II. — APOSTOLAT DU P. BOURDALOUE AUPRÈS DES PROTESTANTS
C'est un fait historique bien établi que le gouvernement de Louis XIV employa tous les moyens de persuasion qu'un zèle éclairé pouvait mettre en œuvre. Longtemps avant de prendre des mesures d'intimidation dont on a exagéré les excès, il organisa des missions régulières, pour ramener à la vraie religion les peuples égarés. La Compagnie de Jésus se dévoua à ce ministère avec un zèle et une prudence qu'on ne saurait nier; ce ne fut pas sans résultats heureux. Un grand nombre de familles françaises, entraînées dans l'erreur par ambition, par cet esprit d'opposition qui est un des travers de l'esprit national, ou par
d'autres intérêts peu avouables, rentrèrent dans le bercail : « La conversion de Turenne, dit Rulhière, (1) converti par l'exposition de la Doctrine catholique deBossuet, en 1668, fit une immense brèche au parti qu'il abandonnait. » Le protestantisme ne compta bientôt plus qu'un nombre restreint d'adeptes dans les classes élevées (2) .
Quant au petit peuple, il avait été entraîné, comme toujours, par l'exemple, la passion, la faim; avant de faire appel à sa raison, à sa bonne foi, il fallait lui assurer le pain de chaque jour. Cette œuvre charitable fut tentée à Paris par un capucin, du couvent de la rue Saint-Honoré, le P. Hyacinthe. François de Gondi, premier archevêque de Paris, favorisa son dessein, et, dès l'année 1632, l'œuvre des Nouveaux convertis prit naissance; en 1635, €lle était complètement organisée. La sœur Garnier, fille de Saint-Vincent de Paul, recueillit les femmes, dites nouvelles converties, qui s'établirent définitivement rue Sainte-Anne (3) ; la chapelle fut bénite le 27 mai 1672,
(1) Éclaircissements, t. I, p. 95.
(2) Duquesne, Vauban.
(3) La maison était située en face de la rue Rameau, près la Bibliothèque nationale. Un passage de l'exorde de l'Exhortation pour les nouveaux catholiques nous permet de fixer le lieu et le temps où le discours a été prononcé : « Les nouveaux convertis, dit l'orateur, sont répandus dans toute la France, répandus dans tous les quartiers de cette ville capitale; mais par une providence particulière, nulle autre paroisse n'en est plus abondamment pourvue que celle-ci, et ne doit plus s'employer à leur soulagement. » Il est ici fait allusion à la paroisse Saint-Roch, sur laquelle l'établissement des nouvelles catholiques de la rue Sainte-Anne était en prospérité depuis l'année 1672. Nous savons de plus, par la Gazette de France de l'année 1685, que Bourdaloue prêcha le Carême à Saint-Roch cette même année; la fête de Pâques tombait le 22 avril, six mois avant la promulgation de l'édit de révocation, qui est du 22 octobre 1685. L'orateur poursuit : « On prépare des missions pour leur instruction » ; d'où il faut conclure que Bourdaloue n'avait pas encore rempli sa mission en Languedoc, mais que déjà le projet en était formé.
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SOUS le titre de Sainte- Croix et de Sainte-Clotilde (1).
C'est pour le soutien de cette œuvre que Bourdaloue prononça Y Exhoi^tation sur la charité envers les nouveaux catholiques (2) . Dès les premiers mots de l'exorde, l'orateur montre bien qu'il ne vient pas souffler la guerre ; il invite les anciens et les nouveaux catholiques à fraterniser dans l'unité de la foi : Pax fratribus et cantas cum fide (3) .
Bourdaloue plaide ici la cause des anciens hérétiques convertis à la vraie foi ; il soutient leurs intérêts avec autant d'habileté que çle zèle, sans cesser d'être le moraliste jaloux de la sanctification des âmes qu'il a sous les yeux.
Il demande l'aumône pour les pauvres nouveaux convertis ; il invite, ou plutôt il presse les dames de l'assemblée de se montrer généreuses par justice, puisque les nouveaux convertis ont tout quitté pour nous suivre ; par honneur, autrement ils diront que les catholiques ont moins de charité que leurs coréhgionnaires ; par intérêt, puisque Dieu autrement nous rendi'a responsables de leur misère, des calomnies des hérétiques et du salut de leurs âmes.
Bourdaloue captive l'attention et de plus excite la compassion, lorsqu'il oppose, à l'état ancien des convertis et à leurs espérances, les déceptions qui les menacent si les dames de charité ne plaident pas lem' cause. Cette opposition donne une grande vivacité au discours, tout en res-
G'est donc entre la fin d'avril et la fin d'octobre 1.685, .q^xeVExhor• îationsur la charité envers les nouveaux catholiques a, été prononcée. La maison des nouveaux convertis était située rue de Seine (Guvier), près le Jardin des Plantes.
(1) Appendice n° XXVII. Établissements ouverts par la piété des fidèles en faveur des nouveaux catboliques.
(2) T. Vni, p. 89.
(3) Éphés., VI, 23.
tant dans le calme de la raison dominante qui parle; on sent que le cœur est pour beaucoup dans l'ardeur de sa parole. Écoutons-le :
Mais du reste, Mesdames, en faisant ce sacrifice, à quoi se sont-ils attendus, et à quoi ont -ils dû s'attendre? ils ont cru que votre charité les dédommagerait de leur perte. Us se sont persuadés que dans le parti de la vérité qu'ils embrassaient, il y aurait des âmes aussi tendres et aussi secourables que dans celui de l'erreur dont ils se détachaient. Ils se sont promis que, devenant par une étroite alliance nos amis, nos frères, les membres da même corps, nous ne leur refuserions pas les devoirs de l'amitié, de l'hospitalité, de la proximité, d'une sainte fraternité. Que priant devant les mêmes autels que nous, participant aux mêmes mystères que nous, mangeant avec nous le même pain céleste, et usant du même ahment spirituel à la môme table, qui est la table de Jésus-Ghrist, on ne les laisserait pas d'aillenrs manquer de la nourriture ordinaire, ni languir dans un triste abandonnement. Que Dieu penserait à eux, et que cette Église catholique dont on leur disait tant de merveilles, que cette Église, à qui ils recouraient comme à leur mère, et qui les admettait parmi ses enfants, ne serait pas insensible à leur indigence, et ne les verrait pas périr sans prendre de justes mesures pour la conservation de leur vie. Telle a été leur attente ; et dans cette confiance, ils ont franchi le pas.
