‹ Bourdaloue, sa vie et ses œuvres [microform]Chapitre 56 sur 86 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

SON ENSEiGJ\EMENT SUR l' AUTORITÉ DE l'ÉGLISE

Bien que le P. Bourdalouè semble avoir consacré exclusivement son ministère à l'étude et à la correction des mœurs contemporaines, il n'a point oublié de nous faire connaître sur quelle base solide était établie l'autorité de son enseignement. L'auditeur catholique est plus difficile que l'homme de lettres ou le philosophe; celui-ci cherche dans l'orateur une pensée élégante ou brillante, un caractère bien étudié, bien fouillé et mis au jour dans les meilleurs termes; l'auditeur -religieux accepte toutes les splendeurs de l'art oratoire, mais il demande quelque chose de plus ; en écoutant U- prédicateur, il veut entendre la voix du maître souverain, la parole de Jésus- Christ lui-même; et comme Jésus-Christ, parlant, n'est autre que l'Église son interprète, c'est elle qu'il veut reconnaître dans le docteur qui lui parle du haut de la chaire. Aucun orateur n'a mieux rempli l'attente de ses

502 LE p., LOUIS bodrdaloue:

auditeurs que le P. Bourdaloue; nul ne s'est oublié plus que lui pour laisser parler la pure doctrine de l'Évangile et de la tradition; nul, plus que lui, n'a pris à cœur de faire comprendre à ses auditeurs qu'il ne cherchait point sa gloire, mais bien la gloire de Celui qui l'avait envoyé, et c'est au fidèle accomplissement de sa mission qu'il a dû le succès de son apostolat.

Théologien sur, controversiste exercé, il fait rarement usage des formules de la science ; il semble faire peu de cas des disputes de l'Ecole ou ne les signale que par les applications morales qui en découlent. Toutes les questions malheureusement engagées dans le mouvement politique du temps, sur les droits du Pape et du roi, semblent lui être étrangères ; il ne s'est mêlé à aucune discussion, comme quelques-uns de ses confrères dont les noms sont restés attachés aux souvenirs des assemblées du clergé de 'J681, 'J682. Il n'avait pas à se prononcer sur le dogme aujourd'hui défini de l'infaillibilité du Pape ; on chercherait vainement dans ses œuvres une proposition qui s'inspirât de l'esprit des quatre articles de 1682 ; tandis qu'il est facile de voir à chaque page quelle est la tendance de son jugement.

Pour peu que l'on ait étudié l'origine, le développement et les conséquences des quatre articles de la déclaration de 1682, on doit reconnaître que la politique seule était en jeu sous le couvert de la religion. Bourdaloue jugea prudent de garder le silence sur des questions qui n'étaient point de son domaine; mais il se réservait le droit de protester, à sa manière, contre les abus dont il était témoin en faisant profession ouverte d'attachement à l'Église de Piome, à sa hiérarchie et à toutes ses décisions, et nous verrons qu'il a parlé' en termes assez précis pour' qu'il soit impossible de le ranger' au nombre des approbateurs dé l'assemblée^ ni môme d'affirmer, avec

M. Feugère, que, sur celte cpiestion, Bourdaloue s est toujours abstenu {\).

Les défenseurs de la Régale et de son Extension, les défenseurs de la déclaration, -parlaient au nom du roi, comme s'ils avaient ea à soutenir un trône ébranlé ou sur le point d'être ébranlé par les assauts des Pontifes de Rome... En vérité, le plus grand roi du monde avaitil jamais sérieusement redouté l'agression des Papes? La monarchie avait bien plus à craindre de la part des courtisans, magistrats ou prélats, que des hommes attachés aux traditions vraiment catholiques de la France.

Si Bourdaloue ne porte jamais atteinte aux droits du roi, il élève bien haut les droits de l'Église et de son Chef; il ne disait pas, avec les évêques de l'assemblée, que l'Éghse s'honorait en demandant au roi sa protection, mais il ne craignait pas de dire au roi que lui-même devait tenir à honneur d'être son bouclier; il rappelle souvent à Louis XIV qu'en mettant la main à l'encensoir, le souverain appelle sur lui et sur son royaume la malédiction du ciel.

C'est par cette conduite noblement indépendante,, vraiment sacerdotale, que notre orateur a toujours mérité l'estime et le respect; et c'est parce que sa réputation était bien établie à cet égard, qu'aucune tentative ne fut faite pour l'engager dans les discussions où le P. Maimbourg, le P. de la Chaise, et Bossuet s'étaient laissé surprendre.

Absorbé tout entier par son ministère, il restait en dehors de toutes les intrigues de cour, les suivait cependant, mais d'assez haut pour en recueillir des leçons profitables à ses auditeurs sans danger de séduction pour lui-même.

[i] Feugère, Bourdaloue, p. 196.

504 LE p. LOUIS BOURDALOUE

Nous trouvons l'enseignement de Bourdaloue sur l'Église, dans le volume des Pensées sous la forme d'un opuscule intitulé : De PÉglise et de la soumission qui lui est due (l). — Un second sermon pour la fête de saint Pierre a pour sujet: de F Obéissance à F Église i^). — Dans le sermon du vingtième dimanche après la Pentecôte, il s'élève fortement contre ceux qui voudraient que l'Église fût aussi dépendante des puissances temporelles que du temps des premiers Césars (3) ; d'autres passages, disséminés dans les OEuvres du P. Bourdaloue, achèvent de nous montrer son véritable esprit sur le sujet qui nous occupe.

En rassemblant sous un même titre, les fragments inédits du P. Bourdaloue sur l'ÉgUse, l'éditeur de 1734, le P. Bretonneau, n'a pas mis d'ordre dans la suite des pensées. Les divisions prennent les titres suivants :

Devoirs indispensables de chaque fidèle envers l'Eglise;

Marque essejitielle et condition nécessaire d'une vraie obéissance à F Église;

Actions de grâces d'une âme fidèle et inviolablement attachée à l'Église;

Esprit de neutralité dans les contestations de l'Église.

