LETTRE DE MONSIEUR*** A UNE PERSONNE DE SES PROCHES
La perte que nous avons faite d'un ami gui nous aimait, et que nous aimions tendrement, est si grande pour nous, qu'il n'y a qu'une entière soumission aux ordres de la Providence qui nous en puisse consoler.
Une longue habitude avait formé entre nous une ^parfaite union ; la connaissance et l'usage de son mérite l'avait augmentée; l'utilité de ses conseils, sa prudence, l'étendue de ses lumières, son désintéressement, son attention et sa fidélité pour ses amis, m'avaient engagé à n'avoir rien de caché pour lui. Il se trouvera peu d'exemples d'un ami dont on puisse dire ce que je dis de celui-ci. Pendant quarante-cinq ans que j'ai été en commerce avec lui, mon cœur ni mon esprit n'ont rien eu pour lui de secret: Il a connu toutes me sfaiblesses et mes vertus ; il n'a rien ignoré des affaires les plus importantes qui sont venues jusqu'à moi : nous nous sommes souvent délassés de nos travaux par les mêmes amusements ; et jamais je ne me suis repenti de la confiance que j'avais en lui.
A peine étais-je en âge de connaître les hommes que je connus le P. Bourdaloue, J'y remarquai d'abord un génie supérieur aux autres; dès qu'il s'appliquait à quelque chose, il laissait ceux qui avaient le même objet bien loin derrière lui. L'estime que j'avais conçue pour sa personne augmenta par le commerce que j'avais avec le monde; parce que je ne
(1) La notice de M. de Pringy est au n° suivant.
^2) Cette lettre a été écrite le lendemain de la mort du P. Bourdaloue, par Chrétien François de Lamoignon, président à mortier au parlement de Paris. On la trouve à la fin du 3"= vol. de Carême. Edit. Rigaud, in-S», 1707.
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trouvais point, dans la plupart de ceux que je fréquentais, la même élévation d'esprit, la même égalité de sentiments, la même grandeur d'âme, soutenue d'un naturel bon, facile, sans art et sans affectation.
Dès qu'il revint à Paris, il eut d'abord toute la réputation qu'il a eue jusqu'à sa mort. Des applaudissements qu'eurent ses sermons, le concours infini des auditeurs, l'empressement des grands à partager son amitié, tout ce qui est capable de gâter et de corrompre le cœur, fit en lui. un effet tout contraire; il connut le monde, et c'est le seul fruit qu'il voulut retirer du commerce des hommes : il se servit de cette connaissance pour exciter les hommes à la vertu. Il crut profiter assez de la considération qu'on avait pour lui, s'il faisait connaître par ses discours , à ceux qui venaient l'entendre, ce que c'était que le monde ; et s'il leur apprenait que ce qu'ils désirent avec plus d'ardeur, est peu. de chose, et qu'ils s'écartent presque toujours du véritable bien, pour chercher et pour suivre ce qui n'est qu'une simple idée et ce qui n'a qu'une apparence sans fond.
Sa sublime éloquence venait surtout de la connaissance parfaite qu'il avait du monde. Il bannit de la chaire ces pensées frivoles, plus propres pour des discours académiques que pour instruire les peuples ; il en retrancha aussi ces longues dissertations de théologie, qui ennuient les auditeurs et qui ne servent qu'à remplir le vide des sermons. Il établit les vérités de la religion solidement; et jamais personne n'a su, comme lui, tirer de ces vérités des conséquences utiles aux auditeurs, et si naturelles, que chacun de ceux qui l'entendaient pouvait s'appliquer ce qu'il disait.
Quoiqu'il ne recherchât pas toujours dans ses discours l'exactitude des expressions, il ne lui en échappait aucune qu'on pût trouver basse et peu digne du sujet qu'il traitait. S'il s'engageait dans quelque description, ou qu'il descendît dans quelque détail^ il ne tombait point dans ces sortes de discours qui ne conviennent ni aux prédicateurs ni aux auditeurs : qualité rare dans ceux qui parlent en public, et
gui vient d'une profonde méditation et d'une juste connaissance des matières qu'on traite.
Mais pourquoi vous parler de la grande réputation que le P. Bourdaloue s'est acquise dans la prédication? C'est un talent que tous ceux qui l'ont le moins connu n'ignorent pas. Parlons plutôt de ses vertus, que nous nous flattons d'avoir plus senties que ceux qui ne l'ont pas pratiqué aussi souvent que nous.
