'attente d'un jugement dont ils ne peuvent se défendre, et dont ils prévoient toute la rigueur; durant ces journées et ces nuits où, séparés de toute société et de tout commerce, ils n'ont dans l'horreur des ténèbres qu'eux-mêmes de qui prendre conseil, quelles réflexions les agitent. Quelles vues de la mort et d'une mort ignominieuse, d'une mort violente et douloureuse? Que d'idées lugubres! que d'images effrayantes et désespérantes! Ajoutez à ces tourments de l'esprit, les souffrances du corps : un cachot infect pour demeure; un pain grossier et mesuré pour nourriture; la paille pour lit. Ah! Mesdames, y a-t-il de l'humanité à ne leur pas donner dans ces extrémités les faibles soulagements

(1) T. ^m, p. Gl.

(2) Ibid., p. 62.

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dont ils sont encore capables ? Pour être criminels, ne sontce pas toujours des hommes (1) ?

Après le langage de la raison, revient le langage de la foi; sous ses inspirations, l'éloquence de l'orateur s'allume d'un nouveau feu : il met son auditoire en présence de prisonniers, les plus pauvres des pauvres, les plus affligés des affligés, et il l'invite, par le souvenir des fins dernières, à en tirer les conséquences : il poursuit :

Je puis dire, Mesdames, que dans la prison vous trouverez toutes les sortes de misères dont le Fils de Dieu fera le dénombrement au jour de ses vengeances éternelles. Venez et voyez : dans ce triste séjour vous trouverez non seulement la captivité et l'esclavage, mais la faim, mais la soif, mais la nudité, mais la maladie et l'infirmité, mais toutes les calamités de la vie. Tellement que de négliger ces misérables et de les délaisser, ce serait vous exposer à entendre contre vous, de la bouche de Jésus-Christ, tous les reproches qu'il doit faire aux réprouvés. Il ne vous dirait pas seulement : j'étais prisonnier et vous ne vous êtes pas mis en peine de me visiter; mais il vous dirait : j'étais dévoré de la faim, et vous ne m'avez pas donné à manger : Esurivi, et non dedistis mih'i manducare (2) ; mais il vous dirait : j'étais pressé de la soif, et vous ne m'avez pas donné à boire : Sitivi, et non dedistis mihi polum; mais il vous dirait : j'étais nu, et vous ne m'avez pas donné de quoi me vêtir : Nudus, et non cooperuistis me; mais il vous dirait : j'étais malade et infirme, et vous n'êtes pas venues me voir : Infîrmus, et non vlsitastis me. Il vous le dirait, Mesdames, et qu'auriez-vous à répondre? Je conçois que d'autres pourraient s'excuser sur le mauvais ordre de leurs affaires, ayant à peine ce qui leur est nécessaire dans leur condition. Mais en vérité, cette excuse

(1) T. VIII, p. 64.

(2) Math., XXV, 42.

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serait-elle recevable de votre part? Jugez-vous de bonne foi vous-mêmes et sans qu'il soit besoin qiie j'entre avec vous en des discussions et en des questions où vous aurez toujours des prétextes pour vous justifier devant les hommes, quand vous en voudrez avoir, ne vous flattez point et faitesvous justice devant Dieu. N'avez-vous pas des biens, n'avezvous pas du crédit, n'avez-vous pas du loisir plus qu'il n'en faut, pour vous employer utUement à cet exercice de charité que je vous propose, et dont vous ne pouvez ignorer l'importance (1)?

Bourdaloue montre ensuite aux dames. mondaines que la miséricorde envers les prisonniers est un moyen puissant de sanctification et de salut, parce que en visitant la prison, on apprend à craindre Dieu, à redouter sa justice et ses jugements, à expier le péché, à s'en préserver : on apprend à craindre Dieu, en rapprochant les effets de la justice de Dieu des effets de la justice des hommes et en tenant compte de la disproportion qui règne entre l'une et l'autre. Ici encore nous devons laisser la parole à l'orateur; aussi bien notre analyse et nos commentaires n'arriveraient pas à rendre sa pensée, et surtout seraient impuissants à reproduire le ton de fine ironie qui règne dans cette exhortation aux dames du grand monde, en faveur de ces pauvres êtres, rebut de la société.

Ecoutons le trait suivant par lequel Bourdaloue termine son discours :

Hé! Mesdames, vous faites tant d'autres visites dans le monde, et c'est la plus commune occupation de votre vie. Qu'y apprenez-vous, et qu'en rapportez-vous? vous y perdez le temps; vous y offensez le prochain, vous y oubHez Dieu, vous vous y dissipez; vous y prenez tout l'esprit du siècle,

(I) T. Vin, p. 65.

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toutes les maximes du siècle, tous les sentiments et toutes les manières du siècle; vous y entretenez votre vanité, votre oisiveté, et plaise au ciel que vous ne cherchiez pas quelquefois à y entretenir de plus funestes passions ! Plaise au ciel que ces visites si assidues et si fréquentes, que ces visites si souvent rendues et reçues sous le spécieux prétexte de bienséance, d'honnêteté, de civilité, de société, ne dégénèrent pas en des visites d'inclination et de sensualité ! Mais les visites que je vous demande, ou plutôt que Dieu vous demande, vous édiiîeront et vous sanctifieront (1) .

En IQlli, nous rencontrons le P. Bourdaloue dans les prisons de la Bastille; il y paraît non plus comme orateur, mais comme consolateur éloquent auprès des plus célèbres victimes de la politique parfois ombrageuse de Louis XIV : auprès du duc de Rohan (2) et de ses complices, auprès du fougueux janséniste Thierri de Viaixnes.

« Le chevalier de Rohan, dit le marquis de la Fare (3), a été le seul homme de qualité puni de mort sous le règne du roi, pour crime de lèse-majesté (li) - » Il était fils cadet de la princesse de Guéménée, femme de réputation équivoque, et neveu de M""" de Ghevreuse, des princes de Soubise, de l'abbesse de la Malnoue et de la deuxième duchesse de Luynes. C'était l'homme du monde le mieux fait de son temps, de la plus grande mine, homme d'esprit

(1) T. YIII, p. 71.

