LETTRE DU P. BOURDALOUE A M™^ DE MAINTENON
30 octobre 1688.
Madame,
J'ai reçu la lettre qu'on m'a apportée à Fontainebleau; et puisque vous voulez qu'en y répondant, non seulement
(1) Jaillot. Q. Saint- Germain, t. V, p. 9.
(2) Histoire de ilf""= de Maintenon, t. III, p. 122.
(3) Bourdaloue trace dans cette lettre un plan de vie chrétienne pour M'"'^ de Maintenon. — Yoir L'amide la religion, 1819, 14 août, t. XXI, p. 28.
j'entre avec vous dans le détail, mais que je décide et que j'ordonne, selon le détail même que vous me faites, je m'en vais ordonner et décider.
J'approuve tout à fait l'idée que vous avez conçue de la dévotion solide, pourvu que vous la remplissiez dans tous ses chefs, comme elle est exprimée dans votre lettre. Je ne crains pas que l'opposition que vous pourriez avoir à certains petits assujettissements, vous éloigne jamais de Dieu; car c'est alors que vous éprouverez ce que dit saint Paul : Là où est r Esprit du Seigneur, là est aussi la liberté; mais je voudrais que vous la relussiez souvent, que vous vous y attachassiez exactement. Je vous la garderai pour vous la renvoyer, ou pour vous la rendre moi-même, afin qu'elle vous serve de règle, et que vous puissiez y avoir recours dans tous les états de relâchement où il vous arriverait de tomber.
Quand je vous ai parlé des exercices de piété auxquels je voulais que vous eussiez un attachement inviolable, j'ai entendu ceux dont l'ordre d'une, vie chrétienne ne permet point qu'on se dispense : par exemple, la pzùère du malin, celle du soir, l'examen de la journée, tant pour la prévenir que pour la repasser devant Dieu, la revue du mois, le sacrifice de la messe, la préparation à la confession ; en un mot, les mômes choses que vous pratiquez, et dans lesquelles vous me marquez qu'il est rare qu'on vous dérange. Lorsqu'il sera donc question de ces devoirs, vous vous ferez un point de religion de vous y assujettir : et quoique votre naturel, vif et actif, vous persuadât alors qu'une bonne œuvre serait quelque chose de meilleur, que de vous forcer à attendre, avec un esprit distrait et un corps paresseux, que l'heure de la table soit passée, vous attendrez qu'elle s'écoule? mortifiant cependant votre esprit et votre corps; tâchant de surmonter, par votre ferveur, l'inapplication de l'un, et la paresse de l'autre, vous humiliant devant Dieu, et vous confondant de votre lâcheté à le prier. Et pour la bonne œuvre, à moins qu'elle ne fût absolument pressée et nécessaire, vous la remettrez à un autre temps; car la
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maxime de saint Paul : Là où est l'esprit du Seigneur, là est aussi la liberté, n'exclut pas la sainte violence qu'on doit se faire à soi-même pour s'appliquer à vaquer à Dieu. Sans cela, il serait impossible d'éviter que la vie d'action ne fût pleine d'imperfections, et ne se tournât en dissipation, quelque bonne intention qu'on eût de se préserver de ces désordres. Hors de ces exercices qne j'appelle privilégiés, et qui tiennent, comme je l'ai dit, le premier rang dans la vie chrétienne, pour tous les autres qui seraient de votre choix, ou de votre dévotion, c'est la prudence, accompagnée de la charité, qui doit vous conduire, et qui, par conséquent, dans l'usage que vous en ferez, fera cesser vos scrupules et vos inquiétudes. Ainsi, quand il vous prendra envie de vous enfermer pour méditer et pour lire, et qu'on viendra, malgré vous, ouvrir votre porte pour une affaire dont vous serez interrompue, bien loin devons troubler, vous vous soumettrez à l'ordre de Dieu, vous vous ferez un mérite de quitter Dieu pour Dieu; et, sans témoigner aucun chagrin, avec un esprit libre, s'il est possible, et un visage égal, vous expédierez l'affaire dont il s'agit, édifiant, par votre douceur, ceux qui ont, dans ces rencontres, à traiter avec vous, et vous persuadant que d'en user ainsi vaut mieux pour vous que la méditation et la lecture que vous auriez continuée. Quand vous aurez des lettres à écrire, et qu'elles ne seront point d'une nature à pouvoir être différées, vous abrégerez votre prière, et vous demeurerez tranquille.
Quand vous serez à Saint-Gyr, et qu'il faudra vaquer à quelque chose du règlement ou de l'intérêt de la maison, vous vous abstiendrez de vêpres, et n'en aurez aucune peine ; c'est Dieu qui le veut dans cette circonstance, et il lui faut obéir : car le grand principe que vous devez établir, est que la volonté de Dieu doit être la mesure et la règle de tout ce que vous faites, et que, jusque dans les plus petites choses, ce qui vous paraît être la volonté de Dieu, soit ce qui vous détermine. Or, par là, vous serez toujonrs où vous devez être : qu'importe que vous agissiez ou que vous priiez, pourvu que vous fassiez actuellement ce que Dieu demande de vous ?