Il est plus rare de trouver des hommes grands dans le commerce intime et particulier que d'en trouver de grands, lorsqu'ils représentent ou qu'ils sont, pour ainsi dire, montés sur le théâtre : car lorsque les hommes sont en quelque fonction publique, tout ce qui s'offre à leurs yeux les excite et les instruit de ce qu'ils doivent être. Mais lorsqu'ils sont rendus à eux-mêmes, lorsque tous les objets qui les tenaient attentifs sont écartés, qu'il est rare de les trouver aussi grands dans le repos qu'ils nous ont paru grands dans l'action! C'est cependant en cela que consiste la véritable grandeur : car je n'appelle grand que ce qui se soutient par lui-même, et qui n'a pas besoin d'ornements empruntés. J'ai bien vu des hommes grands dans l'opinion commune, mais je n'en ai point] connu d'aussi grands dans le particulier que dans le public, ou plutôt, je n'en ai guère connu qui ne perdissent, dans un commerce long et familier, beaucoup de l'estime qu'on avait pour eux.
Le P. Bourdaloue n'était pas de ce nombre : jamais personne n'a- plus gagné que lui à être vu tel qu'il était. Ses moindres qualités ont été celles qui l'ont fait honorer et respecter du public.
Il était naturellement vif et vrai : H ne pouvait souifrir le déguisement et l'artifice : il aimait le commerce de ses amis, mais un commerce aisé, sans étude et sans contrainte; néanmoins, combien de fois l' avons-nous vu forcer son naturel, et vivre familièrement avec des gens d'un caractère fort opposé au sien?
Toute sa vivacité ne lui laissait jamais échapper la moindre impatience, quand il s'agissait d'une affaire importante;
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souvent même il perdait un temps aussi cher que le sien, pour remplir les devoirs d'une pure amitié et d'une reconnaissance fondée uniquement sur les sentiments d'estime qu'on avait pour lui.
Quoiqu'il ait eu la confiance de tout ce qu'il y a de plus élevé dans la France, on ne peut pas dire qu'il l'ait jamais désirée. Il se dévouait de la même manière à, tous ceux que la Providence lui envoyait, sans rechercher les grands et sans mépriser les petits, parlant à chacun selon son caractère, et ne s'appliquant qu'à perfectionner l'ouvrage qu'il avait en ses mains.
Il avait eu l'estime d'un grand ministre dès ses premières années : il l'a conservée tant que ce ministre a vécu. En a-t-il retiré quelque utilité pour lui? s'est-il servi de son crédit pour se mêler dans les intrigues de la Cour, ou pour élever ses parents, qui, par leur naissance et par leur mérite, étaient en état de recevoir les grâces qu'il pouvait faire tomber sur eux?
Un autre ministre voulut attirer auprès de lui le P. Bourdaloue ; il le connut, il l'aima, il lui confia ses prospérités et ses chagrins. Ce commerce ne diminua rien de l'estime el de la confiance du premier. Quoiqu'ils eussent l'un et l'autre des intérêts différents, tous deux le regardaient également comme un ami fidèle ; il répondait à leur amitié par un sincère attachement, sans se mêler d'aucune affaire, sans même vouloir négocier entre eux, parce qu'il ne croyait pas que le temps en fût encore venu. Content de leur dire à chacun ses sentiments sur ce qu'ils lui proposaient, il faisait des vœux au ciel pour ces deux grands hommes dont l'union était si nécessaire à la France.
Il a gardé la même conduite à l'égard de tous ceux qu'il a fréquentés ; et des famiUes entières qu'il voyait ordinairement, et qui quelquefois étaient divisées entre elles, nous n'en avons connu aucune où, malgré leur division, il n'ait été également honoré et aimé de ceux qui les composaient.
Ce n'était point par orgueil, ni par gloire, qu'il voulait qu'on le désirât, et qu'il n'allait jamais au-devant des nou-
velles habitudes : c'était par la crainte d'entrer dans d'autres affaires que celles de sa profession. Il donnait ses conseils à ceux qui les lui demandaient; il n'était pas jaloux qu'on les suivît, excepté sur ce qui regardait la conscience : c'était uniquement sur ce point qu'il se rendait inflexible; il fallait lui obéir ou le quitter. En toute autre matière, il se contentait de dire son sentiment, de l'appuyer de raisons solides ; mais il ne voulait point, par prudence, se charger d'aucune négociation.
Avec quelle sagesse savait-il distinguer les conseils qui pouvaient regarder sa conscience, de ceux qui n'étaient que pour des affaires du monde? L'avez-vous jamais vu, comme d'autres directeurs, faire de toutes les actions des points de conscience; vouloir gouverner partout, sous prétexte de conduire les âmes à la perfection ; se rendre nécessaire entre le mari et la femme, entre le père et les enfants, entre le maître et les domestiques, et s'ériger en tribunal souverain, pour savoir et pour ordonner jusqu'aux moindres choses qui se font dans une maison?
