IV. — LA MISSION DE MONTPELLIER EN
Dangeau annonce, à la date du 1(3 octobre 1685, que le roi avait résolu d'envoyer des missionnaires de tous les ordres religieux et surtout des Jésuites, pour confirmer dans la vraie foi les nouveaux catholiques; il signale en particulier le P. Bourdaloue qui devait prêcher TAvent à la Cour. Le Roi lui confia la mission de Montpellier et lui dit :
(( Les courtisans entendront peut-être des sermons médiocres, mais les Languedociens apprendront une bonne doctrine et une bonne morale (1) . »
Le P. Bourdaloue prêcha le jour de la Toussaint à Fontainebleau, devant la Cour; et la station de l'Avent fut confiée à l'abbé de Brou.
Le choix des hommes appelés au gouvernement de Languedoc à l'époque de la révocation, témoigne de l'importance que Louis XIV attachait au succès de la mission de Montpellier. Le duc du Maine, l'élève bien-aimé de M"''' de Maintenon, avait été nommé gouverneur de la province, et était représenté par le duc de Noailles, l'un des grands seigneurs les plus estimés à la Cour; il fut remplacé en 1686 par le marquis de la Trousse. M. d'Aguesseau, au même moment, laissait la place d'intendant à M. Lamoignon de Bâville, frère du magistrat, tous deux étroitement liés d'estime et d'amitié avec le P. Bourdaloue. Bâville jouissait d'une grande réputation de probité, de prudence et de douceur. M""" de Maintenon écrivait quelques années plus tard à l'archevêque de Paris que « Bà-
(1) Journal de Dangeau, t. I, p. 233.
Tr '>^
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ville n'avait jamais été accusé d'être violent (1) » . Les protestants seuls ont entouré son nom d'épithètes odieuses, vains mots jetés sans preuves, sous l'inspiration des passions contrariées.
L'évêque de Montpellier, Charles de Pradel, était un ami des Jésuites, il avait reçu la consécration épiscopale dans leur église de Paris (2). On admirait sa douceur, sa charité, son zèle. L'archevêque de Narbonne, Bonzi, son métropolitain, était un diplomate habile et savait gagner le monde par le charme de ses manières (3) .
L'évêque de Nîmes, Séguier de la Verrière, accablé par l'âge, céda sa place, en 1687, à Fléchier dont l'afîabilité est connue.
Nous trouvons encore dans le personnel notable de la contrée et de la ville de Montpellier, plusieurs familles qui se sont signalées par leur concours, en faveur de l' unité de foi; on cite en particulier la famille de Castries. La marquise de Castries habitait ordinairement la petite ville de son titre, à deux lieues environ de Montpellier; elle avait épousé René Gaspard de Lacroix, marquis de Castries, chevalier des Ordres du roi et longtemps gouverneur de la ville et citadelle de Montpellier, lieutenant général au département du bas Languedoc; il avait rendu de grands services à la cause catholique; aidé du comte du Roure (li), il avait comprimé, en 1670, une révolte des religionnaires du Vivarais, conduit par un fanatique nommé Jacques Rom'e et qui se parait du titre ÔlQ généralissime des 2Jeuples oppressés (5). Le marquis de Castries
(i) Corresp. gén., t. IV, p. 288. (-2) Gall. Christ., t. VI, p. 283.
(3) HisÉ. de Montpellier, p. 497.
(4) Sisi. de Montpellier, p. 438. Grimoard de Beauvoir, comte du Roure.
(5) Ihid.
mourut en 1674. Le crédit de la marquise était encore soutenu par sa parenté avec le cardinal de Bonzi, son frère ; à ce double titre elle était chère au peuple catholique; on comprend ainsi qu'elle partageât l'estime que son frère accordait à la vertu et au mérite du P. Bourdaloue. La marquise de Villeneuve, dont le nom est encore signalé dans les monuments de l'époque par l'intérêt qu'elle témoigna au P. Bourdaloue, était fille de la marquise de Castries et avait épousé, au commencement de Fannée 167/i, Louis-Joseph de Panât de Castelpers, marquis de Villeneuve. Nous trouverons encore à Montpellier, le président de MoulceaUjl'un des intimes de M"''' de Sévigné, dont le gendre, le comte de Grignan, après avoir été lieutenant- général de la province du haut Languedoc^ était devenu lieutenant général en seul (1) au département de Provence.
A la fin de décembre, le duc de Noailles étant retourné à Paris pour reprendre son service auprès de la personne du roi, le marquis de la Trousse, autre correspondant de M""' de Sévigné, lieutenant général des armées, arriva le 23 décembre pour le remplacer ; il visita les Gévennes avec M. de Bâville pour y faire connaître la volonté du roi. Vers la fin de janvier 1686, de retour à Montpelfier, il rassembla les principaux des nouveaux catholiques, leur rappela qu'il ne suffisait pas de changer de religion, mais qu'il fallait encore la mettre en pratique avec sincérité et bonne foi. Il leur annonça l'envoi de nombreux missionnaires dans les différentes parties de la province; il ajoutait que, par une grâce spéciale, le roi destinait à la ville de Montpelfier son prédicateur ordi^ naire (2). Le P. Bourdaloue arriva en effet le 16 fé-
(1) Expression du temps.
(2) D'Aigrefeuille, Hist. de Montpellier.
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vrier 1686; les mémoriaux consulaires annoncent sa présence en ces termes :
« Le 17 février, dimanche de la Sexagésime, arriva en cette ville, le R. P. Bourdaloue de la Compagnie de Jésus, prédicateur du roy envoyé par Sa Majesté pour prêcher le Carême en cette ville pour l'édification et l'instruction des nouveaux convertis à la religion catholique, apostolique et romaine, lequel MM. les consuls furent visiter en chaperon au collège des PP. Jésuites, quoiqu'ils ne fussent dans aucune obligation, ce que pourtant ils voulurent bien faire sur la grande réputation et mérite extraordinaire du Pi. P. Bourdaloue et à la considération de M""" la marquise de Gastries qui avait écrit de lui rendre tous les honneurs dus à sa vertu et à son mérite (1) . »
En prévision d'un grand concours d'auditeurs, des mesures furent prises pour assurer des places convenables aux nouveaux convertis. MM. les intendants et recteurs de la charité de F hôpital général, alors en fondation à l'imitation du grand hôpital général de Paris, crurent le moment favorable pour s'assurer d'un revenu considérable au profit de l'œuvre; dans ce but, très louable en vérité, il demandèrent et obtinrent du Chapitre la permission de construire dans l'église cathédrale un amphithéâtre, « pour servir à entendre la prédication durant ce Carême, à cause qu'il y a un habile j>rédicateur » ; ce sont les termes de l'historien du temps.
Les membres du Chapitre se ravisèrent ; ces Messieurs craignirent que l'œuvre de charité préjudiciât à l'œuvre du moment, à l'instruction des nouveaux convertis; ils retirèrent la permission et se chargèrent de la construction de l'amphithéâtre, « pour servir aux nouveaux con-
(I) Mémoriaux consulaires de la ville de Montpellier, t. XII, folio aun. 1685 à 1701 (folio 17.)
vertis sans rien payer » ; les clés furent confiées à deux nouveaux catholiques (1); les bas officiers de l'église, un bedeau et un campanier durent pourvoir à la fourniture des chaises, sous la surveillance de deux chanoines, MM. Lacaux et Baudel. M. de Tremolet, lieutenant de la citadelle, et M. le major furent autorisés à faire mettre un banc à leur usage (2). 11 paraît que ces Messieurs abusèrent de la permission, et par délibération du Chapitre du 18 février, ils durent raccorchir (raccourcir) le banc (3).
Le chœur fut entièrement réservé aux prêtres hebdomadiers et habitués. On prépara un banc pour la marquise de Villeneuve, fille de la marquise de Castries; en son absence, il devait disparaître.
D'autres mesures devaient étendre et assurer le succès de la mission, en propageant les moyens d'instruction ; des prêtres vertueux et zélés parcoururent le pays et achevèrent d'éclairer le peuple en s'efforçant de détruire les préjugés dont il était imbu contre la religion catholique. A Montpellier, les prêtres des paroisses faisaient des instructions publiques trois fois la semaine, ils préparaient les auditeurs à la confession et à la communion pascale (4).
Le roi (5) envoya des livres pour être distribués dans le pays, tels que le Nouveau-Testament du P. Amelote, les Courtes prières du même, Y Imitation de Jésus-Christ,
(1) MM. Dortomaa et Amadicu. Ibkl , 4 mars 1G86.
(2) Délibératioa du chapitra de la cathédrale de Saint-Pierre à Montpellier, arch. dép. fol. 316, IGSô.
(3) Délibération du 18 février 1G86.
(4) Hist. de Montpellier, p. 458.
(5) M Louis XIV fit imprimer à ses dépens, pour plus de 800,000 francs de livres de piété et de religion qu'il faisait distribuer dans les provinces; et cela dans le temps qu'il retranchait la plupart de ses dépenses de plaisir. » Mémoires de l'abbé de Choisy, Collection Petitot, 2'= s. t. 63, p. 294.
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les Psaumes de David en latin et en fraaçais. Par une attention délicate, il envoya, à ses frais, des demoiselles de Paris qui furent chargées d'instruire et de former les jeunes filles des nouveaux catholiques.
