‹ Bourdaloue, sa vie et ses œuvres [microform]Chapitre 55 sur 86 · V. — LA DÉVOTION A LA SAINTE VIERGE ET LE JANSÉNISME · texte numérisé non relu

V. — LA DÉVOTION A LA SAINTE VIERGE ET LE JANSÉNISME

Après avoir attaqué la pratique de la Fréquente Communion^ l'école de Port- Royal ne pouvait manquer de porter atteinte à la dévotion envers la sainte Vierge mère de Dieu, autre épanouissement de la piété catholique essentiellement lié à la foi. Les luthériens et, après eux, les calvinistes avaient suivi la même marche ; le jansénisme, qui n'était qu'un écho affaibli de ces hérésies successives, devait aboutir aux mêmes résultats ; les unes et les autres

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dépouillaient nos dogmes comme elles avaient dépouillé nos temples.

Les Jésuites, en sentinelles vigilantes, ne se montrèrent pas moins ardents à soutenir l'honneur delà sainte Vierge, qu'ils ne l'avaient été à soutenir l'honneur du sacrement de l'Eucharistie. Bien que l'école de Port-Royal n'avouât pas ouvertement la proscription de deux dévotions aussi essentielles à la foi catholique et si chères au cœur des enfants de l'Église, les Jésuites ne s'y méprirent pas, ils se préparèrent de nouveau au combat et soutinrent vaillamment la lutte pendant les années lQ7li et 1692, années distinctes pendant lesquelles les mémoires signalent une recrudescence dans l'opposition des jansénistes contre le culte rendu à la Mère de Dieu.

Il faut remonter aux premières années de la prédication du P. Bourdaloue pour nous rendre compte de cette nouvelle polémique et de la part que le prédicateur y a prise. Vers la fin de l'année 1673, au mois de novembre, parut à Gand un livre écrit en latin sous ce titre : Monita saluiaria B. Marise Virginis ad cultores siios i?idisci'etos (1) . L'auteur était un juriste allemand de Cologne, du nom de Widenfeldt.

La première traduction française, dont le P. Gerberon était l'auteur, parut à Lille en 167^4 (2). La même année, d'autres traductions furent publiées à Paris, sous la rubrique de Gand, ainsi qu'à Rouen par les soins des protestants.

V^^idenfeldt avait fréquenté les jansénistes à Gand et à Louvain. Les sectaires trouvant en lui un homme capable d'avancer leurs affaires auprès des universités allemandes,

(1) Gandavi, 1673, in-S". Dict. liv. Jansénistes des PP. Colonia et Patouillet, 1755, "voir Avis.

(2J Barb. anon. N" 1498.

le recommandèrent à Arnauld, lorsque Widenfeldt se rendit à Paris pour soutenir les intérêts du prince de Schwartzemberg, au service duquel il était attaché. Dès qu'il eut vu de près les sectaires, il se montra très réservé. La condamnation de cinq propositions, en 1653, allait même amener une rupture, lorsque ces Messiew^s, jugeant prudent de ménager les susceptibilités de l'avocat de Cologne, déclarèrent, avec Arnauld, qu'ils se soumettaient à la condamnation des cinq propositions, sans s'expliquer davantage. Ils firent mieux encore; sachant que Widefeldt s'était toujours montré très opposé aux protestants, les chefs du parti lui persuadèrent que le moyen le plus efficace pour les ramener à la vérité consistait à réformer ce qu'on appelait les abus de l'Eglise romaine; qu'en attaquant la théologie scolastique, les casuistes, les Jésuites, le monachisme, enfin le culte de la sainte Vierge, le succès était assuré.

Widenfeldt, circonvenu, se mit à l'œuvre et fit paraître les Monita (1). Le livi'e est court et ne demande pas une attention soutenue; il contient en vingt pages huit articles, où la sainte Vierge, que l'auteur appelle avec affectation la mère du bel amour ^ m.ater pulchrse dilectionis^ est traitée sans aucun respect. On y découvre les plus perfides conseils contre l'amour et la confiance que le Saint-Esprit

(1) Le docteur Arnauld, eybc la mauvaise foi qui le caractérise, se défend d'avoir été en relation avec "Widenfeldt, en 1661 et la raison qu'il en donne, c'est qu'à cette époque de persécution contre les prétendus jaménistes , il était caché et ne voyait que quelques amis intimes; il dit ne l'avoir connu qu''après l'apparition des Monita, puis il ajoute : « Ce n'est pas que nous eussions regret de l'avoir connu... mais c'est qu'il est bon de ne point donner occasion aux Jésuites de mêler sa cause avec la nôtre, en le déchirant comme ayant été de nos amis, sous le nom de janséniste, et nous faisant passer, comme ayant été des siens, pour des ennemis de la dévotion à la sainte Vierge. {Lettre au prince Ernest, 31 octobre 1686, Œuvres compL, t. Il, p. 732.)

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inspire aux cœurs chrétiens envers la Mère de Dieu. Et sur les lèvres mêmes de la sainte Vierge, on retrouve les objections que Luther, Erasme et Calvin, ont vomies contre un culte aussi conforme au sentiment catholique.