Le P. Bourdaloue était -aussi très éloigné de ceux qui condamnent tout sans rien examiner. Il voulait réfléchir longtemps avant que de donner ses décisions. Il présumait toujours le bien,' et ne croyait le mal que lorsqu'il en était pleinement convaincu. Il n'effrayait point les hommes par sa présence ni par ses discours : il les ramenait, au contraire, par sa prudence et par une certaine insinuation à laquelle il était difficile de résister.
Sévère et implacable contre le péché, il était doux et compatissant pour le pécheur. Loin d'affecter une austérité rebutante, et dont bien des gens de sa profession se font un mérite, il prévenait par un air honnête et affable. Austère pour lui-même, exact à observer ses devoirs, il était indulgent pour les autres, sans rien perdre de la sévérité évangélique, et sans donner dans aucun relâchement. Ses manières ont plus attiré d'âmes dans la voie du Seigneur, que celles de bien d'autres, qui s'imaginent que la vraie dévotion consiste autant dans l'extérieur que dans l'intérieur.
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Instruisait-il à contre-temps ceux qui conversaient avec lui? les reprenait-U à tout propos? en un mot, était -il prédicateur à toute heure et en tous lieux? Il prenait les temps propres pour dire à chacun ce qui lui convenait; il ne laissait jamais échapper ces moments heureux que lui donnait la Providence, et il avait un talent admirahle, pour ne rien souffrir dans une conversation qui fût contre les bonnes mœurs, sans offenser néanmoins les personnes avec qui il se trouvait. Il savait se conformer à toutes les compagnies sans rien perdre de son caractère, et sans que ce caractère éloignât de lui ceux qui, par leur conduite, y paraissaient les plus opposés.
Sa principale application, dans les conseils qu'il donnait, était à prendre garde si ce qu'il conseillait pour un Lien à celui qui le consultait, n'était point nuisible à d'autres : si, sous ombre de faire une bonne œuvre, on ne cherchait point à contenter une secrète passion de haine ou de vengeance. Il considérait comme un très grand mal tout ce qui troublait le repos des familles, parce qu'outre le mal que fait la première action qui trouble, elle est la source d'une infinité de mauvaises actions.
n voulait que chacun vécût et se sanctifiât dans sa profession, persuadé que Dieu nous donne des grâces proportionnées à notre état, et que c'est notre faute si nous n'en faisons pas un bon usage. Il regardait la charité comme le fondement de la morale chrétienne ; tout ce qui la blessait, ou qui la pouvait altérer le moins du monde, lui paraissait un crime.
Je ne finirais point, si je voulais vous marquer en détail les actions de ce grand homme : son amour pour son état, son zèle pour le salut des âmes, tout ce qu'il a fait dans la seule vue de faire du bien. Il était aussi appliqué auprès d'un homme de la lie du peuple, qu'auprès des têtes couronnées.
Souvenez-vous combien de fois nous l'avons vu donner tous ses soins à un domtestique, à un homme de campagne, et quitter pour cela une bonne et agréable compagnie. Et
comment la quittait-il? était-ce eii annonçant ce qu'il allait faire? lui seul savait le bien qu'il faisait : jamais personne ne s'est fait moins que lui un mérite de sa vertu.
N'espérons pas retrouver jamais tout ce que nous avons perdu dans notre illustre ami. Mais, après avoir donné quelques temps pour pleurer sa perte, disons ce qu'il nous dirait lui-même si nous pouvions l'entendre.
Ce n'est point par des larmes que nous devons honorer sa mémoire ; imitons ses vertus, si nous voulons marquer le respect et la vénération que nous avons pour lui; remplissons nos devoirs comme nous l'avons vu remplir les siens; jugeons favorablement notre prochain, édiiions-le par nos exemples; tenons-nous dans l'état où Dieu nous a mis ; conservons la paix et l'union entre nos proches, même entre nos domestiques; rendons-nous aimables à ceux qui nous approchent* tâchons de gagner leur confiance par une condoite désintéressée-; ne nous laissons point entraîner à notre pente naturelle.; réfléchissons beaucoup avant que d'agir,; recherchons avec plas d'empressement ce qui convient aux personnes .avec qui nous avons à vivre, que ce que nous pourrions désirer pour nous; préférons notre prochain à ce qui peut nous plaire, mais faisons tout cela sans aucun faste, sans aucun désir de nous singulariser : nous suivrons ainsi les instructions de notre illustre ami ; nous le ferons revivre en nous, et, profitant des exemples qu'il nous a donnés, n,ous espérons le rejoindre un jour dans le ciel.