Mais en quel deuU doit se tourner pour eux cette courte joie, si de nôtre part ils demei^ent sans assistance? N'ayant plus rien de ce qu'Us avaient, et ne trouvant rien chez nous de ce qu'ils espéraient, ne seront-ils pas dans un délaissementabsolu?
Non, Mesdames, ce n'est point ainsi que
Dieu l'a prétendu. Ce serait une honte, et pour son service, et pour son Église. L'honneur de l'un et de l'autre demande qu'on n'y trou.ve pas moins d'avantage, pas moins de idou-
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ceur, pas moins de charité que dans de fausses religions et dans des sectes formées contre lui.
Si donc Dieu est touché des murmures qu'il entendra, et si ces murmures excitent sa colère, ce ne sera pas tant à l'égard de ceux qui les feront, que de ceux qui les causeront. 11 pardonnera aisément à des malheureux trompés dans leurs espérances, accablés de leurs peines, incertains de leur sort, également troublés et de la vue du passé, et du sentiment des misères présentes, et de la crainte des. maux à venir. Mais sur qui il exercera sa justice avec plus de sévérité, c'est sur vous-mêmes : pourquoi? parce que c'est vous qui les aurez réduits en ces tristesses profondes et en ces désolations, vous qui aurez été le sujet et l'occasion de ces plaintes amères et de ces révoltes, vous qui aurez renversé les desseins de la Providence, qui aurez déshonoré l'Église de Jésus-Christ, et donné à l'hérésie une espèce de supériorité et d'ascendant (1).
L'avocat des nouveaux catholiques ne connaît aucune raison qui dispense d'apporter son aumône à l'œuvre de leur conversion. Ni la difficulté de secourir un si grand nombre de convertis ; le nombre au contraire impose une plus grande générosité ; ni la difficulté du temps ; avec l'autorité que personne ne peut lui refuser, l'orateur répond :
Mais les temps sont difficiles : j'en conviens ; mais après tout. Mesdames, ne m'obligez pas à réfuter cette objection, toute spécieuse qu'elle est, par des preuves qui vous confondraient. Car ce sont des arguments pris de vous-mêmes, de votre propre exemple, de vos dépenses les plus communes dont nous sommes témoins, et dont nous gémissons. Quoi qu'il en soit, et quoi qu'il y ait à prendre sur vous,
(1) T. "VIII, p. 92-98. Les citations suivantes appartiennent à la première partie de l'Exhortation.
VOUS n'en ferez jamais tant pour bien accueillir ces généreux prosélytes, qu'ils en ont fait pour parvenir jusqu'à nous et pour vaincre tous les obstacles qui s'opposaient à leur réunion. Combien se sont arracbés par une sainte violence d'entre les bras de leurs parents qui les baignaient de leurs larmes et qui leur perçaient le cœur des cris les plus douloureux? combien ont abandonné leurs héritages et ont mieux aimé se mettre au hasard d'une ruine entière, que de s'obstiner contre la lumière qui les éclairait et contre la grâce qui les pressait? Que leur courage vous anime; que leur désintéressement vous instruise : mais surtout ayez égard à leur salut éternel; et souvenez-vous qu'en les assistant dans leurs besoins, vous les confirmerez par votre charité dans la foi, et vous achèverez leur conversion.
Bourdaloue tient à montrer aux protestants que la charité des catholiques est la charité chrétienne par excellence, c'est la charité sans faste, bienfaisante, prévenante, vigilante, constante, la plus compatissante et la plus miséricordieuse. Elle n'ignore pas que le soulagement du corps conduit au soulagement des âmes ; avec saint Paul elle dit : P)iiis quod animale , deiiide qxiod spiritale (J). Le temporel ouvre la voie au spirituel. « Voilà, dit l'avocat des pauvres nouveaux catholiques, voilà ce qui conciliera aux ministres du Seigneur l'attention des nouveaux disciples, voilà ce qui donnera de la force à leurs paroles et ce qui appuiera leurs prédications. » « Mais cela, dira -t-on, paraît intéressé. » Bourdaloue répond :
Dieu, dont la providence est adorable, emploie tout à la vocation et au salut de ses élus. Les riches et les pauvres se gagnent différemment : ceux-là d'une certaine manière, et ceux-ci par les dons. Mais qu'importe, pourvu qu'en effet on les gagne tous, et qu'à l'exemple de notre divin maître nous
(I) I Cor., XV, 46. — T. VIII, p. 100.
profitions des besoins des pauvres pour les acquérir à l'Église, et nous nous prévalions de leur indigence pour la gloire et les intérêts de Dieu ?' Moyen le plus proportionné à leur faiblesse : convertis ou non convertis, ce sont les membres de Jésus-Ghrist, mais les membres souffrants et languissants qu'il faut, par conséquent, ménager et mettre en état de bien digérer la sainte nourriture qu'onleur destine (1).
L'orateur termine son alloeution par un motif d'un ordre plus élevé ; il a soutenu l'intérêt du corps, il va soutenir l'intérêt des âmes. Il y a nécessité, dit-il, sous peine de damnation, de secourir le pauvre dans le danger prochain de perdre la vie du corps, faute d'un secours qu'on peut lui fournir, d'où il faut tirer cette conséquence incontestable, que ce ne sera pas un moindre crime, que ce sera même un crime mille fois plus grand de l'abandonner dans le prochain danger de perdre la vie de l'âme et de se pervertir, lorsqu'on peut, par une assistance salutaire, le mettre à couvert de ce malheur et l'en préserver. Puis, dans une apostrophe énergique, Bourdaloue met sous les yeux des dames assemblées, les conséquences qui découleraient nécessairement de leur indifférence ; ce dernier trait mérite d'être cité :.