Dans les pensées diverses sur l'Église et sur la soumission qui lui est due, nous trouvons plusieurs portraits que les meilleurs peintres de caractère ne démentiraient pas.

Bourdaloue commence par déterminer nos devoirs envers l'Église et la raison de ces devoirs.

Nous devons à l'Église obéissance, amour et soutien, parce qu'elle est notre souveraine, notre mère, parce

(1) T. XV, p. 62.

(2) ï. XII, p. 375.

(3) T. VII, p, 272.

LE P. BOURDALOUE ET LE GALLICANISME SOo

qu'elle est une famille dont nous sommes membres: laissons-le parler :

Comme souveraine, elle impose des lois, elle fait des décrets, elle prononce des jugements, et nous gouverne toujours selon les maximes de l'Évangile les plus dures et les plus saintes. Comme mère, elle nous porte dans son sein, elle nous fournit tous les secours spirituels, elle pourvoit à tous nos besoins et prend de nous les soins les plus affectueux et les plus constants. Comme corps mystique de Jésus-Christ, elle nous lie à ce chef adorable, elle lui sert de canal pour faire couler sur nous les divines influences de sa grâce, elle nous communique tous les mérites de son sang, et nous conduit enfin à sa gloire. Que de raisons pour nous attacher à cette Église? mais, hélas! il est bien déplorable qu'il faille si peu de chose pour nous en détacher (1).

Dans le développement de ces divisions, nous relevons quelques passages sur l'étendue de la puissance ecclésiastique ; nous lisons :

Pouvoir d'une telle étendue que, dans toutes les parties de la terre, il n^y a point de puissance qui ne lui soit subordonnée. Non pas' qu'elle entreprenne de passer les bornes que Jésus-Christ, son époux, lui a prescrites, ni qu'elle prétende porter plus loin son empire. Ce divin Sauveur nous a expressément déclaré que son royaume n'était pas de ce monde, voulant par là nous faire entendre que ce n'était pas un royaume temporel. Ainsi l'Église, bien loin de s'élever au-dessus des puissances humaines, ni d'affaiblir leur domination, est au contraire la plus zélée à maintenir leurs droits et l'obéissance qui leur est due. Car voilà sur quoi elle s'est expliquée le plus hautement

(1)T. XV, p. 61.

•et le plus ouvertement par deux de ses plus grands oracles, l'un le Docteur des nations, et l'autre le Prince même des apôtres. Que toute personne soit soumise aux puissances supérieures, parce qu'elles sont établies de Dieu. Quiconque ose leur résister, résiste à Dieu même et s'attire une juste condamnation, (Rom., XIII, 2) : c'est la leçon que saint Paul nous enseigne. Rendez-vous obéissants à'vos maîtres; soit au, roi, comme à celui qui est au-dessus de tous ; soit aux commandants, comme à ceux que le prince a envoyés et qtûil a revêtus de son autorité (I. Petr. , ii) : saint Pierre tient le même langage. Mais du reste, dès qu'il s'agit de la puissance spirituelle, il faut alors que tout plie, que tout s'humilie, que depuis le monarque qui domine sur le trône jusqu'au plus vil sujet qui rampe dans la poussière, depuis le plus grand jusqu'au plus petit, depuis le savant jusqu'au plus simple, tous reconnaissent la souveraineté de l'Église, et se tiennent à son égard dans une dépendance légitime (1).

Bourdaloue s'étend avec complaisance sur la tendresse maternelle de l'Église qui nous prend à notre naissance, nous instruit, nous élève, nous suit pendant toute la vie, redouble d'affection et de vigilance à l'heure de la mort et nous suit encore au delà.

En retour, il demande pour Elle une conduite d'enfant bien né. Membres du corps de l'Église, nous avons Jésus-Christ pour chef.

Ce caractère, non seulement d'enfants de l'Église, mais de membres de l'Église, est un des plus beaux titres dont nous puissions nous glorifier devant Dieu et selon Dieu. Gomme membres de l'Église, nous appartenons spécialement à Jésus-- Christ; puisqu'en vertu du baptême que nous avons reçu, et par oii nous fûmes agrégés au corps de l'ÉgUse, nous avons contracté avec Jésus-Christ une alliance plus étroite

(1) T. XV, p. 62.

et plus prochaine. Comme membres de l'Église, nous ne sommes point des étrangers ni des gens de dehors; mais nous sommes les domestiques de la foi ; nous sommes de la cité des saints et de la maison de Dieu, les pierres vivantes du nouvel édifice, bâti sur le fondement des Apôtres et des Prophètes, où Jésus-Christ lui-même est la première pierre de V angle (Ephes. 2) . Gomme membres de l'Église, nous participons à toutes les grâces qui découlent de son divin Chef, et qu'il lui communique sans mesure (-1).

Et c'est à nous chrétiens, de veiller à la conservation du corps entier en nous dévouant, s'il le faut, à son service, à l'exemple des Apôtres :

Tel fut le zèle des Apôtres, quand, au péril même de leur vie et au prix de leur sang, ils s'employèrent sans relâche à former l'Église naissante et à l'étendre dans toutes les parties du monde. Tel est encore de nos jours et parmi nous le zèle de tant d'hommes apostohques, qui se consument d'études et de veilles pour la défense de l'Église; qui, dans les chaires, dans les tribunaux de la pénitence, dans les entretiens pubhcs et particuliers, consacrent leurs talents et leurs soins à l'édification de l'Église; qui passent les mers et vont prêcher l'Évangile aux barbares et aux idolâtres, pour l'avancement du Royaume de Dieu sur la terre et le progrès de l'Église. Tel enfin doit être par proportion le zèle de chaque fidèle, qui, selon le mot de Tertullien, devient soldat dès qu'il s'agit de l'Église, et est indispensablement obligé de combattre pour sa cause, autant qu'il est en son pouvoir (2).