(2) Yoir les Annales de la Bastille, par Ravaisson (1874), t. YII, p. 402. — Notre récit a été rédigé sur les relations manuscrites de la Bibliothèque nationale, mss. Procès du cheYalier de Rohan.

(3) Mémoires Petitot, 2" sér., t. LXV, p. 211.

(4) M. Ravaisson cite quatre personnages de la haute noblesse, punis de mort pour crime de lèse-majesté sous les règnes précédents : Charles de Gontaut, duc de Biron, sous Henri lY, eu 1602; le maréchal Louis de Marillac (1632); Henri, duc de Montmorency (1633); et Cinq-Mars, en 1642, sous le règne de Louis Xlir,

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et de courage à son heure, puis capable, le lendemain, des plus vulgaires petitesses. Mal à la Cour, perdu de dettes, il demanda aux hasards d'une conspiration ce qu'il ne pouvait obtenir par des voies honnêtes. Il eut le malheur de rencontrer un ancien officier réformé du nom de Latréaumont (1), non moins compromis dans l'opinion publique, et qui espéra faire fortune en secondant ou plutôt en exploitant l'esprit aventureux du chevalier de Rohan. Les deux chefs ayant à traiter avec la Hollande, s'assurèrent du concours d'un sieur Van den Enden (2), docteur en médecine et professeur de ' langues, né à Anvers^ et depuis quelque temps établi à Paris au faubourg Saint-Antoine, où il exerçait sa double profession.

Le but des conjurés était de livrer aux Hollandais, alors en guerre avec la France, un port de Noruiandie, Quillebeuf, et de soulever contre le roi les populations maritimes de cette province et de la Bretagne. Ce projet extravagant fut découvert après la bataille de Senef (3). On trouva dans les bagages du comte de Monteray, gouverneur des Pays-Bas espagnols, des pièces qui mirent au courant du complot. Latréaumont fut arrêté et tué sur place; le chevalier de Piohan, enfermé à la Bastille le 11 septembre 1674, comparut devant le chancelier d'Aligre.

Aux deux chefs de la conspiration, on adjoignit comme complices le chevalier de Préault, neveu de Latréaumont, la dame Louise de Belleau de Cortone, veuve de Jacques

(1) Les pièces manuscrites de la Bibliothèque nationale modifient légèrement les noms.

(2) Le président Hénault, Ahrég. chronoL, en 1674, dit que Spinosa avait été él.jve de Van den Enden.

(3) Carra, Mémoires su?- la Bastille, t. T, p. 74. — La Lataille de Sjnefj livrée, le 11 août 1674, par Gondé contre lo prince d'Orange.

de Mallarties, seigneur de Villers (1): dans le procès, elle parut sous le nom de Anne Sarreau de Vilars (2) .

Le principal agent de cette grave affaire étant mort, Rohan resta seul responsable devant les juges; les questions pressantes et habilement dirigées du conseiller de Bezons lui arrachèrent son secret, il avoua son crime. Rohan se fit un instant illusion, mais dès qu'il se vit abandonné de sa famille et de ses anciens amis, il ne douta plus du sort qui l'attendait. M™" de Sévigné écrivait à Bussy, le 15 octobre : « Son affaire va mal (3). » Depuis, Rohan, livré à lui-même, entra dans des accès de fureur qui le rendirent intraitable. C'est alors que sa famille fît des instances auprès du roi pour obtenir que le P. Bourdaloue fût autorisé à porter le secours de ses conseils et de ses exhortations au prisonnier. Le roi y consentit, comme nous l'apprenons par ce billet au gouverneur de la Bastille, de Besmaus :

« Voulant bien donner satisfaction à la famille du sieur de Rohan de lui permettre de conférer avec le P. Bourdaloue, jésuite, je vous fais cette lettre pour vous dire que mon intention est que vous permettiez au P. Bourdaloue de le voir et de demeurer avec lui pendant tout le

jour.

« Saint-Germain, 15 novembre 1674 (4). »

Jusqu'au dernier moment, Rohan eut peine à se rési-

(1) Mémoires Petitot, 2<= sér., t. LXV, p. 214. N" II.

(2) Biblioth. nat. mss. fonds Colbert, 500. N« 226, p. 112, grand folio 1674 et Mémoires de la Fare. — Le président Hénault lui donne le nom de ¥'"<= de Yilliers. {Hist. de France, 1674.)

Les Annales de la Bastille donnent d'autres noms, t. "VU, p. 402. Nous n'avons pas à entrer dans les détails du procès.

(3) Lettres, t. III, p. 423.

(4) Ravaisson, Annales de la Bastille, t. Vil, p. 462.

guer au sort qui le menaçait (1). Son irritation, effet d'une nature ardente et fière, jusque-là nourrie d'illusions, le mettait hors d'état de profiter des consolations que le P. Bourdaloue lui prodiguait. Le 26 novembre, veille de l'exécution capitale, à trois heures et demie du soir, le marquis de Seignelay écrivait au lieutenant de police, la Reynie : « Je vous prie, Monsieur, de me faire savoir s'il y a quelque chose de particulier à faire, d'un confesseur pour M. de Rohan, le P. Bourdaloue n'en était pas encore satisfait à midi (2). »

Nous ne savons pas d'une manière précise de quelle satisfaction il peut être ici question de la part du ministre d'État. S'agissait-il de répondre aux instances exprimées par la Reynie au P. Bourdaloue dans une lettre du 27 novembre 1674 (3), lettre dans laquelle il presse le Jésuite de tirer de M. de Rohan tous les éclaùxissements possibles sur son aifaire (4) ? Évidemment le P. Bourdaloue

(1) Quelques tentatives furent faites à la Cour pour attirer la clémence du roi; elles furent vaines : « On représenta devant le roi, dit le président Hénault, quelques jours avant Texécution, la tragédie de Cinna, pour exciter sa clémence; mais les ministres lui firent sentir la nécessité d'un exemple, et le chevalier de Rohan fut livré au supplice que méritait sa folie. » [Hist. de France 1674.)

[% Biblioth. nat. mss. Procès du chevalier de Rohan, p. 116.

(3) Cette lettre ne lui parvint pas.

(4) « Ce mardi 27 novembre 1674 (Clément, Police sous Louis XIV , p. 423), à deux heures après-midi, cette lettre m'a été rapportée par Besnard que j'avais envoyé, et il m'a dit qu'il n-'a pas jugé à propos de la rendre, avant trouvé M de Rohan déjà hors de la Bastille, prêt d'arriver au lieu de l'exécution.