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J'entre fort dans votre sentiment, que d'avoir passé la journée à faire de bonnes œuvres, c'est avoir prié tout le jour ; et c'est un des sens qiie les Pères de l'Église donnent à ce précepte de Jésus-Christ, quand il dit, dans le xviii* chapitre de saint Luc : QuHl faut toujours prier , sans cesser de le faire. Mais ce que vous m'ajoutez du plaisir que votre naturel bienfaisant vous fait prendre à ces bonnes œuvres, m'oblige à vous donner deux avis qui me paraissent en ceci bien essentiels : l'un, qu'afin que ces bonnes œuvres vous tiennent lieu de prières, et soient en eifet une espèce de prière, il ne s'agit pas de les faire par l'attrait du plaisir que vous y prenez : car cela devrait plutôt vous les rendre suspectes, et vous faire craindre qu'elles ne fussent purement humaines et naturelles; mais il faut que vous les rapportiez à Dieu, en les faisant par des motifs dignes de lui, dans la vue de le glorifier, de racheter vos péchés, de réparer les années malheureuses données au monde : car il est évident qu'agir avec ces intentions, c'est prier. L'autre, qu'il faut que vous fassiez ces bonnes œuvres avec discernement; c'est-à-dire, que vous ne consumiez pas les talents, l'esprit, le crédit que Dieu vous a donnés, à faire de bonnes œuvres peu considérables, pendant que vous pouvez en faire de plus importantes, que vous ne faites peut-^tre pas ; c'est-à-dire, que les bonnes œuvres de votre goût, et qui coûtent peu, ne vous détournent pas de celles qui seraient plus utiles, mais qui vous coûteraient aussi plus de soins et plus de peines : ce qui est peut-être la cause de la répugnance que vous y avez. Car, dans la place oti Dieu vous a mise, U ne se contente pas que vous fassiez du bien : il veut que vous fassiez de grands biens; et, comme saint Chrysostome disait, en parlant de l'aumône, qu'il fallait craindre qu'au lieu d'être récompensé pour avoir donné, on ne fût un jour puni pour avoir trop peu donné; aussi deve^-vous prendre garde qu'après aroir fait quelque bien, vous ne soyez encore coupable de n'en avoir pas fait assez, ou plutôt de n'avoir pas fait ce que Dieu demandait plus particulièrement de vous.
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Je ne dis point ceci pour vous inquiéter et pour vous embarrasser, mais pour vous encourager et pour exciter votre zèle. C'est à vous à examiner devant Dieu ce que vous pouvez, et de quoi vous êtes capable ; et c'est à vous à profiter des occasions que la Providence vous fera naître pour parler et pour agir utilement. C'est dans la prière même, et dans la communication avec Dieu, que vous devez vous préparer à prendre des forces pour ce genre d'action. Quoique la posture dans laquelle on prie ne soit pas absolument de l'essence de la prière, elle ne doit pas cependant être négligée ; car le corps, aussi bien que l'esprit, doit contribuer à honorer Dieu, et à lui rendre, même extérieurement, le culte que nous lui devons, la religion que nous professons n'étant pas, dit Saint Augustin, la religion des anges,^ mais des hommes ; c'est ce que l'Ecriture nous enseigne, et ce que l'expérience même nous fait sentir. Suivant ce principe, quelque faible que vous soyez, à moins que vous ne fussiez tout à fait malade, vous commencerez au moins votre prière à genoux, pour la continuer ensuite, s'il en est besoin, dans une posture plus commode, mais pourtant honnête et respectueuse, vous souvenant toujours que vous êtes devant Dieu, et que vous lui parlez : car, pour la prière du lit, vous ne vous y réduirez que dans l'état de maladie, pendant laquelle je conviens que les aspirations fréquentes sont la manière de prier, non seulement la plus facile, mais la meilleure. Je ne dis pas qu'il ne soit bon de prier dans le lit, puisque David, qui était un homme selon le cœur de Dieu, l'a ainsi conseillé et pratiqué, comme il paraît en tant d'endroits de ses psaumes; je dis que de prier seulement dans le lit, est une espèce de mollesse et d'irrévérence, que cela n'est excusable que dans la maladie, et nullement dans la sanlé, quoiqu'on se flatte de prier alors avec plus d'attention : ce qui est un prétexte ou un artifice du démon, et de l'amour-propre qui se cherche jusque dans les choses les plus .saintes. Quand donc il vous arrivera de vous coucher devant la personne que vous me marquez, ne vous dispensez point pour cela de faire à Dieu une prière courte, avant de
VOUS mettre au lit, cette régularité l'édifiera, et lui pourra être une bonne instruction.
