‹ Bourdaloue, sa vie et ses œuvres [microform]Chapitre 54 sur 86 · I. — ORIGINE ET DÉVELOPPEMEÎST DU JANSÉNISME A PARIS · texte numérisé non relu

I. — ORIGINE ET DÉVELOPPEMEÎST DU JANSÉNISME A PARIS

Le 19 janvier de l'année 1669 paraissait le bref du pape Clément IX, adressé aux quatre évêques d'Alet, de Pamiers, de Beauvais et d'Angers, bref qui consacrait ce que l'on a appelé la paix de Clément /X, ou -paix de l'Église; au mois de novembre suivant, le P. Bourdaloue commençait, dans la chaire de Saint-Louis (1), cette longue suite de sermons qui a été, de l'aveu des hommes graves de son siècle, un démenti solennel à toutes les imputations calomnieuses entassées par des disciples de Port-Royal contre les religieux de la Compagnie de Jésus.

Pour mieux faire connaître la situation, nous dirons quelques mots de l'origine et du progrès du jansénisme à Paris, jusqu'à l'époque où nous sommes.

Duvergier de Hauranne, abbé de Saint-Cyran, ancien élève à l'Université de Louvain, s'était donné la mission de propager en France les erreurs de son condisciple Jansénius. Cornet, docteur de Navarre, syndic de la faculté de

(1) Rue Saint-Antoine, à Paris.

Théologie de Sorbonne et maître de Bossuet, avait le premier appelé l'attention sur la nouvelle hérésie, entachée de calvinisme et de baianisme. Les cinq propositions, extraites de YAugustinus, sur la demande de l'assemblée du clergé de France de 1650, furent soumises au jugement du Souverain Pontife Innocent X, qui les condamna par la bulle, Cum occasione, en 1653.

Les partisans de la nouvelle doctrine, sous la conduite du docteur Arnauld, ne voulant point s'avouer vaincus, prirent les apparences de la soumission, en usant de subterfuges et des subtiles distinctions du fait et du droit, que les disciples de Saint-Cyran acceptèrent les yeux fermés. Les évêques de France, assemblés à Paris, condamnèrent Arnauld dans toutes ses prétentions, et la faculté de théologie raya son nom de la liste des docteurs.

C'est alors que Biaise Pascal, adepte de la secte, l'un des sohtaires de Port-Royal des Champs, prit la plume et commença la série de ses Lettres pi'ovinciales (1656), que la postérité désintéressée a jugées plus sainement que les contemporains, en n'y relevant qu'un amas d'impostures exprimées dans un beau langage, il est vrai, mais peu dignes d'une aussi riche inteUigence. Ses petites lettres trahirent bientôt le secret de la secte, et l'on vit clairement que son but n'était autre que la ruine du crédit dont jouissaient les Jésuites dans l'opinion publique et à la Cour (1) , comme défenseurs inébranlables de l'orthodoxie catholique.

Le succès des Provinciales releva le crédit des jansénistes et provoqua de nouvelles luttes. Pour en finir, l'assemblée du clergé rédigea un formulaire, comprenant l'adhésion au fait et au droit sur les propositions extraites

(1) Voir la Réfutation des provinciales , par l'abbé Maynard, t. I; introduction, p. 35, etc.

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de Jansénius, et portant condamnation de ces propositions ; Alexandre VII approuva la décision du clergé de France (1). Dès lors commença, dans l'histoire du jansénisme, une période militante dont nous n'avons pas à rendre compte (2).

Cependant Hardouin de Péréfixe, ayant pris possession du siège archiépiscopal de Paris, le 24 mars 1664, se montra jaloux de rétabhr la paix dans son diocèse; il alla trouver les religieuses de Port-Royal de la ville, où les chefs du parti avaient établi leur quartier général et les engagea à se soumettre aux décisions de l'Eglise, en signant \q formulaire. Après de vaines tentatives (3), il les

(1) 16 octobre 1656.

(2) Dans le t. XXIY" des CEwvres d'Arnauld, on trouve une Préface historique et critique sur l'histoire du Formulaire, présentée dans le sens des jansénistes.

(3) Le P. d'Ayrigny, dans ses Mémoires chronologiques (1664, 26 août) , nous donne un résumé des réponses faites par les religieuses de Port-Royal contre la signature du formulaii-e au docteur Chamillart et au P. Esprit de l'Oratoire, envoyés par rarchevèque de Paris pour conférer avec elles et les ramener à l'obéissance. C'est le programme de la secte : « On leur avait appris, dit le docteur Chamillart, à se moquer des décisions des papes parce qu'ils sont faillibles; de l'acceptation des constitutions faites par les évêques, parce que le grand prêtre Gaïphe, les scribes et les docteurs avaient crucifié Jésus-Christ; de l'exemple du reste des fidèles, parce qu'il n'y avait plus de foi dans le monde, et qu'elles étaient le petit nombre qui a.ppar tenait au Fils de Dieu ; de la privation des sacrements et de la parole de Dieu, parce que Dieu enseigne lui-même tous les .hommes, ique le juste vit de la foi, que la chair ne sert à rien, que sainte Marie Égyptienne et plusieurs autres anachorètes avaient passé un grand nombre d'années sans recevoir la communion, parce que l'amour supplée à tout, que cette viande suffit; que pour être retranché extérieurement de la communion de l'Église, l'on n'est pas privé de la participation spirituelle de cette divine table, de laquelle l'âme s'approche par la foi. » L'archevêque de Paris avait donc bien droit de leur dire ({u.' elles étaient orgueilleuses comme Lucifer.

abandonna à leurs réflexions et pria l'abbé Bossuet de faire un dernier effort pour les ramener à l'obéissance. Bossuet échoua, et il fallut en venir aux moyens de rigueur pour les mettre à la raison.

Tel est le triste spectacle que le P. Bourdaloue avait sous les yeux, lorsqu'il disait, dans une instruction sur la joafx adressée à une communauté religieuse :

Il in'est rien de plus étrange, .ni rien de plus déplorable, que de voir des filles religieuses, et souvent de jeunes filles sans .expérience et sans connaissances, vouloir entrer dans des questions, que non seulement elles n'entendent pas, mais qu'elles n'entendront jamais et qu'elles ne peuvent entendre, parce qu'elles n'ont pas là-dessus les principes nécessaires. Cependant un esprit de présomption, un esprit de curiosité, un esprit de vanité et de singularité les préoccupe tellement qu'elles veulent connaître de tout, parler de tout, juger de tout. S'élève-t-il des disputes dans l'Église sur des matières très subtiles et très abstraites, il faut qu'elles en soient instruites; et à peine en ont-elles la teinture la plus faible et la plus auperficielle, qu'elle se croient aussi éclairées que les plus habiles théologiens. Du moins s'expliquent-elles d'un ton plus assuré et plus décisif que les docteurs mêmes; et parce que tout ce qui est extraordinaire et nouveau donne un certain air de distinction, c'est là communément ce qui leur plaît, et à quoi elles s'attachent, se flattant en secret et se glorifiant de n'être pas de ces génies bornés qui ne pénètrent rien, et qui s'en tiennent purement et simplement aux premières idées dont on les a prévenus. Encore si elles en restaient là, et qu'elles se contentassent de .ne pas penser comme les autres; mais elles vont plus loin, et voilà le plus ;grand désordre. Elles se mettent entête de faire penser les autres ;comme elles pensent : elles étalent leur science ; elles dogmatisent, à propos ou mal à propos, Qu'arrive-t-il de là? c'est que toute une communauté ne se trouvant pas assez, docile pour recevoir

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leurs leçons, il y en a une partie qui se tourne contre elles, et une partie qui se joint à elles. Or, du moment qu'il commence à y avoir de la division entre les esprits, il est immanquable qu'il y en aura bientôt entre les cœurs. Qu'at-il fallu davantage pour allumer les guerres intestines dans les empires mêmes et dans les royaumes (1) ?

La guerre, en eflfet, était déclarée ; les religieuses furent dispersées; celles de Paris furent momentanément soumises' à la direction d'une religieuse de Sainte-Marie, la mère Eugénie de Fontaine du premier monastère de la Visitation, ancienne amie de M™*" de Chantai; les autres se soumirent; et parmi elles, l'archevêque choisit la mère Dorothée et la mère Flavie pour remplir les fonctions de supérieure et de maîtresse des novices. Le couvent prit alors un nouvel aspect et les Jésuites y vinrent prêcher (2) .

La contagion menaçait d'envahir les autres communautés religieuses elles-mêmes; les instructions du P. Bourdaloue montrent que plusieurs d'entre elles avaient besoin de rentrer dans l'humilité de leur condition. C'est la conclusion que nous tirons du passage suivant :

On n'a que trop éprouvé, dans les monastères de filles, les pernicieux effets de cette malheureuse démangeaison d'apprendre, et de vouloir passer pour savante. Désordre plus commun dans ces derniers temps, qu'il ne l'était autrefois. Les premières religieuses se contentaient d'être bien instruites des points les plus essentiels de l'Evangile et de la foi; de bien étudier leurs règles, leurs observances, leurs devoirs, et de les bien remplir. De là, soumises à l'Église, elles s'en tenaient à ses décisions, sans raisonner, sans contester et sans prétendre prononcer sur ce qu'elles voyaient

(1) T. IX, p. 278.

(2) Note, Mémoires Petitot, t. XXXIII, p. 171, 2« série.

assez n'être pas de leur compétence et de leur ressort. Elles montraient en cela leur humilité, leur prudence, leur droiture d'esprit et de cœur, et elles en goûtaient le fruit solide, qui était une sainte paix. D'oii vient que les supérieures des communautés les plus habiles dans le gouvernement ont soin encore, autant qu'il leur est possible, d'écarter de leur maison, livres, écrits, directions, tout ce qui pourrait y faire naître des questions très nuisibles, ou du moins très inutiles (1).

Les écoles de Port-Royal avaient formé une- génération et surtout s'étaient ménagé une réputation surfaite par intérêt de parti. Toutes les œuvres qui sortaient de cette officine, étaient célébrées, vantées et mises au nombre des merveilles du temps. Les Jésuites, pédagogues habiles, exercés et bien famés depuis un siècle, semblaient être effacés ; ils n'avaient rien produit dé comparable aux livres composés pour les petites écoles de Port-Royal. Le livre de la hi^équente communion, attribué à Arnaukl, était, disait-on, un chef-d'œuvre de style aussi bien que la Morale pratique.

La réputation était largement dispensée aux auteurs des deux sexes qui soutenaient la doctrine à la mode, encensaient ses défenseurs et combattaient les Jésuites, leurs adversaires. M"° de Scudéry mérita cette bonne fortune par l'éloge qu'elle fit des solitaires dans sa Clélie.

Le triomphe décisif de la secte est dû à Pascal et à ses Petites lettres, mais par quelles voies iniques! C'est ce que nous devons apprendre de la bouche même de Bourdaloue ; il prêche sur la médisance :

On a trouvé le moyen de consacrer la médisance, de la changer en vertu, dit-il, et même dans une des plus saintes

(1) T. IX, p. 284.

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vertus, qui est lezèZe de la gloire rfe. i?2eM. C'est-à-dire, qji'on a trouvé le moyen de décliirer et de noircir le prochain, non plus par haine ni par emportement de colère, mais par une maxime de piété et pour l'intérêt de Dieu. Il faut humilier ces gens-là, dit-on, et il est du bien de l'Église de flétrir leur réputation et de diminuer leur crédit. Gela s'établit comme, un principe : là-dessus on se fait, une conscience,,et. il n'y a rien que l'on ne se: croie permis par un si beau motif. On invente, on exagère, on empoisonne les choses, on ne les rapporte qu'à demi, on fait valoir ses préjugés comme des vérités incontestables, on débite cent faussetés, on confond le général avec le particulier; ce qu'un a mal dit, on le fait dire à tous, et ce que plusieurs ont bien dit, on ne le fait dire à personne : et tout cela, encore une fois, pour la gloire de Dieu. Car cette direction d'intention rectifie tout cela. EUe ne suffirait pas pour- rectifier une équivoque ; mais elle est plus que suffisante pour rectifier la calomnie, quand on est persuadé qu'il y va du service de Dieu (1).

Nous trouvons dans le sermon sur le -pardon des injures un passage plus vif encore :

Ce qu'il y a de plus déplorable, c'est que, par la plus funeste de toutes les illusions, ce sont quelquefois les plus chrétiens en apparence, et les plus déclarés pour la piété qui gardent dans le cœur plus- d'amertume et plus de fiel. Ils viennent à l'autel de Jésus-Christ, ils participent au sacrement de Jésus-Christ, ils prêchent la plus sévère moî^ale de Jésus-Christ; et cependant ils roulent dans leur esprit miUe projets de la vengeance la plus vive et la plus dure; et cependant ils forment mille intrigues, mille cabales, non point seulement contre quelques particuliers, mais contre des sociétés, contre des corps entiers, pour les noter, pour les décrier, pour les ruiner; et cependant ils n'épargnent ni le

(1) T. VI, p. 388.

sacré, ni le profane^ ni l'artifice, ni le mensonge, pourvu qu'ils puissent parvenir à la fin qu'ils se proposent : d'huT milier, de confondre, de perdre quiconque ose les contredire et ne donne pas aveuglément dans leurs idées, ou plutôt dans leurs erreurs. Encore prétendent-ils agir en cela pour Jésus-Christ, et défendre la cause de Jésus-Christ. : comme si cet Homme-Dieu, ce Dieu de charité qui, pour la défense de sa propre personne, ne proféra pas une parole, autorisait dans eux, sous le vain prétexte de sa gloire, les plus aigres sentiments, les plus iniques préjugés, les plus noires médisances et les plus injustes pratiques (1) .

« Les femmes n'étaient pas les moins éloquentes, dit d'Avrigny, ni celles qu'on entendait avec moins de plaisir se déchaîner contre le relâchement des casuistes. La somme de Bauny et la théologie d'Escobar avaient pris dans leurs entretiens la place de \ Introduction à la vie dévote, de saint François de Sales, et de la Guide des pécheurs, de Grenade. Rien ne flatte plus la vanité d'un grand nombre de dévotes que de se rendre à elles-mêmes le doux témoignage qu'elles ont le bonheur de contribuer à maintenir la saine doctrine et la pureté des mœurs; elles éprouvent surtout un goût particulier à gémir sur les égarements d'autrui, personne n'en est plus tôt instruit et ne les rélève avec plus dé zèle. »

Dès que la réforme eut pénétré dans Port-Royal de la Ville, Port-Royal des Champs devint le dernier refuge de la secte. Il vit accourir dans ses solitudes les sœurs dissidentes ; à leur suite marchaient les premiers personnages de la Cour, animés encore de cet esprit d'opposition que n'avait point épuisé le règne de la Fronde et que ravivaient les pamphlets de Pascal. La duchesse de Longueville, la princesse de Gonti, marchaient en tête sous les

(1) T. Vn, p. 321.

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les ordres d'Arnauld, qu'appuyaient les évêques d'Angers d'Alet, de Pamiers et de Beauvais, par la publication de leui'S mandements contre la signature du formulaire. La lutte devint alors plus ardente que jamais. Alexandre VII étant mort, Clément IX suivit la marche adoptée par son prédécesseur et, grâce aux intrigues des dames puissantes de la Cour, la formule de soumission resta conçue dans des termes équivoques ; au lieu d'une adhésion au formulaire par une signature pure et simple, les évêques récalcitrants, avec le concours des ministres du roi, s'en tinrent à une signature shicère (1). C'était pour eux un triomphe; Clément IX voulut bien ne pas exiger d'autre soumission (2). C'est ce que l'on a appelé la paix de Clément IX.

Les jansénistes, traités avec plus d'égards qu'ils ne méritaient, cherchèrent à tirer le meilleur parti possible de leurs succès. Les prisons furent ouvertes, les exilés furent rappelés, les religieuses de Port-Royal des Champs purent approcher des sacrements, un grand nombre d'adeptes prudemment cachés jusques-là commencèrent à faire profession ouverte des nouvelles doctrines.

Ce rapprochement apparent eut pour résultat de faire monter à la surface les adhérents secrets de la nouvelle doctrine. Parmi les ordres anciens, les Bénédictins, les chanoines réguliers, les Jacobins, les Oratoriens (3) en grand nombre et quelques Chartreux se prononcèrent pour Port-Pioyal; tandis que les congrégations nouvelles, qui se distinguaient par leur régularité et leur modestie, tels que les Lazaristes et les Sulpiciens, restèrent fidèles à l'ÉgUse Bomaine. Plusieurs curés de Paris suivirent le

(1) Note, Mémoires Petitot, t. XXXIII, p. 191, 2« série.

(2) .19 janvier 1G69.

(3) P. d'Avrigny, Mémoires chronologiques, 1678, p. 66.

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courant, tels que les curés de Saint-Merry, de Saint- Gervais, de Saint-Jean en Grève, de Saint-Jacques du Haut Pas, de la Magdeleine en la Cité, et des Saints- Innocents.

Le P. Bourdaloue va nous dire comment les chefs de la lutte parvinrent à former, puis à grossir leur troupeau au sein de la société :

Le spécieux et l'utile, un état aisé et une domination absolue sur les esprits, voilà où ils aspiraient. ï^t que faisaient-îls pour cela? tout ce que les saints ont coutume de faire par le principe d'une vraie piétél Ils se tenaient dans la retraite; ils passaient les journées entières et même les nuits dans le temple; ils employaient presque tout le temps, ou à chanter les louanges du Seigneur en présence de son autel, ou à s'entretenir avec lui en de longues oraisons ; ils ne respiraient, ce semble, que pénitence et que mortification, ils ne parlaient que d'abstinences et de jeûnes, ils condamnaient tout ce qu'ils voyaient, et gémissaient sans cesse sur la dépravation des mœurs et la corruption de leur siècle. De là qu'arrivait-il? ce qui n'est encore que trop de fois arrivé dans les âges suivants. Les peuples, crédules et faciles à séduire par les apparences, concevaient pour eux de la vénération. Grand nombre de femmes, pieuses de cœur et conduites par une bonne intention, mais du reste, selon la faiblesse ordinaire de leur sexe, jugeant de la dévotion par je ne sais quelle sévérité, et se formant là-dessus des préjugés aussi difficiles à déraciner d'une âme simple que prompts à s'y établir, se déclaraient en leur faveur, prenaient leur parti et se rangeaient sous leur direction, leur abandonnaient, avec le soin de leur salut, l'administration de leurs biens, les enrichissaient de leurs fonds, s'épuisaient pour les entretenir, et pensaient faire un sacrifice à Dieu en lui conservant, par de larges et d'amples contributions, des hommes si élevés, si saints, si parfaits : car voilà ce qui est exprimé dans l'Évangile. Mais ce n'est pas tout : de cette Il 25

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prévention génétalfe et si fatoraMe, suivait encore un autre effet non moins* avantageux ni moins conforme aux vues ambitieuses de ces; dévots remplis d'orgueil. C'est que par là ils acquéraient un crédit qui les rendait maîtres de tout : qu'ils gouvernaient les familles, qu'ils ordonnaient dans les maisons, qu'ils décidaient dans les entretiens ; que dans les synagogues, dans les cérémonies, dans les places publiques, on leur rendait de profonds respects et on leur faisait toutes sortes d'honneurs. C'est ce qui les flattait, et de quoi ils étaient ja)l)0ux(li).

Et le résultat, quel sera-t-il? Noua le trouvons amplement exposé dans cette description des caractères de T orgueil et de ses pi'emiers effets :

D'où sont venues tant de variations dans les pratiques de piété, dans les prières, d'ans la récitation des offices, dans la lecture des livres, dans les décisions de' morale, dans les exercices de pénitence, dans rapprochement des sacrements? Il était naturel, et il eût été mille fois plus convenable et plus sage de laisser les fidèles dans les bonnes pratiques qu'ils observaient, d'ans les dévotions louables en ellesmêmes, autorisées par la tradition de plusieurs siècles, répandues parmi tout le peuple chrétien. Es eussent bien plus profité des livres qu'on leur mettait dBpuis longtemps dans lés mains, qui, sans être si polis, ni si ornés, édifiaient davantage par leur simplicité et leur solidité, et servaient beaucoup plus à leur éclairer l'esprit et à leur toucher le Cœur. Ils eussent incomparablement plus avancé dans les voies de Dieu, si l'on n'eût point tant agité et trouble les consciences par des rigueurs extrêmes et de fausses terreurs sur la morale, sur la pénitence, sur la fréquentation des sacrements, et qu'on s'en fût tenu aUx maximes et à la conduite des habiles maîtres qui avaient éclairci toutes ces

{ï) ï. TI, p. 192.

(.2) T; XIY, p. 541.

matières. Mais le premier principe d'un novateur,, c'est «?e liêtre pas, comme les autres-, hommes. Car il n.'y aurait point assez de gloire pour lui à. ne dire que ce que les autres- ont dit, et à ne faire que ce que les autres ont fait II veut frapper autrement la vue, et pour cela il faut qu'il réforme tout, ou plutôt qu'il renverse tout. De là grand mouvement, grand bruit, nouvelles observances, nouvelles pratiques, nouvelles prières, nouveaux offices, nouveaux livres, nouvelles questions sur la morale évangélique et nouvelles opinions, nouvelles méthodes pour le sacrifice de la messe, pour la confession, pojur la satisfaction des péchés^ pour la communion : comme s'il voulait s'appliquer ce que Dieu disait, de luirmème : Voici que je renouvelle: toutes chosesi, (Isaïe,, 43, 19.) Il n'épargne pas même les saints, ni leurs reliques, ni leurs faits mémorables, ni les lieux fréquentés en leur honneur;. déplaçant du ciel qui il juge à propos, se piquant là-dèssus d'un discernement juste, et refusant de se soumettte à ce qu'il appelle idées populaires. Or, qu'est-ce que tout cela? des singularités. Singularités qui vont à changer presque tout le culte extérieur et toute lu face de la religion. Singularités qui paraissent aux yeux du public, et qui attirent son attention. Singularités qui txb manquent pas d'approbateurs, d'admirateuiFS, de secttiteurs., surtout parmi le sexe, lequel se porte aisément à tout ce qui a l'air de. distinction. En. un mot, singularités par où l'on se fait un nom dont on est jaloux et dont l'orgueil se repaît (l)..

Dans la société polie, les jansénistes comptaient beaucoup d'adeptes,, kommes et femmes,, attirés, par la nouveauté et par l'amour de l'opposition, par le faux éclat du talent oudela plume ou de la par.ole, :

Aujourd'hui, s'écrie Bourdaloue dans les pensées sur l'Eglise, des troupes de femmes, faisant profession de piété

(1) T. XIV, p. 541,.

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et conduites par im directeur qui certainement n'est rien moins que saint Augustin, se laissent tellement prévenir en sa faveur que dès qu'il a parlé, elles ne veulent déférer à ul autre tribunal, quel qu'il soit. Ce seul homme, souvent d'un savoir superficiel, voilà leur évêque, leur pape, leur Église.

On ne peut mieux caractériser la foule des sectaires qui encombraient les avenues de Port-Royal, à la recherche des Saint-Cyran, des Arnauld, des Quesnel.

Les dames de qualité, comme la princesse de Conti, la duchesse de Longueville, la marquise de Liancourt, la princesse de Guéméné, M"'= de Sablé, M"" de La Fayette, se déclarèrent pour Port-Royal, c'était une manière de rafraîchir les lauriers de la Fronde avec moins de péril. A leur suite, marchait tout le monde du bel esprit qui fréquentait leurs salons.

M""" de Guéméné s'était fait construire une retraite à Port-Royal où elle recevait les hommages et les conseils intéressés du Patriarche de l'Ecole, Arnauld d'Andilly. La marquise de Sablé, devenue veuve et sans fortune proportionnée à son rang, quittait le Marais et les Jésuites de Saint-Louis pour s'enfermer au faubourg Saint- Jacques, entourée d'un personnel de son choix, attentif à distraire •son esprit et surtout à soigner sa santé; la nièce de Mazarin, Anne Martinozzi, princesse de Conti, soutenait auprès des ministres du roi les intérêts du parti. La duchesse de Longueville, dont toute la vie n'a été qu'un tissu d'intrigues constantes et passionnées, était acquise dès les premiers jours au parti janséniste : « Devenue vieille et sans occupation, dit Voltaire, elle se fit dévote, et comme elle haïssait la Cour et qu'il lui fallait de l'intrigue, elle se fit janséniste...; ne pouvant plus cabaler pour la Fronde, elle cabala pour le jansénisme. »

Vers l'année 1676, elle présenta à Louis XIV les Mémoires rédigés par Arnauld, touchant les infractions à la paix de Clément IX, Mémoires composés contre les Jésuites seuls coupables, dit le rédacteur, des troubles que l'affaire du jansénisme à causés dans l'Église (1).