Dès que le livre des Monita parut, un seul cri dans l'Église catholique s'éleva contre cette production sacrilège; il fut censuré à Rome (19 juin 1674) et en Espagne (27 novembre 167Zi). Les catholiques de France s'étonnèrent de le voir toléré dans leur pays, et même encouragé. Le livre fut réimprimé avec éloge et honoré de commentaires; cette autorisation tacite encouragea les sectaires, qui ne craignirent pas de refuser à Marie le titre de Mère de Dieu, en lui laissant celui de Mère du Christ; on se fit un devoir de conscience dans le parti, de ne plus l'honorer, de ne plus l'invoquer, de ne plus honorer ses images et de ne plus visiter ses églises. En gémissant sur ces scandales, le P. Grasset faisait allusion à un livre intitulé : Quelques réfiexions sur les avertissements salutaires de la Bienheureuse Vierge Marie à ses dévots indiscrets, imprimé à Angers dont l'évêque était un Arnauld (1). Widenfeld, étonné de cette opposition de l'Eglise universelle, répondit par une apologie de son livre; le scandale arrivait à son comble, lorsque l'inquisition romaine se décida à condamner le livre, le 22 juin 1675, malgré une lettre pastorale de l'évêque de Tournai, de Choiseul.

Un grand nombre d'écrivains et d'orateurs catholiques prirent à tâche de défendre l'honneur de la sainte Vierge. Nous signalons ici l'ouvrage du P. Grasset, alors directeur de la congrégation des Messieurs, à la maison professe; et parmi les orateurs, les mémoires du temps nomment le

(1) Préface et son traité de la dévotion envers la sainte Vierge, 2« éd. 1687, la première autorisation du P. Provincial de Verthamon est signée du 23 octobre 1679.

P. Bourdaloue, qui fit un sermon tout exprès pour combattre le scandaleux factum (1).

D'après M. Weis, De la Biog/raphie univej^selle, le P. Bourdaloue reçut de ses supérieurs l'invitation à'a7iathématiser le libelle en chaire : l'expression est impropre. L'orateur n'avait pas d'anathème à lancer, il n'avait qu'à répandre la lumière, et c'est ce qu'il fit le jour de la fête de l'Assomption, 15 août 1674, peu de temps après la censure de Rome, portée le 19 juin précédent.

Bourdaloue expose, avec sa méthode ordinaire, l'enseignement de l'Église sur le culte dû et rendu par les cathohques à la très sainte Vierge ; il ne se préoccupe nullement des adversaires qu'il combat, bien que leurs propositions erronées entrent toutes dans le texte du discours. Suivons encore M. Weis, dans son appréciation sur cette question, appréciation qui fait loi auprès d'un trop grand nombre de lecteurs étrangers à la contestation, et trop peu éclairés sur certains points essentiels de leur foi, pour ne pas être facilement induits en erreur. — L' Opuscule Monita, ou avis salutaires, « ne diminua pas la dévotion à la sainte Viergei^ le but de l'auteur est de l'empêcher de dégénérer en idolâtrie; les esprits étaient trop échauffés pour se calmer à la voix du prélat (de Choiseul, évêque de Tournay). Mais le temps a fait justice des écrits publiés de part et d'autre dans cette occasion » . Les traces de cette dispute ont pu disparaître, mais il faut reconnaître que la victoire est restée aux défenseurs du culte de la sainte Vierge; c'est toute la justice que le temps leur devait.

Voici en quels termes s'exprime le P. Bretonneau, lors-

(1) Le Dictionnaire des livres jansénistes signale un sermon de l'évèque de Rhodez, Abelly, et donne les noms d'un grand nombre d'apologistes qui défendirent l'honneur de la sainte Vierge, à cette occasion (voir t. I, p. 170.)

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(ju'il signale en tête des volumes des Mystères, le sermon pour la fête de Y Assojnption (1).

L'éditeur a dit que tous les discours de Bourdafoue, même les discours sur les mystères, sont des discours de morale: il n'en excepte guère que deux : le sermon sur l'Ascension et un sermon sur l'Assomption ; puis, au sujet de ce dernier, il ajoute :

Parce que ce sermon a rapport à ua fait dont tout le monde n'est pas instruit, ou dont la mémoire commence peut-être à s'effacer, il est bon, pour rendre le sermon plus intelligible, d'ajouter à quelle occasion le P. Bourdaloue le composa. 11 y a plusieurs années qu'il parut un petit ou- Yrage intitulé : Avis salutaires de la bienheureuse Vierge à ses dévots indiscrets, avec ces paroles de saint Paul au bas du titre : Que votre culte soit raisonnable. Il semblait que Fauteur n'eût eu en vue que de régler le culte de la Yierge ; mais ce libelle tendait à le détruire. C'est ce qu'aperçurent d'abord toutes les personnes bien intentionnées qui prirent soin de l'examiner, et ce qui alluma le zèle des vrais catholiques en France, en Italie, en Allemagne, en Espagne et ailleurs. L'ouvrage donc, très injurieux à la Mère de Dieu, •et capable de troubler la piété des fidèles, fut déféré de toutes parts au Saint-Siège, et autlientiquement condamné. Le P. Bourdaloue entreprit de le combattre dans un sermon sur la dévotion à la Yierge, qui est celui même dont il s'agit. Ce n'est ni une controverse de Técole, ni une longue décla- .mation de la chaire, mais un discours solide, où ces avis, prétendus salutaires, sont réfutés- avec autant de modération ■et de brièveté que d'ordre et de précision (2).

On ne peut mieux juger ce discours; la doctrine de l'Eglise y est exposée d'une manière complète, claire et

(1) Autre sermon pour la fêle de V Assomption de la sainte Vierge, t. XI, p. 334.