« Mon Révérend Père,

« J'apprends que ceux qui ont été jugés à mort par l'arrêt qui a condamné M. de Rohan à la même peine, déclarent des choses qui sont de la dernière conséquence et qui touchent la sûreté de la personne du roi, et comme vous savez trop bien à quoi votre

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n'avait rien à répondre comme confesseur, il n'avait à se plaindre que du peu de préparation de son pénitent en un moment aussi solennel ; tout autre ministère que celui de confesseur et de consolateur répugnait à la dignité de son caractère ; il ne voulait pas se transformer en agent du lieutenant de police, dès qu'il s'agissait de disposer un coupable à accepter chrétiennement son arrêt de mort. Il paraît qu'en effet le chevalier de Rohan se résigna difficilement au dernier supplice; quelques relations l'accusent de faiblesse au moment solennel, injustement à notre avis, s'il faut s'en tenir au récit que nous avons sous les yeux. Quoi qu'il en soit, le P. Talon, jésuite septuagénaire, vint donner au P. Bourdaloue l'appui de sa longue expérience; Bourdaloue avait alors quarante-deux ans. Tous deux passèrent la nuit sous les verrous de la Bastille, pour

ministère vous oblige en cette occasion, je croirais après vous en avoir donné avis, me pouvoir dispenser de vous prier d'employer tous vos soins pour faire connaître à M. de Rohan les raisons que vous savez et qui l'obligent nécessairement de donner sur ce point tous les éclaircissements qui dépendent de lui; mais comme mon devoir et mon ministère particulier ne me permettent pas de rien omettre à cet égard, je vous supplie d'employer tout ce que vos lumières et votre prudence vous peuvent inspirer dans une conjoncture si importante, et d'autant plus que la peine à laquelle M. do Rohan est condamné, no saurait être augmentée, quelque chose qu'il pût présentement déclarer. Je rends compte au roi de ce que j'ai l'honneur do vous écrire, et je ne doute point qu'il n'attende de votre prudente conduite tout ce qui peut être à désirer en cette occasion pour le bien de son service, pour la sûreté de sa personne et pour l'intérêt de son État.

« Je suis...

c( Si M. de Rohan veut déclarer quelque chose et le dire à MM les commissaires, ils seront auprès de lui au moment où j'en serai averti.

« Mon Révérend Père,

« "Votre très humble et très obéissant serviteur,

« De hk Reynie.»

fortifier les condamnés et les préparer à une fin vraiment chrétienne.

Le récit authentique de cette scène dramatique et pieusement touchante fait trop d'honneur au P. Bourdaloue, elle est, en même temps, trop édifiante pour en priver le lecteur; nous la reproduirons telle qu'elle est conservée dans les archives nationales (1) .

« A neuf heures du soir, on apporta au chevalier de Rohan son souper, les morceaux tout coupés, ce qui lui fit soupçonner un malheur prochain, puisqu'on ne lui confiait pas de couteau comme par le passé-. A minuit, le P. Bourdaloue se rendit auprès de lui et lui apprit son sort, le confessa et dit la messe, à laquelle assistèrent les autres prisonniers, dans la chapelle de la Bastille. On y lut la sentence.. . (2) . »

V. Le lendemain mardi 27 novembre 1674, sur les neuf heures, les condamnés Louis de Rohan et les nommés Guillaume de Chesne, chevalier de Préaux, Anne Sarreau de Vilars et François Affinius Van den Enden furent dirigés vers la chapelle du château de la Bastille. Anne Sarreau, dame de Vilars, descendit la première dans la chapelle. Louis Le Mazier, grefîier-chef, lui ayant exprimé le regret d'avoir à lui annoncer une aussi méchante nouvelle que ïarrèt de mort, cette dame répondit qu'elle venait d'apprendre sa condamnation... que c'était un juste châtiment de Dieu, parce qu'elle avait été longtemps dans une fausse religion, ayant été huguenotte, et que Dieu voulait la punir d'y avoir été si longtemps ; et ensuite le sieur de Rohan descendit dans ladite chapelle, acccom-

^1) Bibliot. nat. mss.. Procès du chevalier de Rohan, 1674, fonds Golbert, 500. N" 226, p. H29.

(2) Annales de la Bastille, Ravaisson, t. Vil, p. 488. — Lettre de M. Perivick au secrétaire Williamson. Paris, 28 novembre 1674.

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n'avait rien à répondre comme confesseur, il n'avait à se plaindre que du peu de préparation de son pénitent en un moment aussi solennel ; tout autre ministère que celui de confesseur et de consolateur répugnait à la dignité de son caractère ; il ne voulait pas se transformer en agent du lieutenant de police, dès qu'il s'agissait de disposer un coupable à accepter chrétiennement son arrêt de mort. Il paraît qu'en effet le chevalier de Rohan se résigna difficilement au dernier supplice; quelques relations l'accusent de faiblesse au moment solennel, injustement à notre avis, s'il faut s'en tenir au récit que nous avons sous les yeux. Quoi qu'il en soit, le P. Talon, jésuite septuagénaire, vint donner au P. Bourdaloue l'appui de sa longue expérience; Bourdaloue avait alors quarante-deux ans. Tous deux passèrent la nuit sous les verrous de la Bastille, pour

ministère tous oblige en cette occasion, je croirais après vous en avoir donné avis, me pouvoir dispenser de vous prier d'employer tous vos soins pour faire connaître à M. de Rohan les raisons que vous savez et qui l'obligent nécessairement de donner sur ce point tous les éclaircissements qui dépendent de lui ; mais comme mon devoir et mon ministère particulier no me permettent pas de rien omettre à cet égard, je vous supplie d'employer tout ce que vos lumières et votre prudence vous peuvent inspirer dans une conjoncture si importante, et d'autant plus que la peine à laquelle M. de Rohan est condamné, ne saurait être augmentée, quelque chose qu'il put présentement déclarer. Je rends compte au roi de ce que j'ai l'honneur de vous écrire, et je ne doute point qu'il n'attende de votre prudente conduite tout ce qui peut être à désirer en cette occasion pour le bien de son service, pour la sûreté de sa personne et pour l'intérêt de son État.