Dans le premier Mémoire, Arnauld prétend que, depuis la paix de Clément IX (1669), les disciples de saint Augustin ne faisaient usage de la liberté dont ils jouissaient que pour la gloire de Dieu et le salut des âmes, tandis que leurs anciens ennemis, insensibles à tant de dévouement, ne cessaient de leur faire opposition ; puis vient r en umération des griefs recueillis contre les Jésuites. Au nombre des coupables nous trouvons, à côté des PP. Chauvand, Coret, Guillemin, Adam et autres, le nom du P. Bourdaloue; l'acte d'accusation mérite d'être conservé dans ses termes :

« Le P. Bourdaloue, célèbre par ses prédications, et plus célèbre encore, s'il se peut, par son zèle amer et par ses emportements, dit, il n'y a pas longtemps, que les jansénistes étaient des hérétiques très dangereux et qu'ils ne haïssaient les Jésuites que comme les loups haïssent les chiens du berger. On ne peut pas s'empêcher de faire remarquer en passant la charité de ce bon religieux, qui lui fait prendre pour des bêtes farouches tous ceux qu'il n'honore pas de sa bienveillance, et cette humihté profonde avec laquelle il déclare, dans cette comparaison, que lui et ses compagnons sont les chiens fidèles à qui Jésus-Christ a confié dans ces derniers temps la garde et le salut de son troupeau. »

{\) Préf. historique, Œuvres Arnauld, t. XXIV, p. 199, l'autour a le front d'ajouter que les Jésuites avaient le double dessein de dominer seuls dans l'Église, et d'y faire canoniser le nouveau corps de religion de leur société, à la place de l'ancienne doctrine.

390 Ï-E "p.. LDtEIS B01ÏIRDAÎE0OE

Ces quelques lignes sufeent potrr juger du rôle que remplissait la duchessse de LongueTille dans la nouvelle secte. Il ne faudrait pas croire cependant que toutes les femmes d'esprit du dix-septième siècle aient 'cédé à l'engouement de Port-Royal. M. Cousin, lui-même, malgré son enthousiasme pour les libres-penseuses qu'il célèbre dans ses nombreux ouvrages sui' les femmes de cette époque, convient qu'il restait encore beaucoup d'âmes pieuses à convertir au jansénisme; il cite, entre autres, M^" de Gboisy et M""" Cornuel (1), simple bourgeoise de Paris, dont les salons étaient fréquentés par la bonne société du Marais.

Une lettre de M°"= de Choisy montre que les idées justes n'étaient pas encore effacées de l'esprit des dames notai)les de ce temps (2) : xc La marquise de Sablé, ditelle, trouve mauvais que j'aie procuré une sentence de riguem' contre M. Arnauld. Qu'elle quitte sa passion comme je quitte la mienne et voyons s'il est juste qu'un particuilier, sans ordre du roi, sans bref du Pape, sans caractère d'évêque ni de curé, se mêle d'écrire incessamment pour réformer la religion., et exciter, par ce procédélà, des embarras dans les esprits qui ne font d'autre effet que de faire des libertins ou des impies. J'en parle comme savante, voyant combien les courtisans et les mondains sont détraqués depuis ces propositions de la grâce, disant à tous moments ; bé! qu'importe-t-il comme l'on fait, puisque si nous avons la grâce, nous serons sauvés, et si nous ne l'avons pas nous serons perdus. Et puis ils «Goncluent par dire : tout cela est faribole... Avant toutefs ces questions-ci, quand Pâques arrivait, ils étaient étonnés comme des fondeurs de cloches, ne sachant où :se fourrer et

,(1) Nous ne garaatissons pas la piété de ces dames. (2) Lettre à la comtesse de Maure, décembre 1655.

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ayant de grands scrupules.; présentement, ils sont gaillards «t ne songent plus à se confesser, disant : ce qui est écrit est écrit, Toilà ce que les jansénistes ont opéré à l'égard des mondains. Pour les véritables chrétiens, il n'était pas besoin qu'ils écrivissent tant pour les instruire, chacun sachant fort bien ce qu'il faut faire pour vivre selon la loi. Que Messieurs les jansénistes, au lieu de remuer des questions délicates et qu'il ne faut point communiquer au peuple, prêchent par leur exemple, j'aurai pom* eux un respect tout extraordinaire, les considérant comme des gens de bien dont la vie est admirable, qili ont de l'esprit comme des anges et que j'honorerais parfaitement s^îls n'avaient point la vanité de vouloir introduire des nouveautés dans FEglise (i) ... » On ne peut exposer la morale du jansénisme avec plus d'esprit et de bon sens. Nous ne craignons pas de nous étendre quelque peu sur l'opinion publique au sujet des jansénistes, pour expliquer l'indignation que manifeste Bourdaloue toutes les fois qu'il se trouve en présence de la secte. C'est pourquoi nous rapprocherons du jugement de M™" de Choisy, l'appréciation de M"^" de Motteville, femme sensée, très estimée à la Cour et dans toute la société contemporaine. Elle parle du jansénisme à son origine, et déjà elle en parle comme tous les hommes sérieux en ont parlé, par la suite des temps, au contact des tristes événements qui ont été la conséquence plus ou moins immédiate de leurs fausses doctrines. Dans l'année iôlû, M""" de Motteville se félicite de la cessation des guerres de religion, mais elle se plaint des contestations qui s'élèvent entre les théologiens, et que réveille le P. Desmares, prédicateur de l'Oratoire (2); elle loue la sévérité de conduite

(1) Cousin, Jfme de Sablé, p. 94.

(2) Mémoires de iW^e de Motteville, collect. Petitot, série. 2«, t. XXXVII, p. 224.

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des jansénistes, en regrettant qu'ils aient appris aux femmes de grandes difficultés sur lesquelles on a défendu d'écrire, et des cas de conscience dont il n'y a que des confesseurs qui doivent être instruits; il nous coûte si cher, ajoute-t-elle, d'avoir voulu apprendre la science du bien et du mal, que nous devons demeurer d'accord qu'il vaut mieux les ignorer que de les apprendre, particulièrement à nous autres qu'on accuse d'être cause de tout le mal ; elle continue avec le même bon sens, reconnaît que beaucoup de grands hommes, et saint Augustin lui-même, n'ont pu expliquer les admirables secrets de la grâce, et conclut en ces termes : « Je suis ravie de n'être pas obligée de savoir plus que mon Pater, mon Credo et les commandements de Dieu. Sur le chapitre dont je parle, je sais qu'il me suffit aussi de croire que nous n'avons rien que nous n'ayons reçu; que je ne puis faire aucun bien sans la grâce de Dieu et qu'il m'a donné mon libre arbitre... »

D'après ces lettres exprimant la croyance de personnages connus dans la société choisie de l'époque, on voit que l'illusion n'était pas possible, que l'erreur des jansénistes avait les racines ailleurs que dans la justice et la vérité, et que le P. Bourdaloue, en luttant avec énergie contre l'école de Port-Royal, n'est pas sorti des limites que prescrit la charité apostolique.

Cependant une gloire manquait à la nouvelle école, il lui manquait un orateur : outre que la condition de l'orateur est moins sujette à la réputation factice, il paraissait difficile de surpasser Bossuet, encore maître exclusif de la parole. Toutefois, on tenta la fortune; Bossuet, absorbé par des occupations multipliées, fut nommé évêque de Gondom (1669) ; il se retira : aussitôt les jansénistes de chanter les louanges du P. Desmares; il devint dès lors un prédicateur distingué, célébré par M™" de Sévigné, par Boileau et par la secte.

Desmares, à la demande des dames du parti, sortit de sa retraite de Liancourt, dit le P. Rapin ('!), et prêcha, à Saint-André des Arts, aux Quarante-Heures du carnaval de l'année 1669. Comme on ne cherchait qu'à faire du bruit, on parvint à rassembler autour de sa chaire un grand nombre de personnes de qualité. Le Nonce y vint, accompagné du coadjuteur de Reims et d'autres prélats, la princesse de Gonti, la duchesse de Longueville, le duc et la duchesse de Liancourt, Arnauld, La Lane, Nicole, toute la cabale s'y trouva, le succès fut complet et le prédicateur fut engagé à prêcher le carême suivant ; trois fois la semaine, il parut dans la chaire aux Augustins de la Reine Marguerite (2).

Pour donner plus de vogue à l'orateur, le parti mit en œuvre un cérémonial inusité : des cent-suisses parcouraient les avenues, pendant que les dames de qualité se rendaient en grande parure à des places réservées, ce qui, disent les mémoires du temps, était un grand attrait pour les jeunes seigneurs de la Cour. Le Roi en fut informé et fut scandalisé de tout ce fracas, au point qu'il défendit à la reine de s'y trouver, malgré les invitations pressantes qui lui furent adressées. La duchesse d'Orléans, Henriette d'Angleterre, ne put se dispenser d'aller entendre le P. Desmares, démarche qui releva son crédit dans le parti (3) . Après le P. Desmares, vint le tour de M. Singlin.

Bourdaloue avait certainement présent à la mémoire ces orateurs de coterie lorsqu'il écrivait :

Que dirai-je de ces orateurs dont la vaine et spécieuse

(1) Mémoires du P. Rapin, t. III, p. 498.

(2) Les petits Augustins, aujourd'hui le palais des beaux-arts. Les grands Augustius étaient situés sur le quai dit aujourd'hui des Grands-Augustins, entre les rues Dauphine, du Pont-de- Lodi des Grands-Augustins et le quai près du Pont-Neuf.

(3) Mémoires de Rapin, t. III, p. 499.

394 LE r. LOUIS bouhdaloue

éloquence attire à leurs discours les viUes entières ? On les suit avec empressement. Le concours croît de jour en jour; ce sont les oracles de tout un pays. Heureux d'avoir eu à se produire dans des temps de décadence et de disette : je veux dire, dans les temps où le goût dépravé du siècle ne discernait ni r.exceilent ni le médiocre, mais les confondait ensemble, et négligeait le solide et le vrai pour s'attacher à de fausses lueurs ; dans des temps où le talent se bornait au son de la voix dont l'oreiUe était flattée, et à certain extérieur qui frappait tous les yeux ; surtout dans les temps où de secrets intérêts engageaient un puissant parti à soutenir l'orateur, et à le mettre dans un crédit dont l'éclat rejaillît sur le parti même et servît à l'illustrer et à l'autoriser.

Ce n'est pas pour une fois que se sont ainsi formées les plus grandes réputations, non seulement en matière d'éloquence, mais l'oserai-je dire? en matière de mœurs, en matière de direction et de conduite des âmes, en matière de piété et de religion. On transforme en anges de lumière des hommes très peu éclairés dans les choses de Dieu. On les propose comme les dépositaires de la plus pure morale de l'ÉvangUe, comme les seuls guides instruits des voies du salut et capables de les enseigner. On répand leurs ouvrages comme autant de chefs-d'œuvre et comme le précis de toute la \ie spirituelle. Mille esprits aisés à séduire se laissent préoccuper de ces idées. De l'un elles se communiquent à l'autre. C'est bientôt une opinion presque universelle et une réputation hors de toute atteinte (1) .

Nous lisons dans V Histoire de Port-Ro^al^ par Sainte- Beuve (1) : « Avec le P. Desmares, M. Singlin est un des précurseurs incontestables de l'éloquence toute grave et saine du P. Bourdaloue et du P. Le Tourneux. » Comme Sainte-Beuve n'a d'autre autorité à alléguer que celle des

(i) T. XIY, p. eiG.

intimes de Port-Royal, nous n'y attachons aucune importance ; si le mérite oratoire de ces Messieurs, y compris Le Tourneux et Pasquier-Quesnel, avait survécu aux révolutions, M. Sainte - Beuve leur aurait volontiers consacré quelques lignes de sa brillante critique, honneur qu'il n'a pas épargné au P. Bourdaloue, tout Jésuite qu'il est : quant à l'éloquence des jansénistes, le mieux est de n'en pas parler.

Bourdaloue, orateur, est, dit-on, la meilleure réfutation que la Compagnie de Jésus ait opposée aux calomnies des Lettres provinciales; c'est un hommage trop personnel pour être l'expression complète de la vérité, à moins que l'on reconnaisse que si Bourdaloue a été, sous tous les rapports , un ministre de Jésus-Christ irréprochable, c'est qu'il s'est montré en tout digne enfant de son Ordre.

ii. — le p. bourdaloue et la dggtkke janséniste, l'enseignement de l'église.

Bourdaloue ne combat pas directement le jansénisme, il ne prononce jamais les noms vulgaires qui désignent au public et l'erreur et ses adeptes, mais il les démasque toutes les fois qu'il les rencontre sm' son chemin ; quand les circonstances l'amènent à prémunir ses auditeurs contre les erreurs du parti, il affecte d'exposer en toute simpUcité la doctrine de l'Eglise, et ne réserve contre les sectaires que les traits de son ironique dédain.

C'est dans le livre des Pensées que nous trouvons le portrait le plus vrai et le plus coloré de la secte janséniste ; après l'avoir étudié, l'histoire à la mam, on comprend l'indignation dont fait preuve le sage et austère religieux contre des ennemis aussi perfides.

396 LE p. LOUIS BOURDALOUE

Boui'daloue va commenter la parabole du Pharisien et du publicain, il poursuit en ces termes :

Quoiqu'en général elle puisse s'appliquer à toute âme vaine et orgueilleuse , elle convient particulièrement , et selon lïntention. de Jésus-Gbrist, à une espèce de faux dévots contre gui cet Homme-Dieu a toujours témoigné plus de zèle, et qu'il n'a point cessé d'attaquer pendant tout le cours de sa mission et dans ses divines instructions. Gens remplis d'eux-mêmes et de leur prétendu mérite ; qui seuls croyaient être, avec leurs disciples, les élus du Seigneur; qui parlaient, qui décidaient, qui agissaient comme s'ils eussent été les seuls dépositaires de la loi et ses interprètes, les maîtres de la doctrine, les modèles vivants de la sainteté; qui se disaient suscités de Dieu pour la réformation des mœurs, pour le rétablissement de la discipline, pour la défense de la plus pure morale; qui, sous un masque de piété et de sévérité, cachaient leurs intrigues, leurs cabales, leurs médisances atroces et leurs calomnies, leurs envies, leurs haines, leurs vengeances, surtout une hauteur d'esprit que rien ne pouvait fléchir, et un orgueil insupportable; qui, par cette vaine apparence d'une vie régulière et austère, éblouissaient les yeux d'une troupe de femmes, dont ils parcouraient les maisons, et dont ils recevaient de puissants secours pour soutenir leur secte et pour accréditer leur parti; qui n'estimaient personne, n'épargnaient personne, ne faisaient grâce à personne, damnant tout le monde, et traitant avec un dédain extrême quiconque ne se déclarait pas en leur faveur et n'entrait pas dans leurs sentiments. Car il y avait des hommes de ce caractère dès la naissance de l'Eglise, et dès le temps môme que Jésus- Christ parut sur la terre ; il y en a eu dans toute la suite des siècles, et il n'y en a que trop encore dans le nôtre (1).

Nous trouvons l'exposé clair et net de la foi catholique

(1) T. XIY, p. 517.

sur X accord de la grâce et de la liberté et sur les effets de la grâce en nous, la réforme des mœurs, dans les sermons dont nous donnons ici l'indication :

Sermon sur la Grâce, pour le vendredi de la troisième semaine de Carême (t. III, p. 220).

Sermon sur la Grâce, ébauché dans l'essai d'Avent (t. XV, p. 231).

Sermon sur l'État de péché et T état de grâce (t. IV, p. 74).

Sermon sur la Prédestination, pour le vendredi de la première semaine de Carême (t. II, p. 330).

Le sermon sur la Sévérité chrétienne pour le troisième dimanche après la Pentecôte (t. VI, p. 111), nous éclairera sur le rigorisme moral de la secte.

Les sermons sur la Sévérité de la pénitence pour le quatrième dimanche de l'Avent (t. 1, p. 101).

Et sur la Sévérité évangélique pour le troisième dimanche de l'Avent (t. I, p. 363).

Nous donnerons les véritables caractères de Y austérité chrétienne, opposés au rigorisme brutal des jansénistes.

Le jansénisme ne se contente pas de rendre la vie du chrétien intolérable, il la prive encore de sa sève et de sa fleur ; il lui retranche le pain eucharistique et la dévotion à la sainte Vierge.

Bourdaloue a combattu ces dernières conséquences dans des sermons spéciaux que nous signalerons plus loin.

Dans deux sermons, il établit l'enseignement catholique, d'une part, sur la gi^âce, ou l'action de Dieu sur l'homme, d'autre part sur l'action de la liberté humaine et sa part de mérite dans l'accomplissement de ses actes.

398 LE p. LOUIS BOURDALOUB

Dans l'essai^ d'Avent, le sermon sur la Grâce (i) nous paraît ■e^^oser avec une netteté parfaite l'état de, la quesr tien : « Sans la grâcej, dit-il, nous, ne pou^vons rien^ en voilà l'absolue nécessité ; avec la grâce nous pouvons tout, en voilà le pouvoir et la force. »

Notre sage orateur ne veut pas suivre l'école janséniste dans le labyrinthe de la discussion. Il affirme sa proposition avec l'autorité de l'apôtre, laissons-lui la parole :

Sans la grâce nous ne pouvons rien. N'entrons point làdessus dans une sèche et longue dispute, mais tenons-nousen à la foi : elle nous suffit. Il ne nous faut point d'autre preuve que la parole expresse de Jésus-Christ, point d'autre que riuGontestahle témoignage de- son Apôtre, point d'autre que les décisions des conciles contre les erreurs de Pelage., et que la créance commune de l'Eglise. Il est donc certain que de notre fond, et à l'égard de ce salut qui nous est promis comme la récompense de nos œuvres, nous ne pouvons rien sans le secours dé Dieu et de sa grâce ; et pour nous en convaincre, nous n'avons qu'à écouter Jésus-Christ, la vérité éternelle, quand il nous dit : Vous ne pouvez rien faire sans moi. Prenez garde, remarque saint Augustin : Soit peu, soit beaucoup^ vous ne le pouvez faire, à moins que vous ne soyez aidés de Celuisans qui Von ne pexii rien y&w'(='. Nous n'avons qu'à consulter saint Paul, l'apôtre et le docteur de la grâce, quand il nous enseigne que nous ne sommes pas capables de nous-mêmes, comme de nous-mêmes^ de former une bonne pensée ; et que si nous en sommes capables, c'est par V assistance divine (II Cor., 3, 5). Nous n'avons qu'à parcourir les définitions des Conciles et des Pères de l'Eglise, lorsqu'ils ont décidé tant de questions sur la grâce du Rédempteur, et qu'ils en ont déclaré leurs sentiments. Nous n'avons même qu'à suivre les lumières de la raison, qui nous dicte assez que des actions surnaturelles et dignes du royaume de Dieu

(1)T. XY, p.^31.

ne peuvent partir d'une nature aussi faible que la nôtre, si Dieu ne prend soin de la seconder, et. s'il ne Télève audessus d'elle-même (1.) .

Les conséquences qu'il tire de ce principe, c'est : 1° que nous devons reconnaître la dépendance où nous sommes de la grâce de Dieu et de son infinie miséricorde^ c'est de nous humilier dans cette vue, c'est de ne nous glorifier de rien ou de ne nous glorifier qu'en Dieu; 2° c'est la nécessité de s'élever vers Dieu par la prière; 3° c'est de bénir Dieu, qui ne nous laisse pas manquer de grâce,, qui nous prévient, nous éclaire, nous presse, nous excite, notre malheur est de lui avoir trop souvent résisté ;. h'' il est nécessaire de ne plus résister à la grâce.

Puis l'orateur ajoute :

Avec la grâce nous pouvons tout. Qu'est-ce que la grâce? un secours de Dieu, qui agit dans l'homme et avec l'homme. Or, tout étant possible à Dieu, il s'ensuit que tout, avec le secours de Dieu, nous doit être possible? Allons par degrés : possible,, quelques difficultés d'ailleurs qui s'y rencontrent ; possible, jusqu'à devenir aisé et facile; possible, jusqu'à devenir même doux et agréable. Quelle force! (2).

Et dans le développement de cette vérité de foi, le concours de la volonté humaine, en présence de tant d'attraits, est mis en évidence : le courage et la confiance renaissent dans les âmes ; courage et confiance qu'étouffent les théories jansénistes.

Le sermon pour le vendredi de la troisième semaine de Carême sur la Grâce^ avec ce texte : Si scires domiim

(1) T. XV, p. 236.

(2) Ibid., p. 235.

400 LE p. LOUIS BOURDALOUB

Dei (1), complète la notion, en exposant les caractères de la grâce surnaturelle, douceur et force.

Douceur de la grâce, dans la manière engageante dont elle dispose le pécheur à sa conversion.

Force de la grâce, dans les étonnantes victoires qu'elle remporte sur le pécheur au moment de sa conversion.

Voici en quels termes l'orateur rend compte de cette douceur triomphante de la grâce :

Pour triompher de nous, elle paraît en quelque sorte s'assujettir à nous. Ne vous offensez pas de ce terme, qui ne déroge en rien, comme vous le verrez, ni à la dignité, ni môme à l'efficace de la grâce, et qui, dans ma pensée, ne signifie rien autre chose que sa douceur. Elle paraît, dis-je, s'assujettir à nous, comment ? le voici. Car elle nous attend jusqu'à nous supporter des années entières. Elle prend les temps favorables ; et par une condescendance que nous ne pouvons assez reconnaître, elle ménage les occasions pour nous gagner. Quelque intérêt que nous ayons à la rechercher, elle est toujours la première à nous prévenir. Au lieu de nous arracher par violence ce qu'elle veut obtenir de nous, elle nous le demande ; et au lieu de nous le demander avec empire, elle ne l'obtient que par voie de sollicitation et d'invitation. Elle ne nous demande, dit saint Prosper, que pour avoir lieu de nous donner; et elle nous demande peu, pour nous donner beaucoup. Elle s'accommode à nos inclinations, à nos talenls, aux qualités de notre esprit, et souvent même, de la manière que je l'expliquerai, à nos imperfections et à nos faiblesses. Elle ne nous engage à rien de difficile où elle ne nous fasse trouver de l'attrait, et dont, malgré nos répugnances, elle n'excite en nous le désir. Elle ne nous oblige à mépriser les biens de la terre qu'à mesure qu'elle nous en fait voir le néant. Elle ne nous fait entreprendre de grandes choses pour Dieu, qu'en nous impri-

(1) Joan , IV.

mant une haute idée de ses perfections et des récompenses qu'il nous promet. EEe ne nous porte à renoncer à nousmêmes et à nous haïr nous-mêmes, qu'en nous faisant convenir par la confession de nos propres désordres, que ce renoncement est au moins juste, et cette haine bien fondée. Car telle est, chrétiens, la conduite de la grâce; telle en est la douceur (1).

Tout en exagérant la patience de Dieu, Bourdaloue n'oublie pas de mettre l'auditeur en garde contre la présomption, la lâcheté, la perfidie des libertins et des mondains. Si Dieu ménage des occasions de salut, c'est à nous de les saisir (2), car, ajoute l'orateur « de quelque nature que soit cette grâce, il est de la foi que son effet ne peut être séparé de votre fidélité (3)... Priez, parce que vous ne pouvez rien sans la grâce ; veillez, parce que la grâce, toute-puissante qu'elle est, ne fait rien sans vous )) . Voilà, en deux mots les deux points fixes et tout le précis de la théologie d'un chrétien. La conclusion de cette première partie montre comment doit agir un apôtre dans le travail de la conversion des âmes; Jésus-Christ est son modèle.