Reprenons, Mesdames : il est donc vrai que cette nombreuse multitude de nouveaux catholiques est exposée à retomber dans l'hérésie, à renoncer la foi et à se damner. Il n'est pas moins vrai que vous pouvez les arrêter sur le bord du précipice et les sauver en les cultivant, en les consolant, en les soulageant, en subvenant à leur infortune. Si vous ne le faites pas, vous en croirez-vous quittes devant Dieu ?
Hé ! Mesdames, qu'on vînt actuellement vous dire qu'à la porte de cette maison un pauvre est sur le point d'expirer
(1) T. VIII, p. 101.
par la faim qui le consume, y en a-t-il une de vous qui ne courût à l'aide et qui s'en tînt dispensée ! Or, je vous avertis, moi, et vous ne pouvez l'ignorer, que des milliers de paxivres sont prêts à périr spirituellement, parce que vous les laissez périr temporeEement ; et sur cela, vous vivrez tranquilles et sans scrupule ? vous penserez n'en être point comptables à Dieu ? vous ne craindrez point cette formidable menace qu'il vous fait dans l'Écriture, aussi bien qu'à ces prêtres qu'il avait choisis pour la conduite de son peuple (1)? Yoilà des âmes dont le salut dépendait de vous. Elles m'étaient bien précieuses, puisque je les avais rachetées de mon sang : mais les voilà perdues par votre faute. Je vous les redemande; et si vous ne pouvez me les rendre, il faut que la vôtre m'en réponde (2).
Bom'daloue plaide encore la cause des catholiques irlandais victimes de leur fidélité à leur foi, et victimes aussi de leur confiance envers la France.
c( Le 15 août 1698, dit le marquis de Sourches, on fit de grandes quêtes à la Cour, pour les pauvres ecclésiastiques irlandais que le roi d'Angleterre avait tous chassés de leur pays (3). » C'est à cette occasion que le P. Bourdaloue prononça, devant les dames des assemblées de charité, VExhortation sur la charité envers un séminaire (û) .
Il s'agit ici. du séminaire des Irlandais (5), chassés
{l)T..Vni, p. 104..
(2) Sanguinem ejiis de manu tua requù^am, Ezech., m, 18.
(3) Mémoires du marquis de Sourches, 1698, p. 508.
(4) T. Vin, p. 134.
^ (5) Au mois de janvier 1685, le Mercure annonce la bénédiction de la chapelle du séminaire des Irlandais par l'abbé Ghéroû, chanoine de Paris, rue des Vignes (des Postes), faubourg Saint-Marceau. Il dit la messe, assisté de M. Fitz-Patrick, abbé de Leix, supérieur du séminaire. M. le duc de Richelieu, le marquis de Chandenier, les présidents de- Mesmes et de Baiileul et
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de leur pays par les protestants d'Angleterre. Il apitoie son auditoire par l'exposé de leur misère, fait appel à sa foi par le caractère sacré de ces malheureuses victimes.
Ils sont pamTes, dit-il aux dames du monde, ils ne sont admis qu'à ce titre; ils sont incontestablement pauvres, sans feinte, sans artifice ; pauvres de bonne foi, et éprouvés, de vrais pauvres, mais aussi de saints pauvres, de la sainteté de Jésus-Christ, pauvres pleins d'honneur et dignes de tout respect, qui n'ont que le Seigneur pour portion et pour héritage.
Les lévites de l'ancienne loi avaient les villes pour les faire vivre ; d'autres ont des bénéfices, des pensions, des revenus ; ceux-ci n'ont de revenus, de pensions, de bénéfices, que vos libéralités dont ils n'abuseront jamais; Dieu seul est leur partage; s'ils font appel à sa providence, votre refus sera une injure que vous infligerez à Dieu lui-même (1).
autres personnes de rang étaient présentes. C'était un asile ouvert aux pauvres prêtres et écoliers que le protestantisme avait obligés de sortir d'Angleterre, d'Ecosse et d'Irlande. Il n'est point de peuple qui ait autant souffert que le peuple irlandais pour la conservation de sa foi ; la résistance qu'il opposa à la défection des Églises d^Angleterre et d'Ecosse, attira sur les catholiques d'Irlande de longues et cruelles persécutions. Sous Henri VIII et ses [successeurs, un grand nombre d'habitants s'expatrièrent et arrivèrent en France. En 1677, deux prêtres irlandais, Malachie^ Kelly et Patrice Magin, vinrent à Paris chercher un refuge pour leurs coreligionnaires; ils demandèrent au roi et obtinrent de sa muniiicence l'ancien collège des Lombards, depuis longtemps abandonné; ils en prirent possession en 1681. (D. Lob., Rist. de Paris, t. I, p. 589.) Cette maison servit longtemps d'asile à une quarantaine de prêtres missionnaires avec autant d'écoliers irlandais qui suivaient les cours dans des écoles du dehors; ils ne jouissaient d'aucuns fonds assurés, et vivaient des aumônes des fidèles. C'était aussi dans cette maison que les prêtres irlandais, dispersés dans Paris, se rassemblaient pour assister aux conférences ecclésiastiques sur l'Écriture sainte, la controverse et les cas de conscience. (1) T. YHI, p. 137.