(2) T. X, p. 9, Avertissement.

précise ; l'orateur est inspiré, non seulement par l'amour de la vérité, mais encore par cette douce piété que la sainte Vierge répand dans les âmes qui soutiennent sa cause. L'indignation publique, excitée par les nombreuses reproductions des blasphèmes de Widenfeldt, le caractère d'actualité que présente le texte du sermon, une allusion à la guerre de la coalition qui désolait les frontières du Nord et de l'Est, jusqu'au fond du Palatinat du Rhin, tout indique que ce sermon a été prononcé le 15 aoùtl67/i. L'exorde du discours et quelques phrases de la troisième partie font seules mention de la fête du jour, le corps du discours traite de la Dévotion à la sainte Vierge. D'après l'apostrophe que l'orateur adresse à ses frères, ministres des autels, à la fm de la deuxième partie, nous devons admettre que Bourdaloue prêchait ce sermon à l'église de la maison professe, à Saint-Louis, aujourd'hui paroisse Saint- Paul -Saint-Louis. Nous croyons même que les dames du Marais s'y étaient donné rendez-vous. En entendant Bourdaloue terminer son discours préliminaire par ces paroles : (c Ecoutez-moi, ceci n'aura rien de trop abstrait ni d'ennuyeux (1) », on est disposé à croire qu'il l'adressait à des auditeurs qui ne goûtaient ni les abstractions ni les controverses. Par un tour oratoire que la rhétorique permet, Bourdaloue, paraissant en chair le jour de l'Assomption, fait cet aveu que le mystère est audessus de ses forces; qu'il se résigne à prendre un sujet plus proportionné à sa faiblesse et plus utile pour l'assemblée; précautions oratoires qui devaient faire comprendre aux auditeurs pourquoi ils n'entendraient parler ni du mystère du jour ni de ses conséquences morales, mais bien de la Dévotion à la sainte Yierge, question fondamentale et toute de circonstance.

Bourdaloue avertit son auditoire qu'il ne cherche pas à lui inspirer la dévotion à la sainte Vierge : ceux qui l'écoutent partagent cette dévotion avec lui ; mais il leur apprendra à la mettre en pratique. Cette dévotion doit être raisonnable; rationabile obseqiiium. Ces mots de saint Paul rappellent l'épigraphe des Monita de Widenfeldt. C'est le même texte, mais inspiré par un esprit tout différent. Bourdaloue va donc apprendre à ses auditeurs, à régler leur dévotion. Il veut en faire connaître les véritables caractères, en signaler les défauts, en découvrir les abus. II fait consister la vraie dévotion à la sainte Vierge, dans l'accomplissement de trois principaux devoirs : Honorer Marie, Yinvoquer,ï imiter ; c'est à l'exposé de ces trois devoirs qu'il consacre les trois points du discours.

L'orateur veut qu'on honore Marie judicieusement ;

Qu' on l'invoque efficacement ;

Qu'on l'imite religieusement.

Bourdaloue, en commençant l'exposition de son sujet, veut qu'on sache à qui il s'adresse ; il y met une douce malice, par une allusion très transparente et bien capable de mettre les rieurs de son côté.

La dévotion de Marie, dit-on, doit être judicieuse; tout le monde en convient; mais, reprend-il, s'il faut du discernement et de la prudence pour honorer la Mère de Dieu, il n'en faut pas moins, que dis-je? il en faut même encore plus pour censurer ceux qui l'honorent, et pour s'ériger en juge du culte et des honneurs qu'ils lui rendent. J'ai droit, ce me semble, d'exiger d'abord de votre piété, que vous ne sépariez jamais ces deux principes, quand il s'agit de décider sur un sujet aussi important que celui-ci; et vous avez trop de pénétration, chrétiens, pour n'entrer pas dans ma pensée, et trop d'équité pour n'avouer pas que la raison, aussi bien que la droite et sincère religion le demandent ainsi. Je m'explique. Il peut y avoir dans le monde, parmi

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les personnes adonnées au service de la Yierge, des dévots indiscrets, j'en veux bien tomber d'accord avec vous ; et s'il y en a de tels, à Dieu ne plaise que je prétende ici les excuser, ni les autoriser. Mais aussi peut-il y avoir des censeurs indiscrets de la dévotion envers cette même Vierge ; et c'est à quoi l'on ne pense point assez. De ces deux désordres, on se pique d'éviter le premier, et il arrive tous les jours qu'on se fait un faux mérite ou une vanité bizarre du second. Cependant, le second n'est pas moins jjangereux que le premier; et l'homme chrétien ne court pas moins de risque devant Dieu, en condamnant avec témérité un culte outré et superstitieux. C'est donc à nous, mes chers auditeurs, à nous préserver de l'un et de l'autre; c'est à moi, comme prédicateur de l'Évangile, à vous conduire entre ces deux écueils, et par quelle voie? en vous donnant des règles pour ne pas critiquer légèrement les honneurs même populaires qu'elle reçoit sur la terre. Ne disons rien de vague, et, dans le dessein que j'ai formé d'éclaircir ces vérités, ne combattons point des fantômes, mais venons au détail des choses (1).

Cette entrée en matière est remarquable de simplicité, de clarté; et ajoutons que s'il y avait des censeurs indiscrets dans l'auditoire, ils se trouvèrent . pris dans leur propres filets. Les esprits altiers de l'assemblée ne devaient pas faire meilleure contenance lorsqu'ils voyaient un orateur aussi sage et aussi expérimenté prendre parti pour tout ce que l'on appelait les superstitieux et les ignorants, contre les censeurs téméraires de la dévotion à la sainte Vierge, et défendre ouvertement les honneurs populaires rendus à la Reine du ciel.

Bourdaloue s'étonne de rencontrer, parmi les censeurs auxquels il s'adresse, des catholiques prétendus zélés

(I) T. XI, p. 338.

que leur zèle a poussés à prendre en main la cause de Dieu; puis il détermine les trois chefs, où la dévotion à la sainte Vierge leur a paru aller jusqu'à Vindiscrétioji.