Telle est, chrétiens, la conduite de la grâce : voilà comment Dieu se rend maître de nos cœurs. Ce n'est point par la souveraineté de son empire, ce n'est point par les hautes lumières de son entendement divin, mais par la douceur de la grâce et de son esprit. Il a fallu, pour gagner le cœur des hommes, que sa majesté s'abaissât, et que, dans la personne du Sauveur, la sagesse incréée de Dieu s'humiliât. Or, à l'exemple de Dieu, c'est par là même que nous nous insinuerons dans les âmes, et que nous y exercerons un pouvoir

398 LE p. LOUIS BOURDALOUE

Dans l'essai d'Avent, le sermon sur la Gt'âce (i) nous paraît expœer avec une netteté parfaite l'état de. la question : « Sans la grâce, dit-il, nous- ne pouvons rien, ea voilà l'absolue nécessité ; avec la grâce nous pouvons tout, en voilà le pouvoir et la force. »

Notre sage orateur ne veut pas suivre l'école janséniste dans le labyrinthe de la discussion. Il affirme sa proposition avec l'autorité de l'apôtre, laissons-lid la parole :

Sans la grâce nous ne pouvons rien. N'entrons point làdessus dans une sèche et longue dispute, mais tenons-nousen à la foi : elle nous suffit. Il ne nous faut point d^autre preuve que la parole expresse de Jésus-Christ, point d'autre que l'hiconteslable témoignage de son Apôtre, point d'autre que les décisions des conciles contre les erreurs de Pelage, cl que la créance commune de l'Eglise. Il est donc certain que de notre fond, et à l'égard de ce salut qui nous est promis comme la récompense de nos œuvres, nous ne pouvons rien sans le secours de Dieu et de sa grâce ; et pour nous en convaincre, nous n'avons qu'à écouter Jésus-Christ, la vérité élcrncUe, quand il nous dit : Vous ne pouvez rien faire sans mol. Prenez garde, remarque saint Augustin : Soit feu, soit beaucoup^ vous ne le pouvez faire^ à moins que vous ne soyez aidés de Celui satïs qui Von ne pevi rien faire. Nous n'avons qu'à consulter saint Paul, l'apôtre et le docteur de la grâce, quand il nous enseigne que nous ne sommes pas capables de nous-mêmes, comme de nous-mêmes, de former une bonne pensée ; et que si nous en sommes capables, c'est par V assistance divine (II Cor., 3, S). Nous n'avons qu'à parcourir les définitions des Conciles et des Pères de l'Eglise, lorsqu'ils ont décidé tant de questions sur la grâce du Rédempteur, et qu'ils en ont déclaré leurs sentiments. Nous n'avons même qu'à suivre les lumières de la raison, qui nous dicte assez que des actions surnaturelles et dignes du royaume de Dieu

(1)T. XY, p.231.

ne peuvent partir d'une nature aussi faible que la nôtre, si Dieu ne prend soin de la seconder, et. s'il ne Télève audessus d'elle-même (1) .

Les conséquences qu'il tire de ce principe, c'est : 1° que nous devons reconnaître la dépendance où nous sommes de la grâce de Dieu et de son infinie miséricorde, c'est de nous humilier dans cette vue, c'est de ne nous glorifier de rien ou de ne nous glorifier qu'en Dieu; 2° c'est la nécessité de s'élever vers Dieu par la prière; 3° c'est de bénir Dieu, qui ne nous laisse pas manquer de grâce,, qui nous prévient, nous éclaire, nous presse, nouS' excite, notre malheur est de lui avoir trop souvent résisté ;. /i*" il est nécessaire de ne plus résister à la grâce.

Puis l'orateur ajoute :

Avec la grâce nous pouvons tout. Qu'est-ce que la grâce? un secours de Dieu, qui agit dans l'homme et avec l'homme. Or, tout étant possible à Dieu, il s'ensuit que tout, avec le secours de Dieu, nous doit être possible? Allons par degrés : possible,, quelques difficultés d'ailleurs qui s'y rencontrent ; possible, jusqu'à devenir aisé et facile; possible, jusqu'à devenir même doux et agréable. Quelle force! (2).

Et dans le développement de cette vérité de foi, le concours de la volonté humaine, en présence de tant d'attraits, est mis en évidence : le courage et la confiance renaissent dans les âmes ; courage et confiance qu'étouffent les théories jansénistes.

Le sermon pour le vendredi de la troisième semaine de Carême sur la Grâce^ avec ce texte : Si scires domum

(1) T. XY, p. 236.

(2) Ihid., p. 235.

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Dei (1), complète la notion, en exposant les caractères de la grâce surnaturelle, douceur et force.

Douceur de la grâce, dans la manière engageante dont elle dispose le pécheur à sa conversion.

Force de la grâce, dans les étonnantes victoires qu'elle remporte sur le pécheur au moment de sa conversion.

Voici en quels termes l'orateur rend compte de cette douceur triomphante de la grâce :

Pour triompher de nous, elle paraît en quelque sorte s'assujettir à nous. Ne vous offensez pas de ce terme, qui ne déroge en rien, comme vous le verrez, ni à la dignité, ni même à l'efficace de la grâce, et qui, dans ma pensée, ne signifie rien autre chose que sa douceur. Elle paraît, dis-je, s'assujettir à nous, comment ? le voici. Car elle nous attend jusqu'à nous supporter des années entières. Elle prend les temps favorables ; et par une condescendance que nous ne pouvons assez reconnaître, elle ménage les occasions pour nous gagner. Quelque intérêt que nous ayons à la rechercher, elle est toujours la première à nous prévenir. Au lieu de nous arracher par violence ce qu'elle veut obtenir de nous, elle nous le demande ; et au lieu de nous le demander avec empire, elle ne l'obtient que par voie de sollicitation et d'invitation. Elle ne nous demande, dit saint Prosper, que pour avoir lieu de nous donner; et elle nous demande peu, pour nous donner beaucoup. Elle s'accommode à nos inclinations, à nos talents, aux qualités de notre esprit, et souvent même, de la manière que je l'expliquerai, à nos imperfections et à nos faiblesses. Elle ne nous engage à rien de difficile où elle ne nous fasse trouver de l'attrait, et dont, malgré nos répugnances, elle n'excite en nous le désir. Elle ne nous oblige à mépriser les biens de la terre qu'à mesure qu'elle nous en fait voir le néant. Elle ne nous fait entreprendre de grandes choses pour Dieu, qu'en nous impri-

(1) Jean , IV.

mant une haute idée de ses perfections et des récompenses qu'il nous promet. Elle ne nous porte à renoncer à nousmêmes et à nous haïr nous-mêmes, qu'en nous faisant convenir par la confession de nos propres désordres, que ce renoncement est au moins juste, et cette haine bien fondée. Car telle est, chrétiens, la conduite de la grâce; teUe en est la douceur (1).

Tout en exagérant la patience de Dieu, Bourdaloue n'oublie pas de mettre l'auditeur en garde contre la présomption, la lâcheté, la perfidie des libertins et des mondains. Si Dieu ménage des occasions de salut, c'est à nous de les saisir (2), car, ajoute l'orateur « de quelque nature que soit cette grâce, il est de la foi que son effet ne peut être séparé de votre fidélité (3)... Priez, parce que vous ne pouvez rien sans la grâce; veillez, parce que la grâce, toute-puissante qu'elle est, ne fait rien sans vous » . Voilà, en deux mots les deux points fixes et tout le précis de la théologie d'un chrétien. La conclusion de cette première partie montre comment doit agir un apôtre dans le travail de la conversion des âmes; Jésus-Christ est son modèle.

Telle est, chrétiens, la conduite de la grâce : voilà comment Dieu se rend maître de nos cœurs. Ce n'est point par la souveraineté de son empire, ce n'est point par les hautes lumières de son entendement divin, mais par la douceur de la grâce et de son esprit. Il a fallu, pour gagner le cœur des hommes, que sa majesté s'abaissât, et que, dans la personne du Sauveur, la sagesse incréée de Dieu s'humiliât. Or, à l'exemple de Dieu, c'est par là même que nous nous insinuerons dans les âmes, et que nous y exercerons un pouvoir

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d'autant plus absolu, q.u'il le paraîtra moins : ce ne sera point par l'autorité, heauGOup moins par l'esprit de domination ou par l'ascendant que nous prendrons et que nous affecterons de prendre ;. ce ne sera pas même par l'habileté, ni par la supériorité de génie et d'intelligence, mai& par les sages ménagements- de la charité.

En 1689, M""" de Sévigné entendit ce sermon dans un moment de tristesse qu'elle avoue à sa fille ; sans trop se rendre compte de la doctrine exposée par le P'. Bourdaloue, qui demande le concours de la volonté humaine dans raffàire du salut, elle ne prend qu'un seul côté de la morale enseignée par le prédicateur jésuite : « Laissons, dit-elle, laissons tout entre les mains de Dieu : je ne trouve de soutien et d'appui, contre le triste avenir que je regarde, que la volonté de Dieu et sa provid'ence; on serait trop malheureux de n'avoir point cette consolation : Si vous conjiaissïez le don de Dieu; je me souviens de la beauté de ce sermon (2). »

M'"'' de Sé\agné veut s'endormir d'ans les bras de la Providence, mais elle n'y trouve point le repos? son abandon n'est rien autre que le fatalisme janséniste qui a tant d'attrait pour elle. En 1680, elle recommandait à sa fille (3) la lecture d'un passage des Essais de morale sur la soumission à la volonté de Dieu. «Voyez, ajoute-elle, comme il (Nicole) nous la présente souveraine, faisant tout, disposant tout,, réglant tout; je m'y tiens; voilà ce que j'en crois,, et si, en tournant le feuillet, ils veulent dire le Gontraiipe, pour ménager la chèvre et les choux ; ils auront sur cela, la destinée, à mon égard, de ces ména-

(1) T. III, p. 242,

(2) Lettre de M'^<^ deSévigjié, t, VIII, p. 558.

(3) Lettre du 25 mai 1680, t. VI, p. 413.

■geurs politiques, et ils ne me feront pas changer ; je suivrai leur exemple, car ils ne changent pas d'avis, pour changer de note. » C'est bien là l'entêtement de l'école, uni à une ■indolence coupable.

Ce tableau que vient de tracer Bourdaloue est un contraste frappant avec la conduite connue des coryphées du jansénisme.

Dans le deuxième point du sermon, l'orateur montre la force delà grâce; et l'exemple de la Samaritaine convertie dans les circonstances signalées par l'Évangile, est une preuve de la merveilleuse puissance de la grâce sur son •esprit et sur sa volonté.

C'était une hérétique vaine et suffisante, opiniâtre et indocile, préoceupée de son erreur et déterminée à la soutenir, qui se piquait de raisonner et d'être subtile en matière de religion : car tout cela paraît dans l'entretien que Jésus- Christ eut avec elle. Or, vous savez l'extrême difficulté, pour ne pas dire l'impossibilité morale de réduire un esprit, ■encore plus l'esprit d'une femme, quand elle est de ce caractère. Vous savez combien il est rare de voir une femme entêtée d'une hérésie (je dis entêtée; car, persuadée par raison, à peine le fut-elle jamais) se mettre en état de reconnaître la vérité,, la chercher de bonne foi, et s'y soumettre. Soit que par une malheureuse fatalité l'hérésie ait cela de propre, de rendre les cœurs inflexibles et de les endurcir ; soit que Dieu, par une punition due à ce péché, qui, de tous les péchés, est, dans un sens, le plus grief et le plus punissable, ait coutume de répandre dans les esprits d'épaisses ténèbres qui les aveuglent toujours de plus en plus, et que saint Augustin appelle pour cela : Pœnales cœcitates : encore une fois, vous savez combien ce retour de l'hérésie à la foi, de l'orgueil de l'une à l'humilité de Vautre, demande d'efforts, et combien, dans l'ordre même de la grâce, il approche du miracle. Cependant, c'est ce que la grâce opère aujour-

404 LE P. LOUIS BOURDALODE

d'hiii, mais paf une vertu qui ne peut être que la vertu du Très-Haut. Jésus-Christ convertit cette femme (1).

Qui ne reconnaît à cette description, les héroïnes de Port-Royal ; les fdles d'Arnauld d'Andilly, avec la mèrç Angélique de Saint- Jean à leur tête (2) ; M™" de Fargis, nièce du cardinal de Retz, et dans le grand monde, la princesse de Conti; esprits singuliers qui s'inclinaient devant Saint-Cyran et Singlin et résistaient à leur archevêque Hardouin de Péréfixe et à Bossuet.

Si ces femmes entêtées de leurs idées, étaient inires comme des anges et entêtées comme des démons, d'après le récit qui met ce propos dans la bouche de l'archevêque de Paris, il s'en est trouvé d'autres qui ont subi le châtiment de l'orgueil, en tombant dans les plus honteux dérèglements. Bourdaloue ne veut pas qu'elles désespèrent de la grâce, la grâce peut triompher de leurs désordres, comme elle en a triomphé dans la Samaritaine; et ce triomphe, l'éloquent prédicateur le fait valoir en rappelant que la parole puissante et efficace du Sauveur se manifeste à la pécheresse par une parole créatrice plus efficace que celle qui créa le monde :

Parole, dit-il, qui, par une seconde création, mais bien plus admirable que la première, réforma dans le cœur de cette femme l'ouvrage de Dieu, que le péché avait détruit. Je dis création plus admirable que la première, puisque dans la première, le néant sur lequel Dieu travaille obéit sans contradiction à sa parole; au lieu que dans celle-ci, Dieu travaillait sur le néant du péché qui, tout néant qu'il est, est capable, comme péché, de lui résister (3).

(1) T. in, p. 2/18.

(2) Not. Mémoires ^(iWioi, 2« série, t. XXXIII, p. 17'i.

(3) T. III, p. 252.

Après avoir fait ressortir toutes les merveilles de la grâce dans une âme pécheresse que Dieu ramène à lui, Bourdaloue tire cette conclusion pratique que tout clii'étien doit oublier ses faiblesses et compter sur la force de la grâce qui nous rend tout-puissants. Sans doute il faut se défier de soi-même, mais il faut espérer tout de Dieu. Bourdaloue veut de plus qu'à l'exemple de la Samaritaine, ses auditeurs deviennent apôtres à leur tour; ceux surtout qui, autrefois, esclaves du péché, ont été vaincus par la grâce (1).

Le sermon sur la Pj'édestination, apprend 'au pécheur comment il peut, et comment il doit coopérer à son salut :

Cette prédestination est un mystère de grâce, et, par l'abus qu'en font les hommes, elle leur devient une matière de scandale : ils s'en servent comme d'un prétexte, les uns pour vivre dans une vaine confiance qui leur fait négliger le salut, et les autres pour s'entretenir dans les défiances criminelles qui ruinent en eux l'espérance du salut; ceux-ci s'en prévalent pour présumer trop de Dieu, et ceux-lcà en sont troublés jusqu'à désespérer des bontés de Dieu; les premiers, par un excès de témérité, et comptant sur la prédestination de Dieu, concluent que leur salut est en assurance, sans qu'ils se mettent en peine d'y travailler ; et les seconds, par une pusillanimité de cœur et dans un sentiment tout contraire, se persuadent qu'il n'y a plus de salut pour eux, et que ce serait en vain qu'ils y travailleraient : deux grands désordres auxquels nous sommes exposés à l'égard de la prédestination, deux écueils dont nous avons à nous préserver, la présomption et le désespoir (2) .

La Présomption, parce qu'elle est mal fondée dans son principe, est pernicieuse dans ses effets. Dieu, en effet,

i06 LE P. liOUIS BOURBMiOUE

nous a créés sans nous, mais il ne nous sauvera pas sans^ nous:

Je sais que la grâce est le grand principe, et la première cause qui opère en nous cette volonté. Mais je sais aussi qu'elle ne l'opère pas toute seule ; et quelque victorieuse, quelque puissante que je la conçoive, c'est toujours sans préjudice de ce que la foi m'enseigne, que cet acte de la volonté qui fait notre conversion est un acte libre. Or, du moment qu'il doit être libre, nous ne pouvons plus nous en reposer sur un autre, mais c'est à nous-mêmes à l'exiger de nous-mêmes, à nous en demander compte à nous-mêmes,, pour en pouvoir un jour rendre compte à Dieu (1).

Les effets nécessaires de la Présomption doivent nous mettre en défiance, car elle tend à détruire en nous le zèle des bonnes œuvres et à entretenir le libertinage (2). Une réflexion pratique, tirée de la conduite des sectaires, met en lumière cette proposition :

De là vient que les prédicateurs de cette reforme, ou plutôt les ministres de cette hérésie, ne s'attachaient presque jamais à l'exhortation, quand ils étaient obligés d'instruire les peuples. Ils parlaient sans cesse à leurs auditeurs de cette profondeur et de cet abîme des jugements de Dieu ; ils leur en inspiraient de l'horreur ; Us leur faisaient admirer cette adorable inégalité qui fait des uns des vases de colère et de perdition, et des autres des vases de miséricorde ; mais à peine s'engageaient-ils, ou à les presser sur les obligations de leur état, ou à les confondre sur le désordre de leurs mœurs. S'ils le faisaient quelquefois, c'était faiblement et avec une secrète répugnance, comme s'ils eussent bien senti qu'ils se contredisaient eux-mêmes, parce que tout cela sup-

(1) T. II, p. 336.

posait une liberlié qu'ils avaieut entrepris d'abolir, et dont ils ne retenaient que le aom (1).

l'auditeur objectera peut-être, — et dès lors on verra à quelle école il appartient, — qu'en rapportant tout à la prédestination de Dieu, en ne laissant rien à la liberté, l'homme est plus profondément humilié; et Bourdaloue de répondre avec saint Bernard, qull n'y a plus d'humîhté, là où il n'y a plus de liberté, où l'homme n'a plus aucune responsabilité, tandis qu'avec les principes catholiques, tout se concilie:

Car nous disons à Dieu, poursuit l'orateur, Seigneur,^ill est vrai, J'ai été rebelle à vos ordres ; vous m'avez appelé, et j'ai jefusé de vous obéir.: je suis un ingrat et un perfide; et ce qui fait ma confusion, c'est que je ne le suis que parce que je l'ai voulu, et qu'étant aidé, comme je l'étais, de votre secours, je pouvais ne le pas vouloir. En parlant de la sorte, nous nous humilions ; mais quiconque s'écarte de cette voie simple de la foi, tient un langage tout différent. Au lieu de s'accuser, il accuse Dieu, il fait Dieu auteur de ses désordres, il s'en prend à Dieu de ce qu'il est vicieux et emporté : ainsi, bien loin qu'on lui inspire l'humilité en lui ôtant l'exercice de sa liberté, c'est au contraire par là qu'on lui apprend à s'élever contre Dieu même (2).

Du reste, ajoute Eourdaloue, qui sait à qui il parle, une doctrine n'est pas saine parce qu'elle sert à humiUer les hommes, il faut à rhumiUté ajouter la ferveur :

Or, dit-il, il n'y a que la croyance catholique qui puisse bien conciher ces deux choses, la ferveur et l'humihté,

(1) T. II, p. 344.

(2) Ibid., p. 346.

408 LE p. LOUIS BOURDALOUE

parce que c'est la seule où l'on trouve cette alliance parfaite de la prédestination et de la liberté (1).

Après cette exponition, Bourdaloue montre à quels excès se livrent ceux qui ne se soumettent point à l'enseignement de l'Église catholique, parce que, malgré la dureté même de leurs opinions, ils trouvent de quoi se consoler en se justifiant à eux-mêmes le dérèglement de leur conduite et de leurs plus scandaleux débordements. Nous devons citer ici un de ces passages où la finesse d'observation de l'orateur apparaît au grand jour; il fait allusion à toute cette cabale, aux apparences vertueuses, de Port- Royal, qui a été le scandale du siècle.

Dans les temps où la corruption des mœurs a été plus générale, ces matières de la prédestination et du libre arbitre sont devenues plus communes et, si j'ose dire, plus à la mode. Chacun a prétendu en discourir, jusqu'à ceux mêmes et jusqu'à celles qui devaient moins en parler. Elles ont affecté cette vaine science que saint Paul leur défendait si expressément; elles se sont rendues éloquentes sur la faiblesse de l'homme et sur sa dépendance infinie de Dieu ; elles se sont fait une dévotion d'en raisonner, et elles ont enfin réduit toute leur piété à cette spéculation et à ce langage d'humilité. Or, j'avoue, chrétiens, que, bien loin d'être touché de ce langage, j'ai toujours eu de la peine à ne pas m'en défier; car on ne sait que trop jusqu'où peut aller l'abus de cette prétendue faiblesse, et les conséquences qu'en tire le libertinage. Qu'une âme vertueuse et attachée à ses devoirs gémisse de la faiblesse extrême où nous sommes tombés par le péché, j'en suis édifié : pourquoi? parce que sa vie m'est un témoignage qu'elle prend la chose dans le bon sens et dans le véritable esprit de la foi. Mais qu'une âme mondaine s'en explique sans cesse et en revienne toujours à ce mystère de la prédestination do Dieu

(1) T. II, p. 347.

et de l'impuissance de la créature, c'est un scandale pour moi ; car, sans entreprendre de juger ce qu'elle conclut de là, je ne puis m'empêctier de voir ce qu'elle en peut conclure. Or, à quoi n'irait pas cette conclusion? Encore une fois, l'âme simple et bien intentionnée ne fait point tant la théologienne et la savante; elle fait ce que Dieu lui commande, et elle met en lui sa confiance : voilà à quoi eUe s'en tient (1) ,

Les conclusions pratiques que Bourdaloue tire des principes qu'il vient d'exposer méritent de fixer l'attention; si nous les passons ici sous silence, c'est qu'elles entrent moins directement dans le sujet qui nous occupe.

La deuxième partie du discours sur la prédestination nous met en garde contre la défiance et le désespoh' qui nous font renoncer au salut. Dans le mystère de la prédestination, considéré par rapport à l'homme, il y a quelque chose d'incertain et quelque chose d'assuré. Ce qui est certain, c'est que Dieu est un Dieu de miséricorde et de bonté, qui ne nous réprouvera que si nous ne voulons pas coopérer avec lui à notre salut ; ce qu'il y a d'incertain et de caché, c'est la manière dont Dieu a prédestiné les hommes, dit Bourdaloue; ce qui nous trouble, c'est ce que nous ne comprenons pas ; et ce que nous comprenons a une vertu admirable pour nous consoler, pour nous fortifier. . . Chose étrange, c'est ce que nous ignorons, ce qui nous étonne et nous effraye, qui ébranle notre foi et renverse ce qui est certain et ce qui est de nature à nous fortifier, et nous expose à tomber dans des excès regrettables. Il faut donc revenir aux grands principes que l'Évangile nous met devant les yeux pour nous préserver d'un tel malheur, bonté de Dieu, liberté de l'homme.

Mystère de la prédestination, qui est un mystère de la charité éternelle de Dieu, abîme de trésors et de ri-

410 UE ï. lOTJB ^OtJHLAÏOUE

chesses (1) . Dieu est le gardien et le dépositaire de mon salut; il est vrai, ce mystère a fait tremMer les saints-; et pom'qudi, parce que notre liberté étant en jeu, Tioiis connaissons ses faiblesses, et nous sommes à chaque instant exposés à entendre cette malédiction de Dieu : Je vous ai appelés, vous n'avez pas répondu, parce que nous n'avons pas voulu.

Telle est, en abrégé, la doctrine de l'Église, exposée par Bourdaloue, en ojpposition avec l'enseignement des jansénistes sur la même matière de la grâce et de la prédestination qui préconise l'action absolue de Dieu sur la volonté humaine, et condamne tout concours de la liberté humaine dans les affaires 'du salut.

Dans le même ordre d'idées, on lira utilement, dans le livre des Pensées du P. Bourdaloue, plusiem's réflexions sur le salut, sur l'incertitude du salut , sur la volonté générale de Dieu touchant le salut de tous les hommes.

Ce dernier sujet amène plusieurs propositions directement opposées aux errem'S du jansénisme.

Dieu veut-il me sauver? ne le veut-il pas? Si je m'attache à la vraie créance, qui est celle de l'Église, je décide, sans hésiter, que Dieu veut mon salut, et qu'il le veut sincèrement, parce qu'il veut sincèrement le saM de tous les hommes (2).

Et il le prouve par les textes des saintes Ecritures :

Il faut lire, dit-il, sans préjugé et sans obstination, mais avec une certaine bonne foi et une certaine simplicité de cœur, mais dans la vue de s'instruire, et non point dans vu. esprit de contradition et de dispute (3) .

lî)T. n, p. 361.

(2) T. XIV, p. 51.

(3) Ibid.

LE P. BQURDALOUE El LE JANSÉNISME 411

Il le prouve par Jésms en croix dans ce passage plein d'émotions :

Ce n'est pas sans mystère qu'un Dieu mourant ou qii'un Dieu mort y paraît les bras étendus et le côté percé d'une lance. Il veut, en nous tendant les bras, nous embrasser tous; et dans la plaie de son sacré côté, il veut, comme dans un asile certain, nous recueillir tous. Je dis tous, et c'est ce que je ne puis trop vous redire, afin que nul ne l'ignore : car malheur à moi, si, par une erreur insoutenable, et contre tous les témoignages des divine^ Ecritures, j'entreprenais de prescrire des bornes an mérite et à la miséricorde de mon Sauveur (1)*

Il ajoute avec l'indignation du bon sens :

Il est bien étrange qu'il se trouve des gens qui, sur cela, deviennent ingénieux contre leur propre intérêt ; et qui, par de vaines subtilités, cherchent à obscurcir des témoignages si formels et d'ailleurs si favorables.

Ne raisonnons point tant, ne soyons pas si curieux d'innover, ni si jaloux de soutenir à nos dépens des doctrines particulières. La foi de nos pères nous suffit. Ce qu'ils ont cru de tout temps, nous devons le croire avec la même certitude. Car le moins que nous puissons penser d'eux et en dire, c'est assurément qu'ils avaient des lumières aussi relevées que les nôtres ; qu'ils étaient aussi pénétrants que nous, aussi instruits que nous, aussi versés dans la connaissance des mystères de Dieu et dans la science du salut (2).