Je suis...

« Si M. de Rohan veut déclarer quelque chose et le dire à MM les commissaires, ils seront auprès de lui au moment où j'en serai averti.

a Mon Révérend Père,

« 'Votre très humble et très obéissant serviteur,

« De la. Reynib.»

fortifier les condamnés et les préparer à une fin vraiment chrétienne.

Le récit authentique de cette scène dramatique et pieusement touchante fait trop d'honneur au P. Bourdaloue, elle est, en même temps, trop édifiante pour en priver le lecteur; nous la reproduirons telle qu'elle est conservée dans les archives nationales (1) .

« A neuf heures du soir, on apporta au chevalier de Rohan son souper, les morceaux tout coupés, ce qui lui fît soupçonner un malheur prochain, puisqu'on ne lui confiait pas de couteau comme par le passée A minuit, le P. Bourdaloue se rendit auprès de lui et lui apprit son sort, le confessa et dit la messe, à laquelle assistèrent les autres prisonniers, dans la chapelle de la Bastille. On y lut la sentence.. . (2) . w

« Le lendemain mardi 27 novembre 167û, sur les neuf heures, les condamnés Louis de Rohan et les nommés Guillaume de Chesne, chevalier de Préaux, Anne Sarreau de Vilars et François Affmius Van den Enden furent dirigés vers la chapelle du château de la Bastille. Anne Sarreau, dame de Yilars, descendit la première dans la chapelle. Louis Le Mazier, grefiier-chef, lui ayant exprimé le regret d'avoir à lui annoncer une aussi méchante nouvelle que V arrêt de mort, cette dame répondit qu'elle venait d'apprendre sa condamnation... que c'était un juste châtiment de Dieu, parce qu'elle avait été longtemps dans une fausse religion, ayant été huguenotte, et que Dieu voulait la punir d'y avoir été si longtemps ; et ensuite le sieur de Rohan descendit dans ladite chapelle, acccom-

^l) Bibliot. nat. mss.. Procès du chevalier de Rohan, 1674, fonds Colbert, 500. N" 226, p. 1129.

(2) Annales de la Bastille, Ravaisson, t. YII, p. 488. — Lettre de M. Perivick au secrétaire Williainson. Paris, 28 novembre 1674.

274 LE p. LOUIS BOURDALOUE

pagné des PP. Talon et Bourdaloue, jésuites, que nous avions appris avoir passé la nuit avec lui ; lequel sieur de Rohan ayant vu ladite dame de Vilars lui aurait dit ces termes : « Madame, nous sommes condamnés pour même crime et nous ne nous connaissons pas... »; ladite dame lui aurait répondu : « Monsieur, je ne crois pas avoir jamais eu l'honneur de vous voir que présentement... » Le chevalier de Piohan, tout en témoignant sa résignation à la mort, désira à plusieurs reprises entendre le prononcé de son arrêt de mort; il lui fut répondu qu'il fallait attendre l'arrivée des autres condamnés. Sar ses instances, l'arrêt fut prononcé; il l'entendit à genoux ainsi que la dame de Vilars. Conformément à l'ordre de la justice, le condamné devait être lié pour subir le supplice ; l'exécuteur ayant proposé au chevalier de le lier avec un ses rubans, Rohan aurait répondu : « Non, non, mon ami, Jésus-Ghrist a été lié de cordes, je le veux être aussi... w Puis il demanda à quelle heure aurait lieu l'exécution, sur quoi il lui fut répondu que ce serait sur les trois heures après-midi ; et s'adressant au P. Bourdaloue, lui aurait dit : « Bon, mon Père, j'ai encore du temps pom' me réconciUer et m'entretenir avec vous » ; et ladite dame de Vilars ayant été pareillement liée et se trouvant seule aurait dit au sieur de Rohan : « Monsieur, vous avez assez d'un de ces bons Pères, parlant desdits PP. Talon et Bourdaloue, permettez que j'en aie un « ; (( sur quoi ledit sieur de Rohan luiaurait répliqué : « Madame, je n'ai pas trop de tout » ; et le greffier dit à la dame de Vilars qu'il y avait dans le château un docteur de Sorbonne qui allait venir, et en effet le sieur Porcher, docteur de Sorbonne, serait aussitôt entré, qui se serait assis auprès d'elle (1).

« Rohan et la dame de Vilars voyant entrer le chevalier

(1) Clément, Police sous Louis XIV, p. 424.

de Préaux, lui pardonnèrent leur mort dont ils l'accusaient d'être la cause... Vers trois heures, la justice humaine fut satisfaite devant le château de la Bastille. — Le Salve Regina chanté, l'exécuteur enleva d'un seul coup la tète du chevalier de Rohan. »

Une autre narration ajoute les circonstances suivantes : « Le chevalier tremblait en montant à l'échafaud et semblait manquer de courage : le bourreau le décom'rit et lui demanda pardon puisqu'il agissait d'après les ordres de la justice. Le chevalier le lui accorda, s'agenouilla et fut exécuté. Quatre gardes delà Bastille emportèrent le corps. jîmo (jg Vilars baisa l'échafaud et parut fort calme ainsi que le. chevalier de Préaux, qui eut l'air même très dégagé sur l'échafaud (1) . »

Le lieutenant de police, La Reynie, rendit compte au marquis de Seignelai des circonstances de la mort, en ces termes : « M. de Rohan est mort, selon qu'il a paru, avec des sentiments dignes d'un chrétien véritablement touché, sa fermeté n'a rien eu qui n'ait semblé modeste... Il a eu de la peine à supporter Van den Enden... Bien qu'après l'avertissement que lui en a fait le P. Bourdaloue dans la chapelle, il fût disposé à le soulïrir, on n'a pas laissé de mettre ce misérable étranger dans un lieu séparé, w

Ce récit, plein d'intérêt et de dignité chrétienne, fait honneur au P. Bourdaloue; qu'on nous permette d'ajouter, en manière d'appendice, un tableau des mêmes scènes, extrait de la correspondance de Bayle, mais d'une toute autre couleur. Ce sont les mêmes personnages, mêmes faits décrits avec la touche du libertin d'alors : c'est le langage du mensonge, de la mauvaise foi, de la haine que nous retrouvons chez les libres-penseurs de tous les siècles.