Puis il indique à chaque fidèle son poste de combat. Si ce n'est pas par le ministère delà parole que nous sou-

(1) T. XV, p. 69.

(2) lUd., p. 70.

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tenons l'Église, et si nous n'avons pour cela ni le don ni la vocation nécessaires, soutenons-la par la pureté de nos mœurs, et rendons témoignage à la vérité de sa foi par la sainteté de nos œuvres. Si ce n'est pas par la pénétration de nos lumières, ni par l'étendue de nos connaissances, soutenons-la par la docilité de noire soumission, et par une fermeté inébranlable li ne nous départir jamais ni de sesjugements ni de ses commandements. Si ce n'est pas contre les tyrans, soutenons-la contre les artifices de l'hérésie, contre les insultes du libertinage ; et de quelque part que ce puisse être, ne souffrons point qu'elle soit attaquée impunément en notre présence. Nous lui devons tout cela; et quand nous nous sommes engagés à elle, nous lui avons promis tout cela (1).

Bourdaloue s'étend sur Y obéissance à t Église; il en détermine la marque essentielle et la condition nécessaire, qu'il place dans une soumission absolue de l'esprit et du cœur. Aux décisions de l'Église, même quand elle décide contre nos principes propres, quand elle prononce des jugements qui nous condamnent, qui nous humilient; c'est à cela que Bourdaloue reconnaît le véritable enfant de l'Église.

C'est alors que je canonise sa foi, s'écrie-t-il et que je lui apphque, avec toute la proportion convenable, ce que le Fils de Dieu dit au prince des apôtres : Vous êtes heureux dans votre obéissance, puisque ce n'est point la chair ni le sang qui vous Va inspirée, mais qu'elle ne peut venir que d'en haut, et de la grâce du Père céleste (Matth. 16).

Cette remarque regarde tous les temps, et spécialement le nôtre. Je demanderais volontiers à des gens : Pourquoi ce partage que vous faites, et pourquoi, contre la défense du Saint-Esprit, avez-vous un poids et qu poids ? Ou soumettezvous à l'autorité de l'Église en tout ce qui concerne la foi,

(1) T. XV, p 71.

OU ne vous y soumettez en rien, et retirez-vous. Car c'est la même autorité qui définit un article aussi bien que Vautre; et elle n'est pas plus digne, ou, pour mieux dire, elle est aussi digne de créance sur l'un que sur l'autre.

En effet, dès que nous entreprendrons d'examiner les décisions de l'Église, et que nous nous croirons en droit de discerner les unes des autres; dès que nous voudrons, pour ainsi dire, partager notre soumission, et que, selon notre sens, nous recevrons celles qui nous plairont, ou nous rejetterons celles qui ne nous plairont pas, nous détruirons l'autorité de ce souverain tribunal et la foi que nous y avons. Car la foi que nous devons avoir aux oracles de l'Église, cette foi ferme et inébranlable, n'est fondée que sur son infaillibilité, de môme que son hifaillibilité est établie sur cette promesse de Jésus-Christ : Voilà que je suis avec vous en tout temps jusqu'à la consommation des siècles (Matth. 28). Or, du moment que nous refusons notre créance à un seul point décidé par le jugement de l'Église, nous ne la regarderons plus comme infaillible, puisque nous prétendrons qu'en ce point particulier, non seulement elle a pu faiUir, mais qu'elle a failli en effet. Nous adhérerons, je le veux, à tous les autres; mais ce qui nous y déterminera, ce ne sera point précisément l'Église, ni son témoignage. Nous y souscrirons, parce qu'ils se trouveront conformes à nos raisonnements et à nos principes : de sorte que, dans notre adhésion et notre soumission, nous ne nous réglerons point tant sur ce que l'Église aura jugé, que sur ce que nous aurons jugé nous mêmes (1).

Pour donner plus de netteté à sa pensée, il a recours à l'histoire de la primitive Église, et expose ainsi l'enseignement catholique sur l'autorité de l'Église, avec les développements du temps, que la marche des siècles ne fait que confirmer.

.(1) T. XV, p. 73.

Telle fut, dit -il, l'obéissance des premiers chrétiens, dans une célèbre matière qu'ils agitèrent entre eux, et que saint Luc rapporte, au quinzième chapitre des Actes des Apôtres. Le fait est mémorable, et plût à Dieu que, dans toute la suite des temps, on eût profité de l'exemple de soumission que donnèrent pour lors les premiers fidèles. Il s'agissait de savoir si les gentils convertis à la foi devaient être assujettis aux cérémonies judaïques; s'ils devaient observer la loi de Moïse, et s'ils étaient obligés à la circoncision. Les esprits ne convenaient pas ; il y avait des raisons de part et d'autre, et chacun s'arrêtait à celles qui le touchaient davantage. Dans cette diversité d'opinions, on contestait, on s'animait, et la chaleur de la dispute causait du bruit parmi le troupeau. Or, pour rendre la paix à l'Église, et pour rompre le cours d'une controverse dont les suites étaient à craindre, quel parti prirent les Apôtres? Ce fut de s'assembler à Jérusalem, de discuter à fond et de concert le point en question, d'en faire un examen juridique, et d'en donner une résolution solennelle, qui réunît tout le corps des fidèles, juifs et gentils, dans une môme créance et une môme pratique. Tout s'exécute ainsi qu'on se l'était proposé. Sous la garde et la direction de ce divin Esprit qui préside à tous les conseils de l'Église, Pierre, vicaire de Jésus-Christ, au nom duquel il s'énonce, se lève dans l'assemblée, parle, non point en homme simplement, mais en homme plein de Dieu, qui l'inspire et qui l'autorise, déclare où l'on s'en doit tenir, et et résout en peu de mots toute la difficulté. Aies frères, dit-il, Dieu n'a 7nis nulle différence entre nous et les gentils, et ce n^est point par la loi de Moïse qu'il purifie leurs cœurs, mais par la foi. Maintenant donc, continue l'apôtre, pourquoi tentez-vous le Seigneur, jusqu'à charger les disciples d'unfoug que nos pères ni nous n' avons pu porter (Act. 15). C'était l'ancienne loi et toutes ses observances. Jacques, évoque de Jérusalem, prend ensuite la parole, et se joint au Prince des Apôtres, qui, tous ensemble, jugent et décident comme lui. Le- décret est envoyé au nom d'eux tous. Alors plus de dispute, consentement unanime de toute la multitude; et c'est ce que