C'est à la charité des assemblées qu'est réservé l'honneur de réaliser entre leurs mains cet héritage qui doit les relever dans notre estime et les faire sortir de cette situation exceptionnelle où ils se trouvent, victimes qu'ils sont des ennemis de notre pays et de notre foi, et, en effet, poursuit l'orateur :
Yoici, ce me semble, ce qui doit faire sur vos cœurs une impression toute nouvelle et plus sensible : ce sont des pauvres étrangers, bannis de leur patrie, en haine de leur religion et de leur foi ; des pauvres persécutés, qui'souffrent pour la cause de Dieu ; des pauvres à qui le lieu de leur naissance n'est interdit que parce qu'ils sont prêtres, ou qu'ils se disposent à l'être, que parce qu'ils sont catholiques et qu'ils défendent les iutérôts de l'Église. Dans les premiers siècles du christianisme, on les eût mis au nombre des martyrs et des confesseurs de Jésus-Christ. Car, dans le temps des persécutions, c'était une espèce de martyre d'être exilé pour la foi, d'être prisonnier et captif pour la foi. Or, voilà l'état et la situation de ces pauvres. La foi qu'ils professent leur a suscité autant d'ennemis que l'erreur a formé d'hérétiques parmi des peuples indociles et rebelles à la lumière. Ils ont enduré pour cette foi les traitements les plus rigoureux : ils ont été proscrits, poursuivis, emprisonnés : ils ont été obligés de se cacher dans des déserts et dans des cavernes ; et ce n'est qu'après avoir essuyé mille périls, qu'ils ont pu parvenir jusqu'à nous, et chercher en ce royaume un asile. Mais quel asile y trouvent-ils, s'ils n'y peuvent subsister? et que leur sert d'être échappés aux traits de leurs persécuteurs et aux attentats de l'hérésie, si nous les laissons languir dans la misère au milieu delà catholicité? Comprenez, Mesdames, comprenez bien qu'il ne s'agit point seulement ici de la charité et de la miséricorde chrétienne, qui vous oblige à secourir les pauvres; mais qu'il s'agit de votre religion, laquelle vous engage, par un devoir encore plus inviolable, à secourir des pauvres, qui ne sont pauvres que parce que
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leur constance à soutenir sa gloire les a réduits dans cette pauvreté. Quand les martyrs autrefois étaient arrêtés dans les fers, tout le corps des fidèles s'employait à leur soulagement. On les allait trouver dans les prisons ; on imaginait miUe moyens de leur adoucir leur captivité et leurs peines ; on s'exposait pour cela soi-même au martyre : tant on les honorait, et tant on prenait de part à tous leurs besoins. Il n'y a plus présentement le même danger : ces ministres du Dieu vivant, ces généreux confesseurs de la foi, vous pouvez sans obstacle les aider ; et s'il vous reste quelque zèle pour cette Église, dont vous êtes comme eux les membres et les enfants, combien vous doivent être chers et vénérables des hommes préparés à lui faire le sacrifice de leur sang, après lui avoir déjà sacrifié toutes leurs espérances temporelles et leur repos (1) ?
L'auditoire connaît ceux cpi'il doit assister, Bourdaloue va lui dire pourquoi il doit les assister.
Nous trouvons ici un tableau de la persécution des catholiques en Angleterre qui met la conduite du protestantisme anglais en opposition avec la générosité héroïque des catholiques français.
Il est difficile, Mesdames, que vous ignoriez l'état déplorable où se trouve réduit un royaume jusqu'à présent si fidèle à rÉghse, et si catholique. L'erreur a prévalu, non par la force de la persuasion, mais par la violence des armes. L'hérésie, après avoir désolé l'Angleterre et l'Ecosse, pour comble de ses prétendus triomphes, a pénétré dans l'Irlande, et y a porté ses ravages. Il n'est permis à nul prêtre d'y entrer; tous les évêques en sont chassés, tous les missionnaires exilés. Si on y tolère encore quelques pasteurs, c'est seulement jusqu'à leur mort et sans espérance de succession. Voilà donc le troupeau de Jésus-Christ abandonné; voilà son héritage détruit ; voilà dans cette terre si longtemps
(1) T. Yni, p. 138.
éclairée des plus pures lumières de la foi, et si fertile en saints, la religion éteinte, à moins que Dieu, par son aimable providence, ne daigne y pourvoir. Or, il y pourvoit par l'établissement de ce séminaire, à (juoi vous devez contribuer.
Car, dans cet établissement, qu'est-ce qu'on se propose? D'élever des sujets qui puissent un jour servir cette Église affligée, et en réparer les ruines ; qui, malgré l'injustice des lois et la rigueur des arrêts, aillent remplacer les pasteurs qu'elle aura perdus, et dont elle est sur le point de se voir entièrement destituée; qui osent hasarder pour cela leur liberté, leur vie, et que nul péril, que nulle crainte ne soit capable d'arrêter; des sujets qui consolent, qui rassurent, qui maintiennent le troupeau, non pas encore absolument dispersé, mais à la veille de l'être ; qui confirment les faibles dans la foi, qui ramènent ceux que l'orage aurait entraînés, qui inspirent un courage tout nouveau à ceux que la persécution n'aura pu ébranler.
Animés d'un vrai zèle pour la gloire du Seigneur, de vertueux ministres ont entrepris d'accomplir à la lettre tout ce que les Pères du concile ont prescrit, et de le suivre de point en point. Ils l'ont entrepris, et c'est ce qui s'exécute heureusement en cette sainte communauté (1).
Bourdaloue expose ensuite le système d'éducation donné aux élèves du séminaire ; puis, avec cette finesse d'esprit qui nous est connue, il trouve un argument nouveau en faveur de sa cause dans l'usage de créer des vocations ecclésiastiques aux cadets de famille, gens de qualité qui entrent dans l'Eglise pour s'y enrichir, pour en posséder •les honneurs, pour en percevoir les revenus, tandis qu'on fait entendre à d'autres que le plus grand honneur où ils puissent prétendre, est de rendre à l'Église les services qu'elle leur demande... que bien loin de vouloir profiter des dépouilles de l'Église, ils doivent eux-mêmes se dé-
(1) T. Vin, p. 144.
pouiller de toutes choses ou du moins consentir a en être dépouillés.
Comme dans le discours précédent, l'apôtre répond aux objections tir.';es de la difficulté du temps : avec la confiance en Dieu, dit-il, tout est possible; puis le moraliste hardi reprend son rôle, il entre en dialogue avec son noble auditoire. Mais on ne peut fournir à tout, il reprend : « Vous le dites, Mesdames, et c'est un langage spécieux dont on se prévaut dans le monde, mais écoutez ce que j'ai à y opposer. » Bourdaloue affirme alors, avec la sainte Écriture, que la charité chrétienne peut tout lorsqu'elle agit par l'esprit de la foi et qu'elle est secondée par la confiance en Dieu. Mais je vais plus loin (1), ajoutet-il, et ici le moraliste reprend son rôle auprès des dames de l'Assemblée, avec cette ironie grave qui fait tomber toutes les objections.