Touchés des intérêts de Dieu (1), ils prétendent qu'on rend à Marie des hommages qui ne sont dus quà la Divinité; qu'on lui donne les titres de médiatrice et de réparatrice, qui ne lui appartiennent pas ; qu'on lui accorde ^q nouveaux privilèges, qui ne sont révélés ni dans l'Écriture ni dans la tradition. Bourdaloue se déclare disposé à profiter des avis, s'il est vrai, comme on le suppose, que Marie elle-même les adresse à ses dévots indiscrets; encore un tour de pensée qui permet aux. auditeurs de se dérider. Jamais, affirme l'orateur, l'Église n'a honoré Marie comme une divinité même subalterne, expression dont s'étaient servis les adversaires. Marie n'est qu'une créature, humble servante de Dieu, et nos prières de chaque jour le proclament; inutile donc de donner Y avis salutaire. S'il y a indiscrétion, elle est du côté de ceux qui affirment une proposition aussi contraire à la vérité; s'il y a indiscrétion, c'est de la part de ceux qui, gratuitement, renouvellent les accusations vaines et frivoles des anciens hérétiques contre l'Eglise, et leur donnent l'avantage de voir des catholiques persuadés que notre foi s'est corrompue dans les derniers siècles. Nous placerons ici un passage du P. Grasset, extrait de son livre sur la Véritable dévotion à la sainte Vierge (2) ; il traite le même sujet et relève l'hypocrisie des faux défenseurs de la Mère de Dieu.

« 11 y a parmi nous des dévots hypocrites, dont la persécution est bien plus dangereuse que celle des hérétiques déclarés; ils ne disent pas qu'il ne faut point

(1) T. XT, p. SiO.

honorer la Vierge, ni llnvoquer, ni raimer, ni espérer en sa protection, ni orner ses images et ses autels, mais « qu'il faiit ;se clonner de garde de l'honorer autrement que par rapport à Dieu.; qu'il ne faut pas s'adresser à «lie, comme si Dieu ne nous suffisait point, et comme si on ne pouvait s'adrœser à Dieu que par elle; qu'il ne la faut pas .aimer de telle sorte que notre cœur soit partagé entre Dieu et elle; qu'il ne faut pas mettre sa confiance qu'en Jésus-Christ ; que c'est l'ofFenser que d'appeler sa mère, le refuge des pécheurs impénitents ; qu elle déteste l'amour qu'on lui porte, si on n'aime Dieu par-dessus toutes choses; qu'il y a de l'injustice et de-l'impiété à orner ses images et ses autels, pendant que les pauvres meurent de faim ^t de froid (1). »

Le P. Grasset ajoute : « Voilà de ces propositions artificieuses dont parle Tei'tulien, qui sont composées de la vérité contre la vérité, et qui tuent les fidèles sans pouvoir convaincre -l'auteur d'homicide. Voilà de ces gens, dont parle saint Augustin, qui disputent de Dieu contre Dieu et qui Tuinent'entièrement la dévotion de la Vierge, faisant semblant de l'établir : car quel moyen que le menu peuple puisse démêler ces comparaisons et distinguer ces tant^ ces com^ne, cesj)lus et ces moins dont toutes ces propositions sont étoffées? N'est-ce pas là le style des hérétiques, qui couvrent toujours leurs erreurs d'une vérité apparente, qui enveloppent leurs propositions de termes captieux, et qui ont toujours un faux-fuyant, pour s'évader quand ils se voient poursuivis?.. .

En présence d'un auditoire prévenu contre la dévotion à la sainte Vierge, Bourdaloue ne pouvait s'étendre sur les abus qui peuvent se glisser dans la pratique de cette dévotion ; cependant il ne pouvait les laisser ignorer aux

(1) Avis salutaires...

fidèles et c'est la tâche qu'il remplit à la fin de son premier sermon sm- l'Assomption. Dans le premier point du discours, il avait établi que le principe de la béatitude de Marie n'est autre que son obéissance et son humilité ; dans le deuxième, il montre que le mystère de l'Assomption de la sainte Vierge est pour les fidèles un mystère d'espérance, basé sur le pouvoir dont elle jouit dans le ciel auprès de Dieu. La sainte Vierge peut nous secourir et veut nous secourir, voilà le motif de notre espérance. Quel en est l'abus? à cette question Bourdaloue répond :

L'abus de cette invocation de Marie, et ce qui nous rend tous les jours son crédit inutile auprès de Dieu, c'est qu'au lieu d'envisager Marie comme la médiatrice qui peut, par son intercession, nous procurer les véritables grâces du salut, je veux dire, les grâces réelles et possibles, les grâces solides et nécessaires, les grâces réglées et mesurées selon l'ordre de Dieu, les grâces victorieuses qui doivent combattue en nous nos passions, et triompher de la chair et du monde ; par de secrètes et de funestes erreurs qui nous trompent, nous nous formons de Marie une fausse idée, jusqu'à nous promettre de sa protection des grâces chimériques et impossibles, des grâces selon notre goût, et .selon les désirs corrompus de notre cœur, des grâces s'il y en avait de telles, incapables de nous sanctifier, et beaucoup plus capables de nous pervertir, des grâces miraculeuses et sur lesquelles notre présomption seule peut faire fonds (l).

Revenons à l'enseignement du P. Bourdaloue : Il faut honorer judicieusement hiTubaç. de Dieu, d'un culte infé-

(1) T. XI, p. 327.

rieur à celui de Dieu, mais supérieur à tout autre que celui de Dieu.