APPENDICE N° XVI (p. 32).
La biographie du P. Bourdaloue que nous reproduisons ici a ,été imprimée à Paris, chez Ribou, en 1705 ; c'est une pièce in-^" de.20 pages, très difficile .à trouver. Elle a pour nous un intérêt tout particulier : seule, elle nous donne des renseignements sur la vie du jeune Bourdaloue dans sa
famille. On sent, à la lecture, que l'auteur connaît son sujet. ]y[me (jg Pringy raconte avec affection, avec intérêt, entre dans des détails intimes qu'elle n'a pu recueillir [qu'aux meilleures sources. Et, en effet, elle avait été la pénitente du P. Bourdaloue, et l'amie de sa sœur, M^^ de Ghamillart.
M"^ de Pringy était fille de M. de Mérinville, ancien président à la Ghanibre des comptes, fonctions que remplit après lui Clément de Ghamillart (1705), neveu de Anne de Ghamillart, sœur du religieux. Les relations qui s'établirent entre la sœur et la pénitente de Bourdaloue, permirent à M'"" de Pringy de connaître bien des détails sur son enfance, détails que nous chercherions vainement ailleurs.
]y[me ^Q Pringy s'est fait connaître dans la république des lettres, dès l'année 1693; eUe avait publié, à cette époque un ouvrage sous ce titre : Caractère des femmes du siècle avec la description de V amour-propre, contenant six caractères et six perfections. Ce petit livre fut goûté par les lecteurs et surtout par les lectrices du temps, et une nouvelle édition parut en 1699, au Palais, in-18. Nous donnons la suite des caractères (ou travers), auxquels sont opposés les perfections :
Les
coquettes.
La modestie.
Les
bigottes,
La
piété.
Les
spirituelles,
La
science.
Les
économes,
lY.
La
règle.
Les
joyeuses.
L'occupation,
YI.
Les
plaideuses.
YI.
La
paix.
Ge petit ouvrage de femme ne manque pas d'intérêt.
LA. VIE DU p. BOURDALOUE, PAR H."* lA COMTESSE DE PRINGY.
Il semble que la grâce et la nature répandent leurs trésors, quand Dieu veut mettre au jour ces lumières de l'Église, qui établissent son règne sur la surface de la terre.
Mais c'est un privilège sacré que le ciel accorde rarement, que celui d'élever des familles par l'illustration de la sainteté. Les perfections chrétiennes sont des ornements de
l'âme dont la distribution ne se fait que par les mains de la miséricorde, et celui qui les reçoit n'a rien dont il puisse se glorifier. Aussi, riiumilité chrétienne fait-elle le principal caractère des saints. Rien n'est au-dessus de cette vertu ; c'est celle qui découvrait si parfaitement en Jésus-Ghrist les grandeurs de sa divinité, qu'on peut dire qu'elle nous développait ce que son humanité sainte nous avait caché. C'est un sentiment si équitable et si nécessaire aux chrétiens, qu'il a toujours été le gouvernail des âmes justes, et le coin évangélique dont le ciel a marqué les saints.
Celui sur lequel nous espérons de voir ce titre, et duquel j'écris la vie, était un homme humble, marqué à ce coin d'élection si rare aujourd'hui. Il se nommait Louis Bour- DALOUE. 11 était né à Bourges, dans la province du Berri, le vingtième du mois d'août mil six cent trente-deux. Son père était conseiller au présidial de Bourges ; il y est mort doyen du présidial : c'était un homme très recommandable par sa probité. Sa mère, femme d'un esprit distingué, après une vie très exacte et fort exemplaire, est morte depuis peu, à quatre-vingt-neuf ans. Il n'avait qu'une sœur, qui épousa M. de Chamillart-Yillate, frère cadet de M. Chamillart, maître des requêtes, et intendant de basse Normandie, père de l'illustre ministre qui nous prouve aujourd'hui que les grands emplois n'affaiblissent point les grands hommes, et qu'on peut conserver la vertu dans le palais de la félicité, aussi bien que sur les tribunaux de la justice. Madame de Chamillart-Yillate, sœur du P. Bourdaloue, est tante de M. de Chamillart, ministre d'État, et mère de M. de Chamillart-Villate, président à la chambre des comptes, et de trois autres fils d'un mérite distingué et très connu, qui se sont tous trois faits Jésuites.