Le P. Bourdaloue prêcha tout le Carême de 1686 qui commença le mercredi des Cendres (1), 27 février, et finit au jour de Pâques, Ih avril. Il fut très goûté des nouveaux catholiques; on se rendait longtemps à l'avance à la cathédi-ale pour s'assurer d'une bonne place ; on se rendait à Saint-Pierre dès huit heures du matin, disent les Mémoires du temps, quoique le sermon ne dût commencer qu'à dix heures et demie. Bourdaloue prêchait quatre fois la semaine et les autres jours il prêchait la controverse dans l'église des Pères Jésuites l'après-midi, et répondait aux difficultés que chacun avait la liberté de lui faire»
Un mémoire, envoyé par l'intendant de Lamoignon- B avilie à l'évêque de Meaux, nous fait connaître la composition de l'auditoire de Bourdaloue, à Montpellier. L'intendant (2) compte deux cent mille nouveaux catholiques en Languedoc, qu'il divise en ti^ois espèces : la première, de ceux qui sont sincèrement catholiques, c'est le petit nombre; la seconde de ceux qui sont fort ébranlés, qui voudraient avoir pris le bon parti et qui ont quelque peine encore à se déclarer, c'est la plus grande portion ; enfin la troisième, de ceux qui sont tout à fait attachés à la religion P. R., c'est la moindre partie, et ceux-là doivent être divisés en deux sortes : les uns sont de bonne foi..., les autres sont les chefs de parti, les piliers^ pour ainsi dire des consistoires, qui ne peuvent se résoudre à perdre la considération qu'ils ont eue dans leur premièrereligion; ils sont au nombre de quarante environ.
(1) '^ dix Sermon ipour le mercredi des Cendres, t. Il, p. 42.
(2) Bossuet, Œuvres, t. XXXYIH, p. IH.
M™" de Sévigné avait à Montpellier un de ses correspondants les plus assidus, le président de Moulceau, ami commun des Corbinetli, du marquis de Varde et des Grignan (1)- Une réponse qu'elle lui adresse de Paris, le 3 avril 1686, laisse supposer que le président ne partageait pas encore l'enthousiasme de la marquise : « Pour le P. Bourdaloue, écrit-elle, ce serait mauvais signe pour Montpellier, s'il n'y était pas admiré, après l'avoir été à la Cour et à Paris, d'une manière si sincère et si vraie. Je comprends que ces endroits cousus par le sujet des nouveaux frères, à la beauté ordinaire de ses sermons, font une augmentation considérable. C'est par ces sortes d'endroits tout pleins de zèle et d'éloquence qu'il enlève et qu'il transporte ; il m'a souvent ôté la respiration par l'extrême attention avec laquelle on est, pendu à la force et à la justesse de ses discours, et je ne respirais que quand il lui plaisait de les finir, pour en recommencer un autre de la même beauté. Enfin, monsieur, je suis assurée que vous savez ce que je veux dire, et que vous êtes aussi charmé de l'esprit, de la bonté, de l'agrément et de la facilité du P. Bourdaloue dans la vie civile et commune, que charmé et enchanté de ses sermons (2)> «
Il ne serait jamais venu à la pensée de M"^" de Sévigné que le P. Bourdaloue pût n'être pas admiré à Montpellier, après l'avoir été à Paris d'une manière si sincère et si vraie, comme elle l'affirme, si le président de Moulceau n'avait mi& quelques restrictions à ses éloges ; la phrase qui suit nous parait indiquer la cause du dissentiment.
(1) M. de Monmerqué dit en note l, Lettre 889, t. YII, p. 171, que M"»e de Sévigné parle rarement du président de Moulceau ; c'est évidemment une distraction. Ses lettres au président sont nombreuses et très familières. Il suffit de jeter un coup d'oeil sur la table des matières au nom Moulceau, pours'en convaincre.
(2) Lettres de M"^'= de Sévigné, t. VII, p. 489.
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Le président à la Cour des comptes, en magistrat austère, aimait avant tout les discours académiques parfaitement alignés et symétriques, et il goûtait peu les endroits cousus par le sujet des nouveaux frères. M™" de Sévigné, en femme de sens et de goût, qui avait entendu le P. Bourdaloue prêcher dans l'église de l'Hôpital général de Paris, avec toute la liberté apostolique, partageait l'appréciation du P. de la Rue; avec lui elle trouvait Bourdaloue plus beau que jamais, « quand il suivait en pleine liberté les mouvements de son zèle en prêchant en faveur des pauvres (1) . » Nous pouvons du reste être juges nousmêmes du différend ; l'éditeur de Bourdaloue a conservé ces « endroits cousus par le sujet des nouveaux frères «; bien que ces passages ne nous soient parvenus qu'après avoir passé sous le polissoir de l'éditeur, on retrouvera encore la pensée fière et ferme de l'apôtre, exprimée en termes clairs et entraînants.
Le P. Bretonneau a conservé le premier discours du P. Bourdaloue, à l'ouverture de la station de Montpellier, sous ce titre : Autre sermon pour le mercredi des Cendres (2). L'éditeur le dit expressément dans une note au courant de l'exorde, et l'orateur le fait entendre dans la seconde partie de son introduction. Il ne cherche pas à discuter ; son but unique est de rendre ses auditeurs dignes des faveurs de Dieu par la pénitence, à laquelle invite la cérémonie des Cendres. Après l'énoncé du texte, Pulvis es et in 'pulverem revo'teris (3), vous êtes poussière et vous retournerez en poussière, Bourdaloue expose l'histoire liturgique de la cérémonie, et en fait ressortir le sens mystique et moral. C'était un signe de malédiction
{\) P. de la Rue, Œuvres, Préface {2) T. n, p.45.
(3) Gen., m, 19.
dans l'ancienne loi, c'est un signe de réconciliation dans la nouvelle. Le passage suivant montre comment Bourdaloue veut procéder avec son nouvel auditoire :
Dans l'intention de Dieu, l'effet de cette cérémonie est, par rapport au christianisme, bien différent de ce qu'elle opéra dans l'ancienne loi; car, au lieu que Moïse et Aaron ne répandirent la cendre sur les Égyptiens que pour leur faire sentir le poids de la colère de Dieu, que pour marquer à Pharaon qu'il était réprouvé de Dieu; que pour dompter l'impiété et l'endurcissement de ce monarque, livré dès lors à la vengeance de Dieu; par une conduite tout opposée, les prêtres de la loi nouvelle ne répandent aujourd'hui la cendre sur nos têtes que pour nous attirer les grâces et les faveurs du même Dieu, que pour nous mettre en état et nous rendre capables d'en éprouver la bonté, que pour exciter dans nos cœurs les sentiments d'une véritable pénitence. C'est ce que j'entreprends de vous faire voir, et par oti/e commence à m^ acquitter auprès de vous du ministère dont Bleu m'a chargé et que j'ai à remplir pendant tout ce saint temps de Carême.
Vous, mes Frères, qui, par la miséricorde du Seigneur, avez enfin renoncé au schisme pour vous réunir à l'Église ; vous, pour qui je suis particulièrement envoyé, que je regarde ici comme le premier objet de mon zèle, et plaise au ciel que je puisse vous appeler un jour ma couronne et ma joie : vous, dis-je, nouvelle conquête de la grâce de Jésus-Christ, apprenez à respecter une de ces cérémonies religieuses dont use l'Église catholique, dans le sein de laquelle vous êtes rentrés. Il y en a de plus essentielles : mais, sans parler des autres, ou pour juger des autres par celle-ci, comment l'hérésie l'a-t-elle pu rejeter, puisque l'auteur même de cette fatale division où vous fûtes malheureusement engagés, reconnaît que les cérémonies peuvent aider la piété des fidèles; qu'il est non seulement bon, mais nécessaire d'en conserver quelques-unes; que, pour n'être
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plus dans la loi de Moïse, il ne s'ensuit pas qu'il les faille toutes abolir; qu'il est juste que par des signes extérieurs l'on montre les sentiments de religion qu'on a dans le cœur, et que d'ôter tout ce qui s'appelle cérémonie, c'est mettre parmi le troupeau une confusion monstrueuse? Or, entre les cérémonies, quelle autre a dû moins blesser l'Église protestante que la cérémonie des Gendres? Qu'a-t-elle de superstitieux? qu'a-t-elle qui ne soit autorisé par l'Écriture? quel souvenir nous est plus utile que celui de notre faiblesse, de notre néant, et n'est-ce pas là ce qu'elle nous remet devant les yeux? Cependant cette cérémonie, dont la simplicité et la sainteté devaient édifier, a été un scandale pour ces ministres que vous avez suivis. Ils l'ont réprouvée, et ils vous l'ont fait réprouver comme eux, parce qu'ils ne la connaissaient point assez, ou parce qu'ils ne vous la faisaient point assez connaître. Mais oublions le passé, et bénissons Dieu du présent; bénissons-le même par avance de l'avenir, qui nous promet l'entier accomplissement de ce grand ouvrage que le Seigneur a commencé. Nous nous unirons tous; et tous de concert, nous conspirerons à le soutenir, à le perfectionner, à le consommer. Qu'il me soit permis d'en faire ici le vœu solennel et public ; ce ne sera pas en vain. Oui, mon Dieu, votre œuvre s'achèvera, votre nom sera glorifié, votre loi observée, votre Église reconnue : vous verserez sur mes auditeurs vos grâces les plus abondantes ; vous les verserez sur moi, et elles donneront de l'efficace à mes paroles (l) .