Bourdaloue poursuit en soutenant avec fermeté que Marie étant en possession du titre de Mèi^e de Dieu, en dépit de Nestorius, il n'y a point d'honneur qui ne lui convienne ni de qualité éminente qu'on puisse sans indiscrétion lui contester. — Elle est médiatrice et réparatrice du monde, et il le prouve par l'autorité de saint Bernard, raisonnant en théologien et décidant à la rigueur {S). « Or, ajoute-t-il, voilà ce qui s'appelle honorer judicieusement la sainte Vierge, lui attribuer toutes les qualités que toute l'Eglise lui attribue. » Nous devons suivre Bourdaloue dans ses démonstrations :

On sait bien qu'il n'y a, pour parler ainsi, qu'un Médiateur de rédemption, mais on est certain de ne point déroger à ses droits, quand on reconnaît avec l'Écriture, outre cet unique Médiateur de rédemption qui est Jésus- Christ, d'autres médiateurs d'intercession; et Marie, entre ceux-ci, ne doit-elle pas avoir la première place? On sait que Jésus-Christ seul a racheté le monde par son sang, mais on ne peut ignorer que ce sang qu'il a répandu, a été formé de la substance même de Marie, et par conséquent que Marie a fourni, a offert, a livré pour nous le sang qui nous a servi de rançon. Car c'est sur quoi toute l'Église s'est fondée pour la qualifier de Médiatrice et de Réparatrice des hommes. Ce serait donc encore par là une indiscrétion (je devrais peut-être user d'un terme plus propre et plus fort), ce serait, dis-je, une indiscrétion, de lui refuser ces titres glorieux et si solidement établis. Mais, sans raisonner davantage, il me suffit, reprend saint Bernard, que l'Église m'ait appris à honorer de cette manière la Mère de Dieu ; car, ce que m'enseigne l'Église, ajoutait ce saint docteur,

(1) T. XI, p. 344.

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c'est à quoi je m'attache inviolablement, et de quoi je ne me départirai jamais. Tout ce qu'elle croit, je le crois; et tout ce qu'elle pratique, je le veux pratiquer : en le croyant, en le pratiquant sans distinction et sans restriction, je me tiens en assurance, puisqu'elle est l'oracle que je dois écouter sur tout, et le guide infaillible que je dois suivre : t^uod ab illa accepi, securus ieneo (1) .

La suite du discours où Bourdaloue montre que l'Église appelle à bon droit la sainte Vierge sa vie, sa consolation, son espérance, est pleine d'émotion.

Il se voit avec peine contraint de passer sous silence les nombreux privilèges que le peuple chrétien reconnaît dans l'auguste Vierge et que repousse le zèle trop étroit de ses ennemis ; il s'en tient aux privilèges de son Immaculée - Conception et de sa triomphante AssomjHion.

Si ces privilèges ne sont point de foi, dit-il, n'est-il pas raisonnable de les lui attribuer dès qu'ils ne préjadicient point aux droits de Dieu, dès qu'ils conviennent à la dignité de Mère de Dieu.

Bourdaloue connaît ses adversaires, il sait ce qu'ils veulent; ce qu'ils cherchent ; ce n'est pas la lumière, c'est la destruction du culte de Marie qu'ils poursuivent ; et il s'étend sur leurs déplorables menées. Il termine la première partie par cette ardente protestation de sa foi et de son ardente piété pour la mère de Dieu :

Mais, malgré toutes les entreprises que l'hérésie, depuis tant de siècles, a formées contre vous. Vierge sainte, votre culte a subsisté, et il subsistera ; jamais les portes de l'enfer iie prévaudront contre le zèle des vrais chrétiens, et contre

(1) T. XI, p. 348.

leur fidélité à vous rendre les justes hommages qni tous .appartiennent. De quelque artifice qu'on use, et quelque elTort qu'on fasse pour arracher de leurs cœurs les sentiments tendres et respectueux qui les lient étroitement à vos intérêts, ils les conserveront, ils les publieront, ils en feront gloire. Leur piété l'emportera, et rien ne sera capable de les séduire et de les ébranler. Yous êtes, ô sainte Mère de Dieu ! vous êtes l'écueil contre lequel ont échoué toutes les erreurs, et vous le serez toujours. Vous seule avez triomphé de toutes les hérésies : à peine s'en est-il formé une dans le christianisme, qui ne vous ait attaquée, et il n'y en a point que vous n'ayez confondue : Cuncias hœreses sola interemisli in universo mundo. La victoire que vous remporterez, et que vous remportez déjà sur les téméraires censeurs de votre culte, achèvera votre triomphe : s'il y faut contribuer par nos soins, nous n'y épargnerons rien; s'il faut parler, nous parlerons; dans le chaire de vérité, nous élèverons la voix, nous nous ferons entendre; et, après avoir appris au peuple chrétien à vous honorer judicieusement, nous lui apprendrons à vous invoquer efficacement (1).

Dans la deuxième partie du discours, Bourdaloue montre que nous pouvons invoquer la sainte Vierge, parce que c'est Y enseignement de l'Église, avec son cortège de saints docteurs ; c'est de plus un devoir pour le chrétien, parce que c'est un des moyens de salut les plus efficaces (2). « N'est-elle pas, ajoute-t-il, la coadjutrice de Dieu dans l'accomplissement de notre salut? »

De plus il faut l'invoquer efficacement : il faut l'invoquer, dit l'orateur, de telle sorte qu'elle puisse agréer nos prières, et il signale deux écueils à éviter : celui du pré

(1) T. XI, p. 350.

(2) lhi(L., p. 354 et suiv.

somptueux et Ferreur de nos réformateurs ; laissons la parole à Bourdaloue :

L'erreur de nos réformateurs, je dis de ceux à qui je parle dnns ce discours et qui, par une autre prudence que celle de l'Evangile, se sont ingérés à nous donner des avis, dont le peuple Adèle n'a pu tirer qu'un scandale, à quoi je me sens obligé, par le devoir de mon ministère, d'opposer toute la force de la divine parole. Appliquez-vous, s'il vous plaît (1).