Les heureuses dispositions du jeune Bourdaloue avaient lieu de faire espérer à sa famille de grandes choses de lui. Il était vif, il avait l'esprit élevé, et, d'une pénétration merveilleuse, rien n'échappait à sa perception ; il ne lui fallait pour comprendre une vérité que le quart du temps qu'il en faut à un autre pour l'exprimer. 11 avait tout ce qui promet II 37
un très grand mérite ; il était naturel, plein de feu et plein de bonté. Il suça la vertu avec le lait, et ne sortit de l'enfance (jue pour entrer dans les routes [laborieuses du cbristianisme. Sa première démarche, dans cette voie qui conduit à Dieu, fut le zèle de sa sainte maison. Il conçut, dans ce moment, le dessein d'être à Dieu sans réserve et sans partage ; il se sentit pressé par une salutaire impatience de le chercher dans la retraite ; il en examina toutes les obligations, et les embrassa, dans cet âge rebelle à la raison, avec autant de goût qu'on en a d'ordinaire pour les plaisirs du monde ; il se déroba à sa famille pour se jeter dans la maison de saint Ignace. Il vint à Paris, sans l'aveu de ses parents. Son père ne fut pas plus tôt instruit de sa retraite, qu'il vint en poste au noviciat, et ramena son fils à Bourges; mais il ne l'eut pas trois mois avec lui que, pénétré de la solidité de sa vocation, il se reprocha sa vivacité, et, quoiqu'il n'eût que lui de garçon, il revint à Paris le ramener au noviciat, en protestant qu'il était ravi de le voir dans un ordre où il aurait voulu être lui-même. Ce consentement paternel laissa au zèle du jeune Bourdaloue toute l'étendue dont il était capable, et l'on peut dire qu'il se donna tout entier à sa vocation. Il n'y en eut jamais une plus sûre, car elle était éclairée; il n'y en eut jamais une plus prompte, puisque la première démarche de sa raison fut pour la suivre; et jamais vocation ne fut plus ardente, puisque le feu d'un beau naturel répondait en lui au feu de la charité. Quel zèle, quel ferveur, quel désir en choisissant la vie religieuse pouT son état! Le cours des études, si dangereux pour d'autres, ne fut qu'un échantillon du cours d'une vie parfaite qu'il a remplie. Il prit les vertus de l'Ordre avec l'habit. Instruit qu'il était de l'esprit du fondateur, il entra dans toutes les pieuses pratiques de son institut; et comme ses dispositions et ses inclinations avaient un grand rapport avec celles de ce saint, on vit revivre en lui le zèle et la vertu du grand Ignace. Dès qu'il se vit de la Société de ces saints et savants religieux, conservateurs de ce grand trésor du salut, qui est la vérité
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toute pure, animé par letir exemple, soutenu par leurs conseils, fortifié par leurs prières, H commença à défricher la vigne du Seigneur, et à semer son champ. Il était déjà rempli des sciences humaines, et monté, par une sublime théologie, à la connaissance des vérités les plus abstraites : aussi en développait-il toutes les circonstances avec une netteté et une précision qui surprenaient et qui charmaient tout ensemble. L'on voyait une âme qui, nouvelle dans l'exercice de ses fonctions, était déjà parfaite dans la manière de les exercer. Elle avait un courage mâle qui l'exemptait d'être susceptible de la corruption du monde, et toutes les choses séduisantes étaient sons attraits pour elle. Dans cette heureuse situation, ce nouvel apôtre passait sa vie avec joie dans l'exercice de l'étude et de la pénitence.
De toutes les constitutions, il n'en est point qui laisse moins de loisir et qui donne plus d'occupations que la règle de saint Ignace, laquelle ordonne principalement de s'instruire de toutes les vérités du christianisme, et cela d'une manière très parfaite, afin d'être plus capable d'en instruire les autres, et de répandre la lumière de l'Évangile dans toutes les parties du monde.