Après cette introduction où dominent le bon sens ordinaire de Bourdaloue et sa bienveillance apostolique, l'orateur donne l'exposé net de la doctrine catholique, dans ce qu'elle a de plus clair, de plus pratique, sans flatter aucune passion .
En face de ce nouvel auditoire, il pose en principe que
la foi n'est réelle que lorsqu'elle existe en même temps et dans le cœur et sur les lèvres, selon la doctrine de saint Paul. Il en est de même de la pénitence chrétienne, qui n'est réelle que par le sacrifice de l'esprit et le sacrifice du corps, par l'humilité et par l'austérité : double sacrifice, dont l'union est absolument nécessaire pour rendre parfaite l'entière réconciliation de l'homme pécheur avec Dieu... Humiliation de l'esprit sous le joug de la pénitence, mortification de la chair dans l'exercice de la pénitence, tels sont les fruits que l'on doit recueillir de la cérémonie des Cendres.
Nous n'entrerons pas dans les détails de ce remarquable discours, il nous suffira d'appeler l'attention sur quelquesuns des passages les plus saillants.
Un des moyens de ramener l'homme à l'humilité, dit Bourdaloue, c'est de le rappeler à son origine et de le mettre en présence de sa fin, ce qui est le propre de la cérémonie des Cendres. Écoutons-le :
Quand un homme sans qualité et sans naissance, mais élevé néanmoins à une haute fortune, et comblé de biens et d'honneurs, vient à s'enorgueillir et à s'oublier, le moyen de réprimer son orgueil est de lui remettre devant les yeux l'obscurité et la bassesse de son extraction. Ne vous enflez point, lui dit-on, on sait qui vous êtes, et d'où vous êtes venu. Gela seul est capable de le confondre et de lui inspirer des sentiments de modestie. Mais si de plus, par une vue anticipée de l'avenir, on lui marquait ce qui lui doit bientôt arriver; si l'on pouvait lui dire, et lui dire avec assurance : Prenez garde, quelque grand que vous soyez , vous êtes sur le point de votre ruine : une disgrâce dont vous êtes menacé, et que vous n'éviterez pas, va vous réduire à n'être plus que ce que vous étiez dans votre première condition ; si, dis-je, on pouvait lui parler ainsi, en sorte qu'on lui fît connaître à lui-même la vérité de ce qu'on
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lui annonce, cette vue sans doute ferait encore sur lui line bien plus forte impression. Pénétré de cette pensée : a II n'y a plus pour moi de ressource, et je vais périr, n il serait doux el humain : il ne ferait plus voir dans sa conduite ni arrogance, ni fierté; celte enflure de cœur que lui causaient la prospéi'ité et l'élévation s'abaisserait tout à coup : pourquoi? parce qu'il n'envisagerait plus sa fortune, si je puis user de. cette expression, que comme la hauteur du précipice où il va tomber; et qu'au lieu de s'éblouir de ce qu'il est, il gémirait sur ce qu'il va devenir.
Or, c'est justement, mes chers auditeurs, de cette double vue, et de ce que nous avons été, et de ce que nous serons, que l'Église se sert aujourd'hui pour nous tenir devant Dieu dans l'humilité et dans la soumission. L'homme, dit l'Écriture, était dans l'honneur et dans la gloire où Dieu l'avait élevé par la création ; mais, au milieu de sa gloire, l'homme s'était méconnu. Cet oubli de lui-même, par une suite nécessaire, l'avait porté jusqu'à l'oubli, et même jusqu'au mépris de Dieu. Que fait l'Église? Pour rétablir en nous ce respect de Dieu, et cette crainte que nous perdons par le péché, et qui doit être le fondement de la pénitence, elle nous engage, ou plutôt elle nous oblige à concevoir du mépris pour nous-mêmes, en nous adressant ces paroles : Mémento, liomo, quia puloises et inpuluerem reoerteris. Gomme si elle nous disait : Pourquoi, homme mortel, vous attribuer sans raison une grandeur chimérique et imaginaire? Souvenez-vous de ce que vous étiez il y a quelques années, quand Dieu, par sa toute-puissance, vous tira de la boue et du néant. Souvenez-vous de ce que vous serez dans quelques années, quand ce petit nombre de jours qui vous reste encore sera expiré. Voilà les deux termes où il faut, malgré vous, que tout votre orgueil se borne (1).
Et pourquoi des Cendres, dira-t-on? A cette apostrophe
(I) T. II, p. 52. Passage cité par le P. Houdry, Bihl. des prédicateurs, 3° éd., t. IV, p. 561.
l'orateur répond dans un langage qui rappelle les plus belles pages de Bossuet :
Elles nous apprennent ce que nous voudrions peut-être ne pas savoir, et ce que nous tâchons tous les jours à oublier. Mais malheur à nous, si jamais nous tombons, ou dans une ignorance si déplorable, ou dans un oubli si funeste !
Elles nous apprennent que toutes ces grandeurs dont le monde se glorifie, et dont l'orgueil des hommes se repaît, que cette naissance dont on se pique, que ce crédit dont on se flatte, que cette autorité dont on est si fier, que ces succès dont on se vante, que ces biens dont on s'applaudit, que ces dignités et ces charges dont on se prévaut, que cette beauté, cette valeur, cette réputation dont on est idolâtre ; que tout cela, malgré nos préventions et nos erreurs, n'est que vanité et que mensonge. Car, que je m'approche du tombeau d'un grand de la terre, et que j'en examine l'épitaphe, je n'y vois qu'éloges, que titres spécieux, que qualités avantageuses, qu'emplois honorables; tout ce qu'il a jamais été et tout ce qu'il a jamais fait y est étalé en termes pompeux et magnifiques. Voilà ce qui paraît au dehors. Mais qu'on me fasse l'ouverture de ce tombeau, et qu'il me soit permis de voir ce qu'il renferme ; je n'y trouve qu'un cadavre hideux, qu'un tas d'ossements infects et desséchés, qu'un peu de cendres, qui semblent encore se ranimer pour me dire à moi-même : Mémento, homo, quia pulvis es j et in pulverein reverleris (1).
Ces cendres donnent encore la réponse à cette illusion de notre orgueil :
Que nous ne sommes pas comme le reste des hommes : erreur dont la cendre où nous réduit la mort nous détrompe
(1) T. ir, p. 54.
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bien par l'égalité où elle met toutes les conditions ; disons mieux, par leur entière destruction. Car voyez, dit éloquemment saint Augustin, au livre de la Nature et de la Grâce, voyez si, dans les débris des tombeaux, vous distinguerez le pauvre d'avec lericbe, le roturier d'avec le noble, le faible d'avec le fort. Voyez si les cendres des souverains et des monarques y sont différentes de celles des sujets et des esclaves. Ah! l'esclave et le roi ne sont là qu'une même cbose ; et ce fut la belle réponse que fit un philosophe à un fameux conquérant, lorsqu'interrogé pourquoi il paraissait si attentif à contempler des ossements de morts entassés les uns sur les autres : « Je tâche, lui dit-il, seigneur, à discerner dans ce mélange le roi votre père ; je l'y cherche, mais en vain, parce que ses cendres confondues avec celles du peuple, n'y retiennent plus nulle marque de distinction par où je puisse le reconnaître. »
Quel changement! disait un sage, quoique mondain, en voyant l'urne sépulcrale où étaient les cendres d'Hercule, ce héros à qui la terre ne suffisait pas, est ici ramassé tout entier ! à peine a-t-il de quoi remplir cette urne ! Réflexion que l'Église nous fait faire aujourd'hui bien plus saintement et bien plus efflcacement, quand elle nous dit : Mémento, homo, quia pulvis es, et in pulverem reverteris (1).
Il est à croire que les auditeurs de Montpellier avaient rarement entendu pareil discours, soutenu à la même hauteur de pensée et d'expressions ; ils virent bientôt que le Prédicateur du roi n'était pas un courtisan, mais un vrai prophète , se mettant au-dessus de toutes les considérations humaines et ne cherchant en aucune façon à flatter les passions. Son apostrophe aux femmes mondaines, bien qu'elle s'applique plus vraisemblablement aux dames de la cour de Versailles, pouvait encore trouver des applications dans la société de Montpellier, catholique et
(1) T. II, p. 56.
huguenote, et certainement un pareil désintéressement était de nature à conquérir la confiance des nouveaux catholiques ; nous la citons.