l'historien sacré nous fait admirablement entendre dans une parole des plus courtes , mais en môme temps des plus énergiques : Alors toute la multitude se tut. Nul qui entreprît de répliquer, nul qui se crût en droit de renouveler une affaire fmie : tant on était persuadé qu'après le jugement de l'Église, il n'y a plus rien à recevoir, et qu'elle est également incapable d'erreur, soit qu'elle décide pour nous, ou contre nous.

Que n'en sommes- nous persuadés nous-mêmes, et que ne portons-nous jusque-là notre obéissance! Avec cette obéissance pleine et sans réserve, qu'on eût épargné jusqu'à présent de combats à l'Église, et qu'on eût piévenu de scandales et de troubles parmi le peuple de Dieu (1) !

C'est la même pensée qu'il exprime dans une instruction sur Y Humilité de la Foi, c'est le même abandon qu'il recommande envers la Chaire de Pierre :

Voulez-vous donc un bon prcservo.tif contre tout ce qui pourrait endommager votre foi? soyez humble dans votre foi môme. Non, mon Dieu, devez-vous dire, ce n'est point à moi de m'ingérer en tant de questions qui sont au-dessus de moi. J'ai Moïse et les prophètes (Luc. 16) : c'est-à-dire. Seigneur, que j'ai votre Église pour me conduire, et qu'elle me suffit. Je sais oii elle est, cette Église; je sais par quelle succession, depuis saint Pierre, ou plutôt depuis Jésus- Christ, elle s'est perpétuée jusqu'à nous ; je sais où nos pères l'ont reconnue, oii ils l'ont consultée, comment elle leur a parlé et avec quel respect et quelle obéissance ils l'ont écoutée: je m'en tiens là, et c'est assez pour moi. Quel repos intérieur et quelle paix de l'âme ne se procure-t-on point par une telle soumission? c'est môme alors que Dieu, content de nous voir soumis et dociles, nous découvre plus clairement ses vérités. Quoi qu'il en soit, je me souviens de l'avis que

(1) T. XV, p. 76.

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donnait saint Jérôme à une vierge dont il était le père en Jésus-Christ et le directeur. Pensez-y vous même, et souvenez-vous-en, pour en faire l'application que vous croirez convenir. Toici les paroles de ce saint docteur, par lesquelles je finis: Attachez vous à la foi du saint pape Innocent, qui, dans la Chaire apostolique^ est le successeur du bienheureux Anastase ; et quelque spirituelle, quelque intelligente que vous puissiez être, regardez toute autre doctrine comme une doctrine étrangère, et rejetez- la (1).

Dans la latte incessante que Bourdaloue soutenait contre les erreurs de son temps, il avait découvert d'autres ennemis que les protestants , luthériens ou calvinistes, les jansénistes, les libertins, tous ennemis plus ou moins déclarés de l'Église, il signale en outre une classe de chrétiens qu'il appelle les neutres, classe d'hommes qui ne sont ni pour ni contre les décisions de l'Eglise, comme nous en trouvons aujourd'hui qui sont pour tout le monde, et par la même, contre l'Église (2), avec la prétention de lui appartenir.

Voici comment l'orateur les fait parler :

Qu'ai-je affaire de telle et telle question qui cause tant de mouvements dans l'Église! Qu'ai-je affaire de toutes ces contestations et qu'est-il nécessaire que je me déclare làdessus ? Je n'examine point qui a raison ni qui ne l'a pas ; je ne suis pour personne ni contre personne. Tel est votre langage, celui de bien d'autres, comme vous. Mais voyons un peu quel principe vous fait demeurer dans cet état de neutralité. Ou c'est ignorance, ou c'est erreur, ou c'est politique, ou c'est insensibilité, ou c'est lâcheté ; or rien de tout cela n'est bon (3) .

(1) T, IX, p. 323.

(2; Qai non est mecum rontro. me est. (Luc, xi, 23.)

(3) T. XV, p. 85.

Puis, Bourdaloue, reprenant chacun de ces prétextes, en montre l'illusion et le désordre.

1" LHgnorance. — L'ignorance est un vain prétexte, parce que le fidèle ne doit pas se déterminer, dans les questions controversées, par ses propres lumières, il ajoute :

Mais vous avez une autre règle qui vous doit suffire et qui vous ôte toute excuse, parce qu'elle supplée parfaitement à l'ignorance où vous pouvez être. Règle générale, règle commune aux esprits les plus grossiers, comme aux plus pénétrants et aux plus subtils; règle visible et qui tombe sous les sens ; règle qui ne vous peut tromper , et dont vous êtes obligé de reconnaître la supériorité, l'autorité, rinfaillibilité surtout ce qui a rapport à votre croyance. Cette règle, c'est la décision de l'Église. Dès là que l'Église a parlé, dès là que le Souverain Pontife et les premiers pasteurs qui la conduisent se sont fait entendre, il ne vous en ' faut pas davantage pour vous fixer; et si vous restez volontairement et opiniâtrement dans votre doute, vous êtes dès lors coupable, parce que vous ne vous soumettez pas à 'Église (1).