Cette confiance dans la parole et la promesse divine fait naître dans le cœur du pieux orateur des sentiments pleins

(1) Exhortation sur le crucifiement et la mort de Jésus-Christ, t. IX, p. 165, à la fin de la deuxième partie.

(2) Ibicl, p. 53.

de tendresse envers Dieu, bien capables de répandre la paix dans l'âme; puis, opposant l'état contraire d'une âme envahie par l'erreur moderne, il se fait l'écho de ce monologue désespérant que l'auteur de l'excellente notice sur Port-Royal (1) a reproduit :

Est-il rien, en effet, qui doive plus déconcerter tout le système d'une vie chrétienne que cette pensée? Dieu peut être veut me sauver, mais peut-être aussi ne le veut-iJ pas. On m'exhortera à servir Dieu, à m'acquitter fidèlement des devoirs de la religion; mais moi je dirai : Que sais-je si tous les soins que je me donnerai pour cela, si toutes les violences que je me ferai, si toute ma fldéhté et mon exactitude ne me seront point inutiles, puisque je ne sais si Dieu veut me sauver? On me représentera la gloire du ciel, le bonheur des saints, leur récompense éternelle; mais moi je dirai : Que sais-je si je suis appelé à cette récompense, puisque je ne sais si Dieu veut me sauver? On me fera une peinture terrible des jugements de Dieu, de ses arrêts, de ses vengeances, de tous les tourments de l'enfer; mais moi je dirai : Que sais-je s'il est en mon pouvoir de l'éviter cet enfer, et si mon sort n'est pas déjà décide, puisque je ne sais si Dieu veut me sauver? A l'heure de ma mort, on me montrera le crucifix, et l'on me criera : Voilà, mon cher frère, voilà votre Sauveur, confiez-vous en ses mérites et dans la vertu de son sang ; mais moi je dirai : Que sais-je si ce sang divin, ce précieux sang a été répandu pour moi? que sais-je si c'est le prix de ma rançon, puisque je ne sais si Dieu veut me sauver (2) ?

Le P. Bourdaloue ne laisse pas son auditeur dans une telle perplexité ; il est condescendant, mais non point sans mesure; il est ferme sur les principes, écarte les subti-

(1) Méynoires Petitot, 2« série, t. XXXIII, p. 22.

(2) T. XIV, p. 57.

lités et n'affirme comme certain que ce qui est certain, et comme mystérieux ce que Dieu veut nous tenir caché, avec cette assurance que le mystère n'altère en rien sa justice, sa bonté, et par conséquent ne doit pas diminuer notre confiance; le mystère, au contraire, doit être pour riiomme un aiguillon pour mieux faire.

Le passage suivant, extrait du livre des Pensées sur la substitution des grâces du salut, est une protestation contre les propositions condamnées, nous le citons comme résumé de la saine doctrine :

Il ne tenait qu'à cet homme d'écouter la voix de Dieu, de suivre la grâce de Dieu, d'être fidèle aux inspirations de l'Esprit de Dieu, de demeurer, avec Fassistance d'en haut, inviolablement attaché à Dieu; et Dieu alors l'eût toujours soutenu, lui eût toujours été présent par une protection constante, lui eût toujours fourni de nouveaux secours : car, ne plaise au ciel que jamais nous donnions dans cette erreur, si hautement condamnée par l'Eglise, savoir, qu'il y ait des justes que Dieu laisse manquer de grâces nécessaires, lors même qu'ils veulent agir, et qu'ils s'efforcent d'obéir à ses divines volontés, selon l'état et le pouvoir actuel où ils.se trouvent! Si donc Dieu interrompt, à notre égard, le cours de sa providence spirituelle, et laisse tarir pour nous les sources du salut, nous n'en pouvons accuser que nous-mêmes. Il a abandonné les Juifs; mais n'avait-il pas auparavant recherché mille fois cette ingrate nation, et n'avait-il pas employé mille moyens pour vaincre leur opiniâtreté, et pour amollir la dureté de leur cœur? Jérusalem, Jérusalem, toi qui verses le sang des prophètes, et qui lapides ceux qui te sont envoyés, combien de fois ai -Je voulu rassembler tes enfants comme sous mes ailes, et tu ne l'as pas voulu 1 Voilà que votre maison va être déserte (Luc. 23) (1).

(1) T. XIV, p. 103.

414 LE p. LOUIS BODRDALODE

En traitant da j!?ei2V nombre des- élus, Bourdaloue s'élève de nouveau avec non moins de clarté et de fermeté contre les erreurs condamnées :

Je l'avoue d'abord, et je m'en suis assez expliqué ailleurs, il y a certaines doctrines suivant lesquelles on ne peut prêcher le petit nonibre des élus sans ruiner l'espérance chrétienne, et sans mettre ses auditeurs au désespoir. Par exemple, dire qu'il y aura peu d'élus, parce que Dieu ne veut pas le salut de tous les hommes; parce que Jésus- Christ, Fils de Dieu, n'a pas répandu son sang ni offert sa mort pour le salut de tous les hommes; parce qu'il ne donne pas sa grâce, ni ne fournit pas les moyens de salut à tous les hommes ; parce qu'il réserve à quelques-uns ses bénédictions, qu'il épanche sur eux avec profusion toutes ses richesses et toutes ses miséricordes, tandis qu'il laisse tomber sur les autres toute la malédiction attachée à ce péché d'origine qu'ils ont apporté en naissant :. je le sais, encore une fois, et j'en conviens, débiter dans une chaire chrétienne de pareilles propositions, et s'appuyer sur de semblables preuves, pour conclure précisément de là que très peu entreront dans l'héritage céleste, et parviendront à la vie éternelle, c'est scandaliser tout un auditoire,, et ralentir toute sa ferveur en renversant toutes ses prétentions au royaume de Dieu. Chacun dira ce que les Apôtres dirent au Sauveur du monde, et le dira avec bien plus de sujet qu'eux : Si cela est de la sorte, qui est-ce qui pourra être sauvé? {}ILniih. 19.) Aussi l'Église a-t-elle foudroyé de si pernicieuses erreurs, et a-t-eUe cru devoir prévenir par ses anathèmes de si funestes conséquences (1) .

Jusqu'ici nous avons donné l'enseignement de l'Église, tel que le P. Bourdaloue Texpose dans ses sermons, contre la doctrine des jansénistes; suivons-le maintenant dans

(1] T. XIV, p. 112.

LE P. BODRDALOtlE ET: lE JANSÉNISME 415

la lutte qu'il engage contre les erreurs pratiques de l'école de Port-Royal, erreurs qui ne tendaient à rien moins qu'à détruire dans les âmes l'esprit chrétien; sous différents noms- fallacieux, elles cachent autant de machines de guerre qui n'ont que trop efficacement réussi à fausser ou. bien à ébranler ou étouffer la foi dans les âmes.

Les points de doctrine contre lesquels le P. Bourdaloue s'est élevé avec le plus d'énergie, traitent du Migforisme moral, de la Fréquente communion et de la Dévotion à la sainte Vierge; et sous ces titres nous verrons que Port- Royal, à la suite de Saint-Cyran et d'Arnauld, rendait la loi morale chrétienne impraticable, la réception des sacrements impossible, et la dévotion à la sainte Vierge pour le moins inutile.

Le p. Grasset, directeur de la congrégation des MessieurSyà la maison professe de la Compagnie de Jésus, à Paris, publiait, en 1679 (23 octobre), un traité sur la Dévotion à la sainte Vierge; dans la préface on lisait (1) : « Nous voyons en ce temps d'étranges bizarreries dans les esprits : pour être dévot à la mode, il ne faut parler que de rigueurs sans en pratiquer aucune ; prêcher la pénitence et désespérer les pécheurs ; faire valoir les droits de la justice de Dieu contre ceux de la miséricorde; porter l'intérêt de l'amour et remplir tous les cœurs de crainte^ Mais ce qui est encore plus surprenant, c'est que cette pénitence dont on intime les obligations avec tant de bruit et tant d'éclat, se réduit à retrancher tous les fidèles de

(1) PréL, p. 79, 80..

416 LE p. LOUIS BODRDALOUE

l'usage des sacrements, comme s'il n'y avait point de chemin plus sûr pour aller à Dieu que de s'éloigner de Dieu. »

Voilà le jansénisme dans sa morale pratique : parler beaucoup de pénitence et n' en pratiquer aucime;iemplir d'effroi les cœurs honnêtes, mais timides ; supprimer, sous divers prétextes, les sacrements de l'Église et tout recours direct à la Mère de Dieu.

Cette austérité apparente rallia au jansénisme les personnages les plus gravement compromis dans la société frondeuse et légère du temps; leur rapprochement est une censure mystérieuse que la Providence ménageait à la nouvelle école.

La haine des Jésuites, caractère distinctif des disciples de Saint-Cyran, devint bientôt le lien le plus étroit qui unit entre eux les adeptes de Port-Royal; c'est contre la Compagnie de Jésus qu'ils ont dirigé leurs plus violentes attaques, depuis Saint-Cyran et les Arnauld, depuis Pascal qui s'est trouvé, sans trop le savoir, un outil de haine au service de petites passions, jusqu'à Sainte-Beuve, de notre siècle qui s'est fait maladroitement leur dernier apologiste.

Ce qui ressort de toutes les œuvres si vantées de cette école, ce n'est ni la lumière, ni la raison, ni l'amour; elle n'a produit rien de grand, rien de pur; ce qui déborde, c'est une haine jalouse, ténébreuse, perfide.

Parlons maintenant de l'austérité ou plutôt du rigorisme janséniste, et pour le bien comprendre, interrogeons le sévère Bourdaloue ; nul autre ne pouvait mieux parler de l'austérité chrétienne, c'est un témoignage que tout le monde se plaît à lui rendre, et pour nous en convaincre, entendons le jugement que le président de Lamoignon rendait, à la mémoire de son saint ami. « Sévère et implacable contre le péché, il était doux et compatissant pour le pécheur ; loin d'affecter une austérité rebutante^

et dont bien des gens de sa profession se font un mérite, il prévenait par un air honnête et affable. Austère pour lui-même, exact à obso'ver ses devoirs, il était indulgent pour les autres, sans rien perdre de la sévérité évangélique et sans donner dans aucun relâchement. Ses manières ont plus attiré d'âmes dans la voie du Seigneur, que celles de bien d'autres qui s'imaginent que la vraie dévotion consiste autant dans l'extérieur que dans l'intérieur (1). » Et la vérité seule pouvait mettre un pareil langage sur les lèvres de Lamoignon, membre du parlement et entouré dans sa famille d'amis et d'admirateurs de Port-Royal.

Les discours du P. Bourdaloue sont le commentaire de ce jugement. Sur le sujet qui nous occupe, l'orateur définit clairement ce qu'il faut entendre par la morale sévère ou la voie étroite du salut. C'est la pensée de son confrère le P. Grasset, rendue en d'autres termes :

Bizarre contradiction de notre siècle! jamais dans les entretiens, dans les paroles, dans les leçons de morale, on n'a plus rétréci le chemin du salut, parce que les leçons et les paroles n'engagent à rien, et jamais, en môme temps, on ne l'a plus élargi dans la pratique et dans les œuvres, parce que ce sont les œuvres qui coûtent et que c'est la pratique qui mortifie; sans donner dans aucune extrémité, souvenons-nous que la voie du ciel n'est point si étroite qu'on n'y puisse marcher, mais aussi qu'elle l'est assez pour demander toute notre constance, et pour exercer toute notre vertu (2).

Bourdaloue restera toujours dans ce juste tempéra-

it) Œuvre de Lamoignon, président au parlement de Paris. — Œuvres de Bourdaloue, Rigaud, t. III, à la fin. (2) T. XIV, p. 84.

418 LE r. LOUIS BOURDALOUE

ment ; s'il semble quelquefois, dans ses conclusions morales, restreindre les droits de la liberté, il ne dépasse jamais les limites, et toujours il ajoute un correctif qui ramène le courage ; attention d'autant plus nécessaire que jses auditeurs de bonne foi étaient plus exposés à confondre a sévérité chrétienne avec le rigorisme outré du jansénisme. Les contradictions dans lesquelles sont tombés ses adversaires, prouvent qu'il s^est toujours maintenu au point d'équilibre.

Boui'daloue parle de la sévérité dans trois sermons :

Sermon sur la Sévérité de la péîiitence, pour le quatrième dimanche de l'Avent, prêché devant le roi (1).

Sermon sur la Sévéïité évangélique, pour le troisième dimanche de l'Avent, aussi prêché devant le roi (2) .

Sermon sur la Sévérité chrétienne, pour le troisième dimanche après la Pentecôte (3).

Dans le premier sermon sur la Sévérité de la 'pénitence, Bourdaloue déclare inopportun de traiter publiquement de la Sévérité de la 2Jénitence avant de bien définir s'il s'agit de l'administration du sacrement de pénitence ou de la pratique de la pénitence : dans le premier cas, le public n'a rien à voir aux obligations du ministre de la pénitence, et il montre les inconvénients graves qui découlent de cette discussion :

C'est, dit-il, di-siser les esprits et faire que les peuples qui doivent être jugés par les prêtres dans le saint tribunal, deviennent eux-mêmes les juges des prêtres ; car voilà souvent où tout aboutit.

Tel s'inquiète de ce que les prêtres ne font pas leur devoir dans le sacrement de la pénitence, qui se met très peu en

(2.1 Second Avent, t. I, p. 363.

(3)T, YI, p. 111.

LE P. BOURDAIOUE ET LE JANSENISME 419

peine d'y faire le sien. Tel accuse les prêtres de faiblesse et de corruption dans leur morale, qui n'accomplit pas même ce que lui impose la morale la moins étroite. On voudrait en général des prêtres sévères et zélés, tandis qu'en particulier on n'a pas le moindre zèle, ni la moindre sévérité pour soimême.

Cependant, chrétiens, c'est surtout dans le pécheur que doit être la sévérité de la pénitence, puisque c'est dans le pécheur qu'est le désordre du péché. Si les prêtres doivent avoir de la sévérité, ce n'est que pour suppléer à celle qui nous manque. Car, que peut servir toute la sévérité des prêtres, quelque pure et quelque sainte qu'elle Soit, si elle n'est pas précédée ou du moins accompagnée de la nôtre?

Ne parlons donc point de la sévérité de la pénitence par rapport aux ministres que Dieu a choisis, et qu'il a revêtus de son pouvoir pour être, dans le sacré tribunal, comme ses lieutenants et les défenseurs de ses intérêts. S'il y a dans l'exercice de leur ministère quelque abus à réformer, laissons-en le soin aux prélats et à ceux qui ont autorité dans l'Église. Mais nous, ne pensons qu'à nous-mêmes, puisque nous ne devons répondre que de nous-mêmes. Or, je dis que le grand principe qui doit animer et régler notre pénitence, c'est la sévérité : sévérité nécessaire et sévérité douce (1).

C'est ainsi que Bourdaloue met chacun à sa place et ramène la question à son vrai point de départ. La sévérité n'est utile qa'au pécheur; à lui de la mettre en pratique; quant au ministre de la pénitence, il prendra sa direction auprès des évêques, ses chefs.

Le pécheur doit être sévère pour lui-même, parce que l'homme, dans la pénitence, fait l'office de Dieu qui juge et punit le mal dans la rigueur de sa justice.

En quoi consiste la sévérité de la pénitence? Quel est

420 LE p. LODIS BOURDALOUE

son objet? l'orateur va nous le dire ; et sa parole qui fait simplement appel à la droite raison, ne peut être rejetée par qui que ce soit.

L'allusion aux anciens canons est un trait qui va droit au but : les partisans des jansénistes parlaient plus des saints canons que des réformes qu'ils imposent.

Oui, mes frères, en quoi consiste, et a toujours consisté son essentielle sévérité, c'est de nous réduire aux bornes étroites de la raison que Dieu nous a donnée ; et, quand nous en sommes sortis, de nous y faire rentrer, en nous obligeant à être raisonnables contre nous-mêmes et aux dépens de nous-mêmes. Car c'est là ce qui nous coûte, et ce que nous trouvons de plus difficile dans la pénitence ; de nous interdire tout ce que notre propre raison nous fait connaître, ou péché, ou cause du pécbé ; d'arracher de nos cœurs des affections que nous jugeons nous-mêmes criminelles et sources du péché; de renoncer à mille choses agréables, mais que nous savons être pour nous des engagements au péché. Hors de là, on se soumettrait à tout le reste ; et pourvu qu'on en fût quitte pour ce qui était ordonné par les anciens canons,, on consentirait sans peine qu'ils fussent renouvelés; on jeûnerait, on se couvrirait du cilice et de la cendre, on se prosternerait aux pieds des prêtres : mais d'étouffer une vengeance dans son cœur, mais de pardonner une injure, mais de rendre un bien mal acquis, mais de rétablir l'honneur flétri par une médisance, mais de sacrifier à son devoir une passion tendre, mais de rompre un commerce dangereux et de se détacher de ce qu'on aime, voilà ce qui révolte la nature, et ce qui désole le pécheur.

Cependant voilà ce que j'appelle, souffrez cette expression, et ce qui est en effet le raisonnable de la pénitence ; si raisonnable, que vous êtes les premiers à convenir qu'on ne peut pas se dispenser de l'exiger de vous ; si raisonnable, que vous seriez vous-mêmes scandalisés si l'on ne l'exigeait pas. Le reste était d'institution humaine, mais ce raisonna-

ble est de droit naturel et divin, le reste a pu changer, mais ce raisonnable subsistera toujours, et est en quelque manière aussi immuable que Dieu ; le reste dépendait de l'Église, mais ni l'Église, ni ses ministres, ne peuvent rien sur ce raisonnable ; et il n'y a point d'autorité sur la terre, il n'y en a point dans le ciel qui puisse nous décharger de l'obligation où nous sommes de l'accomplir (1).

On ne peut s'expliquer plus clairement. Et cette guerre qu'il faut se déclarer à soi-même est une source de paix ; voilà le miracle de la pénitence. De la paix naît la joie ; fait incontestable, et le prédicateur de se récrier contre les téméraires qui osent faire de la sévérité de la pénitence un obstacle à la pénitence. Voilà le langage de la raison, en ceci d'accord avec la Foi ; nous allons lui opposer l'enseignement de l'école de Port-Uoyal, enseignement impraticable, dont la dernière conséquence est de jeter le désespoir dans les consciences faibles et de précipiter les libertins dans l'abîme du mal :

Après un exposé de la doctrine catholique, Bourdaloue se résume en ces termes :

On veut une pénitence extrême, sans adoucissement, sans attrait, parce qu'on n'en veut point du tout. Si je la faisais, dit-on, c'est ainsi que je la voudrais faire; mais on en demeure là, et l'on se sait bon gré de cette disposition prétendue où l'on est de la bien faire, supposé qu'on la fit, quoiqu'on ne la fasse jamais. Ou tout, ou rien, dit-on ; mais bien entendu qu'on s'en tiendra toujours au rien, et qu'on n'aura garde de se charger jamais du tout (2).

En ces quelques lignes, Bourdaloue nous apprend ce

(2) Ihid., p. 197.

422 LE p. LOUIS BOURDALOUE

qu'il faut penser de la morale sév)ère, de ses prédicants, de ses adeptes.

Ce passage fait époque dans l'histoire du jansénisme, Arnauld le signale à deux reprises différentes dans ses œuvres : au tome VHP, p. 192, il en parle au docteur Steyaert (1) ; au tome XXVP, il y revient encore, à la page 176, dans une réponse à l'évêque de Tournai. Dans les deux cas, il condamne le P. Bourdaloue et appuie son jugement sur le jugement de la princesse de Conti, dont le nom s'est trouvé mêlé à beaucoup d'intrigues ainsi qu'à de grands actes de charité. Sa vie, dit un historien (2,), demeure unpeu voilée. Le prince de Conti, en l'épousant, épousa sa riche dot et aussi ses querelles, et tous deux devinrent de zélés jansénistes (3).

La duchesse deLongueville, sœur des princes de Condé et de Conti, était sa belle-sœur. Port-Royal leur ouvrit ses portes et les honora du titre de Mères de l'Église.

Elles assistaient aux sermons de l'Avent à la Cour, en 1670, et entendirent le sermon sur la Sévérité de la Pénitence. Laissons maintenant Arnauld raconter luimême ce qui se passa : « Il n'y a guère eu de princesse

(1) Docteur en théologie de l'Université de Louvain.

(2) Amédée Renée. Les nièces de Mazarin, in-8°. 1858, 5" édit.

(3) La duchesse de Locgueville s'est aussi déclarée l'adversaire de Bourdaloue. Lorsque le Jésuite orateur parut à la Cour dans tout son éclat, elle avait dépassé la cinquantaine, et soutenait avec ardeur son rôle d'autrefois dans le camp des nouveaux frondeurs. Par une démarche, qui contraste singulièrement avec l'ensemhle de sa vie, elle se fit l'avocate de l'école austère de Port-Royal; elle se chargea de présenter au roi deux Mémoires touchant les infractions à la, paix de Clément IX. Dans le premier Mémoire, les disciples de saint Augustin gémissent de voir qu'au moment où. « ils commencent à défendre l'Église contre les Calvinistes, et à mériter les éloges et les approhations des premiers personnages de l'Église, ils ne font pas, à l'égard des anciens ennemis de ces Messieurs, tout l'effet qu'on en attendait ». Après ce préambule, l'auteur du Mémoire énumère

en France, dans ce dernier siècle, qui ait été plus généralement estimée par sa piété que feu M"'= la princesse de Conti. Elle était un jour au sermon d'un des Pères de la Compagnie qui a les plus grands talents pour la prédication. Il prêchait de la pénitence; et dans le premier point, il parla avec beaucoup de force contre ceux qui entretenaient les pécheurs dans leurs habitudes criminelles par leur conduite relâchée. Mais dans le second, il n'eut pas moins de soin d'avertir les auditeurs de se garder de ceux qui conduisent les âmes avec des sévérités excessives. Cette princesse dont toute la Cour a connu la justesse d'esprit et la droiture de cœur, témoigna, par sa contenance, en être blessée. Ce que ce Père ayant remarqué, et n'étant pas bien aise d'être mal dans son esprit, il la vint voir pour justifier ce qu'il avait dit. Mais elle lui parla d'une manière admirable. Elle lui avoua que cette dernière partie de son sermon l'avait fort scandalisée ; qu'elle avait peine à souffrir qu'on parlât dans des discours pubhcs contre les directeurs sévères ; que cela donnait occasion au peuple de fuir la conduite de tous ceux qui tâchent de faire marcher les âmes par la voie étroite

toutes les infractions dont les Jésuites se sont rendus coupables; il cite les noms des PP. Chauraud, Goret, Guillemin, Adam; il termine la liste par le P. Bourdaloue « célèbre par ses p7-édicaiw)is et plus célèbre encore, s'il se peut, par son zèle amer et par ses emportements; il est accusé d'avoir dit, il n'y a pas longtemps, que les Jansénistes étaient des hérétiques très dangereux, et qu'ils ne haïssaient les Jésuites que comme les loups haïssent les chiens du berger. On ne peut s'empêcher, ajoute le Mémoire, de faire remarquer, en passant, la charité de ce bon religieux, qui lui fait prendre pour des bêtes farouches tous ceu.^: qu'il n'honore pas de sa bienveillance, et cette humilité profonde, avec laquelle il déclare, dans cette comparaison, que lui et ses compagnons sont les chiens fidèles à qui Jésus-Christ a confié, dans ces derniers temps^ la gardé et le salut de son troupeau. » (Œuvres Arn., t. XXYI, p. 346.) Tous ces propos, allégués sans preuve, ne méritent guère confiance.

de l'Évangile, ce qui ne saurait manquer de paraître sévère à bien des personnes ; qu'on décriait par là les plus gens de bien dans l'esprit du commun du monde ; qu'au reste, elle ne pouvait deviner à qui on en voulait, quand on déclamait contre les directeurs trop sévères, qu'elle connaissait ceux qu'elle voyait bien qu'il avait voulu marquer par là ; mais que, bien loin de croire qu'ils le fussent trop, elle appréhendait pour eux qu'ils ne le fussent pas assez, et qu'elle ne pouvait s'ôter cette crainte de l'esprit, quand elle comparaît la conduite de ceux qui passent pour les plus rigoureux avec l'esprit et les maximes de l'Évangile (1). »

En un mot pour nous servir d'une expression vulgaire qui eut plein succès dans le parti, « la princesse lava la tête à Bourdaloue (2). »

Le récit d'Arnauld, imprimé une première fois à Cologne en 1691 , et réimprimé après la suppression de la Compagnie en 1779, nous paraît être d'une authenticité douteuse. Si la princesse a entendu blâmer les directeurs sévères à la chapelle des Tuileries, comme les journaux du temps permettent de le supposer, nous doutons qu'elle se soit permis de manifester sensiblement sa désapprobation devant le roi ; si Louis XIV avait encore des faiblesses pour les nièces de Mazarin, il avait aussi une haine profonde pour les jansénistes. On sait aussi que le roi tenait rigoureusement à l'étiquette et à la bonne tenue dans l'Église, d'où nous concluons que la princesse de Conti s'est tenue sur la réserve, que Bourdaloue ne s'est imposé aucune réparation, qu'il ne s'est pas laissé laver la tète par la princesse, et sur tous ces points nous nous

(l) Araauld répète la même anecdote au t. XXYI, p. 17G, et nomme le P. Bourdaloue.