L'orateur gémit de voir que, malgré la sollicitude de l'Église à nous rappeler des vérités mortifiantes selon l'homme, et vivifiantes selon Dieu, nous n'en sommes pas plus détachés de nous-mêmes ; et, ce qu'il y a de plus désolant, selon lui, c'est que l'on conserve les apparences de la conversion sans être converti, hypocrisie grossière que l'orateur condamne surtout dans les femmes; il s'écrie :
Combien de femmes mondaines et criminelles ont paru devant les autels pour y recevoir cette cendre, mais y ont paru avec toutes les marques de leur vanité, avec tout l'étalage de leur luxe, et, ce qui en est comme inséparable, avec toute l'enflure de leur orgueil? Or, en de telles dispositions ont-elles eu l'esprit de la pénitence; et, n'ayant eu que l'extérieur de la pénitence sans en avoir l'esprit, ne sontelles pas du nombre des hypocrites que condamne aujourd'hui le Fils de Dieu dans l'Évangile? Ce sont néanmoins, me direz-vous, des femmes réglées, et du reste, hors la vanité qui les possède, irréprochables dans leur conduite ; mais, chrétiens, jugerons-nous toujours des choses selon les fausses idées du monde, et jamais selon les pures maximes de la loi de Dieu? Appelez -vous femmes réglées celles qui n'ont pour principes de toutes leurs actions que l'amour d'elles-mêmes? Appelez-vous femmes irréprochables celles qui voudraient n'être au monde que pour y être adorées et idolâtrées? Appelez-vous simple vanité celle qui exclut et qui bannit d'une âme deux vertus les plus nécessaires au salut, savoir : l'humilité et la pénitence? Terre, terre, disait le prophète, écoutez la voix du Seigneur ; Terra, terra^ audi vocem Boniim, c'est-à-dire, pécheurs qui, formés de la terre, devez bientôt retourner dans le sein de la terre ; vous cependant qui oubliez ce que vous êtes, et qui vivez
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tranquilles dans l'état de votre péché, écoutez Dieu qui vous parle par ma bouche, et ne méprisez pas sa voix (I).
La seconde partie du discours traite de la mortification des sens que signifie la cérémonie des Gendres; elle présente, d'après saint Grégoire, les degrés successifs de cette mortification et, par cette exposition, prédispose l'âme à embrasser la voie de la perfection.
La pénitence, qui a pour but d'assujettir et de morliBer le corps, par une conduite toute contraire, nous fait d'abord renoncer au criminel, que nous avouons nous-mêmes criminel; ensuite, à mesure que nous avançons dans ses voies, nous retranche le superflu, que nous prétendions innocent ; de là nous prive même du commode, dont nous avions cru ne nous pouvoir passer; enfin, nous ôte, non pas le nécessaire, mais l'attachement et l'attention trop grande au nécessaire : excellente idée de la pénitence et de ses divers degrés. S'il y en a oii notre faiblesse n'ose encore espérer d'atteindre, du moins ne les ignorons pas et désirons d'y parvenir. Elle nous fait renoncer au criminel, c'est-à-dire, aux plaisirs impurs que la loi de Dieu nous défend, parce qu'il n'y a point de péché plus opposé à la sainteté de Dieu, ni plus incompatible avec son esprit, que l'impureté; elle nous retranche le superllu, c'est-à-dire les délices de la vie, parce qu'il n'y a rien de plus difficile à accorder ensemble qu'une vie molle et l'innocence des mœurs, et que cette innocence, dit Job, ne se trouve point parmi ceux qui ne pensent qu'à satisfaire leurs sens ; elle nous prive du commode, c'est-à-dire, des aises de la vie, qui, quoique absolument permises, ne laissent pas de fomenter la rébellion de la chair; et elle nous ôte même une trop grande attention au nécessaire, parce que c'est un point de morale inconnu
11) T. II, p. G7.
aux saints, de prétendre ne souffrir rien, ne se refuser rien, ne manquer de rien, et néanmoins faire pénitence (1).
Citons encore cette prosopopée où l'orateur, avec une hardiesse inspirée par saint Jean Chrysoslome, établit un dialogue entre le corps et l'âme, le corps reprochant à l'âme son arrêt de damnation :
C'est être injuste envers une âme, affirme Bourdaloue, que de donner au corps des soins immodérés, que de lui préférer un corps qui doit mourir... Suivons-le dans le développement de cette pensée :
Quelle injustice envers notre âme, cette âme immortelle, de lui préférer un corps qui doit mourir, et, tout immortelle qu'elle est, d'abandonner sa félicité et sa gloire aux sales désirs d'une chair corruptible? quelle injustice envers ce corps même, de l'exposer, pour des voluptés passagères, à des souffrances qui ne finiront jamais, et de lui faire acheter un moment de plaisir par une éternité de supplices? Ah! mes frères, s'écrie saint Chrysostome, faisant une supposition qui vous surprendra, mais qui n'a rien dans le fond que de chrétien et de solide : si le corps d'un réprouvé, maintenant enseveli dans le sein de la terre, mais pour être un jour enseveli dans l'enfer, pouvait, au jugement de Dieu, s'élever contre son âme et l'accuser, quel reproche n'auraitil pas a lui faire sur la cruelle indulgence dont elle a usé à son égard? et si cette âme, qui s'est perdue parce qu'elle a trop aimé son corps, pouvait, au moment que je parle, revenir du lieu de son tourment pour voir ce corps dans le tombeau, quels reproches ne se ferait-elle pas à elle-même du criminel attachement qu'elle a eu pour lui? Disons mieux, que ne se reprocheraient-ils pas l'un à l'autre, si Dieu venait à les confronter? Permettez-moi de pousser cette figure, qui, tout irrégulière et tout outrée qu'elle peut
(1) Cendres, t. II, p. 73.
,3S"4 iEE ai. MOUIS BOTJSIMLOtJE
.paraître, 'Yous fera plus vivement s sentir la 'vérité -^que je vous .prêche. Ame infidèle,, dirait. l'un, deviez-^vous-meîtrahir de la sorte? fallait-il, pour me rendre un moment heureux, .me précipiter; avec vous- dans ,r abîme ;d' une ;éternelle dam- .nation? fallait-ril avoir pour moi .une si funeste condescendance? faUait-il déférer lâchement .à .mes inclinations? ne les deviez-vous pas réprimer? ne. deviez-vous pas, prendre l'ascendant sur moi? que ne m'avez-vous condamné > aux salutaires rigueurs de la pénitence? pourquoi ne m'avezvous pas forcé à vivre selon les règles que Dieu vous obligeait 'à me prescrire? n'était-ce pas "pouT cela qu'il m'avait soumis à vous? Mais, corps rebelle et sensuel, répondrait l'âme, à qui dois-je imputer ma perte qu'à toi-même? je ne tte connaissais pas ; je me laissais séduire 'à tes charmes, T[)arce que je ne pensais ni àce que tu avais été, ni à ce que tu devais être; si j'avais toujours eu en vue T affreux état où la mort devait te réduire, je n'aurais eu pour toi que du mépris; et, dans la société qui nous unissait, je ne t'aurais regardé que comme le compagnon de mes misères, ou plutôt comme le complice de mes crimes, dbhgé par là même il en partager avec moi les châtiments et les peines (1) .
En terminant ce -discours si conforme à l'esprit de TÉglise, Bi propre à 'faire entrer'l'auditôire dans le mouvement utile de 'la mission, l'orateur arrive à la pratique actuelle. de la loi de pénitence, il rappelle la loi du jeûne, en fait ressortir la nécessité, l'obligation, l'avantage et même l'insuffisance.
Le discours sur la. J^anoie-^de J)ieu (2) , -.placé dans les œuvres au dimanche sde la .Sexagésime, .avecsle texte à\i :jour, Semen est verbum Dei-, appartient .aussi -à la -mission de -Montpelliec. fil doit -avoir -été -pi'ononéé dès les premiers jours delà missionvnon'point'peat-^être tel que
(1) T. Il, p. 76.
LE P. BOURDAtODE ET LES PROTESTANTS 355
nous l'avons aujourd'hui, mais assurément les parties essentielles sont les mêmes. En 1686, le dimanche de la Sexagésime tombait le J7 février, jour de l'arrivée du P. Bourdaloue à Montpellier; il est peu vraisemblable que le prédicatem- ait pu le jour même monter en chaire et parler avec la vigueur et la chaleur qui caractérisent ce discours; nous aimons mieux le voir commencer la station par le sermon sur les Gendres^ puis, dans un des premiers sermons, l'entendre traiter de la Parole de Dieii^ avec les sorties éloquentes habilement ménagées dans ce discours, qui supposent un auditoire nouveau, nombreux et protestant, tel, en un mot, que pouvait le donner Montpellier, au Carême de 1686.
Le P. Bourdaloue prend pour texte ces paroles de saint Luc, chap. vni : Semen est verbum Dei. La parole de Dieu est une semence.
Il commence par exposer à son auditoire la nature de cette Parole de Dieu; il lui donne une triple origine d'après saint Bernard, dont la pensée sur ce sujet, dit Bourdaloue, renferme un grand fonds de moralité.
La F2e/'^e nous l'a donnée. revêtue. d'une chair; YÉfflise nous la donne sous des sons qui frappent nos oreilles ; la <^?'ace, par l'infusion du Saint-Esprit, la fait parvenir à nos cœurs. Bourdaloue attaque de front les préjugés des anciens protestants, il ne s'attarde pas dans les considérations élevées ; il applique de suite le sujet à ses auditeurs, et leur montre que la fécondité de cette Parole, de cette semence divine, dépend des dispositions de ceux qui l'écoutent. Elle est inutile, si l'auditeur ne l'écoute pas comme une imrole de Dieu, et dès qu'elle est inutile, elle ..est nuisible et devient un sujet de condatnîiation. iCes-deux .pensées font le partage du discours.