(1) Lettre de M. Peri^sùck, ap. Annales de la Bastille, t. VII. p. 488.

216 LE p. LOUIS BOURDALOUE

On se demande comment Bayle qui était un homme d'esprit et qui s'est parfois épris d'admiration pour le P. Bourdaloue (1), a pu lui faire remplir un rôle aussi sot, quand il était notoire, dès l'année 1674, que jamais religieux ne s' était maintenu plus fièrement à la hauteur de ses devoirs. Si nous ne craignons pas de transcrire ces lignes, c'est qu'il y a parfois des injures qui honorent, et leur ombre mettra plus en lumière le tableau qui précède.

Néus lisons dans une lettre de Bayle à un certain Minutoli, datée de Paris, 15 décembre 1674 : « On dit que le P. Bourdaloue ayant employé cinq ou six jours à résoudre à la mort le chevalier de Rohan, comme il fut question de monter à l'échafaud, il trouva son pénitent dans le plus mauvais état du monde, ne voulant rien moins faire que mourir. Le Père fait suer toute sa rhétorique, se munit des lieux communs de réserve et n'avance rien. II s'en va prier quelques capitaines aux gardes qui étaient aux portes de la Bastille et aux rues voisines, de venir à son secours, que sa théologie était à bout et qu'il ne savait plus de quel bois faire flèche. Là-dessus un capitaine aux gardes, nommé Magalotti, s'avança et exhorta le chevalier à mourir d'une façon fort cavalière. Car il reniait souvent. Parla tête D... Monsieur le chevalier, vous êtes bon de craindre la mort. Un homme de votre profession doit-il avoir peur de rien? et Mort D... figurez-vous que vous êtes à la tête d'une tranchée, au milieu de cent boulets de canon qui vous frisent la perruque : songez que vous êtes à l'assaut. Cela fut mieux goûté que toute la morale du Jésuite, et le criminel envisagea la mort sans effroi, après une exhortation si chrétienne. (2). » Il est facile de voir où est la vérité.

(1) Bayle, Œuvres diverses, t. II, p. 302.

(2) Œuvres, t. IV, lettre 18, p. 555.

Peu de temps avant sa mort en 170/i, le P. Bourdaloue est encore dans les prisons d'État, à Vincennes. Le journal du F. Léonard de Sainte-Catherine (1), religieux Augustin des Petits-Pères (2), raconte que le P. Bourdaloue, à l'occasion des fêtes de Pâques de l'année 1704 (3), se rendit à Vincennes le Samedi saint 22 mars, pour entendre les confessions pascales; il avait été demandé par Dom Thierri deViaixnes de l'ordre des Bénédictins, enfermé au doDJon pour le fait du jansénisme, et accusé, non sans raison, d'être l'auteur du fameux Problème ecclésiastique (II), attribué aux Jésuites, au P. Doucin, puis au P. Daniel. Le choix d'un Jésuite put paraître étrange à quiconque savait que les moines de Saint- Germain des Prés étaient les véritables auteurs des intrigues soulevées à l'occasion du Problème et de la guerre que l'on faisait aux Jésuites à son sujet. Le roi, auquel Dom Thierri s'était adressé pour obtenir le P. Bourdaloue, accéda à ses désirs. Le saint religieux, sans tenir compte de tous les griefs qu'il avait, lui et ses confrères, contre l'auteur du Problème, se mit à la disposition du captif, et, malgré son grand âge — il comptait alors soixante- douze ans — malgré les infirmités qui le conduisirent au tombeau moins de deux mois après, il lui rendit de fréquentes visites au château de Vincennes et s'employa à lui procurer tous les adoucissements qui étaient en son pouvoir. (5). Il obtint en sa faveur la faci-

(1) Arch. nat., ms. 243.

(2) L'église du couyent est devenue la paroisse de Notre-Dame des Yictoires, siège de FArcliicoiifrérie de Notre-Dame pour la conversion des pécheurs.

(3) Pâques tombait le 23 mars.

(A) Voir Mémoires du P. cVAvrigny, année 1699. — Problème ecclésiastique proposé à M. l'abbé Boileau à l'Archevêché de Paris : à qui l'on doit croire de M. Louis-Antoine de Noaillos, évêque de Ghâlons en 1695, ou de M. L.-A. de Noailles, archevêque de Paris en 1696.

(5) Recherches sur la Yie et V Œuvre du P. Bourdaloue, 1. 1, p 129.

278 LE p. LOUIS BOTODALODE

lité d'écrire, de dire la messe, et lui ménagea une prompte délivrance; cette conduite n'avait d'autre mobile que la charité chrétienne, sans qu'il s'y mêlât la moindre sympathie pour des erreurs condamnées par l'Église et fréquemment combattues par notre grand et pieux orateur; la mort seule mit un terme à ses démarches en faveur de Dom Thierfi,

Dans l'éloge de Bourdaloue par le P. Martineau, nous lisons ce passage : « Le don si excellent de conduire les âmes par la voie de la justice éclatait particulièrement quand il assistait les malades. Rien de plus capable de les instruire et de les soutenir que ce qu'il leur disait dans ces tristes moments où l'homme, livré à la douleur et enveloppé des ombres de la mort, ne trouve que de faibles secours dans sa propre raison. On était si convaincu que le P. Bourdaloue avait grâce pour cela, que depuis plusieurs années il était très souvent appelé auprès des mourants ; à quoi il répondait de son côté avec tous les empressements de la charité chrétienne, passant quelquefois de la chaire au lit des malades sans se donner un moment de repos (1). » « Il était surtout, ajoute M""" de Pringy, le consolateur des âmes inquiètes que la mort vient surprendre (2). » Dans l'exercice de ce ministère, c'est le P. Bretonneau qui parle, « il redoublait sa vigilance et ses soins. On avait souvent recours à lui pour annoncer aux

(1) Mémoires de Trév., 1704, p. 144.