Puis il éclaire les présomptueux, et revenant aux adversaires qui le préoccupent :

Rien dit-il, de plus spécieux que les propositions qu'on nous fait : propositions équivoques, vraies dans un sens, fausses dans l'autre, toujours dangereuses, parce qu'elles ne tendent qu'à détruire toute notre confiance en cette mère de miséricorde, qui doit être l'asile des pécheurs. On nous dit qu'il ne faut pas jeter les simples dans l'illusion, en leur faisant plus espérer de Marie qu'il ne convient; je l'avoue : mais je dis aussi qu'il ne faut pas jeter les simples dans l'illusion, en ruinant toute leur espérance (2) .

Il nie qu'un homme en état de péché ne puisse invoquer la sainte Vierge et montre que le pécheur, sans l'amour actuel de Dieu, peut avec le recours à Marie, rentrer dans les bonnes grâces du Père céleste :

Mais aussi, faire entendre à ce pécheur que, n'ayant pas actuellement l'amour de Dieu, il ne peut rien prétendre de Marie, et qu'inutilement il s'efforce de se la rendre propice, c'est abuser de sa crédulité, et lui ôter, dans son malheur,

(2) Ibid., p. 359.

une des plus certaines et des plus solides ressources. Car, cet amour de Dieu qu'il n'a pas, ne peut-il plus l'avoir dans la suite; et, pour l'avoir, ne peut-il plus, selon le langage de l'Écriture, recourir à la Mère du bel amour. Gomme sans un un amour actuel de Dieu, il peut néanmoins croire en Dieu, et de cette foi passer à l'espérance, pour s'élever enfin à la charité de Dieu; ne peut-il pas, sans un amour actuel de Dieu, former dans son cœur un sentiment de confiance en Marie; et animé de ce sentiment, ne peut-il pas se prosterner devant elle, lui exposer sa misère, et par là réveiller toute la tendresse d'une Vierge déjà si favorablement prévenue pour nous; par là trouver accès auprès d'elle, et par elle se mettre en grâce avec Dieu, et recouvrer le don précieux de l'amour de Dieu (1) ?

Nous ne pouvons suivre l'orateur dans tous les détails de cette pieuse controverse, à notre grand regret, car nous le retrouvons ici avec sa doctrine toujours sûre et sans équivoque, avec sa parole flexible, pénétrante, avec quelque chose qui lui est moins habituel, l'onction de la piété que lui inspire sa dévotion profonde envers la sainte Vierge. C'est sous l'impression de ce dernier sentiment qu'il termine la deuxième partie; après avoir énuméré tous les abus imaginaires dont les novateurs accusent les dévots à Marie, il conclut.

Et qui de nous eut jamais de telles idées? qui de nous porta jamais les choses à de tels excès ; et pour user d'une expression plus forte, mais plus propre, à telles extravagances ? Ah! mes frères (je parle à vous, ministres des autels, à vous qne Dieu a choisis pour être les conducteurs et comme les sauveurs de son peuple), dans un siècle où la corruption est si générale, et où nous voyons tant d'âmes, rachetées du sang de Jésus-Christ, s'égarer et se pervertir, né leur fer-

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mons pas les voies du retour au salut : or, une de ces voies les plus assurées, c'est une sincère dévotion envers la Mère de Dieu. Disons aux fidèles que pour invoquer efficacement Marie, il faut l'invoquer chrétiennement, c'est-à-dire, l'invoquer en vue de pouvoir, par son crédit auprès de Dieu, changer de vie et réformer leur conduite, abandonner le vice et réprimer leurs passions, vaincre la chair et résister à ses attaques, se préserver des pièges du démon et du monde, plus dangereux encore mille fois pour eux que toutes les puissances de l'enfer, s'adonner aux exercices de la religion et en soutenir la pratique, se sanctifier et mériter l'éternité bienheureuse. Mais en même temps, disons - leur qu'en quelques dérèglements qu'ils aient vécu, que quelque pécheurs qu'ils aient été, et qu'ils soient même à présent, ils peuvent être favorablement écoutés de Marie, en s'adressant à elle avec une confiance humble et filiale ; que bien loin de les rejeter, eUe leur tend les bras, elle leur ouvre son sein, elle les invite et leur offre son secours. Voilà ce que nous leur devons dire, et ce que je leur dis. Vierge sainte, de votre part et en votre nom. Vous ne m'en désavouerez point, et vous confirmerez toutes mes paroles (1) .

Il faut imiter religieusement la sainte Vierge.

Dans cette troisième partie, Bourdaloue met de côté les adversaires et complète son instruction sur la Dévotion à la sainte Vierge, en tenant compte de la fête du jour, la solennité de l'Assomption : il nous apprend donc ce que nous devons imiter dans Marie, sa sainteté, et pourquoi nous devons l'imiter.

Nous devons imiter sa sainteté; elle est notre modèle, et par cette imitation, nous aurons part à sa gloire. Ce que nous devons imiter dans la sainte Vierge, c'est la sainteté de sa vie, la plénitude, la persévérance et la fermeté de cette sainteté. Les jeunes personnes apprendront

(1) T. XI, p. 364.

à l'école de la sainte Vierge à conserver l'innocence de leur cœiar; les pères et mères de famille apprendront à régler leurs familles.

Nous devons imiter la sainte Vierge et nous approcher le plus possible de sa perfection, et persévérer dans cet état de perfection; et pourquoi imiter avec tant de peine la glorieuse Mère du Sauveur? pour partager sa gloire.. .