L'orateur établit la divinité de sa mission et fait res-
356 LE p. LOUIS BOURDALOtJE
sortir la différence qui existe entre le ministre de l'Église protestante et le prédicateur catholique.
Le ministre protestant ne peut prouver la légitimité de sa mission.
Et en effet, ajoute-t-il, vous n'ignoriez pas que Luther et Calvin n'étaient venus, ni comme Moïse clans l'ancienne loi, ni comme Jésus-Christ dans la nouvelle, ou comme les Apôtres, guérissant les malades, rendant la vue aux aveugles-nés, ressuscitant les morts de quatre jours, confirmant leur apostolat par des signes visibles, éclatants, incontestables ; et qu'ainsi cette mission extraordinaire dont ils se flattaient, ne pouvaient leur convenir (1).
Bourdaloue étend cette pensée, puis supposant toujours qu'il n'y a dans son auditoire que des nouveaux convertis^ il les invite à remercier la Providence, qui leur envoie des pasteurs dont la mission est certaine^ sensible^ infaillible.
C'est en cette qualité, mes frères, que je parais aujourd'hui devant vous. Je ne suis ni Élie, ni prophète ; je suis un pécheur comme vous : mais, quoique pécheur, je ne laisse pas d'être le ministre légitime de la parole de Dieu. C'est un honneur pour moi de vous l'annoncer, et un honneur dont je sais faire toute l'estime qu'il mérite : mais aussi, est-ce un honneur que je ne me suis point attribué, où je ne me suis point ingéré, que je n'ai ni ambitionné, ni recherché : un honneur où j'ai la consolation d'avoir été légitimement appelé. Je ne suis point en peine de justifier ma mission. En voici la source immédiate : celui que Dieu vous a donné pour évêque et pour pasteur de vos âmes. C'est de lui que je tiens mon pouvoir, c'est lui qui m'autorise et qui m'envoie, comme il est envoyé lui-même de plus haut. Ma subordination à son égard, et l'obéissance que je
LE P. BOCRDALOUE ET LES PROTESTANTS 3o7
lui rends, est le titre de mon ministère. Je ne prétends point être extraordinairement suscité pour instruire ceux dont je dois être instruit, ni pour donner la loi à ceux de qui je la dois recevoir. Je prétends, en prêchant aux autres, être moi-même dans la soumission due à l'Eglise et à ses pasteurs. S'il m'arrivait de mêler mes erreurs particulières avec les vérités que je vous annonce, je prétends être redressé par eux, et je vous donne cette marque de ma mission, parce que, sans cela, vous ne devriez pas m'écouter, et que je ne serais plus un ministre de Jésus-Christ, mais un séducteur dont vous devriez vous préserver. Ma mission même est si claire et si authentique, que l'Église protestante ne me la dispute pas; car elle la reconnaît si bien, que, quoique, dans ses principes, le baptême, pour être valide, doive être conféré par un ministre légitime, si, dans une rencontre, j'étais employé à conférer ce sacrement, elle le ratifierait, et n'en contesterait pas la validité.
Or voilà, mes frères, l'avantage dont je viens vous féliciter. Vous avez, et dans ma personne, tout indigne que je suis, et dans ceux qui sont revêtus du même caractère que je porte, autant de vrais ministres pour vous dispenser l'es mystères de Dieu. Adressez-vous à eux, et vous éprouverez leur charité ; confiez-leur vos âmes, et Dieu, par leur zèle, vous sanctifiera. Ils ne soupirent qu'après votre réunion, ne les privez pas de la joie qu'ils auront en la voyant entière et complète. Je suis ici, comme le précurseur Jean- Baptiste, la voix de celui qui crie : Préparez le chemin au Seigneur. Ouvrez-lui vos cœurs pour recevoir sa parole. Car, puisque c'est de sa part et en son nom que je vous parle, c'est sa parole que je vous apporte (1).
Avec saint Chrysostome, le P. Bourdaloue tire les conséquences de cette mission divine; le prédicateur doit être écouté comme Dieu même. L'auditeur ne doit voir
3S8 LE P. EOUIS- BOUKDMiOUE
en lui que Dieu et non l'homme. Enfin, si l'auditeur ne voit qu'un homme dans le prédicateur, il rend inutile sa parole et renonce a tous les fruits de grâce qu'elle pourrait produire.
Ainsi Bourdaloue entraînait son. auditoire dans un ordre d'idées tout nouveau pour lui.. Il apute :
La parole de l'homme qui: n'est rien en tant qu'elle part de sa houche, si on la^ considère en tant qu'elle "vient de Dieu, a la quahté la; plus agissante;.. C'est un feu qui dévore, c'est un marteau à qui les pierres les plus dures ne peuvent résister; c'est un glaive à deux tranchants qui sépare l'âme elle-même (1)...
Si l'on n'écoute que l'homme, la parole d'en haut est sans effet : témoins les Juifs qui entendent Notre-Seigneur et ne voient en lui qu'un fils d'artisan, un fils de Joseph dont le nom est connu dans la contrée (2) ; tandis qu'elle produit des effets merveilleux, s'ils écoutent les apôtres après la descente du Saint-Esprit ; ils leur apparaissent alors comme envoyés de Dieu.
Ici commencent les détails de mœurs ^
On vient, dit-il, entendre les prédicateurs par coutume et passe-temps, par malignité^ par curiosité vaine et humaine. Il y a pour les gens du siècle des passe-temps et, si je l'ose dire, des amusements de toutes lés sortes; parlons plus juste, et disons que les gens du siècle se font des passetemps et des amusements de toutes les manières, et que, par l'abus le plus contraire à l'esprit chrétien, ils en cherchent jusque dans les plus saints exercices de la religion.. Je ne parle pas des impies et des hbertins, je ne parle pas
(2) Ibid., p. 275.
LE P. BOURnA'HQBB! ETi DES PROTESTANTS 359.
de ces: mondainsivtoufe oecup.és- dës> plaisirs et des- engagements duimQnde;,laîparolede Dieu n'est pour eux ni;pa&setemps,, ni amusement, puisqu'ils- font profession de- nly assister, jamais^ Je parle du, commun: des- chrétiens:, qui conscrYent: toujours- dans* le cœur un fond de piété, mais d'une piété làcheiet indifférente; A ces fêtes^ solennelles: que nous célébrons, et à ces jours que l'Église a spécialement consacrésau culte de BieU|,, ils veulent bien, s'interdii'o tout soin et toute affaire profane. Mais,, du reste, que fepont-ils alors, et que pourront-ils substituer à. ces occupations qu'ils sont obligés et en effet résolus d'interrompre? De quoi rempliront-ils ce temps qu'ils refusent aux fonctions d'une charge, à la conduite d'un négoce,, aux travaux ordinaires et aux usages de là vie? Dé le perdre au jeu, et de ne l'employer qu'en de vaines conversations et des divertissements mondains, c'est ce que plusieurs se reprocheraient devant Dieu, et ce que leur conscience aurait peine à soutenir. Que leur faut-il donc, et à quoi ont-ils recours? a nos cérémonies religieuses, à nos pieuses assemblées, et en particulier à nos- prédications. Les heures s'y écoulent, et cela leur suffit.
De là, nuUe disposition, nul résultat, l'auditeur, ajoutét-il, ou plongé dans une lente paresse' qui l'assoupit, ou dissipé par de volages idées qui tour à tour se succèdent et qui l'égarent, n'entend rien, pour ainsi parler, de tout ce qu'il entend,, n'en prend' rien, ou n'en conserve rien (1).
A propos de la curiosité vaille et humaine des auditeurs y '&onv(\alQWè.^Q m^t &ii scène, pour le succès de sa causer.
Qu'un, ministre de l'Évangile ait quelque avantage qui le distingue, et qui lui ait acquis un certain renom, on le veut connaître par soi-même et, peu en peine d'en profiter, on
360 LE p. LOUIS BOURDALOUE
veut en pouvoir parler. Malgré la droiture de ses intentions, dont Dieu est témoin, il sert de spectacle à toute une multitude, composée de qui? est-ce de chrétiens qui viennent s'édifier? je ne prétends pas qu'il n'y en ait de ce caractère, et jei ne ferai pas, contre les règles de la charité et de la justice, à un si nombreux auditoire, cette injure (1).
Cependant, en homme pratique, il ne veut point détruire dans l'esprit des auditeurs le prestige attaché à son nom; mais il aura soin de donner à leur curiosité une direction plus pure.
Mais, me direz-vous, il ne nous est pas défendu de nous attacher à un prédicateur plutôt qu'à l'autre, et de distinguer, entre les ministres de la parole de Dieu, ceux qui ont le don de la mieux annoncer. Non, mes frères, cela ne vous est point absolument défendu, pourvu que vous preniez, dans le sens qu'il doit être pris, ce que vous appelez mieux annoncer la parole de Dieu. Car qu'est-ce que ce mieux, et que doit- il être par rapport à vous? Si ce mieux ne va qu'à vous flatter agréablement l'oreille sans vous toucher le cœur; s'il ne va qu'à vous récréer vainement l'esprit de peintures vives, de tours nouveaux et ingénieux, d'expres- .sions polies et arrangées avec étude ; s'il ne va qu'à vous repaître inutilement, et peut être trop humainement les yeux par je ne sais quelle grâce et quelle représentation qui leur plaise (2).