(2) Vie du P. Bourdaloue, p. 5.

mourants leur dernière heure et pour les y disposer; et, se croyant alors responsable de leur salut, il leur parlait en homme vraiment apostolique. Ce n'était pas sans réflexion et sans étude. Il savait trop de quelle conséquence il est de ménager des moments si précieux et de ne les pas perdre en discours vagues et peu utiles. Outre le long usage qui l'avait formé à ce saint exercice, outre la méthode particulière qu^il s'en était lui-même tracée,, il prévoyait ce qu'il avait à dire, et s'abandonnait ensuite à l'esprit de Dieu; il disait tout ce qui peut porter une âme à la pénitence et à la confiance. C'est ainsj. qu'il s'est acquitté des derniers devoirs d''une amitié solide et chrétienne envers tant d'amis, que leur naissance, leur nom, leur mérite personnel et une" liaison de plusieurs années lui rendaient également respectables et chers et à qui il a été fidèle jusqu'à la mort (1) ».

11 ne faut pas confondre Bourdaloue, confesseur et directeur^ avec certains personnages qui figuraient sous ces titres dans le personnel obligé des grandes maisons du dix-septième siècle, confesseurs ad honores^ comme les appelle Saint-Simon (2) ; bons à faire honneur dans un carrosse, selon l'expression de M"" de Montpensier (3) ;

(1) Préf. du P. Bretonneau, p. xv.

(2) Le P. Latour, attaché à la maison du duc d'Orléans, était appelé confesseur ad honores : la vie du régent explique le propos.

(3) M™e la duchesse d'Orléans, Henriette d'Angleterre, était en proie aux convulsions de l'agonie; M"'> de Montpensier s'étonnait que personne ne lui parlât de Dieu... Elle s'adresse à Monsieur et lui en fait l'observation; le prince approuva et répondit que son confesseur ordinaire n'était propre qu'à lui faire honneur dans un carrosse, pour que le public vît qu'elle en avait un... — Qui pourrait-on trouver, dit-il, qui eût bon air à mettre dans la gazette pour avoir assisté Madame? — M"« de Montpensier lui répondit que le meilleur air qu'un confesseur dût avoir dans ce moment-là, était celui d'homme de bien et habile. — Bossuet

280 LE p. LOUIS BOURDALOCE

confesseurs à la mode signalés par La Bruyère (1) ; le P. Bourdaloue n'avait jamais laissé attacher de vains honneurs à son nom. En parlant de ses relations avec la marquise de Maintenon, nous avons vu comment il appréciait le prix de son temps et son ministère.

Les mémoires contemporains nous ont conservé les noms de plusieurs personnages historiques dont il fut le consolateur au dernier moment : l'infortunée duchesse de Fontanges; M"° de Lamoignon, sœur du Président; la grande Mademoiselle, duchesse de Montpensier ; le maréchal de Luxembourg. II porte encore les consolations de la mort au duc de Gramont, frappé cruellement dans la personne de son fils; au marquis de Pomenars, gentilhomme breton, à la veille de subir une opération alors réputée mortelle; au gouverneur de Paris, duc de Gèvres.

jjiio ^Q Fontanges, fille d'honneur de la princesse Palatine, devint, à l'âge de dix-neuf ans, la proie du souverain. Elle gémit peu de temps sous le joug du maître; frappée d'une maladie indéfinissable, elle quitta la Cour, et se réfugia à l'abbaye de Chelles, puis à Port-Pioyal de Paris, au faubourg Saint- Jacques. « M"" de Fontanges est dans un couvent, écrit M""" de Sévigné au comte de Bussy- Rabutin (2) , moins pour passer la bonne fête (de Pâques), que pour se préparer au voyage de l'éternité. » C'est là, en effet, qu'elle mourut le 28 juin 1681. Le duc de Noailles, que le roi avait envoyé auprès de l'agonisante, lui fit annoncer sa mort prochaine. Le roi répondit : « Demeurez tant que votre présence sera nécessaire et venez me

fut appelé... (Mémoires de 3Î^^^ de Montpemier, coUect. Petitot, 2<=sér., t. XLIII, p. 191.)

(1) « L'on ne mourait plus depuis longtemps par Théotime, ses tendres exhortations ne sauvaient plus que le peuple et Théotime a vu son successeur. » (Caractères.)

(2) Lettre ûu 3 avril 1681, t. YII, p. 142.

rendre compte de toutes choses ; vous ne me dites rien du P. Bourdaloiie (1) . w Ces quelques mots donnent à penser que le roi avait recommandé la pauvre victime aux soins éclairés et charitables du P. Bourdaloue, réputé le plus sur et le meilleur guide pour assurer le passage à l'éternité.

Lemontey, dans son- Essai sur F Établissement monarchique de Louis XIV, parlant de la mort de Golbert, écrit : « La tombe donna seule le repos à cet administrateur célèbre, dont l'âme, troublée à ses derniers moments, sembla fuir, dans le sein du jésuite Bourdaloue, Dieu menaçant, le roi ingrat et le peuple irrité (2).» Le fait est vraisemblable, nous voudrions cependant avoir quelques détails pour nous rassurer complètement sur le sort de cet homme célèbre et apprécier la conduite de Bourdaloue auprès d'un ministre qui avait tant de comptes à régler avec sa conscience, avant de comparaître devant le Roi des rois. Colbert mourut le 6 septembre 1683 (3).

D'après une vie manuscrite de M"" de Lamoignon (li), que l'on attribue à son confesseur le P. Dubois, jésuite, nous savons que le P. Bourdaloue porta les soins de son ministère à M"" de Lamoignon, mourante, sœur du premier Président Guillaume et tante de l'avocat général François de Lamoignon. Cette pieuse femme s'était comme constituée l'aumônière de sa famille et de la haute société française ; le roi lui confiait ses aumônes, aussi son nom est-il attaché à toutes les grandes œuvres de charité de son temps.

Quand elle tomba malade, elle se fit conduire à la Visitation auprès de ses nièces, y vécut quelque temps dans la pratique des plus austères vertus et continua à recevoir

(1) dûment, Police sous Louis XIV, p. 194.

(2) Lemontey, Œuvres, t. V, p. justif. 260.

(3) Clément, Hist. de Colbert, p. 408.

(4) Bibl. nat. manuscrits; fonds français, 14342, Vie de M^^" de Lamoignon, par un Père de la Compagnie de Jésus.