Mais je vais plus loin, Mesdames, et je prétends que celles d'entre vous qui s'autorisent de cette excuse, sont justement celles qui devraient moins l'alléguer: pourquoi? parce que ce sont ordinairement celles qui pratiquent moins les œuvres de miséricorde, celles qui donnent moins aux pauvres, celles qui, possédées du monde et remplies des maximes du monde, ont moins d'attention et moins de zèle pour le soulagement du prochain; et par conséquent, qui, bien loin d'être justifiées par l'impossibilité imaginaire de fournir à tout, devraient rougir et se confondre devant Dieu de ne contribuer et de ne fournir à rien. Je prétends que cette excuse cesserait, s'il était question de toute autre chose que de la charité et de l'aumône, s'il s'agissait de fournir à vos divertissements, de fournir à votre jeu, de fournir à votre luxe et à votre faste.
Mais pour cela on se retrancherait d'ailleurs : oui, Mes-
(1) T. Yin, p. 150.
dames, on se retrancherait pour cela; et que ne se retranchet-on aussi pour une des œuvres les plus importantes, qui est celle que je vous propose. Vous savez ce qui se passa parmi les Israélites, lorsque Moïse étant sur la montagne où il s'entretenait avec Dieu, il leur vint dans la pensée de construire un veau d'or et de l'adorer. Quel empressement, quelle ardeur de tout le peuple ! il n'y en eut pas un qui ne s'employât à l'exécution de ce détestable dessein; et toutes les femmes, pour y concourir, se défirent de leurs plus précieux ornements. Voilà ce que leur inspira l'esprit d'idolâtrie, et que ne doit pas à plus juste titre vous inspirer l'esprit de religion? Ne remontons pas si haut,- ne nous éloignons point des temps où nous vivons, et des affaires présentes : vous savez par quelle triste révolution trois couronnes ont été enlevées à l'un des plus saints et des plus déclarés protecteurs de l'Église. Providence de mon Dieu, vous l'avez permis par un de ces conseils impénétrables que toute la raison de l'homme ne peut approfondir ! Quoi qu'U en soit, vous savez, Mesdames, quelles ont été, je ne dirai pas les contributions, mais les profusions du parti hérétique pour susciter une guerre où la justice a succombé, où tous les droits ont été violés, où l'usurpateur a détrôné le prince légitime, et où l'Église, par la chute de ce prince, a perdu de si belles espérances. Hé quoi! à cet exemple, si toutefois c'est proprement un exemple et non pas un sujet d'horreur; à cette vue, ne vous sentez-vous point piquées d'une pieuse et généreuse émulation? Quoi, l'hérésie n'aura rien épargné contre la foi que vous professez, elle aura travaillé de tout son pouvoir à en arrêter les progrès et à la détruire ; et vous, pour la rétablir, pour en sauver au moins les débris, vous ne prendrez rien sur vous, tout vous coûtera, tout vous paraîtra excéder vos forces? Sur cela je vous renvoie au témoignage de cette foi même, qui vit encore assez dans votre cœur pour se faire entendre. Rendez-vous attentives à sa voix, à ses cris, à ses reproches^ que dis-je. Mesdames, soyez toujours de plus en plus sensibles à ses intérêts, comme je dois croire que vous l'avez
été- jusqu'à présent, et que vous l'êtes. Agissez pour sa cause et pour sa gloire en ce monde, et elle agira pour votre défense devant lé tribunal de Dieu (1).
C'est terminer en moraliste hardi et en champion de là cause catholique.
Jusqu'ici nous avons vu le P. Bourdaloue faire appel à ses frères dans la foi pour aider à la conversion des protestants; nous allons maintenant le voir exercer son zèle au milieu des protestants eux-mêmes, dans la mission de Montpellier.
Iir. — LE p. BOURDALOUE ET LA. MISSION DE MONTPELLIER
Longtemps avant la promulgation de l'édit du 25 octobre 1685, révoquant l'édit de Nantes, des missionnaires avaient été envoyés dans toutes les provinces de France pour instruire les protestants et les disposer à revenir d''eux-mêmes à la foi de leurs pères.
Le Languedoc est la province de France qui résista le plus opiniâtrement aux tentatives faites dans ce but. Les protestants du Languedoc n'étaient cependant pas plus instruits ou plus convaincus que d'autres, ils n'étaient ni plus fermes ni plus courageux dans la défense de leurs convictions, mais ils aimaient la nouveauté, les aventures, et croyaient avoir dans la situation physique du pays des moyens de résistance dont le souverain aurait peine à. triompher.
Le pays échappait à la surveillance par son éloignement du centre du gouvernement; les frontières maritimes le rendaient accessible aux secours des Anglais et des Hol-
(1) T. Yni, p. 150.
landais alors maîtres de la mer; parle continent, lès huguenots français donnaient la main à leurs coreligionnaires de l'Allemagne et de la Suisse ; des retraites sures étaient ménagées dans les montagnes, alors peu accessibles, des Cévennes et du Vivai-ais.
L'abus que les protestants firent de ces avantages pour tenir tête à l'autorité du Roi, amenèrent des représailles qui finirent par triompher de leur rébellion.
Quelques mots sur le protestantisme dans le Languedoc, et à Montpellier en particulier, sont utiles pour comprendre la mission de Bourdaloue et pour expliquer sa devise, lorsqu'il réclame contre l'erreur, un bras qui la dompte, une tête qui la réfute (1).
A l'origine, l'indécision de la Cour, sous les tristes règnes de Henri II et de Charles IX, les défections des archevêques d'Arles (2), Jacques du Broullat, de Charles de Marillac, archevêque de Vienne (3), et de Montluc, évêque de Valence (à), contribuèrent efficacement au triomphe de l'erreur.
(1) Oraison funèbre de Henri de Bourbon, t. XIII, p. 367.