Ce désintéressement était bien le cachet de l'homme apostolique. Par ce langage qui respire l'humilité la plus chrétienne, Bourdaloue joignait l'exemple à l'enseignement, il effaçait l'orateur pour laisser Dieu seul agir sur la créature.
(2) Ibid., p. 283.
Dans la dernière partie, Bourdaloue montre que si la parole de Dieu est rendue inutile^ elle devient notre condamnation. Il part de ce principe, que tout moyen de salut donné par la Providence impose l'obligation d'en faire usage et d'en profiter, et nous assumons une grande responsabilité si, par une résistance formelle ou par une négligence volontaire, les grâces qui nous sont offertes n'opèrent rien en nous et demeurent sans fruit.
Or la parole que le prédicateur apporte aux fidèles, c'est la parole de Dieu même, qui doit tomber dans les cœurs comme dans une bonne terre, pour prendre racine, y fructifier et rapporter au centuple. Elle doit guérir les erreurs, relever des chutes, fortifier dans les faiblesses, soutenir dans les tentations, conduire au royaume céleste qui est le terme auquel tous doivent aspirer.
Vient ensuite un tableau des désordres qu'entraîne le mépris de la parole de Dieu, désordre avec lequel on vit sans scrupule.
Demandez à cette femme mondaine, s'écrie l'orateur, si elle accepte comme un péché de ne vouloir jamais ménager quelques moments pour écouter la parole de Dieu (l).
L'orateur insiste sur la nécessité de profiter de cette parole, qui est un des moyens efficaces de salut que Dieu met à notre disposition ; les excuses que l'on peut alléguer pour s'en dispenser, ignorance, faiblesse, sont sans valeur; l'effet propre de la parole de Dieu est d'éclairer les peuples et de les fortifier. Moyen puissant, présent, moyen gratuit et préférable à tout autre. Parole deDieu, puissante, puisqu'elle a converti le monde entier;
362; EE= Pi noms BOimDAIfflUF;.
présentée, pai^ce- qu'elle' est' à notre' disposition, et vient elle-mêïne' au-devant. de nous.-
Bourdaloue, en terminanb, fait: un appel chaleureux à son auditoire-, où Kabnégation; de Ihi-même apparaît de nouveau. Il l'invite avec saint Augustin à oublier l'homme pourne.'s'occuperque du&uità tirer de' saiparolë;.Z,«w^«5 tractantem., qioœro facientenv^ Vous louez le prédiGateui', et le prédicateur attend vos actes;- Cette péroraison, toute de féUv rappelle la magnifique scène deS' apôtres Paul et Barnabe, refusant avec indignation les hommages et l'encens des païens d'Iconiumi (AGt.,,xiv..) Nous avons: déjà cité une partie de ce passage, en. parlant du désintéressement dont fait profession- l'illustre orateur (1); nouS: donnons ici la dernière' partie qui s- adresse plus directement à l'auditoire;
Quand onnous dira' gue le monde parle de nous, pour, peuque nous ayons de force dans l'esprit et de solidité- dans l'âme, nous regarderons cette frivole réputation comme une récompense bien légère de nos veilles et de nos sueurs. Nous la craindrons même, et autant qu'il nous est possible, nous la fuirons, parce qu'elle pourrait, en nous flattant, nous exposer encore plus que saint Pciul au funeste péril de nous damner nous-mêmes, tandis que nous travaillons au salut des autres. Mais qu'on nous. dise que, .par une bénédiction divine répandue sur notre, zèle,. Dieu, dans une. ville, est servi, et. le prochain édifié;, qu'on nous dise que ce libertin a ouvert les yeux et renoncé à son impiété ; que. ce mondain a quitté les voies corrompues oii il marchait, et dégagé son cœur dé ses criminels attachements, que ce pécheur invétéré et si longtemps rebellé à la grâce, y est enfin devenu sensible, et qu'il s'est retiré de ses honteuses débauches ; que cette femme, idolâtre d'elle-même et tout
(1) Bourdaloue orateur, t. I, p. 148.
occupée des vanités du siècle, a pris le parti d'une retraite chrétienne; que ces personnes divisées entre elles se sont revues et réconciliées de bonne foi : qu'on nous dise tout cela, et qu'on, nous produise encore d'autres semblables effets de la parole qui. nous, a été confiée, c'est de, quoi nous nous réjouirons avec les anges du. ciel, et par où nous nous tiendrons abondamment payés de nos peines : Laudas trac- (antem, quœi^o facientem. Nous avons pour cela besoin, ô mon Dieu, de l'assistance de votre Esprit, et c'est pour cela même que nous l'implorons (1) .
Qu'on se représente la vaste' nef de Saint-Pierre de Montpellier avec ses ampbitiiéâtres, remplie d'une multitude de peuple, composée de catholiques éprouvés, de nouveaux convertis plus ou moins sincères, et le P. Bburdaloue planant sur cette multitude attentive, de toute son éloquence, hardie, indépendante, avec sa voix rapide et enlevante^ on aura un des plus beaux spectacles que puisse offrir l'histoire de l'éloquence sacrée.
Il est hors de doute que ce sermon a été prêché devant un auditoire de nouveaux convertis; on conçoit cependant qu'il était facile d'en faire passer les traits principaux, devant tous les auditoires ;. reconnaissons toutefois que le P. Bourdaloue ne pouvait se mettre en scène plus, utilement qu'à Montpellier, dans les. circonstances que nous avons signalées.
Après les deux sermons dont nous venons de parler, nous trouvons à la fin du livre des Pensées,, un Essai d Octave du Saint-Sacrement, où plusieurs points controversés sont traités à: l'usage des mêmes auditeurs ; \yisii que l'orateur affecte de ne parler qu'à un auditoire chrétien et catholique (2), et de ne point s'arrêter à de sèches
(2) T. XV, p. 417.
controverses. Ces instructions entrent dans des détails qu'il oniettrait, s'ii n'avait sous les yeux que des fidèles éprouvés.
Quelques discours ou parties de discours sur l'Église, la dévotion à la sainte Vierge, la prière pour les morts, compléteront l'idée que l'on doit se former delà mission de Bourdaloue auprès des protestants.
C'est un grand mérite pour le zélé missonnaire que d'avoir rendu ces instructions aussi utiles aux anciens qu'aux nouveaux catholiques :aux cojivertis, en éclairant leur foi ; aux anciens en leur apprenant à la défendre ; elles sont utiles aussi pour la sanctification des mœurs. Bourdaloue aimait à profiter de la rivalité soulevée entre les uns et les autres pour les porter tous à la perfection des vertus chrétiennes.
S'il parle de l'unité de foi, qui est un lien de charité entre les fidèles, il n'hésite pas à proposer pour modèle l'union des sectateurs de Calvin :
Quelle honte, dit-il, que l'unité de foi où nous vivons, fasse moins sur nous que ne fait sur eux l'unité d'une fausse réforme (1) !
S'il parle des excès des protestants, s'il gémit des attentats commis par les hérétiques contre l'auguste Sacrement des autels, c'est pour réveiller la foi des catholiques, et les porter à redoubler de ferveur dans le culte de l'adorable Sacrement. Aux outrages extérieurs que les hérétiques se permettent contre l'Eucharistie, il oppose d'autres outrages secrets et inexplicables de la part des croyants.
Dans un sermon sur le Saint Sacrement, l'orateur s'écrie :
« Prenez garde, mes chers auditeurs, et du moins fai- (1) Sermon sur la Trinité, t. X, p. -ilO.
LE P. BOURDALOUE ET LES PROTESTANTS 36o
sons-y quelque réflexion. Les hérétiques l'ont méprisée en profanant ses temples, et par tant de scandaleuses irrévérences n'en sommes-nous pas les profanateurs? Les hérétiques l'ont méprisée en souillant son sanctuaire, en renversant ses autels, en brisant ses tabernacles; et combien peut-être, dans ce même sanctuaire, à la face de ces mômes autels, devant ces mômes tabernacles, tout sanctifiés qu'ils sont par la présence réelle de Jésus-Clirist, avez-vous formé de criminels desseins et entretenu de honteuses passions? Les hérétiques l'ont méprisée en se jouant de ses mystères et en déshonorant son adorable sacrement; et n'est-ce pas le déshonorer, ce même sacrement, que de le recevoir dans l'état de votre péché? n'est-ce pas vous jouer de ces divins mystères que d'y assister avec aussi peu d'attention, avec aussi peu de respect et de retenue, qu'aux assemblées les plus mondaines. Quand les hérétiques Vont méprisée, c'étaient ses ennemis déclarés et ses persécuteurs, et dès là leurs mépris lui devenaient beaucoup moins sensibles ; mais les nôtres la doivent toucher d'autant plus que nous sommes son troupeau, que nous sommes ses disciples, que nous sommes ses enfants : Filios enutrivi, et exaUavi ; ipse autein spreverunt me (1).
En parlant ainsi, il n'excuse pas les profanateurs de nos mystères, mais il fait comprendre aux catholiques qu'ils ne sont guère moins coupables ; la leçon est utile aux uns et aux autres.