Le jeune P. Bourdaloue, très éclairé et très convaincu, fut employé de bonne heure au ministère de l'instruction. On l'occupa pendant plusieurs années à répandre ses lumières sur cette illustre jeunesse qui vient chercher une éducation chrétienne par les soins de la Société. On lui confia l'éducation de feu M. de Louvois ; il s'en acquitta si dignement et si prudemment, qu'il y aurait eu de l'imprudence de l'en ôter, si le merveilleux de se^ talents n'avait obligé de le mettre dans les premières fonctions de l'apostolat. L'on peut dire qu'il était moins l'observateur des lois, qu'une loi vivante, dont l'exactitude animait plutôt que de rebuter. Gomme son tempéramment, plein de feu, s'accordait avec r ardeur et le zèle dont il était animé pour les pratiques de la religion, il les accomplissait toujours avec plus de grâce et de perfection que nul autre ; et il sortait de son exemple une si vive expression de l'ordre, que nul relâchement ne
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pouvait tenir contre un modèle si accompli et si achevé. Ses supérieurs, connaissant sa vertu, crurent avec justice qu'il fallait employer son zèle pour le salut public. Ils oublièrent l'âge en faveur des grandes qualités que l'on voyait en lui. Ils l'envoyèrent à la ville d'Eu, où feu Mademoiselle, qui était d'un esprit si pénétrant et si délicat, connut tout son mérite. Ensuite il alla à Amiens, à Rennes, à Rouen, et puis revint à Paris pour y commencer la carrière de l'apostolat. Son coup d'essai fut un chef-d'œuvre : il monta dans la chaire de la vérité avec toute la force d'un homme consommé ; il ne brilla point, comme un orateur ordinaire, d'un feu éclatant qui éblouit, mais d'un feu consumant qui éclaire. Il était si persuadé des vérités qu'il annonçait, que sa plus grande joie était d'en convaincre les autres. Il produisait toujours la vérité avec des traits si surprenants, qu'après la répétition, elle avait encore toutes les grâces de la nouveauté. Jamais esprit n'a eu plus de force et plus de justesse. Il avait tant de fécondité dans ses expressions, qu'il présentait ses idées sous mille figures différentes;' ce qui faisait que l'infirmité humaine était satisfaite. L'on variait son goût, en fixant son entendement : aussi à quel point d'élévation, de progrès, d'applaudissements, ne fut-il point, dans le ministère difficile de la prédication ! Il eut le suffrage universel de tous les hommes, et fut le seul homme qui l'obtint; mais, comme il était humble, quand il connut qu'on découvrait ses talents, il se couvrit lui-même de confusion devant Dieu; et voulant montrer aux hommes que c'est Dieu seul qui les éclaire par le ministère des prédicateurs, il redoubla son zèle et se donna tout de nouveau à la prière et à l'étude, dans lesquelles il acquit encore beaucoup de connaissance en contemplant le trône de Dieu au pied de la croix. C'est de là que, comme un autre Moïse, consultant Dieu dans le buisson, il sortait enflammé porter au peuple les oracles divins qu'il avait puisés dans leur source. Il était infatigable dans ses travaux ; la nuit servait moins à son repos qu'à sa charité ; il en passait une partie à perfectionner les œuvres du jour. Il ne sortait des lieux
OÙ sa mission apostolique l'avait conduit qu'au bruit des regrets, des gémissements et des acclamations publiques, qui ne cessaient que pour faire place au silence de l'admiration. Aussi avait-il des entrailles de compassion qui lui faisaient laisser, comme l'Apôtre, une partie de son cœur aux chrétiens qu'il avait formés. Il n'interrompait point les obligations de son état, quoiqu'il se donnât à l'instruction des peuples; il était solitaire et public; sa charité ingénieuse lui faisait remplir les devoirs de deux états différents ; comme religieux, il avait les vertus d'un solitaire : attentif à l'oraison, fidèle à l'obéissance, soumis aux choses les plus légères des constitutions : et comme apôtre de Jésus- Christ, il sortait de la retraite pour distribuer le pain de la parole de Dieu ; pour lors ce n'était plus le règne du silence, mais celui de la vérité. L'éloquence même venait, par la bouche de ce saint religieux, présenter les devoirs sous des expressions qui en adoucissaient les rigueurs , sans en diminuer l'exactitude, et l'on était persuadé par la vérité qu'il découvrait, et attiré par l'exemple qu'il donnait.
Jamais homme n'a mieux uni l'excellence de l'esprit à la bonté du cœur; il était tout ensemble, plein d'une lumière vive, pénétrante et féconde, et plein d'une onction qui attendrissait, qui persuadait et qui attirait ; il était plein de foi, plein de charité, et nullement plein de lui-même. C'est ce que nous a si bien exprimé le vénérable Père (1) qui nous a écrit une lettre sur sa mort ; il dit, qu'zY avait plus de peine à se défendre du découragement que de la présomption. Sa manière de penser, sa conduite, ses expressions, tout uniformément présentaient son humilité. Rien d'ampoulé dans son style, tout y était solide et beau ; rien de fastueux dans ses mœurs, il y régnait une heureuse simplicité. Beaucoup même de ses actions les plus cachées, qui ne sont connues que par certaines personnes à qui il n'a pu les soustraire, tenaient du merveilleux. Les expressions de ce grand homme, quoique les plus belles, étaient toujours les moins
(1) Le P. Martineau.