282 LE p. LOUIS BODRDALOUE

les pauvres. Le Président, jaloux de conserver près de lui une âme aussi agréable à Dieu, la fît rentrer à son hôtel. Bientôt le mal s'aggrava ; elle reçut les derniers sacrements et rendit son âme à Dieu, entourée de ses compagnes de bonnes œuvres, la première Présidente, M"° de Miramion, M"" de Nesmond et assistée du P. Dubois, jésuite, son confesseur. Un peu avant sa mort, le P. Bourdaloue, en qui elle avait toujom's témoigné une grande confiance, s'approcha de la mourante; elle le reconnut et parut répéter intérieurement les pieuses paroles qu'il lui adressait.

En 1693, le P. Bourdaloue était appelé au palais d'Orléans (1), pour assister M"" de Montpensier à son dernier soupir. « Cette princesse, dit le P. Bretonneau (2), honora le P. Bourdaloue de sa bienveillance et de sa confiance; elle lui en a donné le plus sensible témoignage en le faisant appeler pour la soutenir dans les derniers moments de sa vie et pour l'aider à mourir chrétiennement. » Le Mercure de France du mois d'avril 1693, en annonçant la mort de la princesse, ajoute : « Elle a été assistée au spirituel avec tout le soin qu'elle pouvait souhaiter, M. le curé de Saiut-Séverin (3) l'ayant vue très souvent ainsi que le P. Bourdaloue, jésuite (4). » La grande Mademoiselle s'était rappelé le souvenir du jeune orateur de la ville d'Eu, apôtre pendant longtemps de la province de Normandie, témoin, à Paris, de sa vie agitée, à Eu, de sa vie chrétienne; elle savait d'ailleurs combien sa parole inspirée était efidcace à dissiper les horreurs de la mort.

(1) Le palais du Luxembourg actuel.

(2) Préf. des Œuvres, p. x.

(3j Le palais du Luxembourg appartenait à la paroisse Saint- Sulpice ; la princesse, prévenue contre les prêtres de Saint-Sulpice, avait obtenu de changer de paroisse.

(4) Mercure, p. 150.

Il est encore au chevet du maréchal de Luxembourg mourant. Luxembourg, une des célébrités du grand règne, s'éteignait à soixante-sept ans, après une vie glorieuse sur les champs de bataille et peu régulière pendant les loisirs de la paix ; il avait donc beaucoup à réparer avant de se présenter au tribunal du souverain Juge. Le premier jour de janvier (1695), le maréchal était à toute extrémité; le 2, il reçut le saint Viatique, à dix heures du matin, après avoir fait une confession générale au P. Bourdaloue, et toute la journée on le regarda comme un homme qui ne pouvait point passer la nuit; le 4, il rendit le dernier soupir. En relatant cet événement, le grand Prévôt, marquis de Sourches, juste appréciateur des personnes qui passaient sous ses yeux, ajoute, au sujet du P. Bourdaloue : « Qu'il était le plus célèbre prédicateur de son temps et très grand directeur; on l'appelait ordinairement, dit-il, pour assister les mourants qui paraissaient avoir plus de besoin d'un homme entendu et vigoureux (1). »

Le maréchal de Luxembourg mourut avec tous les sentiments de fermeté et de piété que l'on peut souhaiter d'un grand homme et d'un véritable chrétien (2). Le P. Bourdaloue n'eut pas de peine à le mettre dans la résignation qu'il lui inspira pour les volontés du souverain Maître. « Ce qui est de vrai, ajoute M"" de Sévigné, c'est que le P. Bourdaloue a dit qu'il voudrait mourir comme lui (3). )) « Luxembourg, dit la Beaumelle (4), n'avait jamais eu de piété, mais il avait toujours respecté la reli-

(1) Mémoires inédits du marquis deSourches, t. YIII, p. 1, note 3. — Dangeau, 1695.

(2) Journal de Dangeau, 4 et 10 janvier 1695. — Mercure de France, janvier, p. 255. — Mémoires inédits du marquis de Sourches,

(3) Lettres de M^^ de Sévigné, t. X, p. 228.

(4) Mémoires pour servir à l'hist. de M^<^ de Maintenon. Maastricht, 1778, t. m, p. 324.

284 LE p. LOUIS BOURDALODE

gion. » Le sage directeur ne se contenta pas de réveiller dans le cœur du moribond des sentiments de résignation ; il connaissait sa famille, il la savait déchirée par de scandaleuses divisions; il exigea donc de son malade une réparation éclatante du passé. C'est Saint-Simon qui nous a conservé ce souvenir. « Devenu plus mal, raconte-t-il en parlant de Luxembourg, le P. Bourdaloue, jésuite, que ses admirables sermons doivent immortaliser, s'empara tout à fait de lui ; il fut question de le raccommoder avec M. de Vendôme, que la jalousie de son amitié et de ses préférences pour M. le prince de Conti avait fait éclater en rupture et se réfugier à l'armée d'Italie. Roquelaure, l'ami •de tous et le confident de personne, les amena l'un après l'autre auprès du lit de M. de Luxembom'g, où tout se passa de bonne grâce et en peu de paroles. Il reçut les sacrements, témoigna de la religion et de la fermeté... Tous ses enfants et M""" de Meckelbourg, sa sœur, ne le quittèrent que lorsqu'on les mit hors de sa chambre comme il allait passer, où ils laissèrent éclater leur douleur. Le P. Bourdaloue les reprit de ce qu'ils s'affligeaient de ce qu'un homme payait le tribut à la nature; il ajouta qu'il mourait en chrétien et en grand homme, et que peut-être aucun d'eux n'aurait le bonheur de mourir de la sorte (1).» Le langage est de Saint-Simon; cependant sous ces mots nous découvrons une pensée religieuse et consolante.

Dans sa correspondance de l'année 1673, M™" de Sévigné nous montre Bourdaloue essuyant les larmes du duc de Gramont auquel la terrible guerre du Palatinat vient de ravir un fils bieu-aimé. Le comte de Guiche était mort, le 29 novembre 1673, à Kreuznach, par suite des fatigues de la guerre; la nouvelle en arriva

(i) Saint-Simon, Mémoires, t. I, p. Wi.