Le premier discours de l'Essai d'Octave du Saint- Sacrement traite de la présence réelle contre les erreurs des calvinistes ; on admirera la clarté et le bon sens de la démonstration :
Le vaste champ, si j'entreprenais de combattre ces ennemis de l'Église; et si je m'engageais à justifier contre
366 LE p. LOUIS BOURDALOUE
leurs dogmes erronés la croyance orthodoxe et catholique où nous vivons! Que n'aurai-je point à produire pour les détromper, si de bonne foi ils le voulaient être, et que l'opiniâtreté, que souvent même un intérêt secret ou une fausse gloire ne les setînt pas obstinément et presque invinciblement dans leurs préjugés?. Je leur demanderais avec quelle vraisemblance ils peuvent se persuader que le Sauveur du monde, la veille de sa mort, déclarant à ses apôtres ses dernières volontés comme par testament, et leur marquant le don qu'il faisait aux hommes de son corps et de son sang précieux, il se soit énoncé dans une pareille conjoncture, et sur un sujet de cette importance, en des termes équivoques et métaphoriques; qu'il ne se soit pas fait entendre autrement, et que, ne s'expliquant pas davantage, il ait donné aux fidèles et à toute l'Église l'occasion la plus prochaine d'une idolâtrie publique et perpétuelle.
Je leur ferais observer les affreuses conséquences qui doivent s'ensuivre, s'il est permis, surtout en ce qui concerne les mystères de la religion, de restreindre à un sens impropre et figuré ce que l'Écriture, ce que l'Évangile exprime le plus nettement, et sans la moindre restriction. ni la moindre ambiguïté. Pourquoi ne serai-je pas en droit d'user de la même liberté, au regard de l'humanité de Jésus-Christ, au regard de sa mort, de sa résurrection, prenant tout ce qu'en dit le texte sacré pour des apparences et rien de plus? Or, oii en serions-nous et que deviendrait toute la foi chrétienne?
Je leur porterais le défi : et apprenez-nous donc vousmêmes, leur dirais-je, quelles expressions plus convenables et nioins obscures pouvait employer le Fils de Dieu, pour signifier -que le pain avait été changé en son corps, et le vin ■en son sang. Pallait-il que, sans se contenter de dire : Ceci est mon corps, ceci est mon sang, il ajoutât : Ceci est réellement mon corps, et ceci est réellement mon sang? Mais eûtil parlé selon l'usage commun?...
Je dis, par exemple : Voilà du pain, .voilà du vin, ou quelque autre chose que ce soit, et je m'en tiens là. Quiconque m'écoute, ne conçoit-il pas d'abord ma pensée, et que
LE P. BOURDAIOUE ET LES l'ROTESTANTS 367
Je veux dire, que c'est en effetdu pain, ou que c'est en effet du "vin? Est-il besoin que j'ajoute : Voilà réellement du pain, ou voilà-réellement du vin? Cette addition ne paraîtrait-elle pas inutile, ne le serait-elle pas? Que dis-je, et le Sauveur' du monde ne s'explique-t-il pas même par une addition importante et remarquable, quand, après 'avoir dit ? Ceci est mon corps, ceci est mon sang, il poursuit et ajoute : Le môme corps qui sera livré pour vous, le même sang qui doit être répandu pour vous.
Enfin, je les renverrais à la tradition de tous les siècles depuis l'établissement de l'Église, aux défînitiçns des Conciles, tant généraux que nationaux, aux sentiments de tous les Pères, soit grecs, soit latins, à la foi de tous les peuples, de tous les empires, de tout le monde chrétien, où d'âge en âge et sans interruption, je vois une profession authentique et unanime de cette 'vérité capitale, que Jésus-Christ, dans son sacrement, est présent en personne, et contenu sous les accidents du pain et du vin. A qui nous en rapporteronsnous? Qui en croirons-nous? J'en atteste le jugement secret et la conscience de tout homme sage et non prévenu. Est-i] de la raison que les vues singulières et^nouvelles de quelques hérésiarques l'emportent dans notre estime sur de telles autorités et sur cette.nuée de .témoins ,(1)?
;Bourdaloue, s'étend sur Iles, outrages faits, à Jésus-Christ dans lersacrement de son amour avec .une verve qui donne la mesune des ardeurs de sa .fol et de sa piété. N.0,us;avo,ns déjà cité ices passages pour justifier.raxiome de.Bourdaloue sur la conduite .à .tenir envers Thérésie.; un .bras qui la dompte, mneïtète. qui, la réfute, (;2).
Le eœur de l'apôtre apparaît, encore dans .cette linvocation qu'il .adresse à. Dieu au commencement de. V Essai dOctœoe ;
(1) T. XV, p. 421.
(2) Bourdaloue et le protestantisme, p. 6.
368 LE p. LOUIS BOURDALOUE
Peut-être, ô mon Dieu, votre providence, qui veille sur le salut de tous, conduira-t-elle quelques-uns de nos frères errants. Dans un temps où le plus religieux monarque s'applique avec plus de zèle et plus d'efficace que jamais à ramener ces brebis égarées et à les faire rentrer dans le bercail, peut-être quelques-uns, ou par un esprit de critique, ou par un vrai désir de s'instruire, se mêleront-ils dans la troupe et se rendront-ils attentifs à m'écouter. Daignez, Père des miséricordes, jeter sur eux un regard favorable; daignez, pour disposer l'ouvrage de leur conversion, donner à ma voix une vertu particulière et toute nouvelle. Qu'elle s'insinue, cette vertu divine, jusque dans le fond de leurs cœurs; qu'elle les pénètre, qu'elle les remue, qu'elle les fléchisse. Ce sont nos frères, quoique séparés de nous. Ce sont des enfants rebelles à leur mère; mais dont elle pleure la perte et dont elle souhaite ardemment le retour. Heureux, si je puis y contribuer, et s'il vous plaît de m'employer. Seigneur, à une œuvre si sainte et si digne de mon ministère (1)!
Un second sermon pour la fête de saint Pierre, traite une des questions fondamentales de l'enseignement catholique. Il a pour sujet, X obéissance à l'Église^ conséquence nécessaire du pouvoir que Dieu lui a donné d'enseigner et de gouverner. Enseignement imposé à tous les fidèles, anciens ou nouveaux catholiques. Le sermon (2) a été prêché dans l'une des églises ou chapelles des nouvelles catholiques, rue Sainte- Anne, paroisse Saint-Roch, ou des nouveaux catholiques de la rue de Seine-Saint- Victor, chapelles où se rendait la meilleure société, toutes les fois que le prédicateur qui devait s'y faire entendre avait quelque célébrité. M""" de Sévigné y allait entendre M. Trouvé, sans parler du P. Bourdaloue et de Fléchier.
(1) Dessein général, t. XV, p. 418.
(2) T. XII, p. 375.
Il importe de remarquer, en passant, que notre orateur, en parlant de l'Église et de l'autorité de son Chef, ne s'est jamais prévalu des théories de l'Assemblée de 1682 pour s'accréditer auprès des protestants ; jamais il ne lui est venu en pensée, non plus que sur les lèvres, le moindre mot qui pût leur faire croire que l'enseignement ultramontain, sur l'autorité du Souverain Pontife, avait des concessions à faire pour hâter le rapprochement des deux Églises.
A Montpellier, le sujet était plus que jamais opportun. Le sermon pour la fête de saint Pieri-e est un discours de controverse mitigée, c'est une exposition de doctrine accessible à tous les auditeurs catholiques, anciens et nouveaux, rehaussée par de nombreuses applications morales sur la vie d'un véritable enfant de l'Église. Nous admirons l'habileté avec laquelle Bourdaloue instruit les frères séparés de leurs devoirs, en les excusant de leur infidélité et en imposant aux fidèles l'obligation de contribuer par le bon exemple à leur conversion (1).
La dévotion à la sainte Vierf/e est e7icore un des sujets de discussion qui divisent les protestants et les catholiques. Dans le deuxième sermon sur l' Annonciation^ Bouixlaloue établit la maternité divine de la sainte Vierge, dogme de notre foi que les hérétiques ont rejeté à la suite de Nestorius; il fait comprendre à ses auditeurs nouvellement réunis à l'Église, que le culte de la sainte Vierge, fondé sur la maternité divine, n'a rien d'idolâtrique, puis il étend la même exposition au culte des saints :
Ecoutez ceci, dit-il, vous qui, réunis à l'Église, avez besoin d'être instruits à fond de sa doctrine, et achevez de vous détromper des fausses idées que vous aviez conçues du culte
(IjT. XII, p. 411.
II ^.'i
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de la mère de Dieu. Nous n'en- faisons pas une divinité ; et je pourrais appliquer ici ce que le grand saint Augustin, dans un semblable sujet, répondait aux manichéens, qui, malicieusement et injustement, accusaient les catholiques de rendre aux martyrs un culte superstitieux et idolâtre. Voici ce. qu'il leur disait, en s'adressant à Pauste : « Il est vrai que nous nous assemblons pour célébrer les fêtes des martyrs; mais nous n'avons jamais eu la pensée d'offrir, par exemple, le sacrifice à aucun des martyrs. Nous savons que cet honneur n'est dû qu'à Dieu seul, et c'est aussi à Dieu seul que nous le rendons. Car où est l'évêque, où est le prêtre qui ait jamais dit étant à l'autel : C'est à vous, Pierre ; c'est à vous, Paul; c'est à vous, Cyprien, que nous offrons et que nous immolons l'Agneau sans tache? Nous l'immolons à Dieu, qui a couronné les martyrs; et; nous ne l'offrons en mémoire des martyrs, que pour participer à leurs mérites, pour obtenir le secours de leur intercession. » Ainsi parlait saint Augustin, et je dis de même de Marie. Nous célébrons avec solennité le jour bienheureux où l'ange lui annonça le choix que Dieu faisait d'elle ; mais à Dieu ne plaise qu'en lui rendant nos hommages, parce qu'elle a conçu le Yerbe de Dieu ; nous la confondions avec Dieu ; c'est de quoi nous ne craignons pas qu'on puisse soupçonner notre foi (1).