L'orateur termine son discours par une allusion oratoire au vœu du roi Louis XIII (1) , manifestation publique de notre €épendance de Marie, notre protectrice et notre souveraine; il demande que chacun de ses auditeurs se consacre à la sainte Vierge, à l'exemple du souverain ; avec la confiance que partout où la sainte Vierge est honorée, la bénédiction de Dieu se répand en abondance. Une prière à Marie met fm au discours, et nous donne la date de cette prédication. 11 demande la fui de la guerre allumée dans toute l'Europe et qui divise les princes chrétiens (2) ; la pais entre les hommes, la paix dans les cœurs, et la grâce d'imiter la sainte Vierge, parfait modèle des vertus chrétiennes.

Les disciples de Port-Royal ne tinrent pas compte de la réprobation universelle qu'avait excité le livre des Avis sahUaii^es; ils avaient à cœur de ramener le culte religieux à la nudité protestante. 11 nous faut aller jusqu'à l'année 1692 pour voir le P. Bourdaloue s'armer de nouveau

(1) Louis Xin, reGonnaissant envers Dieu des succès obtenus par ses armées coRtre les Espagnols pondant l'année 1637, consacra sa personne et ses États à la sainte Vierge, au commencement de l'année 1638; à cette fin, il enjoignit aux archevêques et évêques du royaume de renouveler chaque année cette consécration dans leurs églises le jour de l'Assomption de la sainte Vierge. De plus, il fit le vœu de construire l'autel de Notre- Dame, construction qui n'eut lieu que longtemps après, sous le règne de Louis XIV.

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du glaive de la parole en l'honneur de la sainte Vierge. Après dix-huit ans, l'erreur n'avait pas changé, mais l'auditoire n'était plus le même.

Le mardi 8 décembre de cette année, le P. Bourdaloue prédicateur de l'Avent à l'église Saint-Paul, prit la parole à l'occasion de la solennité de la Conception de la sainte Vierge.

M™" de Lamoignon (1) était présente et, avec elle, son bibliothécaire, Baillet, assistait au sermon. Le P. Bourdaloue prit pour sujet la Dévotion à la sainte mej^ffe et très vraisemblablement le sermon dont nous venons de rendre compte. Après le sermon. M"" de Lamoignon demanda à son bibliothécaire ce qu'il pensait du discours. S'il faut en croire l'historien de Baillet, Frion son neveu, Baillet ne répondit pas, et se mit de suite à composer son

(1) Mn^e de Lamoignon, Marie- Joanne Voisin, fille de Daniel Voisin et de Marie Talon, tenait, elle aussi, aux premières familles de robe. En entrant dans la maison du célèbre magistrat, elle y apporta ses préjugés. (L'abbé Legendre appelle l'avocat général Talon (Denis) « le fléau des moines et moinesses ». {Mém. édit., par Roux, p. 168), et trouva dans la personne d'Adrien Baillet, bibliothécaire du premier président, un conseiller et un guide dangereux. Adrien Baillet, né en 1649, mort en 1709, était un clerc de condition obscure, laborieux et érudit, mais, de l'aveu de tous ses biographes, très mal élevé Sur la recommandation du fougueux janséniste Hermant, chanoine de Beauvais, il avait été accueilli, au sein de cette famille, pour mettre en ordre la riche bibliothèque de Lamoignon . Il profita des abondantes ressources mises à sa disposition, pour faire paraître plusieurs ouvrages qui disent assez haut à quelle école il appartenait. Élève de Port-Royal, il se montre digne de ses maîtres. Le P. d'Avrigny trace du personnage un portrait peu flatteur : « Son esprit, dit-il, et son langage répondait parfaitement à ses manières; la bibliothèque et le commerce de M. l'avocat général de Lamoignon, n'avaient pu polir ni l'un ni l'autre. Gomme il était d'un grand travail, il lisait beaucoup; s'il ne pensait pas, au moins il ramassait, il compilait ce qu'on avait dit avant lui. » (Mém. chron., 1695, p. 226.) — Tel est l'homme qui avait su captiver la confiance de M™" de Lamoignon.

Traité de la Dévotion à la sainte Vierge et du culte qui lui est dû. D'après le journal du F. Léonard, Augustin des des Petits-Pères, Baillet aurait répondu que le P. Bourdaloue avait outré la matière. M"" de Lamoignon l'aurait alors prié d'écrire sur le même sujet.

Le livre de Baillet parut dans le courant de l'année suivante sous ce titre: De laBévotion à la sainte Vierge et du culte qui lui est dû. Paris, 1693. Il portait en tête une dédicace à M*"" de Lamoignon et l'approbation d'un docteur de Sorbonne, Hideux , curé des Saints-Innocents.

Les jansénistes trouvèrent, avec le docteur Hideux, que Baillet, par cet ouvrage, pouvait rendre service à l'Église catholique et la défendre contre les faux reproches des réformés. Bayle trouve que Baillet avait traité de la Dévotion à la sainte Vierge^ aussi raisonnablement qu'un homme de sa profession peut le faire (1). D'après lui, le culte que nous rendons à la sainte Vierge est inutile, parce que la sainte Vierge n'en retire aucune gloire ; inutile au plus grand nombre des hommes, parce qu'ils sont pécheurs et que la sainte Vierge ne peut intercéder pour eux ; elle ne prie que pour les élus.

La plupart des titres accordés à la sainte Vierge sont toujours, d'après Baillet, nouveaux, outrés, pleins d'hyperboles; l'Église les tolère pour le moment, mais il vaut mieux s'en abstenir. Il blâme les fêtes consacrées à la sainte Vierge, comme ayant été établies par les princes séculiers. Il traite de même les congrégations, les chapelles, les scapulaires (2) .