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recherchées : ce qui faisait qu'on ue .perdait pômt de vue l'homme chrétien dans l'homme éloquent. Sa modestie n'ayait pu voiler sa capacité : l'on avait découvert la grandeur de ses talents dans, l'exercice de toutes les charges de la religion : il était si profond dans la théologie, et cependant si claire et si évident dajis ses discours, qu'.il semblait moins un homme qui devait sa science à son travail, qu'un homme qui la devait uniquement à son propre génie ; la science et la perfection semblaient en lui deux qualités naturelles; on s'étonnait souvent qu'il pût fournir à tous les différents exercices qu'il remplissait. La prédication ne lui fut point un obstacle à la confession ; H passait de la chaire au tribunal ; et, sortant de confondre les pécheurs par la vérité, il passait à les absoudre par la miséricorde.
Ces deux grandes fonctions du ministère apostolique qu'il exerçait avec dignité, n'empêchaient pas qu'il ne fit luimême des retraites tous les ans, qu'il ne dît tous les jours l'office divin avec recueillement, et qu'il ne célébrât tous les jours le sacrifice de nos autels. Cette sublime fonction du sacerdoce assujettissant toutes ses puissances., U ne l'exerçait jamais qu'avec tremblement, et comme si c'eût été le dernier acte de sa vie. Il était si pénétré de l'amour de Dieu et des vérités qu'il annonçait, que l'habitude ne lui causait point de tiédeur. La multitude des affaires de dehors l'occupait sans le dissiper; et ses yeux étaient si peu attentifs aux objets créés, qu'il ne trouvait de plaisir dans l'arrangement des choses du monde que lorsqu'il les examinait dans la décoration des autels, dont il aimait beaucoup l'ordre et la perfection.
Quoiqu'il fût vif, il était d'un si doux commerce .et si plein d'agréments, que l'on demeurait toujours avide et jamais rassasié de son entretien. Comme ;Son ministère l'engageait dans le commerce des grands, il iemployait ses moments en économe du temps que Dieu lui confiait pour leur sanctification. Il usait et souffrait des commodités de la vie ; quand sa charité l'obligeait de s'y assujettir, c'était
toujours pour conduire plus aisément les séculiers à la perfection.
Il n'entrait dans le soin qu'il prenait des âmes nul des défauts de la direction. Il était sans intérêt, sans ambition, sans curiosité, sans politique, sans égards que ceux d'une charité noblement exercée. Il n'avait nul ménagement que ceux d'une prudence purement chrétienne, et cette conduite exacte et pieuse l'a conservé exempt de toutes les attaques de la médisance; jamais réputation ne fût plus entière que la sienne. Aussi, l'estime que ceux qu'd conduisait avaient pour lui, était moins par goût que par vénération. On ne le regardait point par les endroits brillants de son mérite, mais par sa doctrine et par sa vertu : ces deux rares qualités lui assujettissaient jusqu'aux esprits rebelles à la direction. Il était le fléau des âmes endurcies ; il les confondait par la vérité, d'une manière à convaincre leur esprit, en sorte que leur cœur était troublé, s'il n'était pas converti, et c'est une salutaire inquiétude que le remords.
Pour les âmes justes que Dieu confiait à ses soins, il ne les menait point par la voie de l'étonnement. Gomme il ne leur faisait voir leur force que dans la toute-puissance de Dieu, et leur espérance que dans sa miséricorde, il leur inspirait l'humilité et la confiance. Par cette sainte confiance," il leur faisait obtenir les grâces nécessaires à leur état. Aussi a-t-on vu, sous sa conduite, des âmes héroïques voguer avec intrépidité sur cette mer du monde, et arriver au port avec innocence et fidélité. Dieu accordait cette récompense au zèle qu'il avait pour le salut des âmes'. Il lui donnait quelquefois la consolation d'admirer sa miséricorde dans des personnes qui, s'étant rassassiées du monde sans en être dégoûtées, semblaient être confondues avec sa corruption, et ne pouvaient plus s'élever aurdessus d'elles-mêmes; cependant, tout d'un coup, elles cherchaient le royaume de Dieu et sa justice, et elles faisaient, au milieu du siècle, des œuvres de pénitence qui pouvaient servir de modèle aux solitaires les plus retirés. Mais aussi quelle application, quelle affection ce zélé confesseur ne