La prière pour les morts est encore un sujet traité par le P. Bourdaloue, en vue des hérétiques ; on en trouve l'exposition dans la première partie du sermon poicr la Commémoration des morts (2).
A ses yeux, le simple bon sens suffit pour faire comprendre que la prière pour les morts est justifiée par la seule probabilité d'un purgatoire ; à moins de vouloir agir comme une mère dénaturée, qui ne se met point en peine, après une bataille, de savoir si son fils est captif
(!') ï. XI, p. 117. Cwfte c?es saints et de la sainte Vierge. (2) Ibid., p. 468.
OU' non, et,, dans cette; incertitude,, néglige de le , secounr. Autreégarementdes hérétiques et des, libertins : ils ne prient point, pour les morts, parce qu'ils ne croient. pas. la vérité du purgatoire; mais, répond l'orateur, renveirsez. la proposition, croyez au purgatoire, parce qu'il est évident qu'il faut, prier pour les morts. Toutes les sources de preuves,. l'Écriture,, la tradition, les Conciles, la pratique de l'Eglise,^ du Nouveau et de l'Ancien. Testament,, établissent cette vérité. Avec une ironie mordante, Bourdaloue montre- à, queUes. absurdités, ce raisonnement protestant conduit les hérétiques : ils devraient dire, puisqu'il faut prier pour les morts, donc il y a un purgatoire. Au lieu de raisonner juste,, ila tombent d'absurdités en absurdités,- ils disent :
. La révélation! du purgatoire: est obscure,, donc il ne faut pas l'admettre, doncje renonce à la. prière pour les morts; cette prière étant: admise, par la tradition, je compte pour rien' la tradition; lelivre des Machabées parle ouvertement de la prière pour les- morts, donc je n'admets pas le livre des Machabées; par la même raison, je ne reconnais ni le témoignage des Conciles, ni, celui des Pères. S'il est vrai que dès- les- premiers siècles on priait, pour, les morts, ils vont soutenir- que ces premiers, siècles étaient déjà corrompus; donc saint Augustin en; priant pour sa mère, a donné sur ce point dansles rêveries et: les illusions populaires.
Voilà, ajoute Bourdaloue^ jusqu'où va Topiniàtreté des hérétiques; je ne leur attribue que ce qu'ils soutiennent eux-mêmes et ce qu'il ont cent fois écrit. (1).
Suivons : au lieu d'admettre avec l'Église ce qui fait la substance de la foi du purgatoire, ils se font
(1) T. XI, p. 483.
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mille chimères des questions accessoires qui sont du domaine des secrets de Dieu. C'est ainsi que l'hérétique se préoccupe démesurément des circonstances douteuses du purgatoire qui ne reviennent pas à son sens, et il laisse de côté le Purgatoire même.
Bourdaloue, après avoir démontré avec sa charité et sa verve habituelle la vérité catholique sur la matière, termine par une pathétique élévation du cœur vers le Dieu bon « qui nous a appelée à une religion où le zèle et la charité s'étendent au delà des bornes de notre mortalité r> , tandis que les hérétiques abandonnent tout à la mort.
L'Eglise de Jésus-Christ ayant pour nous d'autres espérances et d'autres vues tient une conduite toute différente; elle ne cesse point de s'intéresser en notre faveur, qu'elle ne nous ait portés dans le sein de notre béatitude; jusque-là elle est en peine de notre état : preuve évidente qu'elle est notre véritable Mère. Or, quelle consolation de savoir que, quand nous serons dans cet affreux passage du jugement de Dieu à l'éternité bienheureuse, toute l'Église sera pour nous en prière, comme elle y était pour saint Pierre, selon le rapport de l'Ecriture, tandis que saint Pierre fut dans la prison! Quel avantage de pouvoir se promettre que tout ce qu'il y a de fidèle au monde, s'emploiera pour notre délivrance; que, sans qu'ils y pensent eux-mêmes, nous nous aurons part à leurs bonnes œuvres et à leurs sacrifices ; que, comme nous rendons aujourd'hui à nos amis et à nos ^îroches ce tribut que notre rehgion prescrit, on nous rendra »un jour le même office; que notre mémoire ne périra pas vcomme celle de l'impie, mais qu'elle sera, selon la parole du Saint-Esprit même, dans une éternelle bénédiction, puisque. Jusqu'à la fin des siècles, on se souviendra de nous dans les mystères divins. Yoilà, mon Dieu, ce que j'espère et ce que j'attends, et voilà ce qui me soutient et me fortifie (1).
(1) T. XI, p. 486.
Les deux parties qui composent ce discours s'adressent à tous les fidèles.
Bourdaloue fut écouté à Montpellier, une grande affluence entoura sa chaire. A peine le Carême était-il terminé, qu'il se remit en route pour Paris. Une délibération du chapitre du Samedi saint, 13 avril 1686, députa MM. Trouzet, abbé de Franquevaux, Ouvrier et Laugier, vicaires généraux, et MM. les Syndics, « pour aller visiter le P. Bourdaloue, qui devait partir bientôt pour Paris (1) ».
Quel a été le fruit de cette mission? Malgré toutes les dispositions prises pour en assurer le succès, un petit nombre seulement de nouveaux convertis devinrent sérieusement catholiques; beaucoup d'autres furent retenus par le respect humain, par de longues habitudes, dit d' Aigrefeuille (2), par la sévérité de la doctrine catholique, par les rudes obligations de la confession et du jeûne contre lesquelles la Réforme s'était insurgée. Quelques-uns affectèrent de suivre les assemblées catholiques, et dans leurs maladies ils écartèrent le prêtre et déclarèrent qu'ils voulaient mourir dans ce qu'ils appelaient l'ancienne religion. Les sollicitations des protestants hollandais et anglais multiplièrent tous les genres de séduction pour les attirer dans leur pays; un trop grand nombre succomba en faisant sonner bien haut le mot de religion, quand les raisons d'intérêt suffisaient amplement à expliquer leur démarches. Les événements qui suivirent et qui ensanglantèrent la contrée peu d'années après, montrèrent que, dans le secret de leurs assemblées, les chefs protestants, peu jaloux de s'éclairer, aimaient mieux ameuter les populations et préparer une révolte que de répondre aux invitations du gouvernement de Louis XIV (3).
(1) Délib. du chap., 1686, p. 393.
(2) Hist. de Montpellier, 1686, p. 458.
(3) La mission du P. Bourdaloue et l'affluence de ses audi-
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Xes autorités chargées de surveiller le mouvement firent de rares exemples, ils soumirent les plus bruyants siectaires au régime des lois publiées 'contre les relaps. Mais ils eurent la prudence, peut-être excessive, de fermer les yeux sur beaucoup d'infractions.
Bientôt les rassemblements recommencèrent, et les intendants de la Trousse et de B avilie durent surveiller de près les attroupements Clandestins; ils ren'fermèrent un grand nombre de vagabonds dans les prisons de 'Montpellier et d'Aigues-Mortes; d'autres furent envoyés dans la colonie de la Nouvelle-France; d'autres passèrent à iGenève, en Angleterre ou dans le Brandebourg.
■Un grand nombre de protestants se réfugièrent dans les Cévennes et se préparèrent àla lutte. Encouragés par les prélimiinaires de la ligue d'Augsbourg, ils firent cause commune avec les ennemis de la France, et créèrent, à l'intérieur du royaume, des difficultés sérieuses, promirent à leurs coreligionnaires que l'année 1690 verrait revivre en 'France le caUinisme. Les événements ne répondirent point aux promesses des profihètes , mais ils attachèrent au nom des protestants l'ignomonie d'une trahison ; ils ont été traîtres envers leur foi, traîtres envers leur pays.
Le protestantisme, malgré les 'appuis 'qu'il a trouvés dans le philosopMsme et dans le rationalisme, s'est éteint de lui-même ou s'est confondu dans les 'sectes opposées à tout ordre établi; dans la ville de Montpellier, il ne vit
teurs eurent iin résuitat qu'il ne faut point «oiiblier : depuis près d'un siècle, les abords de l'Église étaient obstrués par les décombres provenant des dévastations des protestants : « Le grand abord du monde dont 'les voitures avaient 'Su peine à se ranger dans le tei»ps des prédications du P. Bourdaloue, dit l'historien de Montpellier, détermina le Conseil ide ville à y mettre la main. » En effet les terres et déccrmbres, tristes .souvenirs des mauvais jours, disparurent.
plus aujourd'hui qu'à l'état de mausolée dans un magnifique temple, bâti à grands frais dans le quartier le plus somptueux de la ville : c'est un sépulcre blanchi qui attend des pouvoirs civils sa consécration et sa vie.
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