Bourdaloue avait déjà répondu à toutes ces propositions,

(1) D'Avrigny, Mém. chron., 1695, t. II, p. 227.

(2) Voir Dict. des livres jansén., par les PP. Golonia et Patouillet. Yoir De la dévotion à la sainte Vierge et du culte qui lui est dû, t. I, p. 402.

Il 32

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qui n'étaient qu'un développement des Monita salutaria, dont nous avons parlé i^lus haut.

Les docteurs catholiques firent paraître un mémoire adressé à la Sorhonne, touchant le livre de Baillet, publié avec l'approbation du curé des Saints-Innocents; ils l'appuyèrent de quatre lettres rédigées, &ur la même question, et datées de 1693, la quatrième est de 1695. Aucune réponse ne parut et, pendant ce temps, l'ouvrage de Baillet circulait sans être censuré; il ravivait, par son impunité, l'ancienne dispute excitée par les jansénistes et les calvinistes, près de vingt ans auparavant (en 1673), contre le culte de la sainte Vierge. En attendant qu'il fût condamné, les prédicateurs, attachés à la vraie doctrine, soutenaient ouvertement la croyance catholique. Le jour de la fête de l'Assomption, un Père Jésuite, prêchant à Saint- Étienne des Grès (1), parla contre le livre de Baillet; celui-ci s'en plaignit à M°"= de Lamoignou, et ne laissa pas ignorer au prédicateur téméraire, le mécontentement de sa protectrice. Le prédicateur, intimidé peut-être, avoua à ses confrères que la famille de Lamoignon avait porté plainte contre les Jésuites. Le P. Bourdaloue fut alors prié de se rendre auprès de M. le Président, son ami, et de lui porter les excuses de la Société. Le moine Augustin de qui nous tenons ce fait, ne s'explique pas en termes assez explicites pour nous édifier complètement sur les motifs de cette démarche. Ce qu'il y a de certain, c'est que le P. Bourdaloue n'a pu intervenir. que pour régler une question de forme; quant à la doctrine, il n'était pas homme à revenir sur l'enseignement de l'Eglise qu'il avait toujours professé hautement. La Congrégation de l'Index condamna enfin le livre de Baillet, par décret du 17 septembre 1695.

(1) Église qui se trouvait à l'angle des rues Gujas et Saint- Jaccjucs, du côté de l'École de Droit.

Le V. Bourdaloue a laissé une Instruction pour l'octave de l'Assomption, qui expose, avec 'des détails pleins d'intérêt et d'onction, e2i quoi co7isiste la vraie, dévotion envers Marie; il laisse de côté la polémique et s'adresse aux âmes pieuses et parfaitement orthodoxes. Nous ne citerons qu'un seul passage, où le pieux directeur montré que la dévotion à la sainte Vierge doit avoir une large part dans l'économie de la vie chrétienne, d'où l'on peut conclure, contre les jansénistes , que cette dévotion n'est nullement inutile. Cette citation résume tout ce que nous avons dit jusqu'ici. Bourdaloue a parlé de la mort et de l'Assomption, c'est-à-dire de la gloire de la sainte Vierge, il termine en parlant du culte qui lui est dû :

Une autre partie du culte que nous devons à la sainte Vierge, est de nous adresser à elle dans nos besoins, et de la reconnaître pour notre protectrice et notre avocate. Après la médiation de Jésus-Chris t, nous n'en pouvons avoir de plus puissante que celle de Marie. Aussi toute l'Église a-t-elle sans cesse recours à cette Mère du Sauveur. Prions-la, comme l'Église la prie. Recommandons-lui nos intérêts auprès de Dieu, comme l'Église lui recommande les siens. N'employons pas seulement son intercession pour nousmêmes, mais pour tous ceux dont le salut nous est cher. Si nous sommes à la tète d'une maison, d'une famille, mettons sons sa protection toute cette famille, toute cette maison. Ne nous déterminons à aucun parti sans la consulter; ne nous engageons dans aucune affaire sans l'y appeler. Excellente pratique, dont les effets ont été si salutaires à une infinité de pères chrétiens et de mères chrétiennes. Ils ont vu par là toutes leurs entreprises réussir, leurs vœux accomplis et leurs familles comblées de toutes les bénédictions temporelles et spirituelles. Aimons, au reste, toutes les dévotions instituées en l'honneur de Marie. Du moment que l'Église les a établies, ou qu'elle les approuve, elles nous doivent être vénérables. Autorisons-les par notre exemple, et soutenons-

les par notre piété. Pratiquons celles qui sont plus utiles, et qui nous paraissent plus solides. Honorons au moins celles que nous ne pratiquons pas. Ne condamnons pas aisément celles qui ne sont pas de notre goût. Quoique ce soient dés dévotions populaires, respectons-les, puisqu'en sanctifiant les peuples, elles contribuent à la gloire de Dieu. Par esprit d'opposition à l'hérésie, déclarons-nous pour ce culte public et solennel, qui est rendu à la Mère de Dieu dans toute la terre. Joignons-y le nôtre en particulier. Gardons-nous de tomber dans la froideur et l'indifférence qu'ont sur cela de lâches chrétiens, ou de prétendus esprits forts, dont la foi est tiède et languissante. Pleins de la foi de l'Eglise, glorifions-nous de notre zèle pour Marie, et comme Jésus-Christ lui-même n'a pas dédaigné d'être son Fils, tenons à honneur d'être du nombre de ses fidèles serviteurs (1) .

(1) T. IX, p. 257.

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