Et plus bas :

Ainsi, il est inutile de dire : Je ne sais rien, et je ne suis pas d'un état et d'une profession à faire là-dessus de longues et de sérieuses recherches ; j'ai d'autres affaires. On veut que je condamne cet ouvrage, et je ne l'ai jamais lu. On veut que je rejette cette doctrine, et je ne l'entends pas. C'est aux savants et aux docteurs à produire leurs pensées et à s'expliquer, mais cela me passe ; et m' appartient-il de ni'ingérer en ce qui n'est point de mon ressort? Non, encore une fois, il ne vous appartient pas de vous engager en de

(1) T. XV, p. 87.

curieux examens, ni d'entreprendre de démêler la vérité au travers des nuages dont on l'enveloppe et dont on tâche de l'obscurcir ; il ne vous appartient pas de vous ériger en juge de la doctrine. Mais il vous appartient d'écouter l'Église, qui en a jugé, et de souscrire de bonne foi à ce qu'elle a jugé. Mais il vous appartient de condamner ce que l'Église condamne, et de rejeter ce que l'Église rejette, sans en vouloir d'autre raison, sinon que l'Église l'a condamné et qu'elle l'a rejeté (1) .

1° n erreur. — L'erreur consiste à prendre pour questions controversées des questions définies, et à user de la liberté permise dans le doute fondé, alors que la lumière est faite et qu'il faut la trouver : or cette lumière, c'est l'Église qui la donne, c'est là l'oracle du chrétien. L'orateur s'écrie dans son indignation :

Voyez quel jugement est émané de son tribunal; lisez, et convainquez-vous. Quoi! ce que l'Église, ce que son chef visible, ce que ses pasteurs qualifient de scandaleux, de faux, d'hérétique, vous le regarderez comme indifférent par rapport à la foi? Ces anathèmes partis du Siège apostolique et secondés de tant d'autres qui les ont accompagnés ou suivis dans les Églises particulières, tout cela ne vous étonne point? vous pouvez tenir contre tout cela? vous pouvez vous figurer que tout cela ne tombe que sur de pures opinions, que sur des opinions permises et arbitraires ? Yous me répondez qu'on vous le dit de la sorte : mais qui sont ceux qui vous le disent? quels qu'ils puissent être, devezvous compter sur leur témoignage, lorsque vous le voyez démenti par l'Église universelle (2) ?

(1) T. XV, p.88.

[l] Tbid., p. 9î

3° La Politique^ dit Bourdaloue, se mêle dans les affaires de religion comme dans toutes les autres... et quoi qu'on pense ce que l'on doit penser, on prétend avoir de bonnes raisons pour ne pas parler de même... et Ton se tait, c'est prudence, mais cette prudence est ennemie de Dieu (1) , donc elle est criminelle. C'est en effet par cette fausse prudence que l'on renie son baptême ; on doit être sage et circonspect, mais avec mesure et sobriété, dit l'Apôtre. On peut avoir des égards, mais seulement jusqu'à l'autel. Quand la religion est en compromis, et qu'il y va de l'honneur et de l'autorité de l'Église, vous devez oublier tout le reste et ne vous souvenir que des paroles du Fils de Dieu (2)...; il faut savoir quitter tout ce que l'on a de plus cher en ce monde pour Jésus-Christ, si l'on veut posséder la vie éternelle; promesse suivie d'une menace terrible : Celui qui sauve sa me la perdra (3). Ce qui veut dire qu'en voulant se sauver pour le présent, on se perd pour l'éternité.

4° Autre source de neutralité, V insensibilité qui ne s'émeut de rien, ne s'intéresse à rien, et qui réduit le chrétien à ne pas songer même à ses propres intérêts.

5° La lâcheté est un autre principe de neutralité : on craint la mort, quand la profession du catholicisme peut nous appeller au martyre; pour comble de honte, ce n'est pas la mort qui nous fait fuir, un fantôme suffit pour nous faire peur.

L'auteur repousse encore la neutralité comme scandaleuse et favorable à toutes les hérésies ; et, à ce propos, nous retrouvons Bourdaloue avec sa profonde connaissance du cœur humain, montrant que cette race d'hommes neutres

(1) Rom., viii, 7.

(2) T. XV, p. 94.

(3) Math,, X, 39.

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est un fléau pour la religion comme pour la société; il dit;

De même que, dans une guerre civile, les factieux sont contents, pourvu qu'on ne s'oppose point à leurs entreprises, ainsi les hérétiques ne souhaitent rien davantage, siaon qu'on ne les contredise point et qu'on ne forme aucun obstacle à leurs progrès. Ils savent bien du reste s'aider et se fortifier. Ce sont les premiers à demander la neutralité; mais à conditition qu'ils ne l'observeront pas et qu'il n'omettront rien pour agir sourdement et plus efficacement. Ce sont les premiers à demander la paix ; mais bien entendu qu'ils profiteront de cette paix pour continuer la guerre avec d'autant plus de succès, qu'elle se fera avec moins d'éclat. Une infinité de personnes, même de ceux qui ne sont point mal intentionnés, se laissent surprendre à ce piège. Que ne vit-on en paix, disent-ils, *et pourquoi tout ce bruit? J'aimerais autant, quand le loup est dans la bergerie, et que le berger crie de toutes ses forces pour appeler du secours, qu'on lui demandât pourquoi il se donne tant de mouvements et fait tant de bruit. Sans ces mouvements, sans ce bruit, que deviendrait le troupeau? La paix est à désirer : qui en doute? mais il faut que ce soit une bonne paix (1).