à Paris le mardi 5 décembre (1). « Le P. Bourdaloue, écrit la marquise, l'a annoncée au maréchal de Gramont, qui s'en douta, sachant l'extrémité de son fils; il fit sortir tout le monde de sa chambre. Il était dans un petit appartement qu'il a au dehors des Capucins. Quand il fut seul avec ce Père, il se jeta à son cou, lui disant qu'il devinait bien ce qu'il avait à lui dire ; que c'était le coup de la mort, qu'il la recevait de la main de Dieu ; qu'il perdait le seul et véritable objet de toute sa tendresse, de toute son inclination naturelle, que jamais il n'avait eu de sensible joie ni de violente douleur que par ce fils qui avait des choses admirables ; il se jeta sur un lit, n'en pouvant plus, mais sans pleurer, car on ne pleure point. Le Père pleurait et n'avait encore rien dit ; enfin il parla de Dieu comme vous savez qu'il en parle. Ils furent six heures ensemble ; et puis le Père, pour lui faire faire ce sacrifice entier, le mena à l'église de ces bonnes Capucines (2), où l'on disait Vigile pour ce fils. Il y entra en tombant, en tremblant, plutôt traîné et poussé que sur ses jambes, son visage n'était plus reconnaissable. M. le duc le vit en cet état, et, en nous le contant chez M™" de la Fayette, il pleurait. Le pauvre maréchal revint enfin dans sa petite chambre. Il est comme un homme condamné. Le roi lui a écrit. Personne ne le voit. »

Quelques années après, en 1678, 5 juin, le P. Bourdaloue soutenait de ses pieuses exhortations les derniers moments de la princesse de Monaco, sœur du comte de Guiche. Catherine-Charlotte de Gramont, princesse de Monaco, laissait derrière elle une réputation très équi-

(1) Lettres de i/'"« de Sévigné, t. III, p, 301.

(2) Le portail de l'église était dans l'axe de la rue de la Paix, faisant face à la colonne Yendôme actuelle, et sur l'alignement de la rue Neuve-des-Petits-Ghamps. Les jardins s'étendaient jusqu'aux boulevards.

voque ; il n'a fallu rien moins qu'une longue et cruelle maladie pour faire croire que Dieu lui ménageait ici-bas un moyen d'expiation inespéré ; à ses derniers instants, elle fut abandonnée des siens. D'après le récit de M""" de Sévigné, « la maladie dont M"" de Monaco est morte lui a fait faire pénitence, et elle est de ces gens de l'Évangile qui sont payés pour la dernière heure comme ceux qui sont venus le matin... En mourant, elle n'avait aucun trait ni aucun reste qui put faire souvenir d'elle : c'était une tète de mort gâtée par une peau noire et sèche ; c'était, enfin, une humiliation si grande pour elle, que si Dieu a voulu qu'elle en ait fait son profit, il ne lui faut point d'autre pénitence. Elle a eu beaucoup de fermeté ; le P. Bourdaloue dit qu'il y avait beaucoup de christianisme; je m'en rapporte (1) » . Au souvenir des anciennes galanteries de la princesse de Monaco, on s'explique que Bussy-Rabutin, en rapprochant les circonstances de cette mort inattendue, ait pu dire à La Bruyère, l'un de ses correspondants : « La mort deM"^ de Monaco prêche mieux la Cour, à mon gré, que le P. Bourdaloue... «

Le marquis de Pomenars était un gentilhomme breton, de belle humeur et coureur d'aventures (2) ; il dut subir l'opération de la pierre en 1680. Homme de foi, malgré de grands écarts, dès qu'il se vit en présence d'une mort possible, il comprit la nécessité de se préparer au jugement de Dieu, et accomplit ainsi la prophétie de M-"" de Maillé, qui lui disait un jour qu'il ne mourrait pas sans confession. « Il a été, devant cette opération, à confesse au grand Bourdaloue. Ah! c'était une belle confession quecelle-

(1) Corresp., t. Y, p. 455, 457. Juin 1678. — Le complément à lui, manque dans le texte original.

11(2) Leth-cs de 1/'»" de Sévigné, t. Il, p. 295. Sur ce personnage, voir Walckenaer : Mémoires sur jlf™<= de Sévigné, quatrième partie, p. 13 et suiv.

BOURDâLOTIE APOTRE DE LA CnABITÉ 287

là, ajoute la malicieuse marquise de Sévigné ; il y fut quatre heures. Je lui ai demandé s'il avait tout dit, et vous savez qu''il n'est plus question que de cela ; il n'a point langui du tout après l'absolution, tout cela s'est fort bien passé; il y avait huit à dix ans qu'il n'y avait été, et c'était le mieux (1) . » Au cours de ce caquetage, nous admettons d'après la conduite de Bourdaloue, qu'avec une âme aussi franche, aussi ouverte que celle du marquis de Pomenars, en présence d'un danger réel ou jugé tel, le rôle du confesseur n'est pas de suspendre l'absolution, mais de préparer le pénitent à s'en rendre digne; or. quatre heures forment un temps plus que suffisant, Dieu aidant, pour purifier et préparer convenablement, dans ces conditions, l'âme la plus chargée d'iniquités.

Le samedi 10 mai, veille de la Pentecôte 1704, quatre jours avant sa mort, le P. Bourdaloue alla rendre visite au duc de Gèvres, gouverneur de Paris (2), gravement malade ; le soir, on disait à la Cour (3) qu'il n'en relèverait pas. Bourdaloue, pour lui être agréable, s' oubliant luimême outre mesure, ne cessa de lui parler. La fatigue qui s'ensuivit rendit sou mal incurable ; tandis que le duc de Gèvi-es se rétablissait (li) , Bourdaloue rendait son âme à Dieu, le 13 mai suivant.

(1) Lettres de jïi'»'^ de Sévigné, t. YI, p. 189. 12 jamàer 1680.

(2) Arch. nat. ms. 243. Il avait succédé au duc de Crégui, mort en 1687.

(3) Mémoires du marquis de Sourches, 4703, t. XII, p. 382.

(4) Notre mémoire (arcli. nat. m. 243) parle du gouverneur de Paris, duc de Gèvres, comme étant mort à cette époque; le chroniqueur doit avoir confondu le gouverneur de Paris, Léon Potier, duc de Gèvres, mort le 10 décembre 1704, avec un autre membre delà famille, un Potier, conseiller au parlement, mort le 11 mars de la même année.

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