Je trouve très bon que, pour pouvoir fixer votre esprit dans l'oraison, vous écriviez, en la faisant, les lumières et les vues que Dieu vous donne : c'est un moyen très propre, non seulement à vous appliquer dans le moment au sujet que vous méditez, mais pour en conserver le souvenir, et pour en pouvoir plus longtemps profiter. Vous relirez les choses dont vous aurez été touchée. Il faut seulement prendre garde que l'application que vous aurez à écrire, à force d'occuper votre esprit, ne dessèche votre cœur, et ne l'empêche de s'unir à Dieu par des affections vives et tendres, dans ' lesquelles consiste l'essentiel de l'oraison; car alors ce que vous appelez oraison, deviendrait une pénible étude : ce ne serait plus prier, mais composer. Si vous évitez cet inconvénient, l'écriture, jointe à l'oraison, à l'examen de votre conscience, et aux autres exercices ultérieurs, vous pourra être d'un grand fruit; et je connais, en particulier, que votre dernière lettre était pour vous une véritable oraison : mais je suppose toujours que le cœur en fut occupé, aussi bien que l'esprit, et même encore plus que l'esprit; car, encore une fois dans l'oraison, l'esprit ne doit agir que par le cœur.
Vous voulez que je vous règle le temps que vous donnerez à la prière; le voici : lorsque vous vous porterez bien, vous vous tiendrez à celui que vous avez jusqu'à présent observé vous-même, qui va, dites-vous, à une heure. Une heure, pour vous, c'est assez : il s'agit de la bien employer; et que Dieu n'ait pas à vous faire le reproche que Jésus-Christ lit à saint Pierre : Vous n'avez pu veiller une heure avec moi. Quand vous serez indisposée du languissante, c'est l'état de vos forces qui vous réglera ; mais ce que vous ne pourrez faire alors d'une façon, vous le ferez de l'autre : car la souffrance, avec soumission et avec résignation parfaite de votre volonté à celle de Dieu, sera une prière bien plus longue et plus continuelle que celle que vous feriez dans votre oratoire, ou au pied des autels. Quand vous ne serez pas maîtresse de votre temps, car il doit vous être indifférent que II 39
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VOUS le soyez ou non, vous en donnerez à la prière autant, que vous le pourrez, et Dieu sera content de vous. Pourquoi donc, en ce cas-là seriez-vous dans le trouble?
Yous craignez que la peur d'être importunée ne vous fasseprier Dieu dans votre chambre, plutôt que d'aller aux saints qui se disent dans les églises. En effet, vous pouvez manquer en ceci, et dans la substance de la chose, et dans les motifs :. dans la chose, car il est à propos que vous alliez quelquefois à ces saluts , quand ce ne serait que pour donner l'exemple, en vous conformant à la dévotion publique ; je dis quelquefois, comprenant bien que très souvent, vous aurez * des empêchements légitimes et de justes raisons de n'y pas aller : dans le motif, car il ne vous est pas permis d'appréhender si fort l'importunité, laquelle vous devez regarder, dans l'ordre de Dieu, comme une dépendance de votre état. Cette trop grande peur d'être importunée ne peut venir que d'un fonds d'orgueil secret, ou d'amour excessif de votre repos : il est par conséquent directement opposé à l'humilité,à la charité et à la mortification chrétienne, il faut donc la modérer en vous oubliant un peu vous-même, et en vous abandonnant davantage à la conduite de Dieu, dont les desseins sont souvent attachés à ce qui vous importune. En combien de manières y avez-vous peut-être manqué pour vous être sur cela trop écoutée? et combien la fuite de l'importunité vous a-t-elle fait perdre d'occasions heureuses de rendre à Dieu, au prochain, à l'État, au roi, les services importants que vous voudriez un jour leur avoir rendus? 11 faut vous faire une vertu de souffrir qu'on vous importune : aimez à être importunée pour de bons sujets, et ne craignez que l'inutilité.
Yous avez très bien fait d'omettre, depuis deux mois, la pénitence que vous vous étiez prescrite. Comme je suppose que vous avez pris en esprit de pénitence le mal que Dieu vous a envoyé, il vous a dû être une pénitence d'autant plus salutaire, et d'autant plus sûre, que cela n'a pas été de votre choix, mais de celui de Dieu. Gela n'empêchera pas que vous repreniez l'autre quand votre santé sera rétablie ; mais il
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faut qu'elfe le soit parfaiteTnent t autrement jfr n'y consens point. Le déni de vous-même et les pratiqués de la pénitence intérieure , milk à quoi youS; devez principalement vous attacher.
Il me semble que-voilà, à peu près les choses sur lesquelles vous m'avez consulté; et vous ne vous plaindrez pas que je ne sois: pas entré dans; le détail..
APPENDICE N" XXIV (T. II, p. M3).
NOTICE SUR LA FONDATION DE' l'hOPITAL GÉNÉRAL A PARIS