A ses yeux, ce n'est pas toujours par la profession que nous faisons d'être attachés à l'Église, qu'on peut bien discerner si nous sommes vraiment catholiques, ou si nous ne le sommes pas. Il n'y a point de langage plus ordinaire aux hérétiques et aux novateurs que de témoigner, dans leurs discours et dans leurs écrits, un grand attachement à l'Église, que de prêcher la soumission à l'Église, que d'exhorter les fidèles à prier pour l'Église. Mais quelle est cette église pour laquelle ils semblent si zélés? une église à leur mode, et qu'ils se sont faite ; une église, ou plutôt une secte séparée de la vraie Église. Voilà ce qu'ils entendent sous ce titre pompeux d'église, et voilà ce qui éblouit

(l) T. XV, p. 97.

les simples et ce qui les trompe. La voix est de Jacob, mais les mains sont d'Ésaû (Gènes, 27). C'est donc à la règle et au caractère distinctif que nous a marqué saint Ambroise, qu'il faut s'en tenir. Ce Père parle de Satyre, son frère, et voici ce qu'il en dit. Après un naufrage d'où il était échappé, il voulut, en actions de grâces, participer au sacrement de l'autel, et, dans cette pensée, il s'adressa à l'évêque du lieu. Mais comme c'était un temps de division et de schisme, il s'informa d'abord si cet évêque était catholique : C'est-à-dire, ajoute saint Ambroise, expliquant ce terme de catholique, s'il était uni de communion et de créance avec PFglise romaine. Car sans cela. Satyre ne reconnaissait point la vraie catholicité, et n'en devait point reconnaître (1).

La soumission à l'Église, Bourdaloue le confesse hautement, est la preuve infaillible de la vérité ; c'est elle qui met l'âme droite à l'abri du meôsonge et de la séduction de l'hypocrisie.

Mais, quelque précaution que l'on y apporte, il est difficile de n'être pas trompé par l'hypocrisie. Vous le dites, et moi je soutiens qu'après les règles admirables que Jésus-Christ nous a données, il n'est rien de plus aisé que d'éviter cette surprise dans les choses dont nous parlons, qui sont celles de la conscience et du salut éternel : car, en matière de religion, par exemple, cet Homme-Dieu nous a déclaré que la preuve infaillible de la vérité était la soumission à son Église ; que hors de là toutes les vertus qui se pratiquaient n'étaient qu'hypocrisie et que mensonge, et que quiconque n'écoutait pas son Église, fût-il un ange descendu du ciel, il devait être regardé comme un païen et comme un publicain. S'il arrive donc que, sans ' avoir égard à une instruction si positive et si importante, nous

(1) T. XV, p. 104.

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nous attachions à un parti où cet esprit de soumission ne se trouve pas, dès là, quoique séduits par l'hypocrisie, nous sommes criminels, et notre erreur est une inlidélité ; et voilà ce qui confondra, dans le jugement de Dieu, tant d'âmes réprouvées, qui, par une simplicité pleine d'indiscrétion, ont adhéré aux sectes et aux hérésies, sous ombre d'une réforme imaginaire (1).

Ces passages mettent en évidence l'esprit vraiment sacerdotal qui dominait l'enseignement du P. Bourdaloue sur l'autorité de l'Église; il y a loin de cette soumission filiale à l'adulation servile de son confrère Maimbourg pour le pouvoir absolu de Louis XIV, ou même aux condescendances équivoques du P. de la Chaise.

Le P. Bourdaloue a laissé deux sermons pour la fête de saint Pierre : le premier a été prêché dans une église dédiée à saint Pierre; l'y-ateur ne veut pas parler des grandeurs de saint Pierre^ mais de ses vertus; il parle de sa /o2, opposée à notre infidélité, et de son amour pour Jésus-Christ, opposé à notre insensibilité. L'orateur montre que ces deux grandes vertus ont été le fondement de sa prééminence, de sa dignité et de la juridiction qu'il a exercée sur toute l'Église.

Sans s'arrêter à cet ordre d'idées, il s'attachera surtout au côté moral de son discours et enseignera à ses auditeurs comment ils doivent reproduire ces vertus.

L'autre sermon pour la fête de saint Pierre traite de Y Obéissance à l'Église.

Nous trouvons ici la doctrine catholique sur l'ÉgUse, dans toute sa pureté sinon dans tout son développement. Bourdaloue ne s'étend pas en amphfications, sur les beautés de l'unité de l'Église, de son organisation, de sa mission terrestre, de ses martyrs et de ses saints; il

(Ij T. VI, p. 277.

va droit au but, à la sanctification de ses membres. Il leur dira que l'Église a été fondée pour les instruire et pour les gouverner. Elle tient de Jésus-Christ le double pouvoir â! enseigner 9X de commander; delà, obligation, pour le chrétien, de l'obéissance d'esprit par laquelle il accepte les vérités de la foi, et de l'obéissance de cœur par laquelle il met en pratique les lois et les préceptes que l'Éghse impose. Cette double obéissance est obligatoire pour tout catholique, en tout lieu, en tout temps et sm' toutes les matières enseignées par Elle.

Parce qu'elle a le droit de nous dire : Croyez ceci, Dieu nous oblige d'avoir pour elle une parfaite soumission d'esjirit ; et parce qu'elle a droit de nous dire : Faites cela, Dieu veut que nous lui obéissions avec une entière soumission de cœur. Plût au ciel, mes chers auditeurs, que nous fussions bien persuadés de ces deux devoirs ! jf'e dis persuadés dans la pratique : car dans la spéculation, nous n'en doutons pas, et nous sommes trop catholiques pour former là-dessus quelque difficulté. Mais je voudrais sur cela même que nous eussions dans toute notre conduite un zèle proportionné aux lumières que Dieu nous a données. Car voici en deux mots toute la perfection d'un homme chrétien, en qualité d'enfant de l'Église : d'avoir un esprit docile et soumis pour tout ce que l'Église nous enseigne, et d'avoir une volonté prompte et agissante pour tout ce que l'Église nous ordonne (1).