(2) Jacques du Broullat, du clergé de Meaux, fut élevé aux dignités ecclésiastiques par la reine Catherine de Médicis, et devint archevêque d'Arles sous Henri II en 1551. Évêque courtisan, il fréquenta la Cour de ce prince et donna dans les erreurs nouvelles ; il s'attacha au prince de Gondé, ainsi que l'évèque de Beauvais, Odet de Ghatillon. Le parlement de Paris déclara le siège vacant en 1562 et Jacques du Broullat mourut en Allemagne. [Gall. Christ, t. I : Éccl. arelat., col. 589.)
(3) Créature de Marguerite de Valois et des seigneurs calvinistes, il monta sur ce siège le 24 mars 1557. Ses mœurs étaient aussi libres que ses pensées; toujours ahsent de son diocèse, il le laissa ouvert à l'invasion des calvinistes. [Gall. Christ., t. XVI, col. 123. — P. Prat, Hist. égl. gall., t. XIX, p. 130.)
(4) Il était frère de Biaise de Montluc, maréchal de France, connu par ses Mémoires et par ses victoires sur les huguenots. Jean de Montluc devint évoque de Valence en 1553 ; il passa sa vie à la Cour et dans les ambassades; il négocia avec habileté
328 LE P. LOUIS BOURDALOUB
Dès l'année 1561, les huguenots, maîtres du pays, s'emparèrent des églises, y établirent leurs prêches et assurèrent leur empire par le massacre et le pillage. Dans les moments de réaction, les chefs de l'insurrection trouvaient un refuge assuré, soit à Genève, soit dans les montagnes des Cévennes (1). Des alternatives de guerre et d'armistices se succédèrent jusqu'à l'abjuration de Henri IV (2). A cette époque, le calme succéda à la tempête et sembla prendre un peu de consistance sous le régime de l'édit de Nantes. Les catholiques réclamèrent alors leurs églises, et il fallut partager avec les dissidents, sous le prétexte de conciliation et de paix. A la nouvelle de la mort tragique de Henri IV (3), il ne fallut rien moins que la présence du connétable de Montmorency, pour comprimer un soulèvement.
En 1621, recommença la guerre avec les huguenots commandés par les ducs (ie Rohan et de Soubise; la prise de la Rochelle y mit fin. Les protestants rêvaient alors une nouvelle organisation du pouvoir politique en France,
l'élection du duc d'Anjou, depuis Henri III, pour le trône de Pologne. « Il était, dit Brantôme, fin, rinquant, délié, rompu et corrompu autant pour son savoir que pour sa pratique. » (Ap. P. Daniel, Hisi. de France, 4°, t. X, p. 639.) En 1558, sous prétexte de réforme, il introduisit dans son diocèse les nouveautés en vogue; dénoncé par le doyen de Yalence, il gagna son procès grâce à la faveur de Catherine de Médicis qui trouvait en lui un conseiller souple et adroit à ménager tous les partis. Accusé à plusieurs reprises de parler aussi clairement « que s'il eût été en pleine Genève, » il fut dépouillé de ses bénéfices par le souverain Pontife, mais la Cour le réintégra dans ses revenus. Au retour de ses ambassades, il rentra dans l'obscurité et mourut à Toulouse entre les bras des Jésuites. Mezeray en doute et prétend qu'il mourut comme il avait vécu, c'est-à-dire incertain entre les deux religions.
(1) Yoir d'Aigrefeuille, Sist. de Montpellier, fol. 1737.
(2) 23 juillet 1593.
(3) 14 mai 1610.
en 4'emplaçant la monarchie par un système républicain emprunté à la Hollande ; la France devait être partagée en cercles ou départements.
La ville de Montpellier tombée au pouvoir des huguenots par la négligence ou la faiblesse de ses chefs, devint la proie des nouveaux envahisseurs ; de connivence avec les étrangers protestants, ils faisaient les apprêts d'une nouvelle levée de boucliers, lorsqu'ils furent dénoncés par les catholiques. Le cercle de Montpellier jura de se venger, et en réalité déclara les catholiques réduits à la condition d'otages., « pour recevoir pareil traitement que- ceux de la religion recevraient ès-villes papistiques (1). » Des proclamations incendiaires annoncèrent à la ville la suppression du culte catholique et livrèrent les églises et les monastères au pillage ; le duc de llohan était le chef de la nouvelle insurrection. En 1622 le roi Louis XIII vint en personne faire le siège de Montpellier, l'armée était commandée par le prince de Condé. Montpellier se soumit, et les fortifications furent rasées. La guerre toutefois dura jusqu'au traité de Suze, conclu avec le roi d'Angleterre pour s^assurer que ce prince ne secourerait point les rebelles (2). Le duc de Rohan sortit alors de France.
Pendant les troubles de la Fronde, les seigneurs, engagés dans les intrigues de la Cour, firent un moment trêve avec les disputes religieuses.. Le peuple vécut en paix; plus tard les protestants se prévalurent de cette conduite, pour faire croire qu'ils n'étaient point gens de cabale ; mais on ne s'y méprit pas ; on savait que les chefs manquaient, mais que l'esprit de rébellion n'était pas éteint.
En 1682, le duc du Maine avait été nommé gouverneur du Languedoc et représenté par le duc de Noailles ; le
(1) D'Aigre feuille, p. 362.
(•>) Hénault, 1629.
nouveau gouverneur ayant eu l'occasion de sévir contre les infractions à la loi des relaps^, le temple des protestants fut rasé; les huguenots, par la bouche d'un gentilhomme, firent entendre que dix-huit mille religionnaires en tireraient vengeance. La conspiration dont le détail est raconté par les historiens, d'Aigrefeuille, catholique (1), et Rulhière, protestant (2), ne tarda pas à éclater; les mesures furent prises avec tant de discrétion, que les achats d'armes, les rendez-vous avec les meneurs d'Angleterre et de Hollande, échappèrent à la surveillance du gouvernement. A un jour donné (1683) les protestants ouvrirent leurs temples, commencèrent leurs prêches, et portèrent ainsi le défi à l'autorité du roi en Languedoc, dans le Dauphiné et dans le Vivarais.