/2) Sainte-Beuve, Port-Royal, t. Y, p. 33.

LE P. BOURDALOUE ET LE JANSÉNISME 42o

permettons de donner au chroniqueur un démenti forme] . Ici, comme pour le sermon de lai -Conversion de Magdeleine qui suivit le sermon sur F Impureté, des écrivains ont inventé des réparations imaginaires. Bourdaloue était entièrement désintéressé de l'estime de la princesse de Conti. On peut d'ailleurs demander à Arnauld comment il a su ce qui s'est passé entre la princesse et le religieux ; il répondra dans sa langue équivoque « elle lui parla d'une manière admirable, ainsi que je F ai appris d'ioie personne qui y était présente ou à qui elle le raconta aussitôt après, » tout ce langage est enveloppé d'un brouillard d'invraisemblance qui sont Tesprit de secte et ne mérite aucune foi. Le caractère connu de Bourdaloue est une garantie contre une pareille conduite. Nous pourrions encore appuyer notre démenti sur les dernières pensées du sermon dans lequel nous voyons éclater les vertus apostoliques du prédicateur indépendant, austère, et miséricordieux comme le sauveur qu'il prêche. Le P. Bourdaloue se peint lui-même, lorsque dans un élan du cœur vers Dieu :

Je ne serai jamais assez téméraire pour prêcher votre miséricorde sans prêcher votre justice, parce que je sais les conséquences dangereuses qu'en tirerait l'impiété; mais aussi me ferais-je un crime de prêcher les rigueurs de votre justice sans parler en même temps des douceurs de votre miséricorde, parce que la foi m'apprend, et que c'est vousmême qui me l'avez révélé, que votre miséricorde sauve les pécheurs, au heu que votre justice seule ne peut que les damner et les réprouver. Je joindrai donc l'un et l'autre ensemble, pour pouvoir toujours dire, comme David : Seigneur, je chanterai vos bontés et vos jugements; et quand les pécheurs du siècle devraient abuser de cette inépuisable miséricorde que je leur annoncerai pour votre justification, Seigneur, je ne cesserai point de la pubher hautement, afin

426 LE p. LOUIS BOURDALOUE

que vous soyez reconnu pour ce que vous êtes, c'est-à-dire pour un Dieu également juste et bon; et qu'à l'égard des impies mêmes, vous soyez à couvert de tout reproche, quand l'excès de leurs désordres vous forcera un jour à les condamner (1).

Le P. Bourdaloue a suffisamment exposé, dans le sermon sur la Sévérité de la pénitence, ce que l'on doit penser du rigorisme janséniste, qu'il faut remplacer par une sévérité vraiment chrétienne. Désormais il ne discute plus avec ses adversaires, mais il saisit toutes les occasions de les démasquer; il relève surtout leur hypocrisie manifeste : hypocrisie de langage et de conduite.

Parlant de la sainteté, dans son premier Avent, il convient que les vraies vertus, par l'abus qu'on en fait en affectant la prétention de les imiter, produisent, contre l'intention de Dieu, les fausses vertus; le démon prend à tâche de contrefaire la vraie humilité par mille vains fantômes d'immihté, la vraie sévérité de l'Évangile par l'apparente sévérité de l'hérésie, le vrai zèle par le zèle jaloux (2)...

Dans le sermon sur la Sévérité évangélique, nous hsons :

On a du zèle pour maintenir la discipline, et l'on ne craint pas de le faire hautement valoir et de l'opposer à la licence et aux dérèglements du siècle. Autre erreur, dit saint Augustin; car ce zèle de la discipline, si louable d' ailleurs et si nécessaire, ne coûte rien dans les entretiens, dans les cercles, dans les livres, dans les chaires même et dans les discours publics ; le bornant là, on n'en est point incommodé ; au contraire, on s'en fait honneur, et l'abus en vient jusques à ce point, que le libertinage même s'accoutume à tenir ce

(2) Serm. sur la Sainteté, t. I, p. 254.

langage, parce que c'est le langage à la mode, et qu'on a trouvé le secret de faire impunément toutes choses, pourvu qu'on parle sévèrement (1).

C'est ce que l'histoire du jansénisme prouve surabondamment.

Le P. Rapin, dans ses Mémoires (2), parle des rendezvous que se donnaient les élus à l'hôtel de Nevers. La description qu'il nous en a laissée, rappelle un passage du sermon pour le jour des Cendres, où Bourdaloue semble parler de ces réunions trop peu sévères, ain^i que des délicatesses de la marquise de Sablé, qui savait admirablement accommoder sa santé, sa table et ses habitudes de bonne maison avec les exigences de la morale dite sévère. Nous lisons :

Mais ce que les saints ne comprenaient pas est devenu un des secrets de la dévotion du siècle : car on peut dire que jamais siècle n'a parlé avec plus d'ostentation que le nôtre de la pénitence sévère, ni n'a porté plus loin, dans la pratique, le raffinement sur tout ce qui s'appelle vie douce; ne s'aveugle-t-on pas même jusqu'à se faire un devoir de ménager son corps ? ne va-t-on pas même jusqu'à se persuader qu'on est nécessaire au monde, et que c'est une raison supérieure pour se dispenser des lois les plus communes de la mortification chrétienne? Cependant, l'Apôtre l'a dit, et H est vrai : La pénitence, pour être parfaite, doit s'étendre jusqu'à la haine de soi-même; et l'on ne peut bien réparer le péché qu'en crucifiant cette chair de péché qui est l'ennemie de Dieu (Galat. 8) (3).

Bourdaloue condamne encore l'hypocrisie des jansé-

(2) lUd., p. 403 et suiv.

(3) T. II, p. 74.

428 LE p. LOUIS BOURDALOUE

nistes, en démontrant largement la fausseté de cette proposition, qu'une doctrine est bonne, par là même qu'elle est sévère et ennemie des sens.

Et voilà, mes chers auditeurs, l'un des plus subtils stratagèmes de l'ennemi de notre salut. Il ne sait pas moins pervertir les âmes par l'apparence de l'austérité que par les charmes de la volupté; et son adresse a toujours été de faire que les mêmes moyens dont les saints se sont servis pour assujettir la cbair à l'esprit, qui sont la mortification et la pénitence, fussent employés par les hérétiques pour s'élever contre Dieu, et pour se soustraire à l'obéissance de son Église. Gomme si ce prince du monde, non content d'avoir les sacrifices et les adorations qu'il reçoit des idolâtres dans le paganisme, voulait encore avoir parmi les chrétiens ses confesseurs et ses martyrs, qui fissent gloire de se mortifier et de se crucifier eux-mêmes pour lui. Or, qui sont -ils, si ce ne sont pas ces esprits entiers et rebelles dont je parle, et les connaissez-vous par un caractère plus marqué que celuilà? Esprits d'autant plus pernicieux (cette réflexion est singulière, ne la perdez pas), esprits d'autant plus pernicieux, qu'en fait d'hérésie, l'apparence de l'austérité est souvent plus dangereuse que la corruption et le relâchement : pourquoi? en voici la raison évidente : parce qu'une hérésie qui penche vers le relâchement, n'ayant rien qui lui donne de l'éclat, étant combattue par les principes de tous les gens de bien, et choquant d'une manière ouverte les maximes fondamentales de l'Évangile, elle tombe et se détruit d'ellemême; au Ueu que celle qui semble porter à la sévérité, s'acquiert par là même un certain crédit qu'on ne renverse pas aisément, parce qu'elle prévient d'abord en sa faveur tout ce qu'il y a d'esprits simples et bien intentionnés, et qu'elle trouve d'ailleurs dans leur ignorance et leur opiniâtreté de quoi se fortifier et se maintenir (1).

[l) T. VI, p. 122.

Dans le sermon sur le Jugement de Dieu, au commencement de la deuxième partie, l'orateur fait encore ressortir la mauvaise foi des partisans de la morale sévère, qui réclament F esprit de douceur et de modération dès qu'ils sont mis en jugement; ils veulent ainsi que les prêtres, qui sont les lieutenants de Dieu et qui président de sa part au jugement secret de nos âmes, dans le sacrement de pénitence, deviennent en cela les complices de leur lâcheté...

Il arrive tous les jours, par une prévarication indigne, mais qui est celle de notre siècle, que lors môme que nous nous scandalisons en général de la trop grande facilité des ministres de l'Église, nous l'entretenons en particulier par cent manières artificieuses dont nous nous servons pour les faire entrer dans nos pensées et dans nos intérêts ; et que ne trouvant point pour autrui de confesseurs assez sévères, nous en formons pour nous-mêmes de plus indulgents et de plus accommodants. Car de là vient l'espèce de nécessité où nous les mettons de garder avec nous tant de mesures, d'imaginer tant d'adoucissements, de chercher tant de tempéraments, et cela au préjudice de la sainte fonction qui leur est confiée, et qu'ils n'ont pas la force de soutenir, parce que nous en avons trop pour arrêter leur zèle et pour l'énerver (1).

L'orateur va mettre à l'épreuve la bonne foi de ses auditeurs. Il leur proposera de s'en tenir aux décisions des casuistes les plus modérés, en les défiant de les accepter; pourquoi donc les accuser de relâchement quand on ne se sent pas la force de se soumettre à leur direction? Suivons-le dans ce nouvel assaut :

Appliquez-vous à ma, supposition. Que je ramasse dans

(1) T. -VU, p. 425.

430 LE p. LOUIS BOURDALOUE

ce discours tout ce qu'enseignent les théologiens; je dis les théologiens les plus modérés et les plus éloignés de porteries choses jusqu'à l'excès d'une indiscrète sévérité; 3e dis même, si vous voulez les plus commodes et les plus soupçonnés, soit avec sujet, soit sans sujet, de pencher vers le relâchement, que je ramasse, dis-je, tout ce qu'ils enseignent et qu'ils soutiennent être d'une obligation étroite de conscience, et à quoi néanmoins la conscience souvent des plus zélés contre eux et contre leur morale n'est pas dans la disposition de se soumettre. Tout commodes qu'on les prétend, que je rapporte ici, sans y rien ajouter et dans les termes les plus simples, leurs décisions sur certains chefs qui touchent les intérêts des hommes, et que j'en fasse l'application à tel qui se pique le plus d'une conscience timorée : il y en aura peu dans cette assemblée que je ne confonde, et peut-être intérieurement que je ne révolte (1).

Nous avons entendu le P. Bourdaloue faire maintes fois profession de sévérité dans la morale, il proteste de nouveau contre la morale relâchée, à la fin de la première partie du sermon sur la Grâce. Ce passage donne la mesure et le mode de sévérité que Dieu demande dans les directeurs qui ont charge d'âmes.

Je ne dis pas, mes frères, que nous devions flatte»^ les •pécheurs par de lâches complaisances : vous n'ignorez pas combien fai ce sentiment en horreur; je ne dis pas que nous ne devons point obliger les pécheurs à tout ce que l'Évangile a de plus austère, aux rigueurs de la pénitence, au crucifiement de la chair, à la mortification de l'esprit : malheur à moi si j'en rabattais un seul point! Mais je dis qu'à cette sévérité, qui pourrait seule éloigner les pécheurs, il faut joindre cette douceur qui les ramène; je dis qu'il faut proportionner cette sévérité aux dispositions des sujets, comme la grâce elle-

même s'y accommode, et non pas l'appliquer sans discernement et sans prudence, aux uns trop, aux autres trop peu, à ceux-ci hors de leur état, à ceux-là par-dessus leurs forces; je dis qu'il faut avoir de saintes adresses pour faire embrasser cette sévérité et même pour la faire goûter, montrant qu'elle est praticable, et ne portant jamais les choses à des excès qui donnent lieu aux mondains de les traiter d'impossibles : je ne dis pas, encore une fois, qu'il ne faille jamais user de sévérité dans la conduite des âmes ; mais je dis que ce doit être une sévérité discrète, une sévérité qui se fasse aimer, une sévérité qui rende le joug de Dieu supportable, et non point une sévérité pharisaïque, une sévérité sans onction, une sévérité impérieuse, une sévérité sèche et rebutante, une sévérité qui ne pourrait convenir qu'à des esclaves, mais qui ne convient nullement aux enfants de Dieu. Plût au Ciel, mes frères, que nous fussions tous bien persuadés de cette vérité, puisque rien ne contribuerait davantage à la sanctification du christianisme (1) .

Le trait suivant, recueilli dans un sermon sur r Amour de Dieu, complète l'idée du régime moral qu^adopte le P. Bourdaloue. Pascal et Arnauld, personne ne l'ignore, ont été les promoteurs les plus ardents de l'erreur janséniste, et en particulier de cette austère morale dont ils ont parlé avec tant de mauvaise foi. Bourdaloue les montrait du doigt, lorsqu'il s'écriait dans le panégyrique de saint Ignace :

Apôtres de la pénitence pour la prêcher, et ses déserteurs quand il a été question de la pratiquer; ennemis déclarés d'une vie commode, lorsqu'il a seulement fallu la combattre dans une pompeuse morale, mais attachés à toutes les commodités de la vie, lorsqu'il s'est agi de les prendre et de se les procurer : hypocrites pharisiens, contre qui le Sauveur

(1) T. III, p. Uk.

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du monde s'est tant élevé, et qu'il a si bien marqués dans l'Évangile, en disant que tout leur zèle se terminait à charger leurs frères de fardeaux lourds et accablants, tandis qu'ils ne voulaient pas même les toucher du doigt (1) .

Dans le sermon sur la Médisance, pour leXP dimanche après la Pentecôte, Bourdaloue met en scène l'auteur des Provinciales, géomètre habile, écrivain distingué, mais aussi instrument trop docile d'une secte qui a fait le le malheur de la religion et de la France au dix-septième siècle. Nous donnons ici, dans son entier, le portrait de Pascal, tel que nous l'a laissé le P. Bourdaloue; c'est moins un portrait qu'une flétrissure trop méritée.

Mais savez-vous, chrétiens, ce qui m'étonne? c'est que dans un siècle tel que le nôtre, je veux dire dans un siècle où nous n'entendons parler que de réforme et de morale étroite, on voit des gens pleins de zèle, à ce qu'il semble, pour la discipline de l'Éghse et pour la sévérité de l'Évangile, suivre toutefois les principes les plus larges sur un des devoirs les plus rigoureux de la justice chrétienne, qui est la restitution de l'honneur et sa réparation. Un homme aura passé toute sa vie à décrier, non seulement quelques particuliers, mais des sociétés entières. Il aura employé ses soins à réveiller mille faits injurieux et calomnieux; et comme si ce n'était pas assez de les avoir débités de vive voix, et d'en avoir informé toute la terre, ou par lui-même, ou par d'autres animés de son esprit, il se sera servi de la plume, pour les tracer sur le papier et pour en perpétuer la mémoire dans les âges futurs. Cependant cet homme mem't, et sur tout cela l'on ne voit de sa part nulle satisfaction. On ne pense pas même à entrer pour lui là-dessus en quelque scrupule; et sans hésiter, on dit : C'était un homme de bien, c'était un grand serviteur de Dieu, il est mort dans des sentiments de piété qui pénétraient les cœurs et qui ont

(1) T. Xril, p. 57.

édifié tout le monde. Je le veux, mes frères, et je ne rabattrai rien de l'opinion de sa bonne vie. Mais après tout, trois choses me font de la peine : l'une, qu'il est incontestablement chargé d'une multitude infinie de médisances, et de médisances atroces ; l'autre, que toute médisance qui n'est pas réparée autant qu'elle pouvait et qu'elle devait l'être, devient dès lors, au jugement de Dieu, et selon la doctrine la plus relâchée, un titre certain de condamnation? et la troisième, enfin, qu'il ne paraît rien qui donne à connaître que ce mourant ait marqué quelque repentir de ses médisances passées, et qu'il ait pris quelques mesures pour les effacer. Yoilà ce que je vous laisse concilier avec la sainteté de la vie, et la sainteté de la mort. C'est un mystère pour moi incompréhensible, et un secret que j'ignore (1).

On ne peut s'y méprendre, Antoine Arnauld seul pourrait disputer à son complice l'honneur d'être signalé à l'auditoire comme un médisant et un calomniateur; mais les circonstances de la mort, signalées par l'orateur, nous obligent à rester bien en deçà de l'année 169A, année de la mort d' Arnauld, époque à laquelle le P. Bourdaloue n'avait plus aucun motif pressant de jeter l'anathème sur la mémoire de Pascal. En 1682^ Bourdaloue trouvait l'occasion de faire allusion à l'habile menteur de Port-Royal, mort, il est vrai, depuis vingt ans (1662), mais un moment ressuscité de ses cendres par le bruit qui s'élevait autour de son lit funèbre.

Pascal avait été d'un tempéramment délicat; l'esprit, chez lui, avait de bonne heure épuisé la nature, et du jour qu'il se mit à la merci de l'école de Port-Royal, la passion la plus funeste pour un homme de sa trempe, la haine du sectaire, acheva de miner ses forces. Ce n'était certainement pas la direction de M. Singlin, ni la morale de Port-

434 LE p. LOUIS BOURDALOUB

Pioyal des Champs qui pouvaient ramener la paix dans cette âme fatiguée et frappée par les visions et les agitations de la conscience. Son âme, jeune encore, fut épuisée dans sa fécondité par le vilain métier de pamphlétaire que lui imposaient Nicole, Arnauld, Singlin; il tomba malade dans la force de l'âge et alla mourir chez sa sœur. Ses derniers moments sont entourés d'un mystère impénétrable ; les rapports des témoins oculaires sont contradictoires; le curé de Saint - Etienne, Beurier, après avoir parlé de rétractation des erreurs jansénistes, revient sur son premier rapport (1), et confesse qu'il n'a pas bien compris les paroles du mourant. En 1682, la question fut agitée de nouveau, et le P. Bourdaloue en prit l'occasion de protester contre cette mémoire déjà flétrie; il s'autorisa de ce réveil du mort pour accabler de sa parole vengeresse la mémoire du calomniateur ; de là ces affirmations terribles :

On parle de réforme et de morale étroite et l'on suit les principes les plus larges sur un des devoirs les plus rigoureux delà justice chrétienne qui est la restitution de l'honneur et de la réputation... Un homme aura passé sa vie entière à décrier non seulement des particuhers, mais des sociétés entières..., il se sera servi de sa plume... pour en perpétuer la mémoire..., cependant cet homme meurt et sur tout cela on ne voit de sa part nulle satisfaction, et l'on dit sans hésiter « que cet homme était un grand serviteur de Dieu... »

Bourdaloue rendait ainsi publiquement hommage à la vérité, abandonnait Pascal à la justice divine et vengeait ses confrères des calomnies dont ils avaient été l'objet.

On nous permettra de ne tenir aucun compte des récits de M. Sainte-Beuve, sur la mort de Pascal, En éclectique consommé, il le fait mourir comme un incrédule, puis en

(1) Voir notice sur Port-Royal, Mémoires Petitot, 2« série, t. XXXni, p. 105.

prédestiné, et même dans un ravissement de joie, d'après les témoignages de S'° Marthe et d'Arnauld (d). Quelle confiance mérite la parole d'hommes qui absolvent si facilement un calomniateur impénitent? Ce qui est hors de doute, c'est que le mystère a enveloppé son agonie, alors qu'il était facile et même nécessaire de faire le jour sur les derniers instants d'un homme aussi célèbre; le silence le condamne. Encore à propos du rigorisme janséniste, le P. Bourdaloue nous trace le portrait d'Antoine Arnauld.

L'action du docteur sur la société du dix-sep tièm siècle a été moins pénétrante que l'action de Pascal, mais elle a été plus persévérante et non moins préjudiciable à la saine doctrine comme à la saine morale. La haine des Jésuites était héréditaire dans la famille Arnauld, et le dernier de la famille, Antoine, depuis appelé le grand Arnauld par les sectaires, a soutenu la tradition de ses pères. Il s'annonça dans le monde janséniste par le livre de la Fréquente communion dont nous aurons à parler, et devint l'avocat de tous les intérêts compromis de la nouvelle secte. Champion de la morale austère, il se fit peu de scrupule de semer partout le mensonge, l'équivoque et la haine. C'est cette contradiction entre les austères principes qu'il affichait et sa conduite pratique que Bourdaloue combat et poursuit de sa vive éloquence, dans le discours suivant,:

Le sermon sur la Sévérité chrétienne (2) établit que la vraie sévérité pour un chrétien consiste dans la docilité de l'esprit et dans la mortification du cœur, deux vertus essentielles dans un disciple de Jésus-Christ, et assurément fort étrangères aux disciples du Port-Royal, où tout

(1) Histoire de Port-Royal, t. III, p. 362-370.

(2) T. VI, p. Ml.

est révolte contre l'autorité de l'Église et de l'État, où tout est violence dans les ressentiments.

Ce remarquable discours est riche en application aux disciples de Port-Royal; il les compare aux pharisiens de l'Evangile, et ce seul rapprochement est une condamnation. Pour la rendre plus sensible, l'orateur montre dans le détail tous les points de ressemblance. Il s'en prend aux hommes, à ces grands observateurs d'une morale étroite en apparence ; à ces femmes avides d'austérité, qui feraient beaucoup mieux de respecter les décisions de l'Eglise, de se taire dès qu'elle a parlé, de croire ce qu'elle croit et parce qu'elle le croit (1). 11 reproche aux auditeurs qu'il a en vue, de se servir d'une fausse austérité pour accréditer et appuyer l'erreur avec un danger d'aiitant plus grand, qu'en fait d'hérésie, l'apparence d'austérité est souvent plus dangereuse que la corruption et le relâchement. L'austérité de la vie, aux yeux de Bourdaloue, est équivoque; il ne veut donc juger de personne par cette austérité, mais par la docilité de l'esprit (2) .

Dans la deuxième partie du discours, Bourdaloue montre que la sévérité pharisaïque n'est qu'un voile pour dissimuler les passions les plus animées et les plus violentes ; et l'orateur développe cette pensée, puis il la résume sous les traits d'une physionomie bien connue, et que tous appellent par son nom. On ne peut s'y méprendre, l'orateur trace le portrait d'Arnauld. M. Sainte-Beuve, dans son Histoire de Port- Roy aU signalant ce portrait, dit : « Je veux présenter un portrait de lui, peu à son avantage, en laid, mais ressemblant, tracé de main de maître par Bourdaloue... (3). »

(1) T. YI, p. 119 et suiv.

(2) Ihid., p. 127.

(3) T. II, p. ICS.

Nous n'y contredirons pas, et tout homme initié tant soit peu à l'histoire du jansénisme, reconnaîtra l'avocat de Port-Royal, tel qu'il a existé en réalité, dépouillé de cette auréole de grandeur dont certaine opinion avait bien gratuitement orné son front. Nous citons :

On est sévère; mais en même temps on porte dans le fond de l'âme une aigreur que rien ne peut adoucir ; on y conserve un poison mortel, des haines incapables, des inimitiés dont on ne revient jamais. On est sévère : mais en même temps, on entretient des partis contre ceux qu'on ne se croit pas favorables, on leur suscite des affaires, on les poursuit avec chaleur, on ne leur passe rien, et tout ce qui vient de leur part, on le rend odieux par les plus fausses interprétations. On est sévère : mais en même temps, on ne manque pas une occasion de déchirer le prochain et de déclamer contre lui. La loi de Dieu nous défend d'attaquer même la réputation d'un particulier; mais par un secret que l'Évangile ne nous a point appris, on prétend, sans se départir de l'étroite morale qu'on professe, avoir droit de s'élever contre des corps entiers; de leur imputer des intentions, des vues, des sentiments qu'ils n'ont jamais eus ; de les faire passer pour ce qu'ils ne sont point, et de ne vouloir jamais les connaître pour ce qu'ils sont; de recueillir de toute part tout ce qu'il peut y avoir de mémoires scandaleux, qui les déshonorent^ et de les mettre sous les yeux du public, avec des allératioîis, des explications, des exagérations qui changent tous les faits, et les présentent sous d'affreuses images. On est sévère, mais en même temps on est délicat sur le point d'honneur jusqu'à l'excès, on cherche l'éclat et l'ostentation dans les plus saintes œuvres, et l'on y affecte une singularité qui distingue; on est possédé d'une ambition qui vise à tout, et qui n'oublie rien pour y parvenir ; on est bizarre dans ses volontés, chagrin dans ses humeurs, piquant dans ses paroles, impitoyable dans ses arrêts, impérieux dans ses ordres, emporté dans ses colères, fâcheux et

438 LE p. LOUIS BOURDALOUE

importun dans toute sa conduite. Ce qu'il y a de plus déplorable, c'est qu'en cela souvent on croit rendre service à Dieu et à son Église, comme si Ton était expressément envoyé dans ces derniers siècles pour faire revivre les premiers, pour corriger les abus imaginaires qui se sont glissés dans dans la direction des consciences, et pour séparer l'ivraie du bon grain. Car c'est ainsi que le Fils de Dieu l'avait prédit à ses apôtres : Venit hora ut omnis qui inter/îcit vos. arbitretur obsequium se prœstare Deo (1).