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montrait-il pas pour ceux qui se mettaient sous sa conduite? Il ne ménageait ni ses lumières ni son temps ; il se donnait très parfaitement à ceux à qui Dieu avait ôté toutes choses. Il était si zélé pour les vrais chrétiens, qu'il leur accordait sa protection aussi bien que son instruction. La probité, la droiture, la candeur, régnaient parfaitement dans son âme : c'étaient les seuls amis qu'il fallait employer pour s'attirer son estime et son suffrage. L'on trouvait aisément, avec ces rares qualités, un accès dans son esprit et dans son cœur, sans que la fortune en ouvrît la porte. Il était surtout le consolateur des âmes inquiètes que la mort vient surprendre. Il avait tant de foi, qu'il portait l'espérance à ces âmes troublées, quand un mal subit, qui ne donne le temps qu'à la contrition et non à la pénitence, venait les ébranler. C'était dans ces occasions qu'on le voyait redoul)ler son zèle. Dans les termes exacts de la plus sévère morale, il présentait la vérité à un mourant, qui, malgré l'effroi naturel dont il était saisi à cette vue, trouvait, dans l'infinie miséricorde de Dieu, et dans la charité du Rédempteur, présentée par celle du disciple, un remède à son désespoir. Jamais homme n'a eu tant de force pour persuader, tant d'onction pour consoler, tant de feu pour animer. On voyait en lui l'assemblage de toates les qualités propres au ministère évangélique. Comme il était pénétré des vérités éternelles, il en détaillait les circonstances avec tant de facilité, qu'il semblait plutôt un [oracle qu'un moniteur. Il n'était pas moins admirable quand il formait une âme pour la retraite, que lorsqu'il la conduisait à la bienheureuse éternité. Instruit par lui-même des grâces de la vocation, il faisait connaître aux jeunes personnes toutes les erreurs séduisantes qui les retiennent dans le monde, et toutes les vues trompeuses d'une piété ou intéressée, ou mal entendue, qui les font quelquefois sortir ; il leur développait avec onction les douceurs de la retraite, et souvent elles se sentaient attirées à l'état saint d'une perfection achevée, par l'attention sérieuse qu'il leur faisait avoir à leurs devoirs, et aux obligations de leur état.
Il est des circonstances dans la vie de ce grand homme, qui, pom* n'avoir rien de singulier, n'en sont pas moins admirables. Celle qui m'a le plus touchée dans sa conduite, c'est l'uniformité de ses œuvres.
Persuadé qu'il était qu'il n'y a point de petites actions quand on les fait pour Dieu, il n'était pas plus animé en récitant une oraison publique, entendu par un monde distingué, que dans le conseil particulier qu'il donnait à des âmes affligées, qui venaient chercher la consolation dans ses instructions. Toujours vif, il se donnait tout entier à chaque occupation différente ; et il ne paraissait qu'un zèle ardent, et non pas un goût empressé dans toutes les fonctions qu'il remplissait. C'est dans ce zèle uniforme que l'on découvrait le mystère de sa charité. Il choisissait toujours les vertus les plus parfaites de son état, et dont la pratique allait à la plus grande gloire de Dieu.
Quoiqu'il eût passé plus de quarante années dans l'exercice laborieux de la pénitence, et dans les fonctions apostoliques, son zèle n'était point affaibli. S'il n'avait plus la même santé, il avait toujours la môme ardeur : c'est ce qui le faisait travailler au-dessus de ses forces. Comme il avait le même talent pour la chaire, il causait toujours le même désir de l'entendre ; ce qui l'engageait à plusieurs sermons particuliers que sa charité lui faisait accorder.
Le dernier trait de son éloquence dans ce ministère saint, ce fut à la solennité des noces d'une épouse de Jésus-Christ. Ce fut là qu'il présenta à Dieu cette victime de son amour, et qu'il devint lui-même la victime du sacrifice. Ce fut par là qu'il acheva le terme glorieux de sa mission. Ce fut là que, son zèle pour le salut d'une âme lui faisant oublier le soin de son corps, il s'échauffa; et toute la force de l'art ne put rien contre la nature affaiblie. Il connut, dès le commencement de sa maladie, quel en était le danger; il consentit de bon cœur à rompre sa chaîne : et la mort étant la porte de la gloire des justes, il fut ravi de la voir ouverte pour lui. Il oublia la terre avant que de l'abandonner. Il fut sans cesse en commerce avec Jésus-Christ dans les plus
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grandes inquiétudes de son mal. Il s'y unit d'une manière si pleine de charité et si digne d'admiration, qu'on peut dire que les derniers moments de sa vie ressemblèrent aux premiers instants de son éternité. C'est ainsi que le P. Bourdaloue finit sa carrière et commença sa félicité ; car il est à croire que la miséricorde qui l'avait comblé des qualités naturelles les plus excellentes et des vertus chrétiennes dans le plus éminent degré, l'a fait entrer, après ses travaux,, dans le séjour des récompenses.
Si l'on trouve ma précision trop grande dans l'histoire que j'ai faite de la vie de ce grand homme, on ne doit point s'en étonner; elle ressemble à son original. La vie du P. Bourdaloue nous a paru trop courte; et si la fin de son histoire paraît trop tôt, c'est pour mieux imiter la fin de son sort.