Dans la première partie du discours, l'orateur base la nécessité de l'obéissance des esprits sur l'autorité de l'Église, sur la mission qu'elle doit remphr sur cette terre. Elle est dépositaire, organe et au besoin, interprète des vérités révélées : c'est à elle de les conserver, de les

(1) T. Xn, p. 377.

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annoncer, de les expliquer. De cette mission de l'Église, résulte l'obligation de lui obéir et de n'obéir qu'à elle, parce que nul autre n'a reçu la même mission : et Bourdaloue va nous dire jusqu'où s'étend son empire sur les intelligences chrétiennes.

Or l'Église ne peut user de ce pouvoir qu'autant que nous sommes obligés de lui obéir ; et puisque ce pouvoir n'a été donné qu'à elle, c'est à elle, et non point à d'autres, que nous devons nous attacher ; à elle singulièrement et uniquement que nous devons nous soumettre en tout ce qui regarde l'exercice de ce pouvoir, c'est-à-dire, dans les contestations qui peuvent naître sur les matières de la foi, dans les doutes particuliers que nous formons quelquefois, et dont notre raison est troublée, sur certains points de religion ; dans les difficultés qui se présentent, et qui sont même inévitables, ou sur l'obscurité de la Tradition, ou sur l'inteUigence de l'Ecriture ; de sorte qu'en tout cela l'Église soit notre oracle, et que sa décision nous serve de règle, mais de règle absolue et souve7mine, parce que c'est eUe, selon l'Apôtre, qui est la colonne et le soutien de la vérité...

De là vient que saint Augustin, qui, sans contredit, fut l'esprit du monde le plus éclairé, et qui eût pu, avec plus de droit, juger des choses par ses propres lumières, protestait -hautement qu'il n'aurait pas même cru à l'ÉvangUe, si l'autorité de l'Église ne l'y eût engagé : Evangelio non crederem, nisime Ecclesiœ commoveret auctoritas. Parole qui, mille fois, a confondu l'orgueil de l'hérésie, et qui, de nos jours, a servi de puissant motif à la conversion d'une infinité d'âmes élues, que Dieu a tirées du schisme et de Terreur, pour faire paraître en elles les richesses de sa miséricorde et de sa grâce (1).

Bourdaloue développe ce texte de saint Augustin avec complaisance; on sent qu'il exprime sa pensée tout entière

(1) T. xn, p. 379.

et, avec sa pensée intime, les sentiments de son cœur ; il sait qu'il peut être entendu des soi disant disciples de saint Augustin, des jansénistes, et aussi de ces grands Prélats qui ont la prétention de relever directement du Messie. En vérité, si les saintes Écritures n'ont d'autorité que par l'Église romaine, que penser du crédit que peut avoir l'autorité des Assemblées de l'Église gallicane auxquelles le Saint-Esprit n'a pas promis son assistance ? C'est l'Église en effet, qui garantit l'authenticité des livres saints (1) . Par elle et par elle seule, sont maintenus dans la société des fidèles, la paix, l'ordre, l'unité de doctrine et l'humilité de l'esprit (2).

De la maxime de saint Augustin, Bourdaloue conclut à l'infaillibilité de l'Église ; puis il tire quelques conclusions pratiques, au sujet de cette nécessité d'obéissance. C'est par la foi que nous sommes unis étroitement au corps de l'Église : or, sans obéissance il n'y a pas de foi possible : c'est ce qui a perdu tant de grands hommes. Ainsi Tertullien s'est perdu malgré de grandes vertus, de grands talents, une grande austérité de mœurs, mais aussi avec un jugement propre (3), « poussé jusqu'à l'erreur et soutenu contre l'obéissance qu'il devait à l'Église ».

L'orateur demande que cette soumission soit intérieure, et que l'on traite de faux chrétiens et d'antechrists, ceux qui ne se soumettent qu'en apparence. Il veut aussi que l'Église en reçoive des témoignages certains ; citons ici un passage où éclatent le zèle et l'entrain de notre orateur :

Or, elle ne reçoit jamais un témoignage plus authentique de notre foi que, lorsque détestant toute erreur, nous nous

(1) T. XII, p. 381.

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attachons à elle, et qu'au lieu de nous laisser corrompre par la vanité, par la curiosité, par la nouveauté, nous tenons ferme par la vérité dont elle nous a mis en possession. C'est de là, que ces grands saints que nous appelons les Pères de l'Église, mais qui n'ont mérité d'en être les Pères que parce qu'ils en ont été les humbles enfants, se faisaient un point de conscience et de religion, un point de sagesse chrétienne, de s'attacher à l'Église dans toutes les révolutions et tous les troubles que la diversité des sectes produisait; et parce qu'ils considéraient V Eglise romaine comme le chef de toutes les Églises du monde, comme le centre de l'unité, comme celle où il fallait que les brèches de la foi fussent réparées selon les termes de saint Cyprien, aussi avaient-ils pour elle des sentiments si respectueux et un dévouement si parfait. Je vois, disait saint Jérôme, les agitations et les mouvements de l'arianisme, quoique foudroyé, et malgré les anathèmes de Nicée ; je vois encore l'Église d'Orient divisée en trois partis contraires : celui de Mélèce, celui de Paulin et celui de Vital. Chacun d'eux me sollicite et voudrait m'attirer à soi; et moi je leur dis : Si quelqu'un de vous est uni à la Chaire de saint Pierre, je m'unis à lui : Hic in ires partes scissâ Ecclesiâ, rapere quisque ad se festinat; et ego intérim cîamito, si quiscathedrœ Pétri jungitur, meus es-if (Hier.). Puis s' adressant au pape Damase, à qui il écrivait : C'est à vous, lui disait-il, saint Père, et c'est à cette Chaire de Pierre où vous êtes assis, que je veux m'associer dans ce différend : Ego beatitudini tuœ, id est, cathedrœ Pétri consocior {Ibid.) ; car je sais que c'est sur cette pierre qu'est bâtie l'Église de Dieu ; je sais que celui qui mange l'agneau hors de cette maison, est un profane; je sais que celui qui ne demeure pas dans cette arche, doit nécessairement périr au temps du déluge: or sachant cela, je serais prévaricateur si je me séparais de vous. Je ne connais point Mélèce, je ne sais ce que c'est que Vital, je n'ai que faire de Paulin : Non novi Vitalem, Meletium respuo, ignoro Paulinum {Ibid.). Quiconque ne moissonne pas avec vous dissipe au lieu de ramasser; et qui-