Ainsi le docteur sévère gardait, au fond du cœur, la haine héréditaire de sa famille contre les Jésuites; il semait la zizanie, interprétait tout en mal, il déchirait le prochain et des sociétés entières ; l' énumération est longue et toujours vraie, et ne peut s'appliquer à nul autre qu'au docteur Arnauld.

Sainte-Beuve ne s'y est pas trompé, et tel que nous le connaissons, il a fallu que son œil exercé fût bien assuré de la réalité de la ressemblance, pour s'en faire le garant. Peu d'hommes ont vu de plus près toutes les pièces du procès, et nul n'était mieux pourvu des dons de l'inteUigence et de l'esprit pour saisir la ressemblance ; on peut donc s'en rapporter à son jugement et, par une conséquence toute naturelle, mettre un terme à cette admiration de convention que quelques âmes candides accordent trop facilement à cet agitateur habile, inquiet, vagabond, menteur, orgueilleux et suffisant.

Nous n'avons pas encore fini avec Arnauld. Dans la querelle du jansénisme, il paraît partout ; dès l'origine, il se fait une place d'honneur dans la dispute soulevée au sujet de la Fréquente Communion^ question où le P. Bourdaloue s'est trouvé mêlé et sur laquelle nous avons quelques mots à dire.

(1) T. VI, p. 139.

IV. — LE P. BOURDALOUE ET LE LIVRE DE LA FRÉQUENTE COMMUNION DU DOCTEUR ANTOINE ARNAULD

Les jansénistes, non contents de rétrécir la voie du salut, ont encore pris à tâche d'en rendre le parcours impossible. Les procédés dont ils ont fait usage, tout en les couvrant d'apparences mensongères, expliquent les désastres que cette secte a répandus dans la société des fidèles, aussi bien que le crédit dont elle a toujours joui auprès des ennemis de l'Église, et dans le dernier siècle et dans le nôtre.

Les disciples de Saint-Cyran, moins hardis que Luther et Calvin, firent mine de respecter le sacrement de l'Eucharistie, et même de lui vouer un culte particulier. On ne parlait à Port-Royal que de Chapelet du Saint-Sacrement; l'adoration perpétuelle était la grande dévotion des religieuses ; la plume du docteur Arnauld semblait vouée au culte de l'adorable Eucharistie ; le traité de la Fréquente Communion, qui parut en 16/i3, était son œuvre. Plus de vingt ans après, en 1668, il publiait, avec le concours de Nicole, le traité de la Perpétuité de la foi au Saint Sacrement. Les catholiques s'aperçurent bien i\i% que tout cet étalage de foi et de dévotion n'était qu'un leurre. Le célèbre traité sur la Fréquente Co7nmunion ne pouvait avoir, en effet, d'autre résultat que de rendre la Communion impraticable.

Il faut reprendre à l'origine l'histoire de ce livre resté fameux dans les annales du jansénisme.

Les premiers meneurs du parti, Duvergier de Hauranne, abbé de Saint-Cyran, et Antoine Arnauld ne trouvant pas dans l'énoncé des cinq propositions de Jansénius une

matière assez irritante pour ameuter les peuples en faveur de la nouvelle doctrine et surtout contre les Pères de la Compagnie de Jésus, demandèrent à tous les courants d'opinion, quelques griefs dont ils pussent faire des éléments de tempête.

Un incident qui peut passer pour fortuit vint à leur aide, nous en donnons le récit d'après les Mémoires du P, Rapin, contemporain des personnages mis en scène (i) . Magdeleine de Souvré, marquise de Sablé, avait pour directeur de conscience le P. de Sesmaisons, jésuite (2), qui l'autorisait à recevoir la sainte communion tous les mois ; elle recontra à la Cour la princesse de Guémenée, Anne de Rolian, célèbre, à cette époque, par des relations compromettantes avec le cardinal de Retz. La princesse, attachée à l'Ecole de Port-Royal, en avait adopté le régime spirituel, communiait rarement et se permettait de critiquer la conduite de son amie, M°"^ de Sablé. Le P. de Sesmaisons, informé par sa pénitente de ce qui se passait, rédigea un petit traité sur cette question : S'il est meilleur de communier souvent que rarem.ent.

Il le lui remit et, par une complaisance indiscrète, la marquise de Sablé communiqua l'écrit à la princesse de Guémenée, qui n'eut rien de plus pressé que d'en donner connaissance au docteur Arnauld; le docteur ne fit pas attendre la réfutation. La marquise de Sablé, indignée de la conduite de son amie, fit tous ses efforts pour arrêter la publication du livre d' Arnauld, efforts inutiles. Le livre de la Fréquente Comm.union (3) parut avec l'approbation des évêques attachés au parti et tout le monde voulut le lire.

(2) Né en 1588. Jésuite en 1607, mort à Paris, le 30 octobre 1648.

(3) Œuvres d'Arnauld. t, XX"Vn, p. 181.

LE P. BOURDALOUE ET LE JANSÉNISME Ml

Suivant l'usage, les hommes de la secte firent passer le nouveau traité pour un chef-d'œuvre de style ; il était, du reste, rempli de maximes bonnes et mauvaises, habilement fondues les unes dans les autres ; la morale qu'il prêchait était grave et austère et ne déplaisait pas à un peuple qui se contente volontiers des apparences (1) ; c'est le P. Rapin qui parle.

Dès sa première apparition en 1643, le livre de la Fréquente Communion, d'abord attribué à l'abbé de Saint-Cyran, fut bientôt avoué par son véritable auteur, le docteur Arnauld. En vain les catholiques répondirentils ; lancé par l'esprit de parti, il eut bientôt la vogue, et le livre de la Fréquente (2), devint l'étendard de la secte, et la règle de conduite des adeptes qui ne renonçaient pas encore entièrement aux sacrements de Pénitence et d'Eucharistie.

Le P. Bourdaloue, dont l'auditoire était composé de gens d'esprit et aussi de précieuses toujours en quête de curiosités morales, ne pouvait manquer de traiter un sujet aussi riche en applications.

Nous trouvons sa pensée dans les sermons du Carême sur la Communion (3) ;

Dans le sermon sur la Fréquente Communion, pour le dimanche dans l'octave du Saint-Sacrement (Zi) ;

Dans les conclusions de chacune des deux parties du sermon sur le désir ou le dégoût de la Communion (5).

Le Deuxième volume des Pensées renferme plusieurs plans de discours sur le même sujet.

(1) Mémoires Rapin, 1. 1, p. 22.

(2) Expression de M™<= de Sévigné, qui constate la grande vogue du livre dans le parti. [Lettres du 25 mai 1680, t. VI, p. 413.)

(3)T. Il, p. 84, (h\ T. YI, p. 77.

(5J T. VII, p. 367.

442 LE P. LOUIS BOUBDALOUE .

Au cinquième jour (1) de l'essai d'octave du Saint- Sacrement, nous avons un sermon sur la Fréquente Communion^ un autre sur la Communion indigne (2) et sur la Fréquente Coyifession (8) .

Le sermon sur la communion, du 1" jeudi de Carême (Zi), a pour texte les paroles du centenier qui semble repousser la visite du Seigneur parce qu'il s'en trouve indigne. M™° de Sévigné met ce sermon au nombre des trois sermons admirables qu'elle a entendus du P. Bourdaloue prêchant le Carême à Saint-Paul, en 1683, en présence d'un véritable auditoire de cour ; outre M"" de Sévigné et M""" de Caumartin, on y voyait M°"= de Lauzun. La marquise rend un compte assez exact du sermon, sur les dispositions dans lesquelles il faut être pour approcher de la communion, mais elle ne dit pas tout; en vérité, on lui pardonne de ne pas être au courant du but secret d'Arnauld lorsqu'elle fait l'affront au P. Bourdaloue d'ajouter que « tout fut traité avec une justesse, une droiture, une vérité que les plus grands critiques n'auraient pas eu le mot à dire ; M. Arnauld lui-même, dit-elle, n'aurait pas parlé d^une autre manière w. Il faut aussi lui savoir gré d'avoir accordé à l'orateur bon témoignage de son habileté sur une matière devenue par le fait de l'école de Port-Royal, une matière délicate à traiter, tant était grande alors encore son influence. « Tout le monde, poursuit la marquise, tout le monde était enlevé et disait que c'était marcher sur des charbons ardents, sur des rasoirs, que de traiter cette matière si adroitement et avec tant d'esprit, qu'il n'y

(1) T. XT, p. 472.

(2) Ibid., p. 503.

(3) Ibid., p. 393.

(4) Math., Yin, 8. Domine non sum dignus...

eut pas un mot à reprendre, ni d'un côté ni de l'autre... Pour moi, s'écrie-t-elle, j'étais tout ébaubie d'entendre le P. Desmares avec une robe de Jésuite (1). » Nous savons que le P. Desmares était l'orateur par excellence du parti, orateur et docteur. Il était, en effet, bien difficile de donner tort au P. Bourdaloue, et cependant nul doute qu'il ne s'applique dans ce sermon sur la Communion^ à condamner les exagérations d'Arnauld. D'après cette lettre, nous voyons encore que W"" de Sévigné avait fait de grands progrès dans la foi des jansénistes ; elle avait acquis une assurance qu'elle n'avait pas encore ep mail680, lorsqu'elle avouait à sa fille qu'elle avait prêté aux pauvres filles de Sainte-Marie, ses voisines à Nantes, le livre de la Fréquente, mais alors c'était sous le plus grand secret, qu'elle faisait cet aveu (2). Un très bon livre, ajoute-telle... (3), malgré la condamnation des évêques et du Saint-Siège; un livre dont elles sont charmées, lui écrivirent-elles, par politesse sans doute {h) ou peut-être par simplicité, la vérité en pareille matière est bien près de Terreur.

Prenons le texte du sermon sur la Communion : Ait illi Jésus, ego veniam, et curabo eum. Et respondeiis centurio, ait : Domine non sum dignus ut intres sub tectum meum. Jésus lui dit : Je viendrai et je le guérirai : Le centurion répondit : Seigneur je ne suis pas digne que vous entriez dans ma maison.

Les commentateurs ont toujours vu dans les paroles du centenier l'expression d'une profonde humilité de la part d'un soldat païen envers le thaumaturge dont il

(1) Lettres de ifmc de Sévigné, t. VII, p. 222.

(2) Ihid, t. VI, p. 413.

(3) Ibid., p. 425.

(4) Ihid., p. 459, 15 juin 1680.

444 LE r. LOUIS BOURDALODE

admire la vertu et la puissance, et dont il réclame le secours en faveur d'un fils bien-aimé. Jésus-Christ ne tenant compte que de sa charité, se met à la disposition du père affligé et guérit son fils. L'Eglise n'admet pas d'autre sens à ces paroles qu'elle a adoptées pour sa liturgie, au moment solennel du saint Sacrifice de la messe, où le chrétien fait profession d'humilité, pour se rendre moins indigne de s'unir à son Créateur.

Le docteur Arnauld (1) soutient que, par ces paroles, Domine non sum dignus, le centenier veut effectivement repousser le Sauveur, « quoiqu'il s'offre lui-même » . Puis il ajoute avec une feinte indignation : « Et vous voulez que non seulement nous recevions Jésus-Christ chez nous, lorsque nous en sommes indignes, mais qu'en cela même que nous nous sentons moins préparés à une telle visite, nous le pressons d'y venir avec plus de hardiesse (2)! » Gomment faire croire à un homme sensé que le P. de Sesmaisons, auquel s'adressait Arnauld, ait confondu l'humilité loyale du centenier avec la perfidie de Judas. C'est cependant ce qu' Arnauld veut faire croire à ses lecteurs, lorsqu'il dit ces dernières paroles et insiste en ces termes : « Considérons seulement quelques exemptes de ces pécheurs qui se sont approchés de Jésus-Christ dans l'Evangile, pour juger s'ils nous donneront sujet de nous en approcher plus hardiment, plus nous nous trouverons dénués de grâce (3). » Etait-ce discuter de bonne foi?

Revenons au discours du P. Bourdaloue sur la Communion; dès le premier mot, nous voyons à qui il s'adresse.

Jésus-Christ nous recherche dans ce sacrement, et nous nous en retirons. Il veut, par un excès de son amour, nous

(1) Œuvres, t. XXYII, p. 567.

(2) lUd., p. 567.

(3) T. II, p. 87 et suiv.

honorer de ses saintes visites, et nous nous y opposons. Il nous demande l'entrée dans notre cœur ; et, sous des prétextes non seulement spécieux, mais religieux, nous la lui refusons. Car, pour nous disculper de ce refus, nous nous retranchons sur notre indignité; et nous disons, mais par un esprit peut-être bien différent de celui du centenier : Seigneur, je ne suis pas digne : Domine, non sum dignus. Gomme cette excuse est la plus apparente et la plus commune, j'ai cru devoir m'y attacher, non pas absolument pour la combattre, non pas aussi pour l'autoriser, mais pour l'examiner dans ce discours, et pour avoir lieu de vous instruire des plus solides et des plus importantes vérités qui regardent la pratique et l'usage de la communion (1).

Bourdaloue remonte à l'origine de ce sentiment d'indignité, et, suivant la qualité et les dispositions de ceux qui s'en servent, il lui reconnaît des caractères bien différents. Avant d'entrer dans l'exposition de sa doctrine, il énumère les conséquences que le livre de la Fréquente Commimion d'Arnauld tire de l'humilité du centenier; doitelle aller jusqu'à éloigner de Jésus-Christ et de son sacrement; la privation de l'Eucharistie doit-elle être considérée comme un exercice ordinaire de pénitence? cette pénitence est-elle conforme aux intentions du Fils de Dieu? cette humilité, dans sa pratique, s'accorde-t-elle avec la fin du mystère de l'Eucharistie; répond-elle à l'usage de la primitive Église? est-elle approuvée par TEgUse des derniers siècles, par les Pères? est-elle utile? fuir Jésus-Christ par humilité, est-ce lui faire honneur? se dispenser du pain de vie, est-ce témoigner du respect ? après cette énumération, Bourdaloue ajoute :

Ce sont des questions, mes chers auditeurs, où bien des

(1) ï. II, p. 87.

446 LE p. LOUIS BOURDALOUE

raisons particulières et générales m'empêchent d'entrer, et que je vous laisse examiner vous-mêmes. Outre qu'il serait assez difficile de vous rien dire de nouveau sur cette matière, peut-être le fruit en serait-il moindre que je ne le dois prétendre d'un discours uniquement consacré à l'édification de vos âmes (1).

Ces quelques mots laissent sous-entendre bien des choses ; et avant tout, le dégoût qu'inspirent à notre orateur ces discussions oiseuses où l'esprit de parti jette le froid et la mort sur les interlocuteurs : et d'ailleurs le seul énoncé de la question amenait immédiatement la réponse. Bourdaloue abandonne le terrain d'une discussion oiseuse, et il se réserve l' édification des âmes en n'acceptant que V humilité chrétienne comme motif légitime d'éloignement de la communion; il distingue trois espèces de pécheurs qui ont droit de dire avec saint Pierre : Exi a me quia homo yeccator sum; Retirez-vous de moii^arce que je suis tm pécheur. En premier lieu, le pécheur si7icère et de bonne foi, le pécheur aveugle qui se trompe lui-même, le pécheur hypocrite et dissimulé, qui couvre son libertinage d'un voile de piété et affecte de tromper les autres.

Pour le pécheur de honne foi, l'excuse est une raison; ]30ur le pécheur aveugle, l'éloignement pour cause d'indignité est un prétexte qu'il faut détruire; enfin pour le pécheur hypocrite et libertin, c'est un abus et un scandale qu'il faut combattre.

A chacun d'eux d'agir en conséquence.

Bourdaloue pose en principe, à l'usage . des pécheurs de bonne foi, qu'ils ne doivent pas approcher de l'Eucharistie dans l'état de péché; en conséquence, qu'ils doivent

LE P. BOURDALOUB ET lE JANSÉNISME 447

sortir, et sortir au plus tôt, de l'état d'indignité où ils se trouvent ; en deux mots, il faut communier et communier dignement. Bourdaloue ne veut pas qu'on mette sans cesse sous les yeux du pécheur, l'affreux danger d'une communion indigne, sans jamais lui parler de la nécessité de communier, sans lui faire craindre le danger d'une communion indigne... C'est la vraie doctrine des saints Pères.

Passant aux pécheurs qui se laissent aveugler par une fausse humilité, il montre que le respect qu'ils affichent pour s'éloigner du sacrement de Jésus-Christ, n^est qu'un vain prétexte qu'il faut faire disparaître. Ce respect est un respect vain qui n'opère rien, qui n'aboutit à rien; respect mensonger, car si ce respect était réel, le pécheur ferait tout ce qui est nécessaire pour sortir de l'état d'indignité où il se trouve, et loin de témoigner son respect, il prouve son dégoût pour le divin sacrement.

Le passage suivant, qui expose les résultats de l'indignité factice des mondains, met à nu l'illusion des jansénistes.

Voilà, mes chers auditeurs, Jusqu'où va leur dérèglement ; et pour les convaincre, ajoutait saint Ghrysostome (ceci paraît sans réplique), pour les convaincre que, par rapport à eux, ce prétendu respect n'est qu'un prétexte et non pas une raison, c'est que, pour communier plus rarement, ils n'en communient pas plus dignement, c'est-à-dire que lorsqu'ils communient, ils ne s'y disposent pas mieux, qu'ils ne s'éprouvent pas avec plus de soin, qu'ils ne s'en séparent pas plus du monde, et, si j'ose ainsi m'expliquer, que pour recevoir chez eux Jésus-Ghrist, ils ne s'en mettent pas plus en frais, se persuadant, par la plus fausse de toutes les maximes, que communier peu sans y rien ajouter de plus, doit leur tenir lieu de mérite et de tout mérite ; et, par une visible erreur dont ils ne s'aperçoivent pas, mesurant tout le respect qu'ils rendent au divin mystère, non par plus

448 LE p. LOUIS BOURDALOUB

d'attention sur eux-mêmes, non par plus de fidélité à leurs devoirs, non par plus d'exactitude ni plus de régularité, mais par l'intervalle et l'espace de temps qu'ils mettent entre une communion et l'autre : Non munditiam animi, sed intervalla temporis longions meritum putanies (Ghrys.); marque infaillible, dit ce Père, que ce n'est ni humilité, ni respect, mais une illusion toute pure de l'esprit du monde qui les séduit (1) .

Il s'agit maintenant de guérir ces âmes aveugles; ici encore on entend le moraliste réprouver la doctrine d'Arnauld, et mettre à jour, toutes les perfidies de son école.

Or, je dis, chrétiens, qu'il est d'une importance extrême de leur ôter ce prétexte; et comment? prenez garde, s'il vous plaît ; non pas en leur facilitant la communion, ni en les y portant, tandis qu'ils sont encore dans les engagements d'une vie mondaine : je sais trop ce que la dignité de ce sacrement exige d'une âme fidèle ; et malheur à moi si, dans la plus grande action du christianisme, et dans les dispositions qu'il y faut apporter, je venais jamais à ouvrir la porte aux moindres relâchements. Mais j'appelle ôter à une âme mondaine ce prétexte, l'obliger à parler juste, et à ne plus dire : Je m'éloigne du corps de Jésus-Christ, parce que je le respecte; mais : Je m'en éloigne, parce que je suis une âme libertine, qui ne veux pas m'assujettir aux saintes lois que ma religion me prescrit pour en approcher; je m'en éloigne, parce que je suis une âme dissipée, qui n'ai en tête que le monde et que mon plaisir; je m'en éloigne, parce que je suis une âme lâche, qui n'ai pas le courage de rien faire, ni de rien entreprendre pour mon salut; je m'en éloigne, parce que j'ai un empressement pour les affaires temporelles qui me dessèche le cœur, et qui m'endurcit cà

(1) T. II, p. 107.

l'égard de Dieu; je m'en éloigne, parce que je ne puis me résoudre à me mortifier, ni à me faire la moindre violence ; je m'en éloigne, parce que je veux vivre sans règle et selon le caprice de mon humeur. Obliger, dis-je, les moindains à convenir de tout cela, et leur remontrer ensuite le désordre de leur conduite, et l'injure qu'ils font à Jésus-Christ de négUger ainsi son adorable sacrement; leur bien faire entendre que non seulement il ne s'en tient pas honoré, mais que c'est l'outrager, que c'est l'irriter, que c'est s'attirer de sa part cette terrible malédiction, par où il couclut la parabole de l'Évangile : Dico autem vobis quoi nemo virorum illorum gui vocati sunt gustabit cœnam meam (Luc. 14), ma table était prêtre et dressée pour eux, et ils ont cherché des prétextes pour s'en éloigner; mais je saurai bien les en punir; car je vous déclare que pas un d'eux ne sera reçu au sacré banquet que je leur avais préparé : voilà de quoi les détromper de la dangereuse illusion qui les aveugle. Combien de fois, mes chers auditeurs, cette prédiction du Sauveur du monde, quoiqu'elle ne soit, si vous voulez, que comminatoire, s'est-elle accomplie à la lettre? et combien de chrétiens, pour avoir abandonné pendant la vie l'usage de la communion, par un secret jugement de Dieu, en ont-ils été privés à la mort (1)?

Vain respect et aussi faux respect, parce qu'il est sans douleur d'être séparé de Jésus-Christ, parce qu'il est sans désir de se rapprocher de lui : condition essentielle d'un vrai respect qui devrait être sensible dans ces hommes qui en appellent sans cesse à l'exemple des premiers chrétiens. Aussi Bourdaloue ne craint-il pas d'invoquer leur souvenir :

Mais, quel surcroît de peine si je comprends tout le malheur d'une si triste séparation! Quand l'Église, exerçant sur

(1) T. II, p. 108, 110.

les premiers chrétiens la sévérité de sa discipline, les retranchait pour un temps de la communion, que faisaient-ils et quels étaient leurs sentiments ? Les Pères nous apprennent qu'ils en tombaient dans la plus profonde tristesse, qu'ils gémissaient, qu'ils soupiraient, qu'ils versaient des torrents de larmes, qu'ils regardaient cet état comme une réprobation passagère : ainsi, quoique séparés de Jésus-Christ, marquaient-ils néanmoins leur respect, et un respect solide à Jésus-Christ. Mais ces mondains dont je parle, ont-ils jamais senti les impressions de cette douleur chrétienne et religieuse? j'en appelle au témoignage de leur cœur, et je les en atteste eux-mêmes : éloignés do la communion, avec quelle tranquillité ne soutiennent-ils pas cet éloignement? avec quelle indolence ne se voient-ils pas séparés du Dieu de leur salut? avec quelle insensibilité ne s'y accoutumentils pas, non seulement jusqu'à n'en être plus affligés mais jusqu'à s'en trouver soulagés? La communion, dans le cours de leur vie mondaine, est un fardeau pesant, et ils s'en déchargent; la communion trouble ou interrompt leurs vains plaisirs : pour les goûter sans interruption et sans trouble, ils l'abandonnent; il faudrait pour communier, garder des mesures et se contraindre : il leur est plus commode de s'en abstenir et de ne communier plus. Avec de telles dispositions, me persuaderont-ils qu'ils ont pour Jésus- Christ et son sacrement un vrai respect ; et s'ils le prétendaient encore, n'ai-je pas droit de ne les en pas croire (1) ?

Faux respect, parce qu'il n'est accompagné d'aucun désir de la communion, désir qui est comme un principe de vie, au lieu que ce désir cessant, je suis comme mort (2). Encore ici, l'orateur fait appel à l'exemple de la primitive Église : il cite saint Chrysostome, gémissant hautement de ce que les peuples, par un faux respect

(1) T. II, p. ML

(2) Ibid., p. 113.

LE P. BOURDALOUE ET LE JANSÉNISME 4oi

mêlé à. une vaine curiosité, accouraient à ses discours pour l'entendre, tandis qu'ils délaissaient la table sainte. Bourdaloue ne se trouvait-il pas dans le même cas?