Toutefois la répression fut complète au moins pour le moment; le duc de Noailles, secondé par l'intendant d'Aguesseau, le comte de Castres et le comte de Tallard, furent bientôt maîtres du pays ; les plus exaltés, ou, suivant l'expression du temps, les fanatiques, se réfugièrent dans les montagnes, bravèrent longtemps encore les armes du roi et repoussèrent toutes les avances qui leur furent faites.
Les protestants de Hollande, ennemis jurés des Français, ne cessèrent d'être un soutien pour leurs coreligionnaires ; ils les détournèrent des tentatives faites pour les ramener à l'unité et recrutèrent ainsi au prince d'Orange une armée de transfuges attirés par l'appât de l'honneur et du gain sous le spécieux prétexte de la liberté de conscience.
Le Journal de Dangeau {Z) expose, au 8 juin 1686, les
(1) Eist. de Montpellier, 1683, p. 454.
(2) Eclairciss. sur la rév. de Védit de Nantes, t. I, p. 239.
(3) Journal de Dangeau, 8 juin 1686, 1. 1, p. 347.
moyens de séduction, mis en œuvre par le plus redoutable ennemi de la France à cette époque. « Il paraît, dit-il, que le prince d'Orange établit de plus en plus son pouvoir dans les Provinces-Unies; il se sert de l'autorité que lui donnent ses charges de Stathouder, de capitaine général et d'amiral, pour mettre dans les emplois de guerre, de police et de finance, des gens absolument à lui, et pour en avoir dont il soit encore plus assuré que ceux du pays ; il s'est déclaré le protecteur de tous les Français réfugiés; il leur fait accorder des églises dans toutes les villes; il donne des pensions à leurs ministres, et prend dans sa maison, ceux qui ont le plus de réputation, comme MM. Claude et Mainard; il se sert de ceux qui savent mieux écrire pour répandre dans les esprits ce qui lui est plus avantageux ; il leur donne la permission de tenir des espèces de synodes nationaux composés de seuls Français. Il a obligé les Etats-Généraux à donner aux officiers réfugiés 100,000 florins de pension, dont il s'est réservé la distribution ; il y a déjà plus de six-vingts de ces officiers qu'il a mis en différentes garnisons, et qui ont prêté serment de fidélité et promis de servir contre tous les princes du monde, sans exception; il donne des emplois aux officiers et aux soldats au-dessus de ce qu'ils avaient en France; il a mis dans ses gardes l'Estang, et à fait des grâces à la Mulonière, à Coulons ingénieur, à la Caillemotte, à Miremont et à quelques autres ; il a formé des compagnies de cadets, à l'imitation de celles que le roi a établies en France (1) » .
Cet aperçu rapide du mouvement protestant dans le Languedoc, montre qu'il y avait un compte à régler entre
(1) « La France, dit Miclielet, en parlant des protestants, sentait une Hollande dans son sein qui se réjouissait des succès de l'autre ». {Corresp. gén. de M'"'' de Maintenon, t. IV, p. 198.)
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le parti catholique et le parti rebelle. Celui-ci, nouveau venu, provocateur, agresseur, homicide, pillard et livré aux étrangers; l'autre paisible, maître du sol, resté fidèle aux vieilles traditions de foi et d'honneur, mais oublié par ses chefs religieux et militaires, ou mollement soutenu ; écrasé souvent par le nombre infini de faux frères, gens sans foi, sans pudeur et sans frein; ne x-eparaissant au jour que pour faire appel à une conciliation honteuse ou dérisoire.
La controverse, l'instruction, le partage des églises, tout fut mis en œuvre; les membres de l'Assemblée du clergé de 1682, par une aberration que nous ne jugeons pas ici, allèrent même jusqu'à proposer un système nouveau ou du moins une interprétation nouvelle du pouvoir pontifical pour complaire aux dissidents; vains efforts. Louis XIV qui voyait à cette époque ses frontières menacées par des ennemis redoutables, n'hésita pas à s'assurer des ennemis du dedans en les appelant, bon gré malgré, à l'unité de foi. Son appel, entendu par une grande partie de ses sujets hérétiques, (1) ne trouva de résistance qu'auprès d'un nombre relativement restreint, et c'est
(1) Les arcliives de Montpellier, (Intendance de Languedoc, c. 79), possèdent une statistique des nouveaux convertis du royaume, nous la donnons à titre de renseignement.
État des nouveaux convertis du royaume par généralités, (feuille ms. détachée, c. 279.)
Paris
La Rochelle
Picardie
Béarn
Orléans
Montauban
Champagne
Bordeaux et Sain-
Bourgogne
tonge
Caen
Bretagne
Alençon
Languedoc
Rouen
Dauphiné
Tours
Provence
Poitiers
Lyon
contre ces derniers que l'arrêt de révocation de l'édit de Nantes fut publié.
Nous trouvons dans les Mémoires chronologiques du P. d'Avrigny, à l'année 1685 (i), une justification des mesures prises contre les protestants qui nous paraît être à l'abri de toute exagération et rendre bien l'esprit du temps ; nous la reproduisons :
« Il faut convenir que les déclarations données par Louis XIV contre les calvinistes de nos jours, sont infiniment moins rigoureuses que ces constitutions des premiers et des plus grands empereurs chrétiens. Leur conduite est son apologie, et la réfutation de tout ce qu'ont avancé quantité d'écrivains, la plupart protestants, quelques-uns catholiques. Si on voulait d'autres exemples bien plus terribles, il n'y aurait qu'à les chercher chez les protestants mêmes. Elisabeth, reine d'Angleterre et Jeanne d'Albret, reine de Navarre, ont fait à proportion autant de martyrs que Néron et Domitien en firent de leur temps. Il n'y a peut-être pas un pouce de terre dans la Grande-Bretagne qui depuis deux cents ans n'ait été arrosé du sang des confesseurs de Jésus-Christ. La Suède et le Danemarck n'offrent que des gibets à ceux qui voudraient professer la religion de leurs pères ; c'est un crime d'être catholique dans une partie considérable de l'Allemagne, et ce crime a été irrémissible en Bohême, en Hongrie et en Transylvanie, tandis que ces Etats ont été protestants. En France, sous Louis XIV, on n'a parlé ni de feux ni de gibets, et ce que l'auteur des Derniers efforts de l'innocence affligée, et quelques autres déclamateurs ont avancé là-dessus, est une calomnie réfutée par les calvinistes mêmes à qui il est resté un peu de bonne foi et inventée pour faire illusion aux étrangers qu'on
(1) T. II, p. 135.
avait intérêt d'attendrir sur des maux imaginaires. »
A l'autorité des principaux personnages du règne, nous devons joindre l'autorité de l'opinion publique, c'est-àr-dire de la nation entière.