conque, en matière de créance et de foi, se détache de vous, n'est plus à Jésus-Christ : Qui non colligit tecum, dispergit; et qui iuus non est, Christi non est {Ibid.). C'est ainsi que parlait saint Jérôme, et c'est ainsi que doit parler tout homme chrétien qui est enfant de l'Église. Je n'ai que faire de celui-ci, ni de celui-là; je ne connais ni ceux-ci, ni ceux-là; je m'attache à l'Église, qui est ma règle, pour ne m'en départir jamais (1).

Il veut que le fidèle mette sa conduite en harmonie avec ses paroles :

En effet, de dire qu'on est attaché à l'Église, et de se comporter comme les plus grands ennemis de V Eglise; de s'appeler enfants de l'Église, et de vouloir en même temps se faire les juges de V Eglise; de s'élever contre ses an^êts, de rejeter ses censures, de louer ce qu'elle réprouve, de soutenir avec opiniâtreté ce qu'elle condamne? s'U y a un ouvrage qu'elle ait proscrit et frappé de ses anathèmes, de le lire impunément et sans scrupule ; s'il y a une doctrine qu'elle ait foudroyée, de l'appuyer, de la répandre, et d'y employer l'autorité, le crédit, les promesses, les menaces, tous les artifices que l'esprit d'erreur inspire : en vérité, mes chers auditeurs, n'est-ce pas se démentir soi-même; et concevezvous une contradiction plus sensible et plus évidente? Pourquoi des discours si soumis, quand toutes les œuvres tendent à la sédition ; pourquoi se parer d'une obéissance imaginaire, quand on secoue réellement le joug et qu'on vit dans la révolte (2) ?

Quelques réflexions qui terminent cette première partie s'adressent aux adversaires les plus incorrigibles de l'Église; faux dévots, jansénistes, libertins.

(1) T. XIÏ, p. 393.

(2) Ibid., p. 395.

Nous nous piquons en d'autres choses d'être réguliers et sévères, et nous ne comptons pour rien de l'être en celle (1) où Dieu veut que nous le soyons davantage, qui est l'humilité de la foi et la soumission à V Eglise ; nous louons la voie étroite de l'Évangile par rapport aux mœurs ; mais par rapport à la créance, la voie la plus large et la plus spacieuse ne nous fait point peur : et cela pourquoi ? par la raison qu'en donne saint Augustin, parce que nous faisons consister la voie étroite de l'Évangile en ce qui nous plaît, et plus souvent dans les choses qui se trouvent conformes à notre idée et à notre inclination, qu'en celles d'où dépend notre perfection. Tel, en . tout autre point où il s'agirait de former sa conscience, ne voudrait pas se risquer sur un sentiment probable, qui, en matière de religion et d'obéissance à l'Église, va hardiment au delà de toute probabi- Uté(l).

Aux libertins et incrédules qui sont tentés d'accuser l'Église des défauts de ses membres, il répond que l'Église doit-être prise telle qu'elle est instituée, composée d'hommes, sans doute, mais assistée de l'Esprit- Saint; cette pensée amène une exposition de principe, une profession de foi et d'amour pour l'Église que nous devons reproduire.

Tel est notre bonheur de voguer pour ainsi dire dans un vaisseau où nous sommes assurés de ne faire jamais naufrage. Nous pouvons être assaUlis des vents et exposés aux tempêtes ; mais il y a un guide qui dirige la barque de saint Pierre, et qui la préserve de tous les écueils. Confions-nous à ce divin conducteur, il ne peut nous égarer. Attachons nous à l'Église qu'il anime, elle ne peut nous tromper. Soumettons-nous à elle, et rendons-lui non seulement l'obéissance de l'esprit, en croyant ce qu'elle nous enseigne, mais

(1) T. XII, p. 397.

l'obéissance du cœur, en pratiquant ce (ju'elle nous ordonne (1).

La seconde partie ne présente guère qu'une énumération des devoirs auxquels le chrétien est soumis, pour faire honneur à sa foi; elle est terminée par cette invocation à saint Pierre :

Grand saint, vous que nous invoquons spécialement en ce jour; vous à qui Jésus-Christ confia son Église, et qui en êtes, après lui, la pierre fondamentale; vous .qui en fûtes sur la terre le chef, l'apôtre, le martyr, ayez encore les yeux attachés sur eUe; protégez-la, défendez-la, ohtenez-lui les secours puissants qu'elle demande par votre intercession, pour confondre ses ennemis, pour sanctifier ses enfants, et pour nous faire tous arriver à la gloire (2) .

IL — LES ENNEMIS DE l'ÉGLISE ET LES LIBERTÉS DE l'ÉGLISE

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