Quelle honte, leur disait-il, mes frères, de voir celte froideur quand on vous parle de recevoir le Saint des saints? S'agit-il d'un spectacle dans votre ville? vous y courez en foule, et rien ne vous peut attirer quand il est question de venir prendre part au sacrifice de nos autels; toutes vos places publiques, tous vos amphithéâtres sont remplis, et la table de Jésus-Christ est vide ; en vain y sommes-nous assidus pour vous distribuer les dons célestes, aucun de vous ne s'y présente ; Jésus-Christ en personne vous y attend, et il y est délaissé. Tantôt ce Père leur représentait avec quel zèle ils s'assemblaient pour écouter ses prédications, tandis qu'ils en marquaient si peu pour recevoir de ses mains le gage précieux de leur salut ; tantôt il se plaignait de leur dureté à l'égard de ce sacrement d'amour; tantôt il leur remettait devant les yeux les funestes conséquences de ce respect mal entendu dont ils voulaient se prévaloir, et de l'abus qu'ils en faisaient. Imaginez-vous, mes chers auditeurs, que c'est encore ici saint Ghrysostome qui vous parle, puisqu'en effet c'est lui-môme; ou bénissez le ciel de ce que Dieu, dès lors, inspirait à ce grand homme ce qui doit aujourd'hui confondre vos pitoyables mais pernicieuses erreurs (1).

Un argument plus sensible aux oreilles des mondains du siècle de Bourdaloue et même des disciples de Port- Royal qui s'éloignaient, par un respect exagéré mais vrai, du sacrement de l'Eucharistie, consiste à leur montrer que, dans la primitive Église, ceux qui. par respect, s'éloignaient de l'Eucharistie, passaient ce temps dans de continuelles et dures pénitences.

(1) T. II, p. 114.

432 LE p. LOUIS BOURDALOUE

Or, ajoute Bourdaloue, avouons-le à notre honte, de pareilles épreuves ne sont ni du goût, ni de la dévotion des mondains : de quelque respect qu'ils se piquent pour Jésns-Clirist, ils ne veulent pas qu'il leur en coule tant ; aveuglés par l'esprit du monde, par cet esprit de mollesse, ils prétendent en être quittes à meilleur compte; toute leur pénitence se termine à ne communier plus, et ce genre de pénitence ne les incommode point : Lien loin de les incommoder, il flatte leurs inclinations et il leur donne lieu de vivre dans une plus grande liberté, disons mieux, dans un plus grand libertinage : car, voilà où le prétexte de ce faux respect porte les choses ; et plût au ciel que ce que je combats ici fût une chimère et non une vérité (1).

La troisième partie du discours établit que le respect qui éloigne de la communion, est un scandale dans le pécheur hypocrite. Ici nous sommes en pleine lutte avec l'école de Saint -Cyran et d'Arnauld. Laissons parler Bourdaloue avec sa franchise ordinaire :

Je ne sais, chrétiens, si vous avez jamais fait une réflexion qui m'a paru bien solide, et dont je suis sûr que vous comprendrez encore mieux que moi la vérité; savoir, que lorsqu'il s'est élevé dans le christianisme des contestations sur le relâchement ou la sévérité de la discipline, certains libertins du monde n'ont presque jamais manqué à se déclarer pour le parti sévère^ non pas afin de l'embrasser dans la pratique et de le suivre, disposition dont ils étaient bien éloignés ; mais, ou par une conduite bizarre, pour avoir le plaisir d'en parler, ou par un intérêt secret, pour s'en servir comme d'un voile propre à couvrir d'autres desseins. Ainsi tant de fois a-t-on vu des hommes engagés d'ailleurs dans dans des désordres honteux, des hommes également corrompus et dans l'esprit et dans le cœur, vains, sensuels,

amateurs d'eux-mêmes, être les premiers et les plus zélé s en apparence à s'expliquer en faveur de la réforme et à la maintenir; ainsi a-l-on vu des femmes trop connues pour ce qu'elles avaient été et peut-être pour ce qu'elles étaient encore, des femmes à qui le passé devait au moins fermer la bouche, devenir les plus éloquentes sur la dépravation dçs mœurs, ne trouver rien d'assez exact ni d'assez rigide dans la police de l'Église, et en appeler sans cesse aux anciens canons, tels qu'ils s'observaient dans leur première institution. Mais ce zèle de la pureté des mœurs et de la perfection du christianisme n'est-il pas louable dans un chrétien? Oui, répond saint Bernard; mais autant qu'il est louable dans un chrétien, autant, pour ne rien dire de plus, est-il équivoque et douteux dans un libertin; et je dois, selon le précepte de Jésus-Christ, m'en défier comme de la plus dangereuse hypocrisie (1) .

La princesse de Guémenée, la duchesse de Longueville étaient certainement du nombre des femmes à qui le passé devait fermer la bouche. Bourdaloue recherche quel intérêt secret ces impies peuvent avoir à tenir une pareille conduite, à tenir un pareil langage :

Il est certain, dit-il, qu'en parlant de la sorte , ils se mettent en possession d'être libertins, non seulement avec sûreté, mais, j'ose le dire, avec honneur. Cependant, parce qu'ils n'ignorent pas que la communion a toujours été regardée comme une marque spéciale du christianisme, et que d'y renoncer ouvertement ce serait une espèce d'apostasie qu'ils auraient peine à soutenir, pour ne se pas commettre jusque-là, et néanmoins pour secouer le joug qui les incommode, ils se font un voile de religion de leur propre irréUgion (je ne sais si je m'explique bien), et ils se portent pour approbateurs de cette maxime, qui va à nous éloigner

(1) T. II, p. 116.

454 LE P. LOUIS BOURDALOCE

de Jésus-Ghrist par un sentiment de crainte et de respect,, afin qu'on né puisse plus les distinguer d'avec les chrétiens même les plus exacts, puisqu'ils parlent comme eux et qu'ils paraissent aussi zélés qu'eux (1 ) .

L'orateur développe les conséquences de cette conduite scandaleuse, qui détourne les âmes, non seulement de la communion, mais universellement de tout ce qu'il y a de saint dans la religion.

S'il est toujours dangereux, dit-il, avec saint Jean Chrysostôme, en blâmant la fausse piété, de décréditer la vraie, beaucoup plus l' est-il, quand celui qui se môle d'en juger est un esprit profane qui n'attaque l'un que parce qu'il est secrètement ennemi de l'autre, et que bien loin d'user de la précaution nécessaire pour séparer le vrai d'avec le faux, semble n'avoir point d'autre but que de détruire le vrai par le faux.

Voilà à quoi ils travaillent, et môme à quoi ils parviennent, en contrôlant les gens de bien sur leurs communions, en censurant leur vie, en critiquant leur conduite, en relevant leurs moindres défauts et ne leur pardonnant rien, et en leur faisant uu^crime de tout. Saint Augustin, avec toutes ses lumières, n'osait pas désapprouver l'usage de communier tous les jours; un mondain téméraire et aveugle dans les choses de Dieu le condamne hardiment et sans hésiter. Le dernier Concile souhaitait de voir la fréquente communion rétablie dans l'Eglise, et le mondain voudrait au contraire l'exterminer et l'anéantir. Ne pensez pas, mes chers auditeurs, que par là je prétende justifier toutes les communions fréquentes ; il y en a de fréquentes que je déplore, mais dont je laisse à Dieu le jugement, c'est-à-dire, il y en a de fréquentes, mais inutiles; de fréquentes, mais lâches; de fréquentes, mais très peu édifiantes, mais qui pourraient

(1) T. II, p. 119.

LE P. BODKDALOUE ET LE JANSÉNISME 4oo

même plutôt scandaliser qu'édifier. Peut-être en parlerai-je dans un autre discours (1), et vous verrez bien que mon intention ne fut jamais de les autoriser : du reste, j'ai dit que j'en laissais à Dieu le jugement, parce qu'autant que je craindrais de rien avancer qui favorisât de telles communions, autant me croirais-je prévaricateur de donner la moindre atteinte aux communions fréquentes, mais ferventes (2).

S' appuyant toujours sur Tautorité de saint Jean Chrysostome, l'orateur montre jusqu'à l'évidence que ce respect factice des sacrements, par suite d'une fausse humilité, va jusqu'à anéantir tout exercice de religion ; il 'finit par ces paroles :

Vous n'êtes pas dignes de vous présenter à la table de Jésus-Christ, ce sont les paroles de saint Chrysostome; et êtes-vous dignes d'entrer dans le temple de Dieu ? et êtesvous dignes de prier et d'invoquer Dieu? et cles-vous dignes d'entendre la parole de Dieu? et êtes-vous dignes d'être admis à la pénitence et au tribunal de la miséricorde de Dieu? et êtes-vous dignes de chanter avec l'Eglise les louanges de Dieu? et êtes-vous dignes d'assister au sacrifice qui est offert à Dieu? il faudra donc, par la même raison, abandonner tout cela, et que la vue de votre indignité, si j'ose m'exprimer de la sorte, vous tienne dans une espèce d'excommunication oii vous n'ayez plus de part à tout ce qui s'appelle culte et devoir chrétien. Ainsi concluait ce saint docteur; et, sans parler des bonnes âmes dont la simplicité peut être séduite par cette illusion, voilà l'avantage que les libertins en voudraient remporter ; ils se feraient un plaisir d'étendre à toutes les obligations chrétiennes ces paroles du centenier, expliquées et corrompues selon leur

(1) T. VI, p. 77.

(2) T. II, p. 121.

4S6 LE p. LOUIS BOURDALOUE

sens : Domine, non sum dignus; et comme ils s'en servent pour paraître, tout libertins qu'ils sont, humbles et religieux, en ne communiant pas ; aussi, passant plus loin, se sauraient-ils bon gré d'avoir trouvé moyen de ne paraître Jamais dans nos temples par respect, de ne plus prier par respect, de s'affranchir, par respect, de tous leurs devoirs. Or, c'est là, mes chers auditeurs, le scandale qu'il fallait combattre; pardonnez-moi si j'en parle avec quelque véhémence; c'est pour l'intérêt de Jésus-Christ et de sa religion. Que les prélats de l'Église fassent des lois et des ordonnances pour corriger les abus de la communion, c'est ce qui les regarde et ce que je respecterai toujours; que les prêtres et les pasteurs des âmes travaillent à y apporter remède, c'est leur ministère, et c'est pour cela que Dieu les a établis ; que les particuliers mêmes y contribuent selon la mesure de la grâce que Dieu leur a donnée, en commençant par eux-mêmes avant que d'étendre leur zèle sur les autres, c'est ce qui m'édifiera. Mais que des mondains, que des profanes, aveugles dans les choses de Dieu, que des hommes peut-être sans foi, entreprennent de décider ce qu'il y a de plus important dans lareligion, de le régler, d'y mêler leurs erreurs, leurs intérêts, leur impiété, c'est ce que je condamnerai toujours, et sur quoi je m'élèverai hautement contre eux (l).

Le second sermon que nous pouvons opposer à l'enseignement de Port-Pioyal a été prononcé le dimanche dans l'octave du Saint -Sacrement. Il commente la parabole des invités qui refusent l'invitation du maître, sous mille prétextes. Bourdaloue va traiter de la Fréquente Communion, question brûlante à l'époque où il prend la parole. C'était attaquer de front recelé de Port-Royal, et provoquer sa colère. Notre orateur ne se le dissimule pas et s'explique, dès les premiers mots, en traitant de faux

{{) T. II, p. 123.

LE P. BOURDALOUE El LE JANSÉNISME 457

chrétiens ceux qui détournent les fidèles de la Fréquentation de l'Eucharistie.

On a toujours, ou l'on croit toujours avoir des raisons pour abandonner le plus salutaire de tous les sacrements, et pour n'en approcher presque jamais : Et cœperunt omnes simul excusare. Mais entre les excuses les plus ordinaires dont on se sert, savez-vous, mes cliers auditeurs, quelle est la plus dangereuse, parce qu'elle est la plus spécieuse? c'est ce que nous entendons dire à tant de faux chrétiens, qu'ils ne sont pas assez purs pour se présenter à une table si sainte, et que leurs communions sont rares, parce qu'ils ne se croient pas dignes de les rendre plus fréquentes. Or, je soutiens, moi, que cette excuse, tout apparente qu'elle peut être, n'est point communément recevable. Je soutiens que cette prétendue humilité dont on voudrait se faire un mérite, n'est souvent qu'un piège de l'ennemi de notre salut ou de la nature corrompue qui nous trompe (1),

Et il donne la division de son discours (2).

Pour détruire la vaine excuse de ceux qui se retirent de la communion parce qu'ils ne se croient pas assez purs, et qui, par la même maxime et la même règle de conduite, portée au delà des bornes et mal conçue, en retirent les autres, je dis que la pureté requise pour approcher du sacrement de Jésus- Christ, ne doit point être communément ni en soi un obstacle à la fréquente communion : ce sera la première partie. Je vais même plus loin ; et par l'effet le plus désirable et le plus heureux, je prétends qu'un des moyens les plus puissants, les plus infaillibles et les plus courts pour arriver à une sainte pureté de vie, c'est la fréquente communion : Je vous ferai donc voir comment une vie pure

(2) IbicL, p. 80.

AdS le p. louis bourdaloue

et innocente nous doit préparer à la communion, sans que ce devoir soit une juste raison de nous en éloigner; et d'ailleurs je vous apprendrai comment môme la communion doit servir à rendre notre vie toujours plus innocente et plus pure. Ces deux pensées sont solides ; mais, encore une fois, il est important que vous y donniez toute votre attention, pow^ les entendre précisément telles que je les entends et que je les propose. Appliquez -vous et commençons.

Ces derniers mots montrent bien que l'orateur avait découvert dans son auditoire des adeptes de l'Ecole ennemie, toujours disposés à mal interpréter sa parole.

Bourdaloue veut donc montrer que la j)ureté exigée des chrétiens pour s'approcher du sacrement de l'Eucharistie ne peut dispenser légitimement du fréquent usage de la communion, parce que Jésus-Christ, en instituant l'Eucharistie, a voulu que l'usage en fût ordinaire puisqu'il la compare à un repas auquel tous sont invités. C'est une nourriture dont nous devons user, non point rarement, ni extraordinairement, comme l'on use des remèdes, mais fréquemment et souvent, comme nous prenons tous les jours les aliments qui entretiennent la vie (1). Il insiste en faisant remarquer la nature de cet aliment : c'est du j^ain, nourriture de tous, du riche comme du pauvre, le pain que nous demandons chaque jour à Dieu. D'autre part, Notre-Seigneur demande que celui qui entre dans la salle du festin soit revêtu de la robe de noces, c'est-à-dire qu'il apporte une conscience purifiée de toutes souillures. Bourdaloue prévoit que les disciples de Port-Royal vont interpréter sa pensée, il les prévient.

Que veux-je dire, après tout, chrétiens auditeurs? car c'est ici qu'il faut m'expliquer et lever le scandale où pour-

rait vous jeter ma proposition mal interprétée et mal expliquée. Est-ce mon sentiment que malgré l'état du péché, vous deviez, pour vous conformer aux desseins de Jésus-Christ touchant la communion fréquente, venir à son autel et recevoir son sacrement? Malheur à moi, si j'autorisais en aucune sorte une telle profanation, et malheur à quiconque ferait ce criminel abus du plus saint de nos mystères, et se rendrait par là, selon l'expression de l'Apôtre, coupable du corps et du sang d'un Dieu ! Mais quelle est ma pensée ? c'est que vous raisonnez d'une façon, et qu'il faudrait raisonner de l'autre. C'est que vous concluez à quitter la fréquente communion, parce que vous ne menez pas une vie assez réglée ni assez exemplaire ; lorsque vous devriez seulement conclure à vivre plus régulièrement et plus exemplairement, pour retenir la fréquente communion (1) .

C'est ainsi que la controverse mène notre orateur à la leçon morale, qui est toujours le but de sa parole. Suit l'énumération de tous les vices de la société contemporaine, avec les moyens d'y remédier.

Mais, ajoute-t-il, si l'obligation do purifier son cœur est un obstacle à la Fréquente Communion, elle ne l'est que parce que vous le voulez, parce que vous voulez rester dans jos habitudes vicieuses; l'obstacle vient donc de votre^volonté dépravée (2).

Bourdaloue reconnaît que le travail de la pm-ification des cœurs n'est pas l'ouvrage d'un jour.

Car, dites-vous, il faut du temps, je le veux, pourvu que ce temps n'aille pas à l'infini, et que d'un terme à l'autre on ne cherche pas toujours à le prolonger; pourvu que ce

(1) T. VI, p. 83.

(2) Ihid., p. 85.

temps d'épreuve ne vous tienne pas les années entières sans manger ce pain céleste, qui doit être votre soutien, et dont vous ne pouvez vous passer ; pourvu que ce ne soit ni votre lâcheté qui règle ce temps, ni vos préjugés et votre opiniâtreté. Et ne sait-on pas à quels excès ont été là-dessus des esprits entêtés et aveuglés jusqu'à se faire une piété, je dis une piété chimériqae, de manquer aux préceptes de l'Église, et de violer l'un de ses commandements les plus solennels, qui est celui de la Pâquel

Mais cette abstinence spirituelle, ajoutez-vous, est une pénitence. Ainsi le disait-on du temps de saint Ambroise, comm3 il l'a lui-môme remarqué. Il y en a, ce sont les paroles de ce saint docteur, il y en a qui se font une pénitence de se priver de la participation des saints mystères : Sunt qui arbitrantur hoc esse pœnitentiam, si absfineant a sacramentis cœlestibus. Mais quelle pénitence, poursuit ce même Père, et n'est-ce pas se traiter trop sévèrement soi-même en s'imposant une peine, de se refuser le remède dont on doit attendre sa guérison et son salut? (1)

Donnons maintenant les paroles d'Arnauld dans la préface du livre de la Fréquente Communion (2). « J'ose dire qu'il y a des âmes, qui étant revenues de l'état de péché dans lequel elles avaient passé plusieurs années, sont tellement touchées par un mouvement de grâce et par l'esprit de pénitence, qu'elles seraient ravies de pouvoir témoigner à Dieu la douleur et le regret qu'il leur reste de l'avoir offensé, et diffèrent leur comtnunioji jusqiies à la fin de leur vie, comme étant indignes de s'approcher du corps de Jésus-Christ... De sorte que si ces personnes ne suivent pas dans cette disposition une conduite si sainte et dans laquelle le Saint-Esprit a porté

(1) T. VI, p. 86.

(2) Œuvres crAmauld, t. XXVII, p. 77.

tant de fidèles, lorsque l'Eglise a été la plus pure dans les mœurs et dans la discipline, c'est principalement pour éviter les divers jugements des hommes qui ne peuvent comprendre comment une âme pénitente peut se séparer durant tant de temps de ce qu'elle aime et de ce qu'elle désire le plus. Et l'on peut dire véritablement qu'il n'y aurait rien en quoi l'esprit humain s'opposerait davantage à l'esprit de Dieu, que de condamner cette pénitence qu'il a tant de fois imprimée dans le cœur des siens... » Quelle témérité que d'attribuer ainsi à l'Esprit-Saint une disposition aussi opposée à la doctrine de l'Eglise !

La parole de Bourdaloue devait être ici d'autant moins suspecte qu'il avait fait, en son temps, à l'occasion de la communion pascale, une large part à la pénitence préparatoire : il avait parlé du carême institué à cet effet et des pénitences imposées aux chrétiens des premiers temps, et pour que l'on ne prît point le change, il ajoutait :

Mais aujourd'hui l'on a trouvé le moyen d'abréger ces choses; et, si je puis me servir de cette expression, d'en cire quitte à bien moins de frais (1).

Et en elfet, les jansénistes en se dispensant de la communion sous un faux prétexte, se dispensaient de la pénitence qui y prépare. Avec saint Vincent de Paul, Bourdaloue pensait que la nouvelle doctrine tendait à supprimer l'usage de la communion, c'est ce que prouve le passage suivant, extrait d'une correspondance du saint contemporain de Saint-Cyran :

Celte lettre, résumée dans la Vie de saint Vincent de Paul, par Collet (2), a été rendue publique dans les Mé-

(1) T. IV, p. 194.

(2) Collet, Vie de saint Vincent de Paul, t. II, p . 426.

462 LE P. LOUIS BOURDALODE

moires de Trévoux de l'année 1726 (1); l'original est daté du 25 juin lô/iS et est adressé à l'abbé d'Orgny, prêtre de la Mission à Rome. Il paraît que cet abbé, séduit par les apparences des fausses doctrines, avait reproché à M. Vincent de s'être déclaré contre la nouvelle école; le saint répond :

« Voici, Monsieur, les raisons qui m'y ont porté: la première est celle de mon emploi au conseil des choses ecclésiastiques, dans lequel chacun s'est déclaré contre la Reine, M. le Cardinal, M. le Chancelier et M. le Pénitencier. Jugez de là si j'ai pu demeurer neutre; le succès a fait voir si j'ai dû demeurer neutre ; le succès a fait voir qu'il était expédient d'en user de la sorte. La seconde raison est celle de la connaissance que j'ai du dessein de l'auteur de ces opinions nouvelles d'anéantir l'état présent de l'Église et de la remettre en son pouvoir. 11 me dit, un jour, que le dessein de Dieu était de ruiner l'Eglise présente, et que ceux qui s'employaient pour la soutenir, faisaient contre son dessein. Et comme je lui dis que c'étaient pour l'ordinaire les prétextes que prenaient les hérésiarques comme Calvin, il me répondit que Calvin n'avait pas mal fait en tout ce qu'il avait fait, mais qu'il s'était mal défendu... » Arrivons à la condamnation du livre de la Fréquente Communion : « Voyons maintenant de quoi il s'agit, poursuit saint Vincent de Paul : Vous me dites que c'est du livre de la Fréquente Communion... que, pour la première, vous l'avez lu par deux fois, et que peut-être le mésusage qu'on fait de ce divin sacrement, a donné lieu à cela. »

r( Il est vrai, Monsieur, qu'il n'y a que trop de gens qui abusent de ce divin sacrement, et moi misérable plus que tous les hommes du monde, et je vous prie de m'aider à

LE P. BOURDALOUE ET lE JANSÉNISME 463

en demander pardon à Dieu. Mais la lecture de ce livre, au lieu d'affectionner les hommes à la fréquente communion, elle en retire plutôt ; l'on ne voit plus cette hantise des sacrements, qu'on voyait autrefois, non pas même à Pâques. Plusieurs curés de Paris se plaignent de ce qu'ils ont beaucoup moins de communiants que les années passées. Saint-Sulpice en a 3,000 en moins. M. le Curé de Saint-Nicolas du Chardonnet, ayant visité les familles de sa paroisse après Pâques, en personne et par d'autres, nous dit dernièrement qu'il a trouvé 1,500 de ses paroissiens qui n'ont point communié, et ainsi des autres. L'on ne voit quasi plus personne qui s'en approche, 'les premiers dimanches du mois et les bonnes fêtes ou très peu et guère plus avec religion, si ce n'est encore un peu aux -Jésuites. Aussi est-ce ce qu'a prétendu feu M. de Saint- Cyran, pour désaccréditer les Jésuites. M. de Chavigny disait, ces jours passés, à un intime ami, que ce bon Monsieur lui avait dii que lui et Jansénius avaient entrepris leur dessein pour désaccréditer ce saint Ordre-là, à l'égard de la doctrine et de l'administration des sacrements; et moi je lui ai ouï tenir quantité de discours, quasi tous les jours, conformes à cela... »

Une autre lettre de M. Vincent, datée d'Orsigny, 10 septembre 1648, adressée à M. d'Orgny, se trouve dans les Mémoires de Trévoux de l'année 1726, mars page hliS, nous y trouvons ces vérités : « Quant à ce qu'on attribue au livre de la Fréquente Coimnunion de retirer le monde de la fréquente hantise des saints sacrements, je vous réponds qu'il est véritable que ce livre détourne puissamment tout le monde de la hantise fréquente de la sainte Communion, et de la sainte confession, quoiqu'il fasse semblant, pour mieux couvrir son jeu, d'être fort éloigné de ces desseins : en effet, ne loue-t-il pas hautement, dans la préface, la piété de ceux qui voudraient différer leur

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communion jusqu'à la fin de leur vie, comme s'estimant indignes d'approcher du corps de Jésus-Christ ? et n'assure-t-il pas qu'on satisfait plus à Dieu par cette humiliation que par toutes sortes de bonnes œuvres... Pour moi, je vous avoue franchement que si je faisais autant d'état du livre de M. Arnauld que vous en faites, non seulement je renoncerais pour toujours à la messe et à la communion par esprit d'humilité, mais même j'aurais l'horreur du sacrement ; étant véritable qu'il le représente, à l'égard de ceux qui communient avec les dispositions ordinaires que l'Église approuve, comme un piège de Satan, et comme un venin qui empoisonne les âmes ; et qu'il ne traite non moins tous ceux qui en approchent en cet état, que de chiens, de pourceaux et d'antechrists ; et quand on fermerait les yeux à toute autre considération pour remarquer seulement ce qu'il dit en plusieurs endroits des dispositions admirables sans lesquelles il ne veut pas qu'on communie, se trouvera-t-il homme sur la terre qui eût si bonne opinion de sa vertu, qu'il se crût en état de pouvoir communier dignement. Cela n'appartient qu'à M. Arnauld, qui après avoir mis ces dispositions à un si haut point, qu'un saint Paul eût appréhendé de communier, ne laisse pas de se vanter par plusieurs fois dans son apologie, qu'il dit la messe tous les jours : en quoi par humiliation autant admirable, qu'on doit estimer sa charité et la bonne opinion qu'il a de tant de sages directeurs tant séculiers que réguliers et de tant de vertueux pénitents qui pratiquent la dévotion dont les uns et les autres servent de sujet à ses invectives ordinaires... n

Après saint Vincent de Paul, qu'il nous soit permis de faire intervenir le jugement de M"" de Maintenon (1). Dans un entretien avec les dames de Saint-Cvr elle félicite l'une

(1) Leit. histor., t. n, p. 226.

d'elles de n'avoir pu goûter le livre de la Fréquente Communion qui lui avait été offert et recommandé. A ce sujet, elle décrit admirablement le caractère distinctif des élèves de Port-Royal et de leurs adeptes. « La plupart d'entre eux, dit-elle, sont remplis de mépris pour les autres..., et inspirent à l'enfance un esprit de fierté et de dédain pour tous ceux qui ne pensent pas comme eux... » Cette lettre mérite d'être lue en entier.