Les Mémoires du temps, les correspondances particulières prouvent manifestement que tous les Français avaient à cœur de voir régner l'unité de foi. L'auteur de la vie de Bossuet, le cardinal de Bausset, résume la même pensée : l'erreur de Louis XIV et de ses ministres, dit-il, fut Terreur commune de toute la nation. On ne voit point dans les Mémoires du temps, ni dans les correspondances particulières que cette révocation ait excité aucune surprise ni même donné lieu dans le premier moment à des réclamations.
M"''' de Sévigné qui ne prévoyait pas qu'elle écrivait l'histoire de son temps, lorsqu'elle racontait à sa fille l'emploi de ses journées et les impressions qu'elle recevait du monde où elle vivait, dit, dans une lettre à M™* de Grignan du 28 octobre 1685 : Vous aurez vu sans doute Pédit par lequel le roi révoque celui de Nantes. Rien ri est si beau que tout ce qu'il contient et jamais aucun roi ri a fait et ne fera rien de plus mémorable. Lorsqu'on entend M"' de Sévigné, on est toujours sûr d'entendre les discours et les jugements de Paris et de la Cour.
L'opinion générale applaudit à la sagesse de cetie mesure. Louis XIV reçut les félicitations de tous les ordres de son royaume. Les parlements s'empressèrent d'enregistrer un édit qu'ils avaient prévenus eux-mêmes par une multitude d'arrêts particuliers, dont l'édit de révocation ne semblait être que la sanction générale. Les inscriptions qu'on lisait avant la révolution du dernier siècle, au pied de la statue de Louis XIV, à la place Vendôme et à l'Hôtel de Ville de Paris, paraissent n'avoir été, par leur
conformité avec ce qui nous reste des Mémoires contemporains, que l'expression sincère de l'opinion publique (1).
L'éloge de Louis XIV prononcé par Lamotte, à l'Académie française, offre l'éloge le plus complet de Pédit de révocation et n'indique pas même la plus légère restriction, tant l'opinion générale s'était alors fortement exprimée en faveur de cet acte du pouvoir public.
Le duc de Bourgogne, dans un Mémoire très curieux qu'il a laissé sur la révocation de Pédit de Nantes, et qu'il n'écrivit que longtemps après, dit expressément « que l'Europe entière fut dans l'étonnement de la promptitude et de la facilité avec laquelle le roi avait anéanti, par un seul édit, une hérésie qui avait provoqué les armes de six 'rois ses prédécesseurs, et les avait forcés de composer avec elle. »
De l'avis de M™" de Sévigné, il ne suffit pas d'applaudir à l'édit, il faut concourir à son exécution : elle fait un mérite à son ami Gorbinelli de convertir « plus d'hérétiques par son bon sens et par ne les pas irriter par des disputes inutiles, que les autres par la vieille controverse : elle ajoute, en un mot, tout est missionnaire présentement ; chacun croit avoir une mission et surtout les magistrats et les gouverneurs de Province soutenus de quelques dragons : c'est la plus grande et la plus belle chose qui ait été imaginée et exécutée (2) . »
« Ce jour là, ^iI\q Mercure del6S5, on enregistra dans tout le royaume la cassation de l'édit de Nantes, et l'on commença à raser tous les temples qui restaient (3) », et
(1) Ces inscriptions sont trop étendues pour trouver place ici; on les trouve clans les histoires de Paris, antérieures à la révolution de 1789. Voir Germain Brice, 1725, 1. 1, p. 317, et t. II, p. 133.
(2) Lettre du 24 novembre 1685, t. VH, p. 477.
(3) Discours de M. Le Noble, substitut du procureur général au parlement de Rouen et demandant l'enregistrement de l'édit
336 LE p. LOUIS BOURDALOUE
les Parlements de France passaient pour traduire avec sagesse et maturité la pensée de la nation. La fureur avec laquelle le peuple de Paris démolit de fond en comble le temple de Charenton, doit être, dans les temps modernes, une preuve convaincante de l'impopularité des huguenots. Leur histoire en France, pendant près de cent cinquante ans, se trouvait, en effet, mêlée à toutes les calamités publiques, aussi quel soulagement dut apporter à la société intelligente et paisible l'assurance que l'on était à tout jamais débarrassé d'un pareil fléau (1)!
Après de semblables témoignages, la conduite à tenir à l'égard de l'erreur protestante, comme à l'égard de toute autre erreur, est clairement indiquée par ces paroles de Bourdaloue : il faut un bras qui la dompte^ une tête qui la réfute (2). Maxime inspirée par le bon sens et sanctionné par les peuples qui ont souci de leur existence.
qui révoque celui de Nautes. Mercure galant, 1685, décembre, p. 1G7.
(1) Les huguenots de Gharentoa devaient bien s'y attendre, après les différentes mesures prises de longue date contre leurs ministres. Vers le 20 septembre 1682, dit le marquis de Sourches, le roi envoya M. de Meuars, intendant de l'Ile de France,, au temple dos huguenots de Charenton proche Paris, leur demander de quelle profession de foi ils étaient, n'y ayant que celle de Calvin dont l'exercice fût permis en France, ce qu'on faisait pour les désunir, parce qu'il était \rai que presque aucun d'eux n'était delà môme créance que l'autre. [Mém. inédits, 1682, p. 100.)
(2) On trouve dans les Mémoires sur Ji""= de Maintcnon, par Languet de G-ergy, un passage remarquable où la part de responsabilité qui revient à chacun dans cet événement mémorable, est judicieusement établie. (Voir p. 256.)