Telle était la pensée d'un saint, telle était la pensée de la Sorbonne et de toute la partie saine du clergé, de Tépiscopat, de M'"'= de Maintenon, la femme la plus sensée de la cour de Louis XIV, telle'jfut, dès l'apparition du livre, la pensée de l'Eglise. La suite justifia ces prévisions, et nous ne devons plus nous étonner de voir Bourdaloue traiter le même sujetavecune nouvelle chaleurplus de vingt ans après.

Tout en convenant qu'on ne saurait être trop parfait pour approcher de la sainte Eucharistie, Bourdaloue fait observer que les invités sont des malades, des gens chargés d'infirmités, des hommes fragiles, des hommes, en un mot, qui ont besoin des secours du médecin. C'est en effet pour eux, que le sacrement a été institué. Toutefois, il ne veut pas que l'auditeur tombe dans l'excès contraire ; il l'invite à rester dans un sage milieu, à ne pas confondre les préceptes avec les conseils : écoutons les leçons et aussi les fines railleries qu'il se permet à l'adresse d'Arnauld :

En mille sujets, et surtout en celui-ci, on a confondu les préceptes avec les conseils; ce qui était d'une obligation indispensable avec ce qui ne l'était pas; les dispositions absolument suffisantes avec les dispositions de bienséance, de surérogation, de perfection ; en un mot, ce qui faisait de la communion un sacrilège, avec ce qui en diminuait seulement le mérite et le fruit. Yoilà ce que l'on n'a point assez II 30

466 LE p. LOUIS BOURDALOUE

démêlé, et ce qu'il était néanmoins très important de distinguer. En effet, citons, tant qu'il vous plaira, les Pères et les Docteurs de l'Église ; accumulons et entassons autorités sur autorités ; recueillons dans leurs ouvrages tout ce qu'ils ont pensé et tout ce qu'Us ont dit de plus merveilleux sur l'excellence du divin mystère; exposons tout cela dans les termes les plus magnifiques et les plus pompeux, et formons en des volumes entiers (1); enchérissons même, s'il est possible, sur ces saints auteurs et débitons encore de plus belles maximes touchant la pureté que doit porter un chrétien à la table de Jésus-Ghrist ; faisons valoir cette parole qu'ils avaient si souvent dans la bouche, et qui saisissait de frayeur les premiers fidèles: Sancta sanctis; après avoir épuisé là-dessus toute notre éloquence et tout notre zèle, il en faudra toujours revenir au point décidé, que quiconque est en état de grâce, exempt de péché, je dis de péché mortel, est dans la disposition de pureté qui suffît, selon la dernière rigueur du précepte, pour communier (2).

Bourdaloue, dans la suite du discours, continue à'exposer, en termes compréhensibles à tous, l'état de sainteté qui permet à l'homme de se présenter à la sainte table sans violer la dignité du sacrement. Mais, dit-il, 11 s'agit encore de l'honorer et pour cela il faut joindre aux dispositions de nécessité, les dispositions de convenance, de piété, de perfection ; laissons la parole au sage directeur :

En demandant des âmes sohdement pieuses pour] la fréquentation des saints mystères, de les vouloir d'abord au plus haut point de la sainteté chrétienne ; de leur retrancher, pour quelques fragilités qui échappent aux plus justes, le céleste aliment qui les doit nourrir; de leur tracer une idée

(1) Allusion au Traité de la Perpétuité de la Foi, par Arnauld et Nicole.

(2) T. VI, p. 89.

de perfection, sinon impossible dans la praticpie, au csoins très rare et d'nne extrême difficulté; de les tenir dans un jeûne perpétuel jusqu'à ce qu'elles soient parvenues à ce terme, et de leur faire envisager comme une vertu, comme un mérite devant Dieu ce qui les éloigne de Dieu, ce qui les affaiblit et les désarme : voilà de quoi je ne puis convenir, et de quoi je ne conviendrai jamais. Je les exhorterai à tendre sans cesse vers cette perfection, à se proposer toujours cette perfection, à faire chaque jour de nouveaux efforts pour s'élever à cette perfection; mais après tout, si ces âmes n'y sont pas encore arrivées, si elles n'ont pas mis encore le comble à cette tour évangélique qu'elles ont entrepris de bâtir; s'il leur reste encore, comme au prophète, du chemin avant que d'atteindre jusqu'au sommet de la montagne d'Oreb, je ne les traiterai pas avec la même rigueur que ce convié qui fut chassé du banquet nuptial, parce qu'il s'y était ingéré témérairement; je ne leur défendrai point de manger ; mais par une maxime tout opposée, je leur dirai ce que l'ange dit à Élie : Surge, comede; grandis enim tibi restât via (III. Reg, 19) ; Venez avec confiance, et prenez ce pain qui vous est offert, et qui vous donnera des forces pour aller jusqu'au bout de la carrière que vous avez à fournir (I) .

Autre pensée que Bourdaloue développe dans ce discours et qu'il faut accepter comme un puissant motif d'approcher de la sainte Eucharistie : La communion est le moyen le plus efficace pour imprimer en l'âme un caractère de pureté et de sainteté. Parce qu'il contient en soi l'auteur de la grâce. Après avoir énuméré les effets de grâce produits par chacun des sacrements, il poursuit par ces admirables paroles :

L'Eucharistie étend sa vertu sur toute la vie de l'homme pour la sanctifier, et si je puis parler de la sorte, pour la

(1) T. YI, p. 94.

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diviniser. Car vous devez bien remarquer avec moi l'excellente et essentielle propriété de la chair de Jésus-Christ dans ce mystère. C'est un aliment, et l'aliment de nos âmes. Au lieu que l'esprit, selon les lois ordinaires et naturelles, doit vivifier la chair, ici, par un miracle au-dessus de toute la nature, c'est la chair qui vivifie l'efjprit : Caro mea vere est cibus (Joan. 6). Et de là nous pouvons connaître quel fruit il y a donc à se promettre de la fréquente communion (1) .

La deuxième partie du discours s'occupe moins de la controverse janséniste. C'est un appel à la communion fréquente par les heureux effets qu'elle produit dans l'âme; de temps à autres, l'orateur laisse échapper quelques traits acérés qui montrent qu'il n'oublie pas le traité d'Arnauld.

La seule pensée d'une communion prochaine entretient dans une âme chrétienne la haine du péché, la lutte contre les mauvais penchants, enfante de bonnes résolutions.

Ses effets sont sensibles en dépit du mauvais vouloir des mondains, à ce point que les âmes les plus élevées dans la piété se font une règle de communier souvent ; il est vrai, quelques âmes chrétiennes se retirent par humilité de la sainte table, mais elles sont en petit nombre ; or, ajoiite-t-il, tout ce qu'il y a dans les saints de particulier et d'extraordinaire ne doit point servir de modèle.

Ceux qui fréquentent la sainte communion, ajoute l'orateur, vivent pour la plupart dans une grande innocence : ce sont les prêtres, les vierges pieuses, des dames chrétiennes adonnées à la prière, aux bonnes lectures, aux œuvres de piété ; tandis que les gens vicieux et les libertins communient rarement, souvent même ils s'abstiennent de

(l) T. VI, p. 97.

la communion pascale, parce qu'ils en redoutent les effets.

L'orateur répond ensuite à l'objection tirée des imperfections des personnes dévotes, et il convient de leurs défauts. Son plaidoyer est en même temps une leçon pleine de bon sens et de'charité chrétienne, également utile aux directeurs de conscience, aux âmes fidèles et perplexes ; leçon nécessaire aux censeurs intéressés de la conduite d'autrui, qui mettent bien haut la perfection pour n'avoir pas à y atteindre.

Bourdaloue prend ici la défense des âmes dévotes.

Nous savons que telle et telle dont les communions sont si fréquentes, ont néanmoins leurs défauts comme les autres. Nous savons qu'elles sont sensibles et hautaines, qu'elles sont vives et impatientes, qu'elles sont opiniâtres et obstinées, qu'elles ont leurs animosités, leurs fiertés, leurs jalousies. Ah! mon cher auditeur, ne descendez point làdessus dans un détail peu conforme aux sentiments de la charité chrétienne, et si vous ne voulez pas les imiter dans l'usage fréquent de la communion, pratiquez au moins à leur égard, et appliquez-vous à vous-même la maxime de saint Paul, que celui qui ne mange point n'a pas droit de mépriser celui qui mange. Si j'entreprenais de les justifier, je vous dirais que ces défauts, dont aucun n'échappe à votre censure si exacte et si sévère, sont souvent assez légers, bien au-dessous des odieuses peintures que vous en faites, et très pardonnables à des âmes que la communion ne rend pas tout à coup parfaites ni impeccables. Je vous dirais que pour un défaut que vous remarquez et que vous exagérez, il y a mille vertus que vous ne remarquez pas, ou que vous tâchez malignement de rabaisser. Car telle est l'injustice, une imperfection en certaines personnes, c'est un crime, et un crime réel dans l'esprit des libertins du siècle ; et miUe perfections ne sont rien, ou ne sont que de trompeuses apparences. Je vous dirais que si elles sont encore sujettes, malgré la communion, à quelques fautes, ces fautes, sans la

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communion, deviendraient lîien plus grièves; et que ne l'étant pas, vous devez en cela même reconnaître l'efficace du divin sacrement qui les retient en tant de rencontres, et qui les empêche de tomber dans des abîmes d'oii peut-être elles ne seraient jamais sorties. Mais pqjirquoi m'engager dans une justification qui n'est point ici nécessaire? Cette personne, je le veux, pour communier souvent, n'en est pas moins attachée à elle-même et à toutes ses commodités, pas moins vindicative, moins médisante, moins intéressée. Sur cela que ferai-je? je m'adresserai à elle, je lui représenterai le désordre de son état, je lui dirai : Prenez garde, vous recevez tant de fois le corps d'un Dieu, et vous ne vous corrigez point; il faut quïl y ait quelque chose en vous qui arrête les effets de la communion. Car sans cela, cette chair toute sainte, entrant dans votre bouche, l'aurait purgée de ces médisances et de ce fiel que vous répandez avec tant d'amertume; entrant dans votre cœur, elle y aurait étouffé ces ressentiments et ces haines que vous y entretenez. Eprouvez-vous donc vous-même, examinez- vous, allez à la source du mal, et mettez-y ordre. C'est ainsi, dis-je, que je lui parlerai; et si elle ne m'écoute pas, je déplorerai son aveuglement, je la condamnerai. Mais en la condamnant, condamnerai-je la fréquente communion? non, mes frères (1).

En terminant, l'orateur invite les prêtres à aider les fidèles dans la pratique de leurs devoirs, et il veut que les ministres des autels ouvrent la porte du festin ou du moins qu'ils ne la ferment pas ; qu'ils ne retirent point aux enfants le pain qui doit les sustenter ; qu'ils ne le mettent pas à un si haut prix qu'ils ne puissent l'acheter. C'est une pensée d'encouragement.

Le seruion sur le Désir et le dégoût de la Comiminion est une autre réponse très accentuée au livre de la Fréquente Commumon,

(1) T. NI, p. 106.

Dans le développement du discours, l'oi-ateur exposera : 1° les motifs, les avantages et les règles de ce désir; et 2° le principe du dégoût, ses suites funestes et les remèdes. Si nous nous arrêtons aux passages qui combattent la doctrine erronée des jansénistes, nous entendons Bourdaloue demander si le désir de la communion peut convenir à un pécheur dans l'état actuel de son péché; et, avec saint Chrysostome, il répond que cette indigaité peut bien être une raison pour ne pas approcher de la communion, mais elle ne peut ni ne doit jamais être une raison pour ne pas désirer la communion. Il y a plus encore, il soutient que plus un homme est pécheur, plus il doit désirer la communion, parce qu'alors il est malade, il est faible ; il a donc plus que jamais besoin du remède, qui n'est autre que le corps du Sauveur.

Il faut exciter ce désir, parce que le désir est à l'âme ce que l'appétit est au corps : plus l'âme est désireuse de s'unir à Dieu, plus elle est disposée à profiter de cette union.

Plus l'âme désirera s'unir à Dieu dans la communion, plus elle sera disposée à acquérir la pureté du cœur, la sainteté de la vie, le recueillement ; le désir de la communion sera donc un principe de sanctification. Bourdaloue tire ici les conséquences de l'enseignement de Port-Royal et en gémit ; en lisant ce passage, nous trouvons un résumé de tout ce qui a été dit jusqu'ici contre le traité d'Arnauld :

Voici néanmoins l'abus de notre siècle, qu'il me soit permis de m'en expliquer aujourd'hui, et de le déplorer en votre présence. Au lieu de nourrir dans les âmes ce désir de la communion, au lieu de le rallumer continuellement parmi les fidèles et de le redoubler, on le ralentit, on le refroidit et l'on vient peu à peu à l'amortir tout à fait et à l'anéantir :

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comment? en ne représenttant jamais la communion au peuple cliréLien que sous des idées et des images effrayantes ; en ne lui retraçant dans l'esprit et ne lui mettant devant les yeux que l'excellence du sacrement, que l'indignité de l'homme, que le danger d'une mauvaise communion et les suites malheureuses qu'elle traîne après soi ; en exagérant les dispositions requises pour communier dignement, et les proposant dans un degré de perfection où il est d'une extrême difficulté et presque impossible d'atteindre. Car n'estce pas là que tendent ces maximes outrées d'une morale prétendue sévère? Maximes que l'on débite dans les entretiens particuliers, que l'on fait entrer dans les discours publics, dont on compose d'amples volumes, et que l'on appuie de citations sans nombre et souvent sans fidélité : mais surtout, maximes dont se laissent préoccuper, ou pour mieux dire, infatuer des âmes faibles, d'autant plus aisées à séduire, qu'elles sont moins instruites du fond des choses et moins capables de s'en instruire [ar elles-mêmes; donnant en aveugles à tout ce qui porte un caractère de rigueur; suivant sans réflexion et sans modération les premiers sentiments d'une timidité naturelle et mal réglée; ne distinguant ni l'illusion, ni la vérité; n'écoutant rien là-dessus, et ne pouvant presque revenir de leiu^s préjugés contre la communion.

Cependant, qu'arrive-t-il de là? c'est que la plupart, si je puis rapporter ici cet exemple, raisonnent à l'égard de la communion, comme les disciples de Jésus-Christ raisonnèrent à l'égard de l'état du mariage, lorsque ce divin Maître leur en marqua les engagements : S'il en est de la sorte, lui dirent-ils, il vaut donc mieux demeurer libre et ne se point her à de telles conditions : Si ila est, no7i expedit nubere (Matth. 19). Yoilà justement ce qu'on dit : Puisqu'il y a tant à craindre en communiant, il est donc plus à propos de s'abstenir de la communion, et de n'en pas avoir un usage si fréquent. Puisque la communion demande des dispositions si relevées et si parfaites, quand serai-je parvenu là? et le plus sûr pour moi n'est-ce pas de rendre mes com-

mimions plus rares, et d'altendrele temps que je m'y croirai assez préparé? On le dit, et on le fdt. Cette crainte de la communion en détruit le désir : on le perd enfin, et n'ayant plus ce désir, oïi n'a plus l'aiguillon le plus piquant pour nous exciter à la pénitence et à la réformation de nos mœurs, pour nous tenir dans une vigilance perpétuelle sur nous-mêmes, pour nous tirer de nos lâcheLés et de nos tiédeurs (1).

Que dire après cela du directeur de M"" de Sévigiié, qui mettait tout son christianisme à la détourner de la ' pratique du Sacrement d'amour, sous prétexte que, la veille de la fête de la Pentecôte, son cœur était trop préoccupé de sa fille (2) .

Dans le passage suivant, tout entier à l'adresse de l'auteur du livre de la Fréquente Communion, Bourdaloue dévoile avec amertume, les intentions secrètes de la secte, partageant, avec saint Vincent de Paul, cette conviction, que les sectaires ne tendaient à rien moins qu'à réformer l'Eglise à leur manière :

Vous me direz que ce n'est pas là l'intention de ceux qui s'énoncent en des termes si forts sur la communion; qu'ils n'en combattent pas le désir, et qu'au contraire ils l'approuvent et le louent : mais que pour l'honneur de Jésus-Christ et l'avancement des âmes, ils ne se proposent autre chose que d'arrêter et de prévenir les excès oii ce désir mal conçu pourrait nous mener. Ah! mes chers auditeurs, n'examinons point ici les intentions : c'est à Dieu à en juger; mais peutêtre, si nous voulions là-dessus entrer dans une sérieuse disciission, trouverions-nous que ces intentions si pures en apparence et si saintes ne sont rien moins que ce qu'elles paraissent. On a certains principes touchant la fréquentation

(1) T. VII, p. 379.

(2) Lettres, t. III, p. 467, 5 juin 1675.

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du sacrement de nos autels. On voudrait, contre les vues de Jésus-Christ, contre la pratique des premiers fidèles, contre la conduite des plus habiles maîtres dans les voies de Dieu, retrancher le pain aux enfants, selon l'expression de l'Écriture : c'est-à-dire, qu'on voudrait abolir dans l'Église les fréquentes communions ; et pour y réussir, il n'y a point de plus sûr moyen que d'inspirer aux âmes l'éloignement de la communion (1).

Le désir de la communion doit revêtir certaines conditions : il doit être réglé (2), c'est-à-dire sans présomption; il doit être éclairé, réfléchi, constant, sérieux. Nous n'avons pas ici à suivre l'orateur dans son développement.

Bourdaloue parle, dans la deuxième partie, du dégoût de la Commimion. « Celui qui vient de Dieu, dit-il, n'est qu'une épreuve momentanée ; celui qui vient de nous est vicieux » ; et c'est de ce dégoût qu'il veut parler : il en cherche le principe, les suites, et les remèdes.

Le principe du dégoût de la communion n'est autre que le relâchement de la vie, une dissipation continuelle; on aime la vie aisée et commode, et tout ce qui est capable de la troubler paraît insupportable ; la communion devient une gêne, alors on prend parti pour la doctrine nouvelle.

On prête volontiers, dit-il, l'oreille à ces discours si ordinaires et si spécieux sur l'extrême facilité avec laquelle des directeurs trop indulgents, ou prétendus tels, permettent l'usage de la sainte table ; on approuve ces maximes étroites et rigoureuses, qui vont à exclure presque tous les fidèles de la communion fréquente; et afin, de pouvoir vivre du reste avec plus de liberté, on se déclare sur ce point pour le paru delà morale sévère : car, à Vomhre de cette morale sévère^ on est en repos; on n'a plus tant à veiller sur soi-même, plus tant

à s'étudier soi-môme; on n'a plus tant de reproches à soutenir au fond du cœur sur l'incompatibilité de la conduite qu'on tient et des communions qu'on fait ; on a pris le plus court, qui était de se retrancher la communion, et de s'affranchir par là du joug d'une pratique si incommode et si embarrassante (1).

On ne peut décrire avec plus de finesse la marche d'une âme bonne, mais sensuelle, qui passe au jansénisme. Nous trouvons, à la suite, un passage plein de sentiment, dans lequel Bourdaloue, invitant l'auditeur à jeter un regard en arrière, lui dépeint l'heureux temps où il vivait dans la pratique de la piété et le goût de la communion.

Quelles sont les suites de ce dégoût ? Il éloigne de la communion, alors la communion devient rare ; on finit par se comj)laire dans cet état; on tombe dans le relâchement, puis dans l'oubli de Dieu... Au nombre des conséquences funestes de cet abandon de la communion, nous entendons citer la décadence des sociétés tout entières devenues le scandale de la religion ; et les sociétés ne peuvent être autres que les maisons de Port-Pioyal et celles qui ont revêtu leur esprit.

Le cœur donc se refroidit d'un jour à un autre, Dieu se retire, le monde prend sa place; et comme dans une terre inculte, les ronces et les épines, les mauvaises herbes, c'està-dire, toutes les inclinations vicieuses, croissent et se fortifient; on les suit, on s'y laisse conduire en aveugle, et souvent oti n'emportent-elles point un âme ? Ah ! chrétiens auditeurs, on en a vu des exemples, et l'on en voit encore qui vous feraient trembler, si j'osais ici les produire. On a vu dans les plus saintes sociétés des chutes presque semblables à celle de cet ange, qui, du plus haut des cieux, fut

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précipité au fond de l'enfer. On a vu des sociétés elles-mêmes tout entières se démentir et devenir le scandale de la religion : par où ? par ce dégoût et cet éloignement de la communion. Si l'usage de la communion s'y fût conservé tel qu'il devait être, c'eût été une ressource contre les ahus qui s'y glissaient. Mais entre les abus qui s'y sont introduits, un des plus dangereux a été de négliger la communion, et celuilà seul a fomenté tous les autres, et causé enfin une décadence totale. Car le prophète l'avait ainsi prédit, lorsqu'il disait à Dieu : Tous ceux qui s'éloignent de vous. Seigneur, périront : Ecce qui elongant se a te,peribunt (Ps. Lxxii, 27) (1).

En terminant, Bourdaloue indique le remède au dégoût de la communion :

Le remède, c'est de ne point suivre le dégoût où vous êtes, et d'agir môme contre ce dégoût pour le surmonter. Yoici ce que je veux dire. Un malade qui se sent du dégoût pour les viandes, et qui voit par là son corps défaillir, fait effort et prend sur soi, autant qu'il lui est possible, afin de s'accoutumer tout de nouveau à la nourriture dont il connaît qu'il ne peut se passer. Et en effet, à force de se faire violence et de se vaincre, il se remet peu à peu dans son premier appétit, et répare ses forces affaiblies. Voilà comment vous devez vous-même vous comporter. Vous n'avez nul attrait à la communion; vous y avez môme une répugnance actuelle. Il n'importe, communiez; car avec toute votre répugnance, vous pouvez après tout vous mettre dans la disposition essentiellement requise pour participer au divin sacrement. Il vous en coûtera, et vous aurez à combattre contre les révoltes de votre cœur, mais ce ne sera pas en vain. Dieu, témoin du désir que vous lui marquerez de le retrouver, des démarches que vous ferez pour cela et des soins que vous vous donnerez, se laissera fléchir en votre faveur; il fera

(1) T. VII, p. 395.

descendre sur vous la rosée du ciel et l'onction de sa grâce. 11 vous comblera de ces bénédictions de douceur dont il prévient ses élus, selon la parole du prophète; et vous éprouverez ce que mille autres ont éprouvé, et ce qu'il ne tient qu'à vous d'éprouver comme eux, c'est-à-dire, qu'étant venu à la table de Jésus-Christ par le seul mouvement d'une foi pure et d'une religion sincère, mais du reste sans nulle affection sensible et sans goût, vous en sortirez rempli de consolation et plus touché de Dieu que jamais. Car Dieu ne manque guère à se découvrir de la sorte, dès qu'on le cherche en esprit et en vérité (1).

Autre remède : la confiance dans un directeur sage et éclairé.

Dans l'Essai d'octave du Saiîit - Sacrement , au tome XV, nous retrouvons l'esprit de la doctrine catholique avec les applications morales, et quelques allusions aux erreurs du temps, qui ne nous apprennent rien de